mercredi 1 janvier 2014

Retour sur le mouvement lycéen 2005 à Tours

Rapide his­to­ri­que du pre­mier mou­ve­ment lycéen du XXIe siècle


Une genèse dif­fi­cile rapi­de­ment brisée


Près de deux ans après le der­nier grand mou­ve­ment de grève de l’Education natio­nale, les lycéens se mobi­li­sent contre la loi d’orien­ta­tion sur l’avenir de l’Ecole dite loi Fillon, appelée à rem­pla­cer la loi Jospin de 1989. Avec un peu de retard (comme nous en 2003 : Cf mon inter­view dans Ni patrie ni fron­tières n°6/7) sur le res­tant de la France, les lycéens tou­ran­geaux se mobi­li­sent et orga­ni­sent des mani­fes­ta­tions afin de faire connaître leurs reven­di­ca­tions, glo­ba­le­ment iden­ti­ques au reste de la France. En effet, l’UNEF (tenue à Tours par des sta­li­niens tota­le­ment absents du mou­ve­ment lycéen) mais plus encore l’UNL (en fait des étudiants du MJS qui cher­chent à monter une UNL locale) oriente le mou­ve­ment lycéen sans pou­voir pour autant le contrôler. Le « plus grand lycée de France » Grandmont (Tours sud) est à l’ori­gine des pre­mières mani­fes­ta­tions et est ainsi marqué par une cer­taine ten­ta­tive d’auto-orga­ni­sa­tion. Mais pre­mière fai­blesse, res­sem­blant en cela à beau­coup de mou­ve­ments, il s’agit d’un mou­ve­ment affi­ni­taire à fonc­tion­ne­ment semi-pyra­mi­dal : les plus cha­ris­ma­ti­ques ter­mi­nent « auto­ma­ti­que­ment » délégués mais avec un mandat mini­mal et le fonc­tion­ne­ment cou­rant se fait à la confiance, ce qui ne va pas tarder à poser quel­ques pro­blèmes…

Pour l’ins­tant les mani­fes­ta­tions (journées natio­na­les d’action) ras­sem­blent quel­ques cen­tai­nes de lycéens dans une ambiance bon enfant et une fra­gile coor­di­na­tion inter-bahuts se met en place. Mais rapi­de­ment le mou­ve­ment est habi­le­ment maîtrisé par un tra­vail poli­cier bien mené : la Brigade d’Intervention sur la Voie Publique (BIVP : « rat­ta­chée » aux RG) met la pres­sion pour que tout soit cadré. Manifestations enca­drées par un ser­vice d’ordre tatillon sur un par­cours précis (avec brie­fing poli­cier avant et après), pres­sions diver­ses sur les lycéens les plus impli­qués (avec invi­ta­tion per­son­nelle au com­mis­sa­riat de police). Ce tra­vail nui­si­ble a été un peu moins effi­cace concer­nant le mou­ve­ment des sans papiers et deman­deurs d’asile (Cf. l’arti­cle sui­vant) mais dénote pro­ba­ble­ment une cer­taine cris­pa­tion poli­ti­que ou du moins une réori­en­tation opé­rati­onn­elle de la police natio­nale : c’est la pre­mière fois en dix ans qu’ils ont été si visi­bles (voire si présents et si actifs). Cette fra­gile coor­di­na­tion tou­ran­gelle n’a guère les moyens de sortir de l’agglomé­ration pour aller à la ren­contre des gros lycées de cam­pa­gne (Amboise, Loches, Chinon) pour­tant mobi­lisés.

Et l’absence de liai­son avec la coor­di­na­tion natio­nale lycé­enne (« un nou­veau syn­di­cat », « tenu (sic) par des anar­chis­tes » (com­pren­dre influencée par la CNT Vignoles et Alternative Libertaire) a-t-on entendu de la bouche des res­pon­sa­bles locaux du MJS) a for­te­ment pesé sur la mobi­li­sa­tion qui n’a eu de cesse de cher­cher une orien­ta­tion poli­ti­que propre mais sans jamais y arri­ver tota­le­ment. Les dif­fi­cultés inter­nes de ce mou­ve­ment lycéen s’expli­quent par une struc­tu­ra­tion interne trop faible (une liste de dif­fu­sion puis un simple forum et quel­ques rares flyers A6 pour les infos par exem­ple) et trop tar­dive donc, mais aussi par la fai­blesse du mou­ve­ment dans chaque lycée et la répr­ession à peine voilée des équipes de direc­tion… et de la frac­tion étudi­ante réacti­onn­aire de la bour­geoi­sie : l’Union Nationale Inter-uni­ver­si­taire (UNI : pseudo syn­di­cat étudiant mais en fait lieu d’expres­sion poli­ti­que de la droite « radi­cale »). Ainsi dans les lycées les ten­ta­ti­ves d’AG échouent sou­vent par un cer­tain désintérêt des lycéens à quel­ques mois du bac mais sur­tout par l’absence de moyens matériels : salles pour se réunir, sou­tien des sala­riés de l’Education natio­nale, etc.

