dimanche 23 mars 2014

Le meurtre d’Ilan Halimi et le malaise de la gauche multiculturaliste

Les réactions d’orga­ni­sa­tions comme la Ligue com­mu­niste révo­luti­onn­aire, l’Union juive franç­aise pour la paix (UJFP), la Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient (CAJPO), le Mouvement contre le racisme et pour l’amité entre les peu­ples (MRAP) ou la Ligue des droits de l’homme, ou d’intel­lec­tuels comme Esther Benbassa face au meur­tre d’Ilan Halimi et au « gang des Barbares » illus­trent par­fai­te­ment les effets per­vers du mul­ti­cultu­ra­lisme actuel dans le champ poli­ti­que français. Au nom de la lutte contre le « com­mu­nau­ta­risme », tout ce beau monde invo­que une sacro-sainte « pru­dence ».

Cette « pru­dence » peut sem­bler a priori jus­ti­fiée après l’affaire dite du RER D où une mytho­mane « juive » avait prét­endu avoir été agressée par des « Noirs et des Arabes ». Mais on ne retrouve jamais la même pru­dence chez la gauche mul­ti­cultu­ra­liste quand un flic excité, bourré, mala­droit ou xénop­hobe, un voisin qui pète les plombs ou un col­leur d’affi­ches de la droite ou de l’extrême droite tuent un jeune d’ori­gine étrangère. La « pru­dence », si tant est qu’elle soit une vertu en matière poli­ti­que, devrait en toute logi­que s’appli­quer autant aux agres­sions et aux meur­tres concer­nant les Maghrébins et les Africains qu’aux Juifs.

Pourtant, dans un cas (les vio­len­ces ou les meur­tres commis par des flics) nos pen­seurs mul­ti­cultu­ra­lis­tes pen­sent que la pru­dence n’est pas néc­ess­aire parce que ce corps de l’Etat est gan­grené par le racisme (ce qui est par­fai­te­ment vrai) ; ils considèrent éga­lement que le voisin qui tire sur des jeunes en bas de son HLM ou le col­leur d’affi­ches meur­trier est un raciste ou un facho (ce qui est sou­vent exact, mais pas tou­jours).

Dans l’autre cas (une bande de jeunes racket­teurs et tor­tion­nai­res de ban­lieue) nos mul­ti­cultu­ra­lis­tes jugent qu’il faut mar­cher sur des œufs avant de se pro­non­cer sur la dimen­sion raciste des tor­tu­res et du meur­tre commis par les « Barbares » de Bagneux. Pourtant si cette bande avait été com­posée de jeunes Franco-Français, la gauche mul­ti­cultu­ra­liste n’invo­que­rait pas une seule seconde la « pru­dence ». Quand des jeunes sio­nis­tes tabassèrent Dieudonné sur un par­king de Pointe-à-Pitre, per­sonne ne se demanda s’il fal­lait faire une longue enquête pour dén­oncer le caractère raciste de cet acte inad­mis­si­ble. Tout le monde crut Dieudonné et non pas les jeunes nervis sio­nis­tes quand notre « comi­que » affirma qu’ils avaient proféré des insul­tes racis­tes à son égard.

Chez nos mul­ti­cultu­ra­lis­tes de gauche, la pru­dence est donc une qua­lité à géométrie varia­ble. C’est parce que la vic­time du meur­tre de Bagneux est un Juif et que cer­tains de ses assas­sins et tor­tion­nai­res sont d’ori­gine afri­caine ou maghré­bine qu’il fau­drait faire preuve de pru­dence. Et cette chan­son, toute la gauche mul­ti­cultu­ra­liste nous l’a entonnée du MRAP (qui a ensuite fait volte-face pour encore une fois chan­ger d’avis) à Esther Benbassa. En dehors de la pru­dence néc­ess­aire tant que l’enquête ne sera pas ter­minée, la gauche mul­ti­cultu­ra­liste invo­que six autres argu­ments qui ne rés­istent pas à l’examen ou sont incohérents.

