mercredi 1 janvier 2014

Sébastien Faure: "Électeur, écoute" (1919)

Ecrit après la Première Guerre mondiale Electeur écoute expose les raisons pour lesquelles les anarchistes sont opposés à la participation aux élections. Loin d’avoir écrit un texte intemporel, Sébastien Faure montre (déjà !) comment même une Chambre dite « de gauche » élue en 1914 a renié toutes ses promesses, soutenu les pires aventures militaires, tout fait pour étouffer les révolutions russe et hongroise, etc. Il explique aussi pourquoi, à son avis, un fort pourcentage d’abstentionnistes pourrait avoir un effet majeur sur la situation politique et la lutte révolutionnaire. C’est sans doute l’aspect le plus faible de son texte, du moins aujourd’hui, car on constate que, quatre-vingts ans plus tard, les démocraties parlementaires ne sont guère menacées par la désertion des urnes qui se développe à chaque élection (rappelons par exemple qu’aux Etats-Unis, depuis des années, 50 % des électeurs n’accomplissent pas leur « devoir » électoral). Ce n’est certes pas un argument décisif contre l’abstention, mais certainement contre toute illusion sur la portée décisive de cette forme de protestation. Ni Patrie Ni Frontières

Bureau Anti-Parlementaire 1919 - Groupe de pro­pa­gande par la bro­chure


« Le 6 jan­vier 1858, nais­sance de Sébastien FAURE à Saint-Etienne. Figure impor­tante de l’anar­chisme français. Il fut sémi­nar­iste avant d’être libre-pen­seur, et socia­liste du parti ouvrier avant de deve­nir anar­chiste en 1888. Après l’exé­cution d’Auguste Vaillant en 1894, il devient le tuteur de sa fille Sidonie. Il est jugé six mois plus tard lors du Procès des trente : ils seront acquittés. En 1895, il fonde avec Louise Michel : "Le Libertaire". Lors de l’affaire Dreyfus, il sou­tient acti­ve­ment celui-ci. En 1904 il crée, près de Rambouillet, une école liber­taire "La Ruche". Elle ne cessa de se dével­opper (jusqu’à la guerre qui la contrain­dra à fermer en 1917). En 1916, Sébastien Faure lance le pér­io­dique "Ce qu’il faut dire", qui sera de nom­breu­ses fois cen­suré. En 1918, il est empri­sonné pour avoir orga­nisé un mee­ting inter­dit. Outre ses qua­lités de péda­gogue et d’ora­teur, il est aussi l’auteur de nom­breux libres. "La dou­leur uni­ver­selle" (1895), "Mon com­mu­nisme" (1921), "L’impos­ture reli­gieuse" (1923), "Propos sub­ver­sifs", etc. Il est éga­lement l’ini­tia­teur de l’Encyclopédie Anarchiste. Il meurt à Royan, le 14 juillet 1942. » (Biographie extraite du site Ephémérides anar­chis­tes.)

Chaque fois que les pou­voirs de la Chambre des députés arri­vent à expi­ra­tion, c’est un cri una­nime : « Enfin ! Elle va donc dis­pa­raître, cette Chambre infâme ! Le pays va donc être déb­arrassé de ce Parlement maudit ! » Ce lan­gage tra­duit expressément les sen­ti­ments suc­ces­sifs : déc­eption, las­si­tude, écœure­ment qu’ont fait naître, dans l’esprit public, au cours de la lég­is­la­ture qui prend fin, l’inca­pa­cité, la cor­rup­tion, l’incohér­ence et la lâcheté des par­le­men­tai­res. Pourquoi faut-il que l’engoue­ment irréfléchi du popu­laire, son igno­rance et son inob­ser­va­tion le pous­sent à espérer que la Chambre qui va naître vaudra mieux que celle qui va mourir ?

Il est inconce­va­ble que, pér­io­diq­uement trompée, cons­tam­ment abusée, la confiance de l’électeur sur­vive aux déc­eptions dont il souf­fre et dont il se lamente ; et, pour l’être rai­son­na­ble et pen­sant, c’est une stu­peur que de cons­ta­ter que les lég­is­la­tures se succèdent, cha­cune lais­sant der­rière elle le même dés­ench­an­tement, la même rép­ro­bation et que, néanmoins l’électeur per­siste à considérer comme un devoir de voter. La pér­iode élec­to­rale s’ouvre, elle est ouverte. C’est la crise qui, pér­io­diq­uement, convul­sionne la mul­ti­tude. Elle dure offi­ciel­le­ment quel­ques semai­nes et, si l’on tient compte de l’effer­ves­cence qui pré­cède et du bouillon­ne­ment qui suit cette crise, on peut dire qu’elle dure trois mois.

