mercredi 1 janvier 2014

La triste farce de la "victoire" du non

Rédigé « à chaud » au lendemain du référendum, ce texte sera enrichi et modifié en fonction des critiques qu’il suscitera. Il se décompose en deux parties.

La triste farce de la « vic­toire du non » (1)


Du natio­na­lisme des partis bour­geois de gauche et des manœuvres poli­ti­cien­nes de l’extrême gauche


Comme lors de chaque compé­tition élec­to­rale, chacun, vain­queur ou vaincu, se féli­cite des rés­ultats du référ­endum du 29 mai 2005.

Certes, les par­ti­sans du oui font un peu la tête et affir­ment que « la France » a pris quel­ques années de retard dans ce qu’ils appel­lent « la cons­truc­tion de l’Europe ». Mais ils se conso­lent en se disant qu’après tout ils ont encore le pou­voir (UMP) ou qu’ils vont bientôt le récupérer (PS). Quant aux par­ti­sans du non, ils se réjou­issent avec raison de la gigan­tes­que baffe que s’est pris Chirac et beau­coup avan­cent la néc­essité de sa dém­ission et de nou­vel­les élections anti­cipées, élections qui n’ouvri­ront imman­qua­ble­ment la voie qu’à d’amères dés­il­lusions, quels qu’en soient les rés­ultats.

Mais les par­ti­sans du oui comme ceux du non expli­quent tous que la cam­pa­gne a « réveillé l’intérêt pour la poli­ti­que », « le débat dans la France d’en bas », qu’il y a eu des « réunions pas­sion­nan­tes », que « tout le monde étudiait la Constitution stylo à la main », etc. Comme à chaque élection, et c’est encore plus visi­ble pour celle-ci, les par­ti­ci­pants à la farce élec­to­rale bai­gnent en fait dans l’auto­sa­tis­fac­tion franco-franç­aise et sou­vent chau­vine, ou en tout cas pater­na­liste vis-à-vis des autres peu­ples européens. Et quoi de plus normal, puis­que c’est jus­te­ment l’une des fonc­tions du système élec­toral ? Faire com­mu­nier tous les indi­vi­dus d’un Etat donné, quelle que soit leur classe sociale, dans l’illu­sion qu’ils sont tous égaux puisqu’ils ont tous le même bul­le­tin de vote à leur dis­po­si­tion. Leur faire croire qu’en aban­don­nant leur pou­voir de décision entre des représ­entants incontrô­lables et incontrôlés, sans que ceux-ci soient obligés de tenir leurs enga­ge­ments ou de res­pec­ter leur pro­gramme, les acteurs agis­sent pour le bien général de la nation, exploi­teurs et exploités confon­dus.

Mais puis­que cette élection concer­nait l’Europe, il faut aller plus loin dans l’ana­lyse non pas des rés­ultats du scru­tin lui-même et des com­bi­nes poli­ti­cien­nes franco-franç­aises - les spéc­ial­istes s’en char­ge­ront pen­dant des mois- mais des posi­tions déf­endues par les par­ti­sans du « non de gauche », de leur triom­pha­lisme mys­ti­fi­ca­teur et de leur inca­pa­cité à bâtir une ana­lyse inter­na­tio­nale et inter­na­tio­na­liste.

Une cécité géné­rale


Pour toute per­sonne qui s’intér­esse à la vie poli­ti­que en France depuis quel­ques années, un cer­tain nombre de choses res­tent immua­bles. Les poli­ti­ciens bour­geois pen­sent que leur impér­ial­isme est tou­jours aussi puis­sant qu’au XIXe siècle et au début du XXe siècle ; quant aux révo­luti­onn­aires, on a l’impres­sion qu’ils agis­sent comme si l’opi­nion de Marx sur la supér­iorité poli­ti­que du mou­ve­ment ouvrier français était encore vala­ble, un siècle et demi plus tard. Comme si on vivait encore dans la pér­iode ouverte par la Révolution de 1789 et close en France par la Commune de Paris, pér­iode où effec­ti­ve­ment le prolé­tariat de France pou­vait sem­bler à « l’avant-garde » des autres prolé­tariats par sa dét­er­mi­nation à affron­ter l’Etat.

Curieusement, ni les conser­va­teurs ni les révo­luti­onn­aires ne veu­lent tirer les conséqu­ences poli­ti­ques du fait que la France est dés­ormais une puis­sance impér­ial­iste en déclin sur le plan mili­taire, et menacée sur le plan éco­no­mique. Elle ne peut tenir son rang dans le chœur des puis­san­ces capi­ta­lis­tes qu’en concluant d’étr­oites allian­ces éco­no­miques et poli­ti­ques trans­na­tio­na­les, d’où le caractère vital pour la bour­geoi­sie franç­aise du projet européen.

Face à cette situa­tion, les révo­luti­onn­aires ont été inca­pa­bles, depuis plus de cin­quante ans que se met en place l’Europe, d’ins­tau­rer des liens réguliers avec leurs cama­ra­des d’autres pays (européens ou pas), à la fois pour cons­truire une réflexion et pour faci­li­ter une action sur toutes les ques­tions : retrai­tes, salai­res, migra­tions, répr­ession poli­cière, jus­tice, systèmes de santé ou d’édu­cation, etc.

Et lors­que Lutte ouvrière et la LCR ont eu cinq députés pen­dant une lég­is­la­ture au Parlement européen quel a été leur bilan ? En quoi ces cinq années de prés­ence au sein des ins­ti­tu­tions europé­ennes ont-elles armé ces orga­ni­sa­tions pour pré­parer la bataille non seu­le­ment en France, mais dans toute l’Europe, contre le Traité cons­ti­tu­tion­nel et ses conséqu­ences ?

A en juger par l’absence de col­la­bo­ra­tion entre les grou­pes révo­luti­onn­aires européens durant la cam­pa­gne du non, on est tenté de rép­ondre : à rien du tout.

Et on pour­rait en dire autant à propos des anar­chis­tes et des liber­tai­res qui comp­tent des par­ti­sans dans à peu près tous les pays d’Europe et ont eux aussi été inca­pa­bles de mener la moin­dre cam­pa­gne inter­na­tio­nale contre le Traité ou autour des ques­tions qu’il soulève. Quelles sont alors les causes de cette absence de mise en pra­ti­que d’un inter­na­tio­na­lisme hau­te­ment reven­di­qué par les trots­kys­tes comme par les anar­chis­tes (1) ?

Cette cécité poli­ti­que géné­rale concer­nant le déclin de l’impér­ial­isme français, cette inca­pa­cité à agir et réfléchir à l’éch­elle europé­enne, voire mon­diale, tien­nent à une raison fon­da­men­tale : les réacti­onn­aires, les réf­orm­istes voire une partie de la gauche marxiste dite « révo­luti­onn­aire » par­ta­gent les mêmes lunet­tes natio­na­les occultées par leurs référ­ences uni­ver­sa­lis­tes et répub­lic­aines.

