mercredi 1 janvier 2014

Quelques remarques sur « La triste farce de la victoire du non »

Merci aux camarades de « Temps critiques » de leurs... critiques. Une réponse plus détaillée suivra plus tard.

Deux précisions :

1) puisqu’ils se posent la question, j’ai pris position pour l’abstention. Cf. mon texte (en anglais) sur le site de l’Alliance for Workers Liberty à ce sujet paru le 24 mai à 15.51... Big Brother peut témoigner.

Au-delà de la question (pour moi) purement tactique du vote « non » ou de l’abstention, c’est le contenu politique de la campagne de l’extrême gauche et des libertaires, les faux espoirs et les explications absurdes qui ont suivi qui m’ont semblé lamentables, pas le fait en soi de voter « non », qui ne pouvait être considéré comme « chauvin » ou « impérialiste » , en tout cas a priori. Pour cela il aurait fallu connaître ce qui se passait dans la tête de tous les électeurs du « non de gauche ». Je peux seulement dire que mes conversations avec certains d’entre eux, y compris d’extrême gauche ou libertaires, m’ont plutôt convaincu qu’ils n’avaient pas une position claire sur la question de l’Etat-nation et des causes des politiques dites « néo-libérales » qu’ils dénoncent à grand bruit.

Mais j’aurais dû effectivement préciser que j’étais plutôt partisan de l’abstention pour éviter l’équivoque.

2) ’"La triste farce..." a été au départ rédigé pour discuter avec des militants britanniques et leur expliquer la réalité française, qui sera l’objet d’un débat à Londres au mois de juillet, ce qui explique qu’il contienne autant de références connues des militants hexagonaux... universalistes, cela va de soi !. Y.C.

Quelques remarques sur « La triste farce de la victoire du non »


Si ta cri­ti­que des grou­pes d’extrême gauche et liber­tai­res n’est pas fausse, elle n’en laisse pas moins trans­pa­raître une cer­taine contre dép­end­ance :

- tout d’abord dans l’intérêt que tu y portes. Pourquoi s’intér­esser à des grou­pes comme Alternative Libertaire par exem­ple ou Lutte ouvrière ? Est ce dû à ton par­cours poli­ti­que per­son­nel ? Ou bien est-ce le fait d’une déc­eption par rap­port à ce qu’on pour­rait atten­dre de ces grou­pes ? Cela nous laisse per­plexes…

- ensuite dans ton uti­li­sa­tion d’un voca­bu­laire qui ne rompt pas avec celui de ces grou­pes. Cela révèle de gros­ses diver­gen­ces entre nous quant à la pers­pec­tive géné­rale de l’ana­lyse et aussi quant aux buts. En effet, la pres­que tota­lité du per­son­nel poli­ti­que post gaul­liste est issue des grands corps de l’État et ne peut abso­lu­ment plus être classée, comme tu le fais, dans la caté­gorie des « poli­ti­ciens bour­geois », mais bien dans celle des fonc­tion­nai­res du capi­tal.

La déf­aite de de Gaulle contre les menées gis­car­dien­nes au moment des pre­miers efforts de rég­io­na­li­sation est le signe d’un pas­sage de témoin et il ne faut pas oublier le rôle du Général dans la liqui­da­tion de la plu­part de l’ancien per­son­nel poli­ti­que pen­dant l’exer­cice de son pou­voir. Seul Mitterrand, le « petit Machiavel » est passé au tra­vers, pour reve­nir au pre­mier plan, non pas en tant que « poli­ti­cien bour­geois », mais en tant que chef d’État . De la même façon, ta référ­ence a-cri­ti­que à la notion d’impér­ial­isme est d’autant plus mal venue que l’impér­ial­isme français est mort en 1962 et qu’il ne peut resur­gir ; pas plus qu’un impér­ial­isme européen que tu énonces et dén­onces avant même qu’il n’existe ! Ce retour est encore moins envi­sa­gea­ble sous la forme d’un impér­ial­isme de second rang. Mais pour reconnaître cela, il te fau­drait aban­don­ner l’idée de l’exis­tence d’un impér­ial­isme prin­ci­pal (sous-entendu amé­ricain). Bref, il te fau­drait rai­son­ner en dehors de toute pro­blé­ma­tique impér­ial­iste, ce que tu ne sem­bles pas prêt à faire. Aujourd’hui où nous sommes entrés dans l’époque de « l’unité guerre-paix » et de la fin de tout impér­ial­isme, la référ­ence natio­nale n’est plus patrio­ti­que, mais cultu­relle et patri­mo­niale . A l’éch­elle géog­rap­hique de l’Europe, la référ­ence natio­nale est une référ­ence rég­io­nale.