Trois mois durant les­quels, peuplé d’agités, le pays semble frappé de dém­ence : can­di­dats, comités et cour­tiers élec­toraux, tour à tour confiants dans le succès ou désespérant d’y attein­dre, vont et vien­nent, avan­cent et recu­lent, crient et se tai­sent, affir­ment et nient, implo­rent et mena­cent, acquies­cent et pro­tes­tent, atta­quent et se déf­endent. C’est un spec­ta­cle fou : drame, comédie, vau­de­ville, bouf­fon­ne­rie, farce, pan­to­mime, tous les genres, du tra­gi­que au bur­les­que, s’y don­nent rendez-vous et s’y ren­contrent, asso­ciés, confon­dus. Le mal­heur est que c’est aux frais du spec­ta­teur que la farce se joue et que, quels que soient les acteurs, c’est tou­jours lui qui paie, et qu’il paie de son tra­vail, de sa liberté, de son sang.

Eh bien ! électeur, avant de passer au gui­chet pour solder ta place, écoute-moi. Ou plutôt écoute ce que te disent les anar­chis­tes ; écoute atten­ti­ve­ment et réfléchis. Voter, c’est accep­ter la ser­vi­tude. Les anar­chis­tes n’ont jamais eu de représ­entants siégeant dans les assem­blées par­le­men­tai­res. Tu as par­fois entendu trai­ter d’anar­chis­tes MM. Clemenceau, Briand et d’autres par­le­men­tai­res. Ils ne le sont pas ; ils ne l’ont jamais été. Les anar­chis­tes n’ont pas de can­di­dat. Au sur­plus un can­di­dat qui se prés­en­terait comme anar­chiste n’aurait pas une seule voix, puis­que les anar­chis­tes s’abs­tien­nent de voter.

Ils refu­sent de se servir du bul­le­tin de vote que la Constitution met entre leurs mains. Ne sup­pose pas que ce soit pour ne pas faire comme les autres, pour se sin­gu­la­ri­ser. Sache que les rai­sons pour les­quel­les les anar­chis­tes s’abs­tien­nent sont mul­ti­ples et graves. Ces rai­sons, les voici briè­vement exposées. L’anar­chiste est et veut rester un homme libre. Il est clair que, comme tous ses frères en huma­nité, il est astreint à subir la loi ; mais c’est à son corps déf­endant et quand il s’y soumet, ce n’est pas qu’il la res­pecte, ni qu’il estime équi­table de s’incli­ner devant elle ; c’est parce qu’il lui est impos­si­ble de s’y sous­traire. Toutefois, il n’en accepte ni l’ori­gine, ni le caractère, ni les fins. Tout au contraire il en pro­clame et se fait fort d’en dém­ontrer l’ini­quité.

A ses yeux, la loi n’est, à ce moment de l’his­toire que nous vivons, que la reconnais­sance et la conséc­ration d’un régime social issu des usur­pa­tions et des spo­lia­tions passées et basé sur la domi­na­tion d’une caste et l’exploi­ta­tion d’une classe. Ce régime ne peut vivre et conti­nuer qu’en emprun­tant son appa­rente et tem­po­raire légi­timité au consen­te­ment popu­laire. Il est dans l’obli­ga­tion de s’appuyer sur l’adhésion béné­vole de ceux qui en sont les vic­ti­mes : dans l’ordre poli­ti­que, les citoyens ; dans l’ordre éco­no­mique, les tra­vailleurs. C’est pour­quoi, tous les quatre ans, le peuple est appelé à désigner par ses suf­fra­ges les indi­vi­dus à qui il entend confier le mandat de se pro­non­cer sur toutes les ques­tions que soulève l’exis­tence même de la nation. Ces ques­tions sont réglées par un ensem­ble de pres­crip­tions et de déf­enses qui ont force de loi et la loi dis­pose, contre qui­conque tente d’agir contre elle et, à plus forte raison, contre qui­conque la viole, d’une telle puis­sance de répr­ession que tout geste de rév­olte par lequel un homme pro­teste contre l’injus­tice de la loi et tente de s’y dérober est pas­si­ble des plus dures pénalités.