Pour l’extrême gauche marxiste, ses référ­ences franç­aises (de Jaurès à Bourdieu, en pas­sant par Nizan, Bettelheim, Politzer ou Poulantzas) sont toutes des référ­ences état­istes, d’ins­pi­ra­tion social-démoc­rate ou sta­li­nienne. Et quand leurs lec­tu­res dép­assent l’hori­zon français, ce n’est pas dans les écrits des bol­che­viks et des « belles années » de l’Internationale com­mu­niste qu’ils pui­se­ront un sens cri­ti­que vis-à-vis de l’Etat puis­que c’est jus­te­ment ce cou­rant qui a théorisé la domi­na­tion du Parti sur l’Etat.

Quant aux anar­chis­tes, leurs référ­ences intel­lec­tuel­les, si elles ne sont pas état­istes, sont elles aussi pour une grande part franco-franç­aises : cer­tains liber­tai­res res­sas­sent inlas­sa­ble­ment un passé certes riche (Proudhon, les frères Reclus, Fernand Pelloutier, George Sorel, Sébastien Faure, Jean Grave, Emile Pouget, etc.) mais vis-à-vis duquel ils épr­ouvent sur­tout une nos­tal­gie acri­ti­que ; pour de nom­breux mili­tants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes on a sou­vent l’impres­sion que le syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire d’avant 1914 cons­ti­tue une sorte d’hori­zon indép­as­sable ; les anar­chis­tes plus jeunes sont fréqu­emment attirés par les jon­gle­ries ver­ba­les et les exer­ci­ces de style des situa­tion­nis­tes et des néo-situs que l’on a du mal à clas­ser dans les armes indis­pen­sa­bles au combat poli­ti­que quo­ti­dien contre le Capital, ou alors, avides de savoir et de rép­onses nou­vel­les, ils dévorent, tout comme les jeunes trots­kys­tes d’ailleurs, la prose de la gauche état­iste d’ATTAC à Bourdieu, sans tou­jours en déceler les pièges.

Jusqu’à plus ample informé, la réflexion poli­ti­que quo­ti­dienne des liber­tai­res ne semble guère puiser dans les ana­ly­ses menées par les anar­chis­tes d’autres pays, d’hier ou d’aujourd’hui. Très peu d’ouvra­ges écrits par des anar­chis­tes amé­ricains, espa­gnols, argen­tins, alle­mands, ita­liens, etc., sont tra­duits en français et ceux qui le sont (Murray Bookchin et Noam Chomsky) ne brillent guère par leur radi­ca­lité..

Donc, qu’ils soient trots­kys­tes ou anar­chis­tes, les révo­luti­onn­aires français, pour des rai­sons différ­entes mais qui abou­tis­sent à des conséqu­ences assez sem­bla­bles, ont bien du mal à pren­dre des dis­tan­ces avec leur his­toire et leurs deux prin­ci­pa­les tra­di­tions natio­na­les, jaco­bine d’un côté, syn­di­ca­liste révo­luti­onn­aire de l’autre.

Un fonds idéo­lo­gique commun à la gauche et à la droite : le culte de l’Etat


Il existe, que cela leur plaise ou pas, une rhé­to­rique poli­ti­que natio­nale, com­mune à la droite, à la gauche, voire même à l’extrême gauche dans cer­tains cas. Cette rhé­to­rique puise, dans des pro­por­tions diver­ses et de manière différ­ente, dans des thèmes com­muns dont le rappel per­ma­nent de l’apport des phi­lo­so­phes des Lumières, l’uni­ver­sa­lité des droits de l’homme, l’idéo­logie répub­lic­aine et laïque, la prét­endue démoc­ratie com­mu­nale, une vision idéalisée de la Résistance sous l’Occupation, le mythe de la neu­tra­lité des ser­vi­ces publics et, plus réc­emment, l’idéo­logie qui a pris de l’ampleur avec le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste : le citoyen­nisme, la « démoc­ratie par­ti­ci­pa­tive », qui pui­sent dans la tra­di­tion poli­ti­que natio­nale-état­iste franç­aise et se résument à une croyance aveu­gle en les men­son­ges et les illu­sions de la démoc­ratie bour­geoise.

Bien sûr, tous les répub­licains, les laïques et même les citoyen­nis­tes ne sont pas des chau­vins de la pire espèce. Mais, même lorsqu’ils invo­quent de vagues valeurs inter­na­tio­na­lis­tes ou alter­mon­dia­lis­tes, ils sont inca­pa­bles de rompre pra­ti­que­ment avec l’idéo­logie qui a pris de si nom­breu­ses formes durant l’his­toire des luttes de clas­ses en France. Cette idéo­logie est fondée sur le culte de l’Etat et de ses ins­ti­tu­tions, la croyance en son rôle pro­tec­teur, pro­gres­siste, quasi mes­sia­ni­que, un rap­port acri­ti­que au par­le­men­ta­risme et aux formes de confis­ca­tion de la volonté popu­laire. Et au cours des der­nières années, les cam­pa­gnes menées contre l’AMI, ou plus réc­emment contre la direc­tive Bolkenstein, ont été mar­quées par une inquiét­ante union natio­nale de la droite à la gauche, autour du thème de la supér­iorité du « modèle français » ou de « l’excep­tion cultu­relle franç­aise », thèmes qui sont le reflet d’une longue tra­di­tion dont nous ne don­ne­rons ici que quel­ques exem­ples.

Durant la révo­lution de 1789, l’Etat français prét­endait lutter contre toutes les monar­chies europé­ennes et cons­ti­tuer donc un fac­teur de pro­grès pour les peu­ples, et ce mythe per­dure encore, sans que les deux siècles écoulés aient permis à la gauche de s’en dis­tan­cer ; sous Napoléon, l’Etat impérial prét­endait conso­li­der les conquêtes de la Révolution qui avaient été exportées en Espagne, en Italie, au Portugal, en Belgique, etc., à la force des baï­onn­ettes ; au milieu du XIXe siècle, le Second Empire de Napoléon III essaya de jouer la carte de l’union natio­nale et de nouer une alliance entre des clas­ses anta­go­nis­tes, ce que Marx appela jus­te­ment le « bona­par­tisme », et Napoléon le Petit tenta d’enchaîner le mou­ve­ment ouvrier nais­sant à l’Empire.