Et ce n’est pas le coup de main appréc­iable mais limité de Sud Solidaires 37 notam­ment par l’intermédi­aire de Sud Etudiant (adhérent sta­tu­taire de Sud Education) qui va per­met­tre quoi­que ce soit : les per­son­nels de l’Education natio­nale présents aux mani­fes­ta­tions ne dép­assent jamais 10 per­son­nes, les étudiants sont au maxi 15-20. D’ailleurs aucune orga­ni­sa­tion ne dif­fuse mas­si­ve­ment l’infor­ma­tion dans son sec­teur d’implan­ta­tion ni ne prend d’ini­tia­ti­ves : L.O. par exem­ple se contente de dis­tri­buer des auto­col­lants lors d’une manif… et aucune orga­ni­sa­tion syn­di­cale de l’Education natio­nale ne permet d’être bien informé sur ce mou­ve­ment, pire, per­sonne n’en parle lors des Heures Mensuelles d’Infos syn­di­ca­les (puisqu’aucune AG n’est orga­nisée en dehors de ce créneau) de mon établ­is­sement, à part moi… Aucun lycéen ne sera jamais invité à y expli­quer reven­di­ca­tions et orga­ni­sa­tion du mou­ve­ment tou­ran­geau…

Isolement ini­tial, radi­ca­li­sa­tion et répr­ession met­tent fin au mou­ve­ment lycéen :


Une fois passée la spon­tanéité, la ges­tion du quo­ti­dien plombe séri­eu­sement le mou­ve­ment, d’autant que, corol­laire du spon­tané­isme, le déc­ou­ra­gement pointe le bout de son nez. Cela encou­rage une cer­taine radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment lycéen qui rega­gne un peu d’auto­no­mie au moment où il perd envi­ron les deux tiers de ses effec­tifs. En effet la plu­part des lycéens sont soit lassés pour une mino­rité d’entre eux soit n’ont plus envie de sécher les cours pour une majo­rité d’entre eux alors même que le bac se rap­pro­che.

Profitant d’une énième journée (10 mars : bien suivie) natio­nale de grève public-privé, ils blo­quent la cir­cu­la­tion place Jean-Jaurès durant envi­ron 1h30. Délogés manu mili­tari par la Police natio­nale (en par­ti­cu­lier les B.A.C. très prés­entes cette année), les lycéens ne tar­dent pas à se radi­ca­li­ser sous l’impul­sion des occu­pa­tions des lycées qui se dével­oppent par­tout en France (par­ti­cu­liè­rement en ban­lieue pari­sienne, à Clermont-Ferrand, Toulouse, etc.). Aucune occu­pa­tion en Touraine mais des blo­ca­ges plus ou moins réussis dans 3 bahuts : Balzac, Descartes, Vaucanson + Paul-Louis Courrier (touché par un mou­ve­ment autour d’un manque de moyens, décl­enché par le trans­fert d’un CPE de ce lycée à Jacques de Vaucanson : dés­habiller Paul pour habiller Jacques en quel­que sorte). Paul-Louis Courrier est ainsi resté en partie en dehors de la mobi­li­sa­tion, c’est un des dan­gers lar­ge­ment sous-estimé qui guet­tent la Fonction publi­que en cours de déc­ent­ra­li­sation.

Le(s) blo­cage(s) des lycées Vaucanson - Descartes - Balzac :


A Vaucanson (où j’étais en poste cette année) deux blo­ca­ges ont eu lieu : un blo­cage avorté et un blo­cage réalisé après avoir averti la direc­tion du lycée. Lancé par les rug­by­men sor­tant de l’inter­nat, le blo­cage a duré jusqu’à 15h, au moment où le pro­vi­seur a réq­ui­sitionné 2 tech­ni­ciens et appelé la Police natio­nale pour faire sauter la bar­ri­cade prin­ci­pale pen­dant… une heure men­suelle d’info syn­di­cale … des Techniciens et Ouvriers de Service (TOS) : les pre­miers déc­ent­ralisés de l’Education natio­nale !!! Plus tôt dans la journée, il y a fallu s’y repren­dre à deux fois pour faire sortir 5 mili­tants syn­di­caux SNES-FSU & SNLC-FO (dont cer­tains étaient étonnés d’avoir leur(s) élève(s) parmi les orga­ni­sa­teurs !) pour ren­contrer les lycéens. Les autres ensei­gnants ont conti­nué à cor­ri­ger leurs copies et à dis­cu­ter entre eux de tout et n’importe quoi… Pendant qu’une petite majo­rité de lycéens écoutaient de la musi­que, ava­laient des bières devant le bahut bloqué ! En effet, par manque d’expéri­ence, la journée n’avait pas été struc­turée : pas d’AG vers 9 heures au plus fort de l’affluence (faut dire qu’en plein air, c’est pas évident), la ren­contre avec les ensei­gnants n’a jamais été dis­cutée, il a suffi que je le pro­pose pour que je m’en trouve chargé ! etc. Au moins l’atti­tude de la direc­tion de l’établ­is­sement est appa­rue au grand jour au moment même où le SNPDEN-UNSA (unique syn­di­cat des chefs d’établ­is­sement) appe­lait à l’aide le minis­tre et les rec­teurs face au mou­ve­ment lycéen !!! Mais de toute façon, un blo­cage un ven­dredi lais­sait peu de chance de pou­voir le pour­sui­vre au-delà du week-end.