On retrouve cette simi­li­tude de voca­bu­laire avec les grou­pes que tu cri­ti­ques, dans la faci­lité que tu as à leur accor­der le qua­li­fi­ca­tif de « révo­luti­onn­aire ». Est-ce que ton critère c’est de les croire sur parole et dans ce cas on com­prend que tu sois déçu quand ils cher­chent à refor­mer la Gauche ou est-ce que tu penses qu’ils font quand même partie de la grande famille diver­si­fiée des révo­luti­onn­aires ? Dans les deux cas, tu repro­duis une posi­tion avant-gar­diste cri­ti­qua­ble et inte­na­ble. Aujourd’hui, toute cri­ti­que d’une pers­pec­tive par­ti­daire de la révo­lution, inclut ipso facto, la cri­ti­que de la concep­tion du révo­luti­onn­aire « pro­fes­sion­nel », mili­tant séparé de la classe ou des autres indi­vi­dus, comme on le voudra car ce n’est pas ici le pro­blème. Or, on ne ren­contre nulle part chez toi ce type de cri­ti­que des néo partis d’avant-garde.

Mais reve­nons en au fond. Les remar­ques sur la « fierté natio­nale » des révo­luti­onn­aires français, fierté qui s’appuie­rait sur les écrits de Marx quant à la force poli­ti­que du mou­ve­ment ouvrier français, ne sont plus, d’après toi, vala­bles. Ce n’est qu’une affir­ma­tion, qu’il te fau­drait étayer séri­eu­sement. Le fait que la France ait été le pays des révo­lutions a for­te­ment imprégné toutes les cou­ches de la popu­la­tion et fonc­tionne comme référ­ence. Certes, cela n’est une garan­tie contre rien comme a pu le mon­trer l’épi­sode vichyste, mais tu sais très bien que cela joue encore un rôle à tra­vers l’uni­ver­sa­lisme réel et non pas mythi­que qu’expri­ment un cer­tain nombre de prin­ci­pes qu’on ne retrouve pas affirmés avec autant de force et de cons­tance dans d’autres pays d’Europe ; prin­ci­pes que, toi, comme nous, nous déf­endons. On peut d’ailleurs faire ici une référ­ence pré­cise à cette sorte « d’éga­liberté » prônée par Babeuf et qui pro­duit encore une grande réson­ance dans les esprits comme au sein des conflits sociaux récents. Toute la polé­mique autour du « voile isla­mi­que » relève de la même spé­ci­ficité à abor­der les sujets en termes poli­ti­ques plutôt qu’en termes sociaux et cultu­rels. C’est patent quand on regarde la différ­ence d’appro­che en Angleterre sur cette ques­tion. Relever le caractère uni­ver­sa­liste, à divers degrés, des révo­lutions qui se sont pro­dui­tes en France ne conduit pas forcément à en faire une essence natio­nale. Or c’est ce que tu subo­do­res dans toute référ­ence his­to­ri­que à un évé­nement poli­ti­que géog­rap­hiq­uement situé !

Ton texte semble sou­vent une réaction plus affec­tive que réfléchie dans laquelle tu mél­anges des à peu près (cf. les amal­ga­mes entre l’idéo­logie répub­lic­aine et laïque d’un côté et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste qui est si peu laïc que T.Ramadan est un de ses héros !) et une méc­onna­iss­ance de l’extrême gauche franç­aise qui, pour la plus grande part, ne fait jamais référ­ence à la Résistance. C’est le cas des anars en par­ti­cu­lier, mais aussi des trots­kys­tes les plus conséquents et ne par­lons pas de la mou­vance alter­mon­dia­liste/tiers-mon­diste, muette sur cette ques­tion. Les seuls à y avoir fait ouver­te­ment référ­ence sont les anciens maos dont une partie est aujourd’hui dans l’esta­blish­ment poli­ti­que et s’avère fer­vente par­ti­sane du …oui ! ). Par contre, ce qui est bien commun à tous ces grou­pes, c’est une pra­ti­que sou­ter­raine au quo­ti­dien, de culpa­bi­li­sa­tion anti-franç­aise assez agres­sive. Cela expli­que en partie leurs posi­tions plus que gênées sur le voile, leur sou­tien à l’appel des « Indigènes de la République », etc.