1) Les diri­geants de la com­mu­nauté juive (le CRIF) sont de fieffés réacti­onn­aires. Oui, c’est vrai : il suffit de se rap­pe­ler les déc­la­rations pro­vo­ca­tri­ces de Cuckierman à propos des rés­ultats de Le Pen en 2002. Sans oublier le fait que les poli­ti­ques colo­nia­lis­tes des gou­ver­ne­ments israéliens sont systé­ma­tiq­uement sou­te­nues par le CRIF. Mais cet argu­ment ne semble guère cohérent quand il est invo­qué par la gauche mul­ti­cultu­ra­liste car les diri­geants du Conseil français du culte musul­man ou Tarik Ramadan sont tout aussi réacti­onn­aires. Cela n’empêche pas la gauche mul­ti­cultu­ra­liste de leur emboîter le pas sur la ques­tion du port du voile à l’école ou de la repro­duc­tion des cari­ca­tu­res danoi­ses de Mahomet.

2) Souligner la dimen­sion antisé­mite du meur­tre d’Ilan Halimi abou­tit à aug­men­ter l’antisé­mit­isme. Ce type d’argu­ment n’a jamais (et avec raison) arrêté la gauche mul­ti­cultu­ra­liste face à des « bavu­res » poli­cières, des meur­tres de voi­si­nage ou des assas­si­nats perpétrés par des mili­tants du FN ou de l’extrême droite contre de jeunes Franco-Maghrébins ou Franco-Africains. Les préjugés et les actes antisé­mites sont de la seule res­pon­sa­bi­lité... des antisé­mites, pas des Juifs ! De même, les vic­ti­mes afri­cai­nes ou maghré­bines du racisme n’ont pas à raser les murs, ce sont leurs agres­seurs qui doi­vent être réduits au silence. La gauche mul­ti­cultu­ra­list nage dans l’inconséqu­ence. Plus grave, elle nous res­sort un vieil argu­ment (qui a été d’ailleurs déf­endu par les Juifs réacti­onn­aires pen­dant des siècles jusqu’à l’exter­mi­na­tion des Juifs d’Europe) : les Juifs doi­vent faire profil bas, sinon ils atti­re­ront encore plus d’hos­ti­lité.

3) Il existe certes des préjugés contre les Juifs mais ils sont à mettre sur le même plan que ceux contre les Bretons ou les Auvergnats. « Croire qu’ils étaient mus par une idéo­logie antisé­mite arti­culée serait sans doute exces­sif. Eux aussi, comme pas mal de monde, étaient convain­cus, à tort, que tous les juifs sont riches et qu’ils pour­raient en tirer gros. Les préjugés de ce genre - ava­rice des Auvergnats, entê­tement des Bretons, etc. - sont mon­naie cou­rante. » Cet « argu­ment », avancé par Esther Benbassa dans son arti­cle du Monde le 25 jan­vier, serait comi­que si le contexte n’était pas aussi tra­gi­que. Nous atten­dons avec impa­tience la somme de cette émin­ente his­to­rienne sur le géno­cide auver­gnat ou le géno­cide breton !!!

4) Si les jeunes du gang de Bagneux pen­sent que « tous les Juifs ont du pognon », ce n’est pas de l’antisé­mit­isme, c’est juste un « stér­éo­type ». Cet « argu­ment » a été d’abord avancé par les flics (dont on connaît la maît­rise en matière de....« stér­éo­types »), les juges puis par quel­ques intel­los. Selon ces « spéc­ial­istes » de l’antisé­mit­isme, les préjugés bruts ne méritent pas d’être qua­li­fiés d’antisé­mit­isme. Il est par­ti­cu­liè­rement affli­geant de voir des mili­tants « de gauche » nous expli­quer que tout ce qui ne tombe pas sous le coup de la loi n’est ni raciste ni antisé­mite. Comme si les lois - règles fixées (au mieux) par les majo­rités des par­le­ments bour­geois pour ins­tau­rer une coexis­tence mini­male entre des indi­vi­dus et des clas­ses aux intérêts divers voire opposés - résumaient toutes les connais­san­ces de l’huma­nité en matière de racisme et d’antisé­mit­isme ! Même un mul­ti­cultu­ra­liste comme Michel Wieworka admet que « aujourd’hui, c’est sur­tout au sein de la popu­la­tion immi­grée en pro­ve­nance du monde arabo-musul­man, d’Afrique sub­sa­ha­rienne, mais aussi chez les Antillais, que l’on trouve toutes sortes d’expres­sions spon­tanées de la haine des Juifs. (...) l’antisé­mit­isme est rede­venu une opi­nion », « dans les ban­lieues, et pas seu­le­ment », pré­cise-t-il. Et il ajoute que les Juifs sont « perçus [par les exclus, NDLR] comme ceux qui ont réussi leur intég­ration ».