Or le Parlement est l’assem­blée des indi­vi­dus à qui le suf­frage dit uni­ver­sel a délégué le pou­voir d’édicter la loi et le devoir d’en assu­rer l’appli­ca­tion. Le député et le sénateur sont avant tout des lég­is­lateurs. Comprends-tu, main­te­nant, électeur, l’exac­ti­tude de cette affir­ma­tion for­mulée par Élisée Reclus : « Voter, c’est se donner un maître » ? Eh oui ! Un maître ; puis­que voter c’est désigner un député, c’est confier à un élu le mandat de for­mu­ler la règle, et lui attri­buer le pou­voir, pis encore, lui impo­ser le devoir de la faire res­pec­ter par la force. Un maître, puis­que voter, c’est renon­cer à sa propre liberté et l’abdi­quer en faveur de l’élu. Toi qui votes, ne m’objecte pas que tu conser­ves quand même le droit de t’insur­ger. Mets-toi bien dans la tête que s’il t’arrive d’entrer en rév­olte contre l’auto­rité, tu renies la signa­ture que tu as donnée, tu violes l’enga­ge­ment que tu as contracté, tu reti­res à ton représ­entant le mandat que tu lui as libre­ment consenti.

Tu l’as envoyé au Parlement avec la mis­sion pré­cise d’y par­ti­ci­per, d’y col­la­bo­rer à la dis­cus­sion, au vote, à la pro­mul­ga­tion de la loi et de veiller à la scru­pu­leuse appli­ca­tion de celle-ci. C’est le Parlement qui a la charge de modi­fier ou d’abro­ger les lois ; par ton suf­frage exprimé, tu as par­ti­cipé à la com­po­si­tion de ce Parlement ; par ton vote, tu lui as donné pleins pou­voirs ; le parti auquel tu appar­tiens a des représ­entants au sein de cette assem­blée ; le pro­gramme que tu as affirmé par ton bul­le­tin a des porte-parole à la Chambre. Il leur appar­tient - tu l’as voulu - d’amen­der, de cor­ri­ger ou d’abro­ger les lois qui entra­vent ton indép­end­ance poli­ti­que et consa­crent ta ser­vi­tude éco­no­mique. Enrage, pro­teste, indi­gne-toi, tu en as le droit. Mais c’est tout ce qu’il t’est permis de faire. Ne perds pas de vue que, en votant, tu as renoncé, ipso facto,à ton droit à la rév­olte, que tu as abdi­qué en faveur des représ­entants de ton parti, que, pour tout dire en un mot, tu as cessé d’être libre. Celui qui a com­pris cette élém­ent­aire vérité : l’anar­chiste, ne vote pas, parce qu’il veut être un homme libre, parce qu’il refuse d’enchaîner sa cons­cience, de ligo­ter sa volonté, parce qu’il entend garder, à tout ins­tant, et en toutes cir­cons­tan­ces son droit à la rév­olte, à l’insur­rec­tion, à la révo­lution. L’État, c’est l’ennemi !

Écoute encore. En régime représ­en­tatif, le Parlement, c’est l’État. Théoriquement, il n’en est qu’une partie ; car en prin­cipe, il n’est nanti que du pou­voir lég­is­latif. Mais c’est le Parlement (Chambre et Sénat réunis) qui élit le pré­sident de la République, entre les mains de qui est cen­tra­lisé le pou­voir exé­cutif ; et si, théo­riq­uement, c’est la magis­tra­ture qui détient le pou­voir judi­ciaire, comme c’est le Parlement qui confec­tionne les lois et que le pou­voir judi­ciaire n’a que le mandat d’en appli­quer les dis­po­si­tions, on voit que, somme toute, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, le Parlement est, en der­nière ana­lyse, omni­po­tent. C’est donc lui qui est l’État. Or, l’État, disent les anar­chis­tes, c’est la prise de pos­ses­sion du pou­voir par la classe domi­nante, au dét­riment de la classe dominée. C’est, actuel­le­ment, l’ensem­ble des ins­ti­tu­tions qui rég­issent la nation entre les mains des chargés d’affai­res de la classe capi­ta­liste et, plus spéc­ia­lement de la haute finance, de la puis­sante indus­trie, du grand com­merce et de la vaste pro­priété ter­rienne. C’est la cita­delle d’où par­tent les ordres qui cour­bent la mul­ti­tude ; c’est la gigan­tes­que for­te­resse où siège la force armée : troupe, gen­dar­me­rie, police, dont la fonc­tion est de persé­cuter, d’arrêter, d’empri­son­ner et, en cas de rév­olte col­lec­tive, de mas­sa­crer qui s’insurge. C’est le mons­tre qui, insa­tia­ble­ment, se repaît du sang et des os de tous ceux qui, par leur tra­vail, ali­men­tent un budget qui s’enfle démesurément.