A partir du moment où tu t’enga­ges dans cette voie, tu ana­ly­ses tout en termes de chau­vi­nisme voire même de xénop­hobie. Ainsi, tu sem­bles aussi furieux que les jour­na­lis­tes du jour­nal Le Monde au sujet du fameux « plom­bier polo­nais ». Mais les ouvriers suédois qui ont réagi à la venue d’ouvriers « sau­va­ges » des pays baltes sont-ils français ? chau­vins ? xénop­hobes ? ou déf­endent-ils sim­ple­ment leur niveau mini­mum de salaire et en conséqu­ence cela n’a rien à voir avec une ques­tion de natio­na­lité. Il y a d’ailleurs fort à parier que n’importe quel tra­vailleur immi­gré en France depuis une date plus ancienne, aurait la même réaction que le tra­vailleur « français ». Avec le sym­bole du plom­bier polo­nais (pur pro­duit méd­ia­tique dont, comme tu le dis, la quan­tité est infi­nité­si­male), on est loin des émeutes anti-ita­lien­nes d’Aigues-Mortes au début du XXe siècle.

Un mot sur l’inter­na­tio­na­lisme


L’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien, qui n’a mal­heu­reu­se­ment été que rare­ment effec­tif et pro­duc­tif à l’époque des clas­ses ouvrières com­bat­tan­tes, des luttes de clas­ses et du prolé­tariat-sujet, est aujourd’hui hors de propos. Tu en as quel­que part cons­cience quand tu accu­ses l’extrême gauche du « Non » de ne pas avoir tenté un rap­pro­che­ment avec les forces révo­luti­onn­aires des autres pays de l’UE. Tu n’envi­sa­ges donc cet inter­na­tio­na­lisme aujourd’hui, que comme un inter­na­tio­na­lisme de mini-orga­ni­sa­tions poli­ti­ques, un inter­na­tio­na­lisme crou­pion mais européen. Ce fai­sant, tu ne tou­ches pas ici le point essen­tiel. Ta cri­ti­que du sou­ve­rai­nisme devrait pour­tant te porter à entre­voir l’ambi­guïté de la notion d’inter­na­tio­na­lisme dans la mesure où elle cher­che encore à s’appuyer sur l’exis­tence d’un État-nation. Dans ce slogan, jadis, le pro­gramme prolé­tarien dév­oilait à la fois son lien et son anta­go­nisme avec la révo­lution bour­geoise et natio­nale. Il s’agis­sait pour lui, d’affir­mer sa par­ti­cu­la­rité de prolé­tariat situé dans un État-nation qu’il com­bat­tait. Mais l’inter­na­tio­na­lisme n’est plus une pos­si­bi­lité dans la société capi­ta­lisée parce que :

- le capi­tal n’est plus struc­turé essen­tiel­le­ment à partir d’une base natio­nale, aussi bien à son pôle capi­tal (éco­nomie en réseau, inves­tis­se­ments directs à l’étr­anger, mul­ti­na­tio­na­li­sa­tion et délo­ca­li­sations) qu’à son pôle tra­vail (dans un pays d’immi­gra­tion tra­di­tion­nelle comme la France, la force de tra­vail n’a plus rien de natio­nale au sens de natio­na­lité, même si elle conti­nue à per­ce­voir les trans­for­ma­tions de ses condi­tions à partir d’un ancrage natio­nal, du point de vue du droit du tra­vail et des acquis sociaux) ; et qu’il ne peut plus affir­mer une quel­conque posi­ti­vité ou iden­tité au sein de la société capi­ta­lisée.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un fil his­to­ri­que entre uni­ver­sa­lisme et inter­na­tio­na­lisme. En fait chacun des termes ren­voie à l’autre, le pré­cède his­to­ri­que­ment et l’engen­dre. L’uni­ver­sa­lisme des Lumières anti­cipe la révo­lution à titre humain que la bour­geoi­sie se char­gera de cir­cons­crire à la conquête de la liberté indi­vi­duelle et de la pro­priété privée, valeurs que l’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien tra­duira en terme de classe. En effet, si la bour­geoi­sie pou­vait encore conser­ver le terme d’uni­ver­sa­lisme dans la mesure où elle fai­sait coïn­cider idéo­lo­giq­uement sa posi­tion de classe avec la posi­tion de tous les indi­vi­dus libres - d’où le fait que tu emploies le terme de « mythe uni­ver­sa­liste » dans ton arti­cle - ce n’est plus pos­si­ble pour le prolé­tariat qui doit affir­mer sa posi­tion contre les autres clas­ses, dén­oncer tout uni­ver­sa­lisme comme bour­geois. Cette vision perce aussi dans ton arti­cle. Or aujourd’hui, quand il s’agit d’agir en terme de révo­lution à titre humain et non plus à titre sim­ple­ment prolé­tarien comme à l’époque où la classe pou­vait encore s’affir­mer, c’est à nou­veau l’uni­ver­sa­lisme qui doit servir de référ­ence essen­tielle.