En 1914, les partis et syn­di­cats ouvriers capi­tulèrent hon­teu­se­ment, refu­sant de décl­encher la grève géné­rale contre la guerre mon­diale, grève dont ils par­laient dans leurs motions de congrès depuis des années, et les socia­lis­tes votèrent les crédits de guerre. Durant les années 1930, des cou­rants socia­lis­tes belges (De Man) et français (notam­ment Marcel Déat, que l’on range plutôt dans les « néo-socia­lis­tes ») déf­en­dirent l’idée qu’il fal­lait une forte inter­ven­tion de l’Etat dans l’éco­nomie pour jugu­ler la crise inter­na­tio­nale du capi­ta­lisme et détacher les clas­ses moyen­nes du fas­cisme : mem­bres de la SFIO, cer­tains des « pla­nis­tes » (comme on les appela parce qu’ils étaient, entre autres, de chauds par­ti­sans de la pla­ni­fi­ca­tion) offri­rent ensuite leurs ser­vi­ces au régime… du maréchal Pétain tandis que d’autres, plus tard, furent à l’ori­gine… du Marché commun (André Philip).

Pendant la Résistance et le gou­ver­ne­ment d’union natio­nale présidé par De Gaulle entre 1945 et 1947, on eut droit à une autre ver­sion de l’unité natio­nale au nom de la « lutte contre le fas­cisme » et du « A chacun son Boche » (PCF), puis de la recons­truc­tion indis­pen­sa­ble du capi­ta­lisme français (« La grève est l’arme des trusts », Maurice Thorez).

Depuis 1945, d’ailleurs, la gauche et la droite com­mu­nient dans l’évo­cation des « conquêtes socia­les de la Résistance », oubliant quel fut le prix de ces « conquêtes » : faire marner les ouvriers pour des salai­res de misère, rem­plir les poches des patrons et de l’Etat pen­dant des déc­ennies, sou­te­nir toutes les aven­tu­res colo­nia­les puis néo­co­lon­iales de l’impér­ial­isme français.

Sous la Cinquième République, de 1958 à 1969, ce culte de l’Etat et de son prét­endu rôle pro­tec­teur et « redis­tri­bu­teur des riches­ses » a pris de nou­veau de l’ampleur notam­ment à tra­vers les plans éco­no­miques et la figure cha­ris­ma­ti­que du Général-Président dont la poli­ti­que étrangère anti-amé­ric­aine était sou­te­nue par le Parti com­mu­niste français, le même parti qui menait cam­pa­gne dans les années 70 sur le thème répugnant du « Produisons français » ; et durant les négoc­iations sur le Programme commun dans les années 1970 et les deux pre­mières années du gou­ver­ne­ment de la gauche unie 1981-1983 nous avons encore eu une ver­sion « de gauche » de cette idéo­logie natio­nal-état­iste : la natio­na­li­sa­tion de quel­ques ban­ques, com­pa­gnies d’assu­ran­ces et quel­ques indus­tries clés allait « chan­ger la vie » de tous les opprimés et les exploités.

Une cam­pa­gne du non où l’inter­na­tio­na­lisme a été tota­le­ment absent


En 2005 avec la prét­endue cam­pa­gne du « Non de gauche », sou­te­nue par les gui­gnols de la « gauche du PS » et une partie du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, sans oublier l’iné­vi­table LCR (2), nous avons assisté à un nouvel essor de l’idéo­logie état­iste comme en tém­oignent leurs tracts et leur pro­pa­gande.

La cam­pa­gne pour le « Non de gauche » a vu res­sur­gir chez les électeurs et les sym­pa­thi­sants de gauche les formes les plus ambi­guës de l’anti-amé­ri­can­isme au nom de la dén­onc­iation de l’OTAN ou de l’OMC, ainsi que les sen­ti­ments xénop­hobes contre 
- les tris­te­ment fameux « plom­biers polo­nais » (3) (on vient d’ailleurs d’appren­dre, après les élections bien sûr, qu’il n’y en aurait en fait que 150 ou 180 sur tout le ter­ri­toire natio­nal), 
- l’indus­trie tex­tile chi­noise (le lundi 30 mai 2005, lors d’une émission-bilan du référ­endum sur le TCE sur France 2, un res­pon­sa­ble CGT eut le cynisme et le culot de dén­oncer la « concur­rence chi­noise » sans men­tion­ner une seule fois le sort des 19 mil­lions d’ouvriers chi­nois du tex­tile surex­ploités dans leur pays) 
- ou l’entrée de la Turquie dans l’Union europé­enne (qui ravive les préjugés xénop­hobes et anti­mu­sul­mans).

Face à cette rés­urg­ence des préjugés natio­na­lis­tes, la gauche dite extrême comme la gauche réf­orm­iste ont choisi de faire la sourde oreille et de mini­mi­ser le phénomène puisqu’ils vou­laient surfer sur la vague du « non de gauche ».

De plus, il est par­ti­cu­liè­rement indécent de voir l’extrême gauche prét­endre que le « non de gauche » aurait une dimen­sion « inter­na­tio­na­liste » alors qu’elle a été inca­pa­ble, depuis l’annonce de la forte pro­ba­bi­lité d’un référ­endum, d’orga­ni­ser la moin­dre cam­pa­gne, le moin­dre mee­ting, à l’éch­elle europé­enne regrou­pant les forces révo­luti­onn­aires des différents pays de l’UE pour cri­ti­quer le contenu du Traité cons­ti­tu­tion­nel et en expli­quer les enjeux réels pour tous les prolét­aires européens, pas sim­ple­ment pour les prolét­aires français. Et, glo­ba­le­ment considéré, ce vote non (il n’exis­tait pas de bul­le­tin per­met­tant de comp­ta­bi­li­ser et différ­encier entre les votes non, de droite et de gauche) est d’autant moins inter­na­tio­na­liste que 42 % des électeurs du non pen­sent qu’ « il y a trop d’étr­angers en France » contre 21 % des électeurs du oui. Et que les électeurs du Front natio­nal se sont plus mobi­lisés pour le non (90 %) que ceux d’extrême gauche.

Où sont passés les 6 mil­lions de voix de Le Pen et de Villiers ?


Loin d’être une « vic­toire » de la classe ouvrière ou la « revan­che des clas­ses popu­lai­res sur Maastricht » (dixit Alternative liber­taire) la pseudo « vic­toire du non » est le fruit d’une alliance contre nature dans les urnes entre les 6 mil­lions d’électeurs Le Pen et de Villiers (dont les posi­tions xénop­hobes et racis­tes ne sont plus à dém­ontrer) avec les 9 mil­lions d’électeurs PC et PS (et encore cette esti­ma­tion est-elle opti­miste puisqu’elle sup­pose que la droite tra­di­tion­nelle n’a pas apporté la moin­dre contri­bu­tion au camp du non, ce qui est mani­fes­te­ment inexact puisqu’il existe une droite sou­ve­rai­niste). Une telle « vic­toire » n’a rien à voir avec la déf­ense des intérêts des exploités.