L’État, c’est l’ennemi contre lequel il faut lutter, lutter encore, lutter tou­jours, jusqu’à ce qu’il soit défi­ni­ti­vement abattu. En démoc­ratie, l’État se flatte d’être l’éma­nation du Peuple sou­ve­rain. Les par­ti­sans du système représ­en­tatif affir­ment que, en démoc­ratie, c’est le peuple qui, par ses représ­entants, gou­verne ; ils déc­larent que, déléguant ses pou­voirs aux hommes de son choix, ce sont ses aspi­ra­tions, ses besoins et ses intérêts, qu’il affirme par ses man­da­tai­res. Ces mes­sieurs men­tent et ils le savent bien ; mais ils répètent inlas­sa­ble­ment cette impos­ture, dans l’espoir - hélas ! trop fondé - qu’un men­songe quo­ti­dien­ne­ment répété finit par acquérir la force d’une indis­cu­ta­ble vérité. Entre l’asser­tion men­songère de ces théo­riciens du démoc­rat­isme, asser­tion que dément la simple obser­va­tion des réalités, et les affir­ma­tions des anar­chis­tes, affir­ma­tions que jus­ti­fient l’his­toire et l’expéri­ence, j’espère, électeur, qu’il n’est pas malaisé de fixer ton choix. Ce n’est pas seu­le­ment de l’État dans les civi­li­sa­tions anti­ques, de l’État au moyen âge, de l’État incar­nant le pou­voir per­son­nel absolu, mais bien de l’État sans excep­tion et, par conséquent de l’État démoc­ra­tique comme des autres que M. Clemenceau, qui s’y connaît, a dit au Sénat, il y a quel­ques années : « Messieurs, nous connais­sons l’État : nous savons ce qu’il est et ce qu’il vaut. L’his­toire de l’État est toute de sang et de boue ! »

Il ne s’agit pas de s’empa­rer de l’État, mais de l’ané­antir. Introduire des représ­entants de son parti dans les assem­blées lég­is­la­tives, c’est y glis­ser une frac­tion de soi-même, c’est appor­ter à ces assem­blées l’appui de son parti ; c’est leur infu­ser un sang nou­veau ; c’est conso­li­der le crédit de ses assem­blées, c’est for­ti­fier leur puis­sance ; c’est - puis­que le Parlement et l’État ne font qu’un - servir la cause de l’État au lieu de le com­bat­tre ; c’est donc tour­ner le dos au but à attein­dre ; c’est para­ly­ser l’effort révo­luti­onn­aire ; c’est retar­der la libé­ration. L’État est le gar­dien des for­tu­nes acqui­ses : il est le déf­enseur des pri­vilèges usurpés ; il est le rem­part qui se dresse entre la mino­rité gou­ver­nante et la foule gou­vernée ; il est la digue haute et large qui met une poi­gnée de mil­lion­nai­res à l’abri des assauts que lui livre le flot tumul­tueux des spo­liés. Dès lors, il est natu­rel, logi­que et fatal que les dét­enteurs des pri­vilèges et de la for­tune votent avec entrain et convic­tion, qu’ils pous­sent avec ardeur aux urnes, qu’ils pro­cla­ment que voter c’est accom­plir un devoir sacré. Mais déc­onc­ert­ante et insensée serait l’atti­tude de ceux qui, se pro­cla­mant en faveur d’un bou­le­ver­se­ment social qui impli­que la dis­pa­ri­tion de l’État, ferait usage du bul­le­tin de vote dont la conséqu­ence serait, qu’on le veuille ou non, de légi­timer les ori­gi­nes de l’État, de confir­mer ses pou­voirs, de for­ti­fier sa puis­sance et, par rico­chet, de se faire le com­plice de ses for­faits. De qui est com­posée la Chambre ?