5) Les Juifs ne devraient pas mettre en avant leur judéité pour se déf­endre, et les non-Juifs ne devraient pas se situer sur le ter­rain reli­gieux pour affir­mer leur soli­da­rité avec eux. Là, on est sur un ter­rain un peu plus subtil et sur­tout plus solide. Effectivement, il n’y a aucune raison de se rendre à la syna­go­gue, ni de se mobi­li­ser der­rière les curés, les pas­teurs et les rab­bins, si l’on est athée. On peut très bien mani­fes­ter ou se réunir dans un lieu séparé et ne pas par­ti­ci­per aux céré­monies reli­gieu­ses ou aux mani­fes­ta­tions appelées par des auto­rités reli­gieu­ses, tout en expri­mant sa soli­da­rité avec tous les Juifs qui se sen­tent concernés et visés par cet assas­si­nat. On remar­quera pour­tant que cette gauche mul­ti­cultu­ra­liste n’a aucun scru­pule à sou­te­nir un phi­lo­so­phe musul­man réacti­onn­aire comme Tarik Ramadan et à para­der à ses côtés aux forums sociaux ; à faire croire que le voile serait une pres­crip­tion reli­gieuse indis­pen­sa­ble pour les jeunes filles sco­la­risées, voire une mani­fes­ta­tion de « fémin­isme », et à dén­oncer comme « réacti­onn­aires » les intel­lec­tuels musul­mans qui pen­sent le contraire ; à faire réciter des prières musul­ma­nes lors de mani­fes­ta­tions anti­guerre (Grande-Bretagne) quand ce n’est pas à orga­ni­ser des mee­tings où les femmes sont séparées des hommes... si elles le « désirent » (Grande-Bretagne, encore). La gauche mul­ti­cultu­ra­liste se sou­vient de la laïcité quand il s’agit de la reli­gion juive.... mais pas quand il s’agit de la reli­gion musul­mane.

6) L’una­ni­mité de la classe méd­ia­tico-poli­ti­que est sus­pecte. On ne retrouve pas la même dét­er­mi­nation lorsqu’il s’agit de crimes racis­tes concer­nant des Africains ou des Maghrébins. Oui c’est vrai et alors ? On se sou­vient par exem­ple que Nicole Guedj se déplaça pour aller voir la mytho­mane du RER D qui n’avait que quel­ques égra­tig­nures (qu’elle s’était infligées elle-même), mais que la sous-secrét­aire d’Etat ne daigna pas rendre visite à une maman afri­caine dont l’enfant avait été tué par une balle perdue tirée par un poli­cier qui net­toyait son arme dans l’appar­te­ment d’à côté. Mais est-ce une raison pour ne pas dén­oncer le caractère antisé­mite de l’acte des « Barbares de Bagneux », sur­tout main­te­nant qu’on sait qu’ils ont déjà racketté d’autres per­son­na­lités juives ?

7) « Quant aux photos envoyées à la famille par les ravis­seurs et aux humi­lia­tions vio­len­tes qu’ils ont fait subir à leur vic­time, elles parais­sent ins­pirées à la fois par les mises en scène élaborées par les pre­neurs d’otages en Irak et par les images de sévices infligés aux pri­son­niers ira­kiens dans les geôles amé­ric­aines », écrit Esther Benbassa.

L’auteur admet la pos­si­bi­lité que les ravis­seurs de Bagneux aient pu être influencés par les nom­breux assas­si­nats en direct filmés par les par­ti­sans de l’islam poli­ti­que, pour aus­sitôt mettre ces assas­si­nats sur le même plan que les tor­tu­res de l’armée amé­ric­aine. On ne voit pas bien en quoi cela prouve que les « bar­ba­res de Bagneux » ne sont pas antisé­mites ! Surtout quand on sait que l’un des thèmes favo­ris de la pro­pa­gande anti­sio­niste et isla­miste est qu’Israël est res­pon­sa­ble de la guerre d’Irak... et qu’on a trouvé de la pro­pa­gande sala­fiste chez eux.