Il faut avoir un sacré culot et un cer­tain mépris pour l’intel­li­gence des tra­vailleurs pour affir­mer que le non aurait « mar­gi­na­lisé l’extrême droite ». Ce sont les mêmes qui nous expli­quaient qu’il fal­lait voter Chirac en 2002 parce que les 5 mil­lions d’électeurs de Le Pen représ­entaient un danger « fas­ciste » et qui aujourd’hui nous expli­quent que ces 5 mil­lions d’électeurs dan­ge­reux se seraient évanouis en fumée - à moins qu’ils ne se ter­rent dans leurs caves ?

Une « grande vic­toire sym­bo­li­que » ? Un « immense espoir » ?


D’ailleurs les anar­cho-élec­to­ral­istes d’Alternative liber­taire dév­oilent de façon bien naïve le manque d’ampleur de leur vision poli­ti­que lorsqu’ils écrivent sans rire que la « vic­toire du Non » serait une « petite vic­toire sociale » et une « grande vic­toire sym­bo­li­que ».

Voilà à quoi en sont réduits des révo­luti­onn­aires aujourd’hui : à se réjouir de vic­toi­res élec­to­rales, qui plus est « sym­bo­li­ques », ou de l’« immense espoir » (LCR) sou­levé par les rés­ultats d’un référ­endum-pléb­is­cite qui s’est retourné contre Chirac. D’ailleurs nos révo­luti­onn­aires ne par­lent plus guère, dans leur pro­pa­gande quo­ti­dienne, de détr­uire l’Etat bour­geois, de former des conseils ouvriers, de sup­pri­mer le sala­riat, la mon­naie et la hiér­archie, de réor­ga­niser la pro­duc­tion et la vie sociale sur des bases radi­ca­le­ment différ­entes : ils pré­fèrent évoquer une « rup­ture avec le capi­ta­lisme » (LCR) tout comme Mitterrand avant 1981 ou mena­cer de « faire trem­bler le capi­ta­lisme » (Alternative liber­taire).

Lors de l’émission Transeuropéennes, mardi 31 mai, Alain Krivine, diri­geant de la LCR, a tran­quille­ment expli­qué : « ce que les gens veu­lent, c’est une France soli­daire qui per­mette le plein emploi et une juste redis­tri­bu­tion des riches­ses ». C’est peut-être ce que « les gens » veu­lent, mais si c’est tout ce que des révo­luti­onn­aires ont à pro­po­ser aux tra­vailleurs quand ils ont l’occa­sion inespérée d’expo­ser leurs idées et leurs pro­po­si­tions à la télé­vision, fran­che­ment ils feraient mieux de se taire plutôt que de servir de porte-voix aux prolét­aires les plus modérés…

Quant à la prét­endue « autre Europe sociale, démoc­ra­tique, éco­log­iste et fémin­iste », ce n’est qu’un rideau de fumée ; c’est mentir de prét­endre qu’elle pour­rait jaillir des urnes et, de sur­croît, d’un sou­tien « cri­ti­que » aux poli­ti­cards de gauche.

C’est mentir de faire croire qu’elle pour­rait venir d’une « Assemblée cons­ti­tuante (4) », élue à la pro­por­tion­nelle, qui par ailleurs don­ne­rait une représ­en­tation solide au Front natio­nal et à ses 5 mil­lions d’électeurs, sans comp­ter toutes les autres forces réacti­onn­aires qui pour­raient libre­ment s’y expri­mer, si l’on reste dans le cadre de la démoc­ratie bour­geoise tra­di­tion­nelle.

C’est mentir d’affir­mer que cette « autre Europe » pour­rait être faci­litée par la tenue d’un « nou­veau Forum social européen » qui per­met­trait à toutes sortes de poli­ti­ciens de gauche dis­crédités de se refaire une vir­gi­nité.

Les mili­tants d’extrême gauche ont bien peu confiance en la force et la jus­tesse de leurs idées pour croire qu’une pseudo-vic­toire élec­to­rale pour­rait « gon­fler le moral des clas­ses popu­lai­res » (Alternative liber­taire). C’est exac­te­ment le rai­son­ne­ment que tenaient d’ailleurs la LCR ou l’OCI (ancêtre du PT actuel) en 1981 quand ils expli­quaient que la venue de Mitterrand au pou­voir allait sou­le­ver l’espoir des « masses » et que celles-ci « déb­or­deraient les appa­reils ». On a vu le rés­ultat : crois­sance expo­nen­tielle du chômage, casse de la sidér­urgie, des mines, des chan­tiers navals, de l’auto­mo­bile, dég­ra­dation géné­rale de tous les prét­endus « ser­vi­ces publics », atta­ques systé­ma­tiques contre les tra­vailleurs immi­grés, essor du Front natio­nal et de l’expres­sion publi­que des idées et com­por­te­ments racis­tes, etc.

Les ouvriers et les employés qui ont voté non sont peut-être momen­tanément contents d’avoir filé une baffe à Chirac et à cer­tains représ­entants de la classe domi­nante. Mais ils n’ont pour le moment AUCUNE AUTRE PERSPECTIVE poli­ti­que que de confier demain le pou­voir à une autre frac­tion de la classe domi­nante : la gauche qui a mené une poli­ti­que anti-ouvrière chaque fois qu’elle est venue au gou­ver­ne­ment.

Les tra­vailleurs n’ont pas suf­fi­sam­ment confiance en eux-mêmes pour pren­dre leurs affai­res en main, s’empa­rer des usines et des bureaux, sup­pri­mer toute hiér­archie, se déb­arr­asser de toutes les forces répr­es­sives de l’Etat, mettre en place leur propre pou­voir et donner une orien­ta­tion radi­ca­le­ment différ­ente à toute la pro­duc­tion. Les par­ti­sans du « non de gauche » ne font que ren­for­cer leurs illu­sions dans l’uti­lité et l’effi­ca­cité des élections, illu­sions dont on sait par­fai­te­ment qu’elles seront demain tra­hies.

Les manœuvres de la « gauche du non »


La façon dont la gauche nous expli­que aujourd’hui la prét­endue « vic­toire du Non » tém­oigne une fois de plus du natio­na­lisme incu­ra­ble qui imprègne ses diri­geants. En effet, qu’ont déclaré les diri­geants de la pseudo-gauche du Parti socia­liste diman­che 28 mai dès qu’ils ont appris les rés­ultats des élections ? « Je suis fier d’être français » (Henri Emmanuelli), « Notre pays a une haute idée de la poli­ti­que et refuse une éco­nomie de marché sans aucune règle » (Marie-Thérèse Lienemann), « La rup­ture avec le capi­ta­lisme est un songe creux » (Arnaud Montebourg).