L’un des défis contem­po­rains du capi­tal à tra­vers la dyna­mi­que de glo­ba­li­sa­tion c’est d’impo­ser au sein de sa société, la « société capi­ta­lisée », un mul­ti­cultu­ra­lisme qui soit l’exact pen­dant de la mul­ti­pli­cité des flux qui cir­cu­lent au sein de ce qu’on conti­nue à appe­ler encore « l’éco­nomie ». Ce mul­ti­cultu­ra­lisme demande la reconnais­sance de tous les par­ti­cu­la­ris­mes comme cons­ti­tu­tifs d’un nouvel modèle uni­ver­sel procédant par com­bi­na­toi­res et qui prend le contre-pied de celui que tu dén­onces tant et qui est issu des Lumières. Si ce modèle est puis­sant c’est qu’il englobe les par­ti­cu­la­ris­mes, les iden­tités, les cultu­res, les lan­gues, les valeurs, etc. Sa capa­cité opé­rat­oire réside dans cette puis­sance de com­bi­nai­son, d’amal­game de par­ti­cu­la­rités homogénéisées, abs­traïsées, de sorte qu’il ne s’agit en rien d’un dép­as­sement (lequel déb­ouc­herait lui sur des sin­gu­la­rités) mais d’une posi­ti­vité abso­lue, tota­lisée, dont l’emblème est le réseau mon­dial infor­ma­ti­que.

Il faut bien reconnaître que les États-Unis sem­blaient au plus proche de cette caracté­ri­sation avant que la « révo­lution néo conser­va­trice » ne vienne brouiller la ques­tion . Face à ce « modèle para­doxal » , la France exprime encore un peu dans son vieil uni­ver­sa­lisme répub­licain, une ten­dance forte à la com­mu­nauté humaine. C’est ce qui la pose de façon très ambi­guë, on te l’accorde, en contre modèle.

Temps cri­ti­ques Juin 2005


1. En tant que chef d’État … gaul­lien, c’est-à-dire le chef d’un État de type inter­clas­siste (le vote ouvrier pour le gaul­lisme fût une réalité) qui s’était déb­arrassé de l’ancien per­son­nel poli­ti­que représ­entant les intérêts de la bour­geoi­sie patri­mo­niale liée à la pre­mière indus­tria­li­sa­tion.

2. Cf. « L’unité guerre-paix dans le pro­ces­sus de tota­li­sa­tion du capi­tal », Temps cri­ti­ques, hors série, sep­tem­bre 2003 ; texte éga­lement publié dans Violences et glo­ba­li­sa­tion", L’Harmattan, 2004.

3. Par exem­ple les vigne­rons du Languedoc-Roussillon cher­chent à déf­endre leurs vins et les vins français, mais ils chient sur Airbus et les trusts phar­ma­ceu­ti­ques, cette glo­riole de « l’indus­trie franç­aise ».

4. Tes atta­ques systé­ma­tiques contre le « Non » d’extrême gauche auraient mérité quel­ques pré­cisions sur ta posi­tion quant au « Oui ». Tu restes muet sur ce point, mais si le « Non » est impér­ial­iste, pour toi, alors qu’est le « Oui » ? Une autre alter­na­tive impér­ial­iste ? Un pro­gres­sisme qui hâte le jour de la révo­lution mon­diale parce qu’il par­ti­cipe de la des­truc­tion de la forme État-nation ? On n’en saura rien…

4. Cf. Cubero J.R. (1995), Nationalistes et étr­angers : le mas­sa­cre d’Aigues-Mortes. PUF. Voir aussi, Barnabà E. (1993), Le sang des marais : Aigues-Mortes, 17 août 1893, une tragédie de l’immi­gra­tion ita­lienne. Via Valeriono.

5. De la même façon qu’on peut s’étonner que la cri­ti­que du capi­ta­lisme laisse de plus en plus de place à la cri­ti­que du néo-libé­ral­isme, on s’éton­nera que l’anti-amé­ri­can­isme le plus cou­rant vise davan­tage cette révo­lution conser­va­trice que la com­bi­na­toire mul­ti­cultu­ra­liste.

6. Cf. Slavoj. Zizek, Que veut l’Europe. Climats, p.187 et ss.

7. Universalisme pour­tant quo­ti­dien­ne­ment contre­dit par la crise de l’État nation qui l’affecte.

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