Éle­cteur, aurais-tu la naïveté de croire que le Parlement ras­sem­ble l’élite de la nation ? Penses-tu que la Chambre réunit les gloi­res de la science et de l’art, les illus­tra­tions de la pensée, les compét­ences de l’indus­trie, du com­merce et de l’agri­culture, les pro­bités (?) de la finance ? Estimes-tu que le redou­ta­ble pou­voir de gou­ver­ner un peuple de qua­rante mil­lions d’habi­tants est dévolu aux plus honnêtes et aux plus méritants ? Si oui, détr­ompe-toi. Promène tes regards sur les travées de la Chambre et vois par quels gens elles sont occupées : avo­cats sans cause, médecins sans clientèle, com­merçants dou­teux, indus­triels sans connais­san­ces spéc­iales, jour­na­lis­tes sans talent, finan­ciers sans scru­pu­les, désœuvrés et riches sans occu­pa­tions définies. Tout ce monde intri­gue, bavarde, mar­chande, agiote, fait des affai­res, se démène, se bous­cule et court à la recher­che des plai­sirs, de la richesse et des siné­cures gras­se­ment rét­ribuées. Cela t’étonne, électeur can­dide ? Une minute de réflexion dis­si­pera ta sur­prise. Demande-toi com­ment il se fait que X, Y ou Z soient députés. Leur siège est-il la réc­omp­ense des mérites mani­fes­tes, des actions d’éclat, du bien accom­pli, des ser­vi­ces rendus, qui les ont recom­mandés à l’estime et à la confiance publi­ques ?

Est-il le salaire équi­table des connais­san­ces spéc­iales qu’ils ont acqui­ses, des hautes études dont ils ont par­couru le cycle brillant, de l’expéri­ence que leur vaut une exis­tence toute de labeur ? A-t-on exigé d’eux, comme des pro­fes­seurs, des phar­ma­ciens, des ingénieurs, des exa­mens, des diplômes, l’admis­sion dans cer­tai­nes écoles, le stage rég­lem­ent­aire ? Regarde : celui-ci doit son mandat à l’argent ; celui-là à l’intri­gue ; ce troi­sième à une can­di­da­ture offi­cielle ; ce qua­trième à l’appui d’un jour­nal dont il a engraissé le caisse ; cet autre au vin, au cidre, à la bière ou à l’alcool dont il a empli le gosier de ses man­dants ; ce vieux aux coquet­te­ries com­plai­san­tes de sa jeune femme ; ce jeune aux pro­mes­ses éblou­iss­antes qu’il a pro­di­guées de palmes, de bureaux de tabac, de places et de recom­man­da­tions ; tous à des procédés plus ou moins lou­ches qui n’ont aucun rap­port avec le mérite ou le talent ; tous, de toute façon, au nombre de suf­fra­ges qu’ils ont obte­nus. Et le nombre n’a rien à voir avec le mérite, le cou­rage, la pro­bité, le caractère, l’intel­li­gence, le savoir, les ser­vi­ces rendus, les actions d’éclat. La majo­rité des suf­fra­ges ne consa­cre ni la valeur morale, ni la supér­iorité intel­lec­tuelle, ni la jus­tice, ni la raison. On serait auto­risé à dire que c’est plutôt le contraire. Soyons justes : quel­ques hommes supérieurs se sont, de temps à autre, four­voyés dans ces mau­vais lieux ; mais c’est le très petit nombre ; ils n’ont pas tardé à s’y trou­ver dépaysés et mal à l’aise et, à moins qu’ils n’aient insen­si­ble­ment condes­cendu à jouer leur rôle dans le choc des cote­ries, à s’ins­pi­rer des pas­sions des partis, à tenir leur place dans les intri­gues de cou­loir, ils ont été rapi­de­ment mis en qua­ran­taine et réduits à l’impuis­sance.