Qu’a déclaré le trio Dolez-Filoche-Généreux qui a fait un tour de France et près de 90 mee­tings pour le « non de gauche ». Ils se sont réjoui de l’« allégr­esse » du « peuple français » qui a mani­festé dans les rues « comme en mai 1981 ». Mais nos trois mous­que­tai­res oublient de men­tion­ner tous les coups portés à la classe ouvrière par la gauche au pou­voir depuis ces mêmes mani­fes­ta­tions de liesse. Fidèles à la tra­di­tion du natio­na­lisme français le plus arro­gant, nos trois « socia­lis­tes de gauche » osent écrire que « le non français a créé la pos­si­bi­lité d’une authen­ti­que refon­da­tion démoc­ra­tique de l’Europe. Il dit au reste de l’Europe que les pro-européens ont le droit de dire non sans mena­cer la cons­truc­tion europé­enne », « La France doit donner l’impul­sion néc­ess­aire pour une nou­velle rené­goc­iation », etc. Non seu­le­ment nos trois bran­qui­gnols se gar­ga­ri­sent de mots comme « la France » et la « cons­truc­tion europé­enne », non seu­le­ment ils font le même rai­son­ne­ment que Chirac en croyant encore que « la France » serait la tête poli­ti­que de l’Europe, mais en plus ils cachent sciem­ment que leur cons­truc­tion europé­enne, qu’elle soit menée par des sociaux-libéraux ou des sociaux-démoc­rates, est et sera iné­vi­tab­lement une ten­ta­tive de cons­truire une nou­velle puis­sance impér­ial­iste aux contours inédits. Certes, on ignore encore si cette future puis­sance impér­ial­iste europé­enne verra vrai­ment le jour et de quel­les ins­ti­tu­tions poli­ti­ques défi­ni­tives elle se dotera, mais l’Union europé­enne possède déjà sa mon­naie unique et devra un jour posséder une armée unique, ultra­mo­derne, prête à inter­ve­nir sur tous les conti­nents, si elle veut jouer plei­ne­ment son rôle face à l’impér­ial­isme amé­ricain et aux puis­san­ces capi­ta­lis­tes émerg­entes en Asie, l’Inde et la Chine.

La pseudo-gauche du PS a déjà concocté un beau pro­gramme : l’ « unité de toutes les ten­dan­ces socia­lis­tes », l’ « unité de la gauche » et une « nou­velle cons­ti­tu­tion démoc­ra­tique europé­enne ». En d’autres termes, ils veu­lent avoir des stra­pon­tins dans le pro­chain gou­ver­ne­ment bour­geois de gauche et pren­dre part à la direc­tion de l’impér­ial­isme européen en lui don­nant une façade démoc­ra­tique. Le PCF, quant à lui, conti­nue à se vau­trer dans le res­pect et le culte de l’Etat bour­geois puisqu’il demande à Chirac (à Chirac !) de « porter avec force la voix de notre peuple et de deman­der la rené­goc­iation du traité avec un véri­table débat popu­laire en Europe ».

ATTAC n’est pas non plus en mal de chau­vi­nisme puisqu’elle pro­pose de réa­liser un tour d’Europe « pour expli­quer le non français » comme si les Européens étaient trop cons et avaient attendu les alter­mon­dains pour com­pren­dre ce qui était en jeu dans la cons­truc­tion de l’impér­ial­isme européen. Dans son édi­torial du Monde diplo­ma­ti­que de juin 2005 Ignacio Ramonet nous sert tous les lieux com­muns du chau­vi­nisme de gauche : « (…) la France rebelle a fait hon­neur à sa tra­di­tion de "nation poli­ti­que par excel­lence". Elle a renoué avec sa "mis­sion his­to­ri­que" (…). Depuis ses débuts, en 1958, (…) la cons­truc­tion com­mu­nau­taire a exercé une contrainte crois­sante sur toutes les décisions natio­na­les (…) ». Les alter­mon­dia­lis­tes avaient mille fois raison de cri­ti­quer le contenu réacti­onn­aire du Traité cons­ti­tu­tion­nel européen, mais leurs diri­geants ne dén­oncent ce qu’ils appel­lent le « néoli­bér­alisme » (qui n’est qu’un cache-sexe pour le capi­ta­lisme) qu’au nom des intérêts bien com­pris de la nation franç­aise, c’est-à-dire de l’impér­ial­isme français.

Une atti­tude révo­luti­onn­aire conséqu­ente consis­te­rait non pas à « expli­quer le non français » aux autres Européens mais à cons­truire ensem­ble, avec toutes les forces révo­luti­onn­aires du conti­nent, une ana­lyse et des actions qui puis­sent contrer la pro­pa­gande et les mau­vais coups des clas­ses diri­gean­tes europé­ennes. Mais on en est loin…et ce n’est de toute façon pas l’objec­tif d’ATTAC et des partis de gauche.

Les rabat­teurs d’extrême gauche de Fabius, Bové et tutti quanti


Face aux manœuvres poli­ti­cien­nes gros­sières de la gauche qui abou­ti­ront sans doute à remet­tre en selle un poli­ti­cien « social-libéral » (en clair bour­geois) comme Fabius, l’extrême gauche n’a fon­da­men­ta­le­ment pas d’autre poli­ti­que à pro­po­ser que d’appe­ler à la vic­toire de la gauche en 2007, tout en enro­bant cet appel de ses habi­tuel­les coquet­te­ries hypo­cri­tes (il faut un « gou­ver­ne­ment des tra­vailleurs », un « gou­ver­ne­ment anti­ca­pi­ta­liste », etc., toutes for­mu­les qui ne sont qu’un habillage trom­peur des for­mu­les de l’Union de la gauche ou de la gauche plu­rielle). Les mili­tants du Parti des tra­vailleurs ont certes leurs pro­pres comités, mais soyons sûrs qu’ils appel­le­ront à voter PC-PS. Lutte ouvrière ne s’est pas mouillée dans les comités du non, mais cette orga­ni­sa­tion a quand même appelé à voter non lors du référ­endum et appel­lera cer­tai­ne­ment à voter PC, voire PS, en 2007, comme elle le fait à pres­que toutes les élections.

Quant à la LCR, elle a par­ti­cipé aux comités du non aux côtés des oppo­sants du PS et des Verts, et des mili­tants du PCF. Déjà deux jours avant la « vic­toire » du non cer­tains diri­geants de la LCR confiaient à Libération qu’ils enten­daient faire per­du­rer les comités du non après les élections pour pous­ser la gauche au pou­voir. Et le mardi 31 mai, face aux accu­sa­tions de divi­sion lancées par l’ex-minis­tre PS Moscovici, Alain Krivine n’a pu que se déf­endre en affir­mant qu’il était « uni­taire pour dix ». Unitaire pour dix, d’accord, mais pour quoi faire en dehors de porter les poli­ti­ciens de gauche au pou­voir ?