C’est à Descartes (établ­is­sement phare du dép­ar­tement) que le blo­cage a été le plus poli­ti­que et le plus tendu jusqu’à l’arrivée tout en force de la Police natio­nale qui a l’avan­tage d’avoir juste une unique rue en par­tant du com­mis­sa­riat pour arri­ver au lycée (soit envi­ron 150 mètres !). Faut dire qu’un lycée à prépas avec une direc­tion (CPE inclus) ultra réac’ ne lais­sait rien pré­sager de bon, d’autant que le mou­ve­ment n’a jamais été très suivi dans ce lycée (ni ailleurs d’ailleurs). A Balzac (l’autre lycée de la (petite) bour­geoi­sie locale, seul lycée du dép­ar­tement à avoir connu des « affai­res de hijab »), le blo­cage est plus festif donc plus suivi : faut dire qu’avec la déb­auche d’éléments hété­roc­lites (mate­las, fau­teuils etc.) mais effi­cace, la cons­truc­tion du rap­port de force a été tout de suite en faveur des lycéens qui avaient déjà tiré un bilan des semai­nes pré­céd­entes et avaient effi­ca­ce­ment relayé leurs cama­ra­des de Grandmont. Ce blo­cage de Balzac a pu ainsi se conti­nuer quel­ques jours…

Il n’y a pas eu d’inter­pel­la­tions de lycéens eu égard à son caractère bon enfant alors même qu’Angers virait à l’émeute urbaine. Pas plus qu’il n’y a eu de sou­tiens autres qu’indi­vi­duels aux inculpés de Paris, Pau, Le Mans notam­ment, étant donné la fin rapide et bru­tale du mou­ve­ment, même si les lycéens fai­saient partie de la manif lors du fameux lundi de Pentecôte. Reste à voir com­ment va se dér­ouler la ren­trée… Par ailleurs l’UNI a essayé de créer des contre-feux assez inef­fi­ca­ces dans le 37 : pétition en faveur de la loi, création de « sec­tions » UNI Lycée en réaction à la création de sec­tions Sud lycée (pas de cas en Indre & Loire) et à l’agi­ta­tion lycé­enne qui a même touché cer­tains lycées privés, jour­nal où des lycéens ont pu être jetés en pâture à la direc­tion de l’établ­is­sement et des autres lycéens (cas arrivé dans un lycée privé tou­ran­geau) ou encore pro­vo­ca­tions lors des mani­fes­ta­tions lycé­ennes (rapi­de­ment éjectés par les RG après un mou­ve­ment de foule vers les trois de l’UNI qui agi­taient un dra­peau tri­co­lore tout en pre­nant des photos)…

Bilan : quel­ques brefs ensei­gne­ments pour le futur :


Il n’est peut-être pas inu­tile de rap­pe­ler que la « jeu­nesse » n’est pas dépo­litisée, sinon les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche connaîtraient une baisse crois­sante d’effec­tifs et une aug­men­ta­tion de leur moyenne d’âge, il n’en est rien évid­emment. Par ailleurs, quoi­que jamais majo­ri­taire, le mou­ve­ment lycéen a tou­jours eu l’assen­ti­ment d’une très large frac­tion du monde édu­catif et de « l’opi­nion publi­que ». En cela le mou­ve­ment lycéen à Tours res­sem­ble à tous les mou­ve­ments depuis novem­bre- déc­embre 1995 (censé être le pre­mier mou­ve­ment par pro­cu­ra­tion). Faible car trop sou­vent mal orga­nisé, il aura cepen­dant fallu l’action conjointe des réf­orm­istes rêvant de car­rières, de la police et des direc­tions des établ­is­sements pour cana­li­ser puis casser le mou­ve­ment qui aurait pu sinon durer plus long­temps en étant plus massif et mieux sou­tenu : il faut aussi rap­pe­ler que les lycées ne sont plus un lieu de pro­pa­gande régulier depuis quel­ques années pour la plu­part des orga­ni­sa­tions d’ « extrême gauche »…

Néanmoins une ten­ta­tive d’auto-orga­ni­sa­tion et un mûr­issement poli­ti­que réel ont eu lieu grâce à ce mou­ve­ment… Et de toute façon, les lycéens ont ren­contré les mêmes limi­tes et commis glo­ba­le­ment les mêmes erreurs que leurs aînés. Enfin la répr­ession mas­sive et de sur­croît accrue (le CTC de Bègles par exem­ple) oblige à un effort de rigueur orga­ni­sa­tion­nelle et de « conver­gence des luttes » à défaut d’inter­pro­fes­sio­na­lisme et sans pour autant céder au sub­sti­tu­tisme. Nicolas (nico37@no-log.org)

Pour com­pléter voir l’arti­cle écrit par Tommy pour Sudversif 37 été 2005 : www.sud-etu­diant.org

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