Parlementarisme est syno­nyme d’incompét­ence, d’irres­pon­sa­bi­lité, d’impuis­sance, de cor­rup­tion. Au sur­plus, quel que soit l’homme, l’incompét­ence du par­le­men­taire est une fata­lité. Étant donné, d’une part, la com­plexité des roua­ges sociaux et, d’autre part, le dével­op­pement des connais­san­ces humai­nes, il n’est per­sonne qui soit à même de faire face aux exi­gen­ces du mandat lég­is­latif. A notre époque, on ne peut être compétent qu’à la condi­tion de se spéc­ia­liser. Nul ne peut tout connaître : il n’y a pas de cer­veau qui puisse tout embras­ser. Et pour­tant, un député devrait être marin, guer­rier, diplo­mate, juriste, hygién­iste, édu­cateur, com­merçant, indus­triel, finan­cier, agri­culteur, admi­nis­tra­teur, puisqu’il est appelé à for­mu­ler son sen­ti­ment et à se pro­non­cer par un vote précis sur toutes les ques­tions : marine, guerre, affai­res étrangères, lég­is­lation, santé publi­que, ensei­gne­ment, com­merce, indus­trie, finance, agri­culture, admi­nis­tra­tion, etc. S’il connaît bien une ou deux de ces ques­tions - et ce serait déjà beau­coup - il ignore cer­tai­ne­ment toutes les autres. Il en rés­ulte que neuf fois sur dix, il vote à l’aveu­glette, au doigt mouillé.

Parlement est donc syno­nyme d’incompét­ence. Synonyme aussi d’irres­pon­sa­bi­lité. Ici, la démo­nst­ration n’est plus à faire. Dire que le Parlement est irres­pon­sa­ble, c’est une pro­po­si­tion deve­nue si évid­ente qu’elle a cessé d’être en dis­cus­sion. Synonyme encore d’impuis­sance ; car, obligé de se can­ton­ner dans les limi­tes étr­oites d’une Constitution poli­ti­que et d’un régime éco­no­mique dét­erminés, le Parlement est l’image exacte d’un lac entouré de mon­ta­gnes qui peut, de temps à autre, être agité et même tempétueux, mais qui reste tou­jours enfermé dans le cadre que les hau­teurs envi­ron­nan­tes tra­cent autour de lui. Les bouillan­tes colères, les explo­sions d’indi­gna­tion, les enthou­sias­mes délirants, les ser­ments solen­nels, les enga­ge­ments sacrés ont tout juste, au Parlement, la valeur de ces agi­ta­tions pér­io­diques d’une vaste mare sta­gnante qui font remon­ter la vase à la sur­face et empuant(iss)ent l’air, mais qui ne tar­dent pas à lais­ser retom­ber la boue et la puan­teur dont la minus­cule tempête a révélé l’accu­mu­la­tion dans les pro­fon­deurs. Synonyme, enfin, de cor­rup­tion. Les bri­gan­da­ges avérés et, plus encore, les scan­da­les à demi étouffés ont fixé l’opi­nion à tel point qu’il est banal de dire d’un Parlement qu’il est pourri !

Les meilleurs se putréfient en un tel milieu, à moins qu’ils n’en sor­tent à temps et le plus vilain tour qu’on puisse jouer à un ami, c’est de l’y envoyer. Aussi, électeur, si tu as un bon cama­rade, garde-toi de l’inci­ter à être can­di­dat ; s’il le devient, garde-toi de favo­ri­ser sa can­di­da­ture et, si tu veux conser­ver aux idées qui sont les tien­nes et qu’il prétend vou­loir déf­endre à la Chambre, un caractère, une intel­li­gence, un dévo­uement, refuse-lui ton suf­frage. Voter, c’est faire le jeu de la réaction Éle­cteur, encore un mot encore : ce sera le der­nier. On ne man­quera pas de te dire que de ne pas voter, c’est faire le jeu de la réaction. Rien n’est plus faux. Je pour­rais te faire obser­ver que si les deux mil­lions de tra­vailleurs qui adhèrent à la CGT, si le mil­lion d’électeurs dont s’enor­gueillit le Parti socia­liste, si le mil­lion d’autres citoyens qui, sans être affi­liés au Parti socia­liste ou à la CGT n’en sont pas moins les adver­sai­res du régime capi­ta­liste : en tout, quatre mil­lions d’électeurs, refu­saient hau­te­ment de pren­dre part au scru­tin, cette abs­ten­tion ouver­te­ment annoncée et expli­quée durant toute la pér­iode élec­to­rale et vaillam­ment pra­ti­quée le jour du scru­tin, por­te­rait un coup mortel au pres­tige et à l’auto­rité du régime qu’il faut abat­tre. Je pour­rais te dire que, en face de l’atti­tude de ces quatre mil­lions d’abs­ten­tion­nis­tes aussi cons­cients que résolus, le gou­ver­ne­ment per­drait tout son lustre et le plus clair de sa force.