D’ailleurs, Clémentine Autain, appa­rentée PCF, n’affir­mait-elle pas le lundi 30 mai, d’un air gour­mand et matois, sur I-télé, qu’il ne fal­lait « pas tout de suite parler des pré­sid­enti­elles de 2007 », sinon on allait couler les comités du non ? Bel aveu qui dév­oile les arrière-pensées de tous ces prét­endus adver­sai­res du « social-libé­ral­isme » aux­quels la LCR veut s’allier pour, paraît-il, mieux les dém­asquer !

Les manœuvriers de la gauche et de l’extrême gauche vont faire monter len­te­ment la mayon­naise avec l’appui des alter­mon­dia­lis­tes et peut-être même de cer­tains liber­tai­res pour fina­le­ment sortir de leur cha­peau Fabius (ou Bové, pour­quoi pas ?) aux pré­sid­enti­elles. Mais que gagne­ront les tra­vailleurs à miser sur ces che­vaux-là ? D’amères dés­il­lusions et de nou­veaux coups dans la gueule s’ils ne se mobi­li­sent pour leurs pro­pres intérêts de classe sans écouter les sirènes élec­to­ral­istes.

La lutte sera longue et dif­fi­cile, mais elle ne pas­sera ni par les urnes ni par les com­bi­nai­sons poli­ti­cien­nes que nous font miroi­ter la gauche et l’extrême gauche.

Y.C., 1er juin 2005


1. Cet arti­cle s’atta­che avant tout à dém­onter les ana­ly­ses avancées par la « gauche du non » et l’extrême gauche - et acces­soi­re­ment celles d’un groupe liber­taire qui se com­plaît dans le tac­ti­cisme élec­toral depuis quel­ques années (Alternative liber­taire), reflétant ainsi des illu­sions qui dép­assent très lar­ge­ment les fron­tières de cette petite orga­ni­sa­tion et tou­chent tout le milieu alter­mon­dialo-gaucho-citoyen­niste.

Pour ce qui est des anar­chis­tes tra­di­tion­nel­le­ment abs­ten­tion­nis­tes (Fédération anar­chiste, CNT-Vignoles, CNT-AIT, OCL, etc.), leur radi­cal anti-état­isme ori­gi­nel et leur anti­na­tio­na­lisme affi­ché auraient dû, en prin­cipe, les pré­parer, plus que d’autres, à une pra­ti­que séri­euse de l’inter­na­tio­na­lisme, en tout cas au mini­mum au niveau européen. La lec­ture de leur presse et de leur pro­pa­gande montre qu’à ce niveau-là ils sont appa­rem­ment inca­pa­bles, et ce depuis des déc­ennies, de cons­truire un réseau inter­na­tio­nal d’ana­lyse et d’action. Connaissant peu ces milieux, il m’est impos­si­ble d’en dis­tin­guer clai­re­ment les rai­sons pro­fon­des, mais le cons­tat est acca­blant depuis l’échec de la Première Internationale, il y a plus d’un siècle main­te­nant.

2. Un cama­rade de la LCR s’est dit choqué à la lec­ture de ce texte par l’amal­game injuste qui serait fait entre la gauche bour­geoise et son orga­ni­sa­tion. On com­prend mal son indi­gna­tion alors que, depuis des années, le slogan favori de la LCR est jus­te­ment : « 100 % à gauche ! », qu’elle lutte pour une « vraie gauche » et que l’on a vu au cours de la « cam­pa­gne pour un non de gauche » Olivier Besancenot para­der aux côtés des Buffet, Melenchon et autres poli­ti­ciens de gauche sans leur adres­ser de cri­ti­ques fon­da­men­ta­les.

3.. A propos de ce qui est en train de se dér­ouler dans les nou­veaux pays de l’Union europé­enne, ceux qui lisent l’anglais déc­ouv­riront avec profit le numéro 2 de la revue Prol-posi­tion sur le site du même nom. Ils vérif­ieront qu’un petit groupe révo­luti­onn­aire peut par­fai­te­ment recueillir des infor­ma­tions utiles sur les luttes ouvrières en Pologne, en Roumanie, en Tchéquie, etc., et réfléchir à la portée des migra­tions des tra­vailleurs d’Europe de l’Est et à leurs effets sur une puis­sance impér­ial­iste comme l’Allemagne par exem­ple, en dép­assant les géné­ralités sur l’Europe « libé­rale » (c’est-à-dire impér­ial­iste) et les polé­miques dignes de spéc­ial­istes du droit cons­ti­tu­tion­nel qui ont entouré le texte du TCE.

4. Ceux qui invo­quent la néc­essité d’une nou­velle « Constituante », mythe vieux de déjà deux siècles, et qui jouent sur la fibre jaco­bine franç­aise très prés­ente chez les « sou­ve­rai­nis­tes de gauche », ne se ren­dent même pas compte que cette Assemblée a joué son rôle lors d’une révo­lution…bour­geoise et anti­mo­nar­chi­que !

Mais fina­le­ment, quel­que part, ce n’est pas très différent de ce que raconte Lutte ouvrière quand elle expli­que que les conseils ouvriers res­sem­ble­raient aux conseils muni­ci­paux actuels...

On retrouve dans ces deux argu­men­ta­tions la même inca­pa­cité de puiser dans les expéri­ences révo­luti­onn­aires d’autres pays que la France, par fri­lo­sité, par un prét­endu souci péda­go­gique et/ou par inca­pa­cité de pro­duire des ana­ly­ses poli­ti­ques soli­des en commun avec des mili­tants révo­luti­onn­aires d’autres pays.

A ce propos, il est d’ailleurs caractér­is­tique que les mili­tants français conti­nuent de vivre dans la nos­tal­gie du Mai 68 français, mou­ve­ment dont la radi­ca­lité et l’impor­tance sont fina­le­ment assez réd­uites quand on les com­pare aux riches dix années du Mai ram­pant ita­lien ou à la radi­ca­lité bien supéri­eure des occu­pa­tions d’usines et des com­mis­sions de tra­vailleurs au Portugal durant les années 1974-1975. Mais l’intel­li­gent­sia « soixan­hui­tarde » qui a intégré la direc­tion des médias et des élites poli­ti­ques de gauche est tel­le­ment imbue d’elle-même et a tel­le­ment influencé la vision que l’extrême gauche franç­aise a de son his­toire que les mili­tants, qua­rante ans après, n’ont pas encore intégré dans leur rai­son­ne­ment que ce qu’il est convenu d’appe­ler la « contes­ta­tion des années 60 » a en fait d’abord com­mencé aux Etats-Unis et que ses poin­tes les plus radi­ca­les sont appa­rues en Italie et au Portugal, ce qui rela­ti­vise beau­coup la signi­fi­ca­tion his­to­ri­que de Mai 68. Et si l’on ajoute à cela ce qui se passa notam­ment dans des pays comme la Tchécoslovaquie et le Mexique, on peut alors donner au Mai français des pro­por­tions plus exac­tes et sur­tout moins chau­vi­nes.