8) « Le crime que l’on dép­lore aujourd’hui n’est pas seu­le­ment affaire de race, d’ethnie ou de reli­gion. C’est d’abord nos sociétés qu’il inter­pelle, des sociétés capa­bles de fabri­quer de tels mons­tres sans empa­thie. La bana­li­sa­tion du mal par images inter­posées, des images qui à la fois éloignent ce mal de nous, le neu­tra­li­sent et nous le ren­dent fami­lier, contri­bue cer­tai­ne­ment à la for­ma­tion de cette sorte de mons­truo­sité d’un genre nou­veau », écrit Esther Benbassa. La bar­ba­rie humaine ne date pas de l’inven­tion de la télé­vision - hélas ! Ces considé­rations phi­lo­so­phi­ques sur la « bana­li­sa­tion du mal » et le pou­voir mani­pu­la­teur des « images » s’appli­quent à toutes sortes d’actes cri­mi­nels commis en ce monde et on ne voit pas en quoi elles per­met­tent de com­pren­dre la spé­ci­ficité de ce qui s’est passé à Bagneux. La grille d’inter­pré­tation « com­mu­nau­ta­riste » n’est pas seu­le­ment fabri­quée par des médias avides de sen­sa­tion­nel ou des orga­ni­sa­tions sio­nis­tes extrém­istes, elle est aussi ali­mentée par des mil­liers de petits inci­dents, inter­ve­nant dans chaque « com­mu­nauté », et qui ali­men­tent de façon spon­tanée les préjugés récip­roques. Tant que les exploités de chaque « com­mu­nauté » ne se regrou­pe­ront pas dans des orga­ni­sa­tions prolé­tari­ennes com­mu­nes contre leurs exploi­teurs, tant qu’ils s’accom­mo­de­ront de ce monde qui pro­fite de leurs divi­sions, les inter­pré­tations reli­gieu­ses, mul­ti­cultu­ra­lis­tes et natio­na­lis­tes auront de beaux jours devant elles.

9) Souligner le caractère antisé­mite du meur­tre d’Ivan Halimi risque d’ali­men­ter des « affron­te­ments com­mu­nau­tai­res » (en clair entre « Juifs » et « musul­mans ») et une « cri­mi­na­li­sa­tion de cer­tai­nes com­mu­nautés » (en clair, des « Arabes » ou des « Africains »).. Dénoncer l’antisé­mit­isme ne mène pas auto­ma­ti­que­ment au com­mu­nau­ta­risme. Par contre, si l’on prés­ente les cultu­res, les civi­li­sa­tions, les reli­gions et les tra­di­tions comme des réalités intan­gi­bles, intem­po­rel­les, qu’il fau­drait toutes « res­pec­ter » et ne pas cri­ti­quer dure­ment sous peine de « bles­ser » ceux qui y sont atta­chés, alors là oui, on fraie la voie au com­mu­nau­ta­risme. Or, c’est mal­heu­reu­se­ment ainsi que rai­sonne la gauche mul­ti­cultu­ra­liste comme on a pu le voir aussi bien pen­dant les nom­breu­ses dis­cus­sions sur le port du hijab dans les établ­is­sements sco­lai­res qu’au cours de la plus réc­ente dis­cus­sion concer­nant les cari­ca­tu­res danoi­ses de Mahomet.

Le mul­ti­cultu­ra­lisme mène à la ség­régation eth­ni­que ou eth­nico-reli­gieuse volon­taire, à la concur­rence entre les mém­oires des vic­ti­mes voire à l’affron­te­ment entre vic­ti­mes. C’est exac­te­ment ce à quoi on est en train d’assis­ter en ce moment. Michel Wieworka a sans doute en partie raison de dire que « la haine poli­ti­que et reli­gieuse n’est pas le point de départ » du crime de Bagneux et que « ce serait une erreur d’expli­quer ce crime par des critères eth­nico-reli­gieux ou raciaux ». Mais en même temps, on ne peut nier sa dimen­sion antisé­mite, même si elle n’était pas la prin­ci­pale moti­va­tion des agres­seurs. Pour leur vic­time, le rés­ultat est stric­te­ment le même. Et pour nous, il n’est pas ques­tion de rame­ner cette affaire à la simple rubri­que des faits divers cra­pu­leux (autre­ment dit à ce qu’elle sombre dans l’oubli), sous prét­exte de ne « bles­ser » la sus­cep­ti­bi­lité de per­sonne. Toutes les idées racis­tes tuent, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, qu’elles soient dirigées contre des Juifs, des Maghrébins ou des Africains, et quelle que soit la cou­leur de la peau de ceux qui les déf­endent.

Y.C. (Ni patrie ni fron­tières)
26/2/2006

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