Je pour­rais te dire que, étr­oi­tement unis dans une rép­ro­bation aussi caté­go­rique du système social actuel, ces quatre mil­lions d’hommes pour­raient orga­ni­ser, dans le pays, grâce aux rami­fi­ca­tions qu’ils possèdent par­tout, une for­mi­da­ble coa­li­tion contre laquelle rien ne sau­rait pré­valoir. Je pour­rais affir­mer que cette coa­li­tion dans laquelle ne tar­de­raient pas à entrer tous ceux que tou­che­rait une aussi puis­sante pro­pa­gande et même une partie des forces dont le gou­ver­ne­ment dis­pose, serait de taille à oser, à entre­pren­dre et à réa­liser les plus vastes des­seins et la trans­for­ma­tion la plus pro­fonde. Que res­te­rait-il, alors, du spec­tre de la réaction qu’on agite devant toi pour te pous­ser aux urnes ?... Mais voici qui te paraîtra sans doute plus décisif encore. La Chambre qui s’en va comp­tait en nombre impo­sant des éléments de gauche. Plus de trois cents députés radi­caux et radi­caux socia­lis­tes, plus cent députés socia­lis­tes. Ils cons­ti­tuaient indu­bi­ta­ble­ment une majo­rité écras­ante. Qu’a fait cette Chambre ? Qu’ont fait ces quatre cents députés ?

Ils ont acclamé la guerre, ils ont adhéré avec enthou­siasme à l’abo­mi­na­ble dupe­rie qu’on a appelée « l’Union sacrée » ; ils ont voté tous les crédits de guerre ; ils ont apporté au gou­ver­ne­ment dit « de déf­ense natio­nale » leur étr­oite et cons­tante col­la­bo­ra­tion ; ils n’ont rien tenté pour abréger le mas­sa­cre ; ils n’ont pris aucune mesure effi­cace contre la vie chère, contre l’acca­pa­re­ment, contre la spé­cu­lation, contre l’enri­chis­se­ment scan­da­leux des bras­seurs d’affai­res ; ils ont accepté pas­si­ve­ment la sup­pres­sion de nos mai­gres libertés ; ils ont applaudi à l’écra­sement de la révo­lution hon­groise ; ils ont approuvé l’envoi des sol­dats, des marins, des muni­tions et des mil­liards des­tinés à éto­uffer, par la famine et par les armes, la Russie révo­luti­onn­aire ; ils ont lâche­ment courbé la tête, tout accepté, tout subi ; ils ont passé l’éponge sur toutes les tur­pi­tu­des et sur tous les crimes. Ils sont allés jusqu’au bout de la ser­vi­lité, de la honte et de la sau­va­ge­rie. A peine ont-ils osé ouvrir la bouche et, quand ils ont parlé, ce ne fut jamais pour faire enten­dre les vérités qu’il fal­lait dire, les impré­cations san­glan­tes et les maléd­ictions ven­ge­res­ses qui auraient opposé la dou­leur des deuils, la souf­france des ruines et l’hor­reur des batailles à la sté­rilité des sacri­fi­ces et à la hideur des impér­ial­ismes déchaînés. Au terme de sa car­rière, cette Chambre odieuse vient de rati­fier un traité de paix qui laisse debout, plus inso­lents et plus guer­riers que jamais tous les mili­ta­ris­mes, qui favo­rise les plus atro­ces bri­gan­da­ges, qui sti­mule les plus dét­es­tables convoi­ti­ses, qui avive les haines entre peu­ples et qui porte dans ses flancs la guerre de demain. Voilà ce qu’a fait cette Chambre dont la nais­sance avait pour­tant sus­cité les plus folles espér­ances et pro­vo­qué tous les opti­mis­mes. ET MAINTENANT, ÉLE­CTEUR, VOTE ENCORE SI TU L’OSES.

Sébastien FAURE


LECTEUR, Si tu as com­pris cette bro­chure, si tu veux la pro­pa­ger, apprends qu’une série de quatre bro­chu­res se com­po­sant : 1° Éle­cteur, écoute, par Sébastien FAURE ; 2° La Grève des Éle­cteurs, par O. MIRBEAU ; 3° Absurdité de la Politique ; 4° Éle­cteur, ne vote pas ! a été éditée par le Bureau Anti-Parlementaire au nombre de 200 000 exem­plai­res pour être dis­tri­bués gra­tui­te­ment. Tu peux coopérer à notre œuvre en t’adres­sant au bureau A.P., 69 bou­le­vard de Belleville.

(Texte extrait du site liber­taire Bibliolib)

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