POUR TOUT CONTACT : Email : yves­co­le­man@wana­doo.fr. Site : mon­dia­lisme.org puis cli­quer sur Ni patrie ni fron­tières (revue de débats et de tra­duc­tion)

Débat à propos de « La triste farce de la vic­toire du non »


(1)

A ce propos un cama­rade de la LCR m’écrit :« Tu es trop cri­ti­que à l’égard de la LCR quant à l’inter­na­tio­na­lisme. Le mee­ting du 8 avril 2005 à la Mutualité était inter­na­tio­na­liste (Bloc de Gauche, SSP, Rifundazione et mes­sage de Ken Loach), « Rouge » a fait plu­sieurs arti­cles sur le débat sur la Constitution ailleurs (notam­ment sur les 200 000 mani­fes­tant-es devant le Parlement grec qui rati­fiait la Constitution), un cama­rade va faire un mee­ting à Barcelone la semaine pro­chaine, tout comme nos cama­ra­des d’Espacio Alternativo étaient venus en France durant la cam­pa­gne. »

Dont acte.

Néanmoins, la METHODE de pensée et de tra­vail de la LCR n’est pas inter­na­tio­na­liste : une telle mét­hode sup­po­se­rait d’avoir tra­vaillé ensem­ble depuis des déc­ennies avec les orga­ni­sa­tions sœurs de la Quatrième Internationale (au mini­mum) pour bâtir une ana­lyse, des actions et des cam­pa­gnes com­mu­nes. Et loin de moi l’idée de créer une Internationale qui marche au pas sous la férule d’une sec­tion ou d’une direc­tion omni­sciente...

Il n’est guère pro­duc­tif d’invi­ter une fois ou deux fois par an quel­ques ora­teurs (dont les posi­tions poli­ti­ques, dans le cas du mee­ting du 8 avril, n’étaient pas du tout clai­res) dans un pays ou dans un autre, et de jux­ta­po­ser à la va-vite des ana­ly­ses natio­na­les reliées par une vague dén­onc­iation de la « mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale ».

Il est quand même incroya­ble qu’une orga­ni­sa­tion qui affi­che une tra­di­tion inter­na­tio­na­liste ne s’en serve pas pour rai­son­ner d’une autre façon. LO polé­miquait avec la LCR dans les années 70 parce que celle-ci croyait en la fac­ti­bi­lité de l’Europe et pas LO. Mandel avait écrit d’ailleurs écrit un livre il y a 30 ans envi­ron qui s’appe­lait « La rép­onse socia­liste au défi amé­ricain » où il avançait quel­ques hypo­thèses allant dans ce sens.

Or cette sou­plesse d’inter­pré­tation, plutôt posi­tive, vis-à-vis d’une évo­lution pos­si­ble de la réalité europé­enne n’a pas amené pas la LCR à penser son action dans un cadre européen avec d’autres révo­luti­onn­aires, ne serait-ce qu’en se limi­tant aux sec­tions de la Quatrième Internationale. En clair à créer un parti vrai­ment européen, fût-il « trots­kyste pur jus ».

Ce repli natio­nal entraîne d’autant plus la LCR (et ses orga­ni­sa­tions sœurs) à des cal­culs stric­te­ment poli­ti­ciens : appar­te­nir à des blocs élec­toraux natio­naux qui sont iné­vi­tab­lement amenés à cogérer la crise. Un exem­ple : Bertinotti du PRC, Parti de la Refondation com­mu­niste, veut reve­nir au pou­voir avec DS (les Démocrates de gauche, ex-majo­rité du PCI) en Italie. Donc demain les cama­ra­des pro­ches de la LCR en Italie qui mili­tent dans le PRC se trou­ve­ront dans la même situa­tion qu’au Brésil, au sein du PT face à Lula et sa poli­ti­que anti-ouvrière. Pourquoi ne pas anti­ci­per les situa­tions et les dif­fi­cultés, plutôt de répéter exac­te­ment les mêmes erreurs pays par pays ? Ou alors c’est qu’on pense que la lutte pour le socia­lisme à l’éch­elle inter­na­tio­nale est impos­si­ble. Dans ce cas il faut le dire, et faire son congrès de "refon­da­tion" idéo­lo­gique, comme le SPD alle­mand à Bad-Godesberg, et ne plus se réc­lamer du com­mu­nisme.

Avec toute l’offen­sive idéo­lo­gique menée depuis deux jours dans les médias sur les prét­endues "solu­tions" apportées au chômage en Angleterre, en Suède, au Danemark, on va avoir besoin d’un sacré paquet d’infos pour contrer cette pro­pa­gande. Or nous serions EN AVANCE sur cette offen­sive si nous expli­quions depuis des années à quel point les "solu­tions" dans les autres pays aug­men­tent les « wor­king poors » (les tra­vailleurs qui ont un boulot mais vivent dans la pau­vreté), au lieu de sim­ple­ment déf­endre les "conquêtes de 36, 45 ou 68" comme le fait l’extrême gauche, y com­pris la LCR. Si au lieu d’oppo­ser expli­ci­te­ment ou impli­ci­te­ment un modèle « anglo-saxon » (inexis­tant puis­que la situa­tion en Angleterre est très différ­ente de celle des Etats-Unis) à un modèle français, nous rai­son­nions au-delà des fron­tières. Y.C. (Ajout du 2 juin 2005.)

(2)

 :« Ce texte pro­posé, s’il aborde cer­tains points intér­essants et sur les­quels il est effec­ti­ve­ment néc­ess­aire d’aigui­ser notre sens cri­ti­que, est tout de même sec­taire. C’est mon humble avis... » a écrit un inter­naute de la liste Réseau des bahuts. Xavier lui a rép­ondu :

« Je l’ai cru aussi au départ, mais fina­le­ment, non, je ne trouve pas, car à chaque fois qu’il cri­ti­que une force poli­ti­que il est argu­menté (mais mal­heu­reu­se­ment (c’est iné­vi­table quand on veut aller à contre cou­rant de l’idéo­logie domi­nante), ça rend la lec­ture longue !), voire émet des rés­erves (à propos des cou­rants anars "connais­sant peu ces milieux" dit-il).

Ce qui serait alors sec­taire serait alors de le reje­ter d’un revers de la main sans argu­men­ter.

Mais en effet, le texte manque de pers­pec­ti­ves. D’autre part je suis en dés­accord avec sa logi­que glo­bale de sous-esti­mer l’impact de la vic­toire du Non, et de tous les débats poli­ti­ques qui ont été générés pen­dant la cam­pa­gne et encore main­te­nant.

Par exem­ple, Yves Coleman avance que le Non a été prin­ci­pa­le­ment chau­vin, sous le prét­exte que les forces poli­ti­cien­nes qui l’ont sou­tenu étaient chau­vi­nes ou avaient des illu­sions sur l’Etat (ce avec quoi je suis d’accord), alors que le rejet popu­laire de l’Europe pro­posée a eu avant tout pour ori­gine le ras-le-bol vis-à-vis des poli­ti­ques "libé­rales" (c’est-à-dire capi­ta­lis­tes, mais pas cons­ciem­ment vues comme telles) dont nous sommes vic­ti­mes. Ainsi, Coleman sures­time le vote expli­ci­te­ment natio­na­liste des par­ti­sans de l’extrême-droite, ou des anti-Turquie, alors que dans les débats popu­lai­res (je ne parle pas ici des réunions orga­nisées par les forces poli­ti­ques de gauche et d’extrême gauche, mais des débats infor­mels dans les lieux de tra­vail) n’ont été que très mino­ri­tai­re­ment mar­qués (et encore moins dirigés) par ces ten­dan­ces ultra-réacti­onn­aires. Le son­dage Ipsos (certes à pren­dre avec des pin­cet­tes) dont il a été fait publi­cité sur les réseaux confirme cela.

Ce son­dage confirme aussi à quel point le Non a été un vote de classe. Dans les usines, la maît­rise et les cadres votaient majo­ri­tai­re­ment Oui et les ouvriers votaient Non. Le 30 mai, les pre­miers bais­saient la tête et fai­saient grise mine, alors que les ouvriers étaient joyeux de leur vic­toire (certes uni­que­ment élec­to­rale). Ainsi Coleman sous-estime aussi la déf­aite que le référ­endum cons­ti­tue pour les élites diri­gean­tes, c’est-à-dire le "camp du Capital", comme dirait Marx, la "bour­geoi­sie". Or, qui dit déf­aite des capi­ta­lis­tes, ne dit-il pas vic­toire de la classe ouvrière, des tra­vailleurs et chômeurs en général, et aussi d’une partie des clas­ses moyen­nes qui s’affran­chis­sent de plus en plus des illu­sions à l’égard du système socio-éco­no­mique dans lequel nous vivons ?

Mais l’atti­tude de Coleman est pro­ba­ble­ment due à sa nos­tal­gie (légi­time à mes yeux) des époques où le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire était plus développé. Aujourd’hui on part de loin, et le pro­grès dans la cons­cience poli­ti­que de la popu­la­tion est bien sûr limité. Cette nos­tal­gie empêche ainsi Coleman de qua­li­fier de vic­toire ce qui est encore si loin du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire auquel il aspire. Pourtant cet aveu­gle­ment risque de conduire à la para­ly­sie. Si on ne voit pas le rap­pro­che­ment actuel d’une partie de la popu­la­tion des idées révo­luti­onn­aires, on ne peut pas y par­ti­ci­per, l’encou­ra­ger...

Ceci dit, j’apprécie pour ma part beau­coup les mises au point qui sont faites par Coleman sur les forces poli­ti­ques, voire poli­ti­cien­nes, qui se sont posi­tionnées pour le Non.

Quant aux pers­pec­ti­ves, j’en ai déjà parlé, je pense qu’il faut non seu­le­ment déb­attre, dis­cu­ter, mais aussi agir en s’inves­tis­sant dans le mili­tan­tisme au sein des orga­ni­sa­tions d’extrême gauche. Même si c’est chez la LCR ou LO, ou les anars (voire Attac, PC... qui sont de gauche mais pas d’extrême gauche), aux­quels je por­te­rai pour ma part des cri­ti­ques simi­lai­res à celles de Coleman. Cela serait déjà aller dans le sens d’une cons­cience poli­ti­que plus grande, de façon concrète, et rom­pant clai­re­ment avec l’atten­tisme.

Bonne lutte à tous ! Xavier ».

Quelques pré­cisions en rép­onse à Xavier

Je suis d’accord avec toi, mon texte prés­ente beau­coup de défauts et de lacu­nes voire de propos polé­miques qui peu­vent paraître sec­tai­res. Son objec­tif prin­ci­pal était, comme tu le sou­li­gnes, d’aller « à contre-cou­rant » et de cri­ti­quer trois points :

- un triom­pha­lisme post-élec­toral qui ne mènera qu’à des dés­il­lusions,

- une totale absence de cam­pa­gne inter­na­tio­nale et inter­na­tio­na­liste sur des bases de classe,

- et les illu­sions à la fois sur les élections et sur les gran­des forces poli­ti­ques de gauche.

En ce qui concerne les « comités du non », l’arti­cle ne men­tionne pas les dis­cus­sions qui ont pu y avoir lieu pour deux rai­sons : la pre­mière, c’est que je ne dis­po­sais pas d’assez d’infor­ma­tions pour en parler et que je n’ai aucune confiance en la presse d’extrême gauche pour donner une vision équi­librée des faits ; la seconde est que ces comités, d’après le peu que je sais, sont enca­drés par des partis ou des ten­dan­ces qui ne déf­endent pas les intérêts de la classe ouvrière.

Signification des vic­toi­res et déf­aites élec­to­rales

Cela m’amène donc à rép­ondre à ta ques­tion sur la signi­fi­ca­tion des « vic­toi­res » et des « déf­aites » élec­to­rales. L’ana­lyse élec­to­rale est un art pra­ti­qué depuis fort long­temps par toutes les forces poli­ti­ques. En ce qui concerne l’extrême gauche marxiste, elle repose en général sur trois idées que je sché­ma­ti­serai ainsi :

1) la classe ouvrière a des partis de masse qui la tra­his­sent,

2) la classe ouvrière peut expri­mer sur le ter­rain élec­toral de façon déformée ses aspi­ra­tions,

3) la classe ouvrière peut com­bat­tre voire vain­cre la bour­geoi­sie sur le ter­rain élec­toral et par­le­men­taire.

Le pro­blème est que ces trois affir­ma­tions ne tien­nent pas (ou plus) la route :

1) Il n’existe, à ma connais­sance, aucun parti de masse de la classe ouvrière dans le monde qui représ­ente ses intérêts, même de façon « déformée » (la seule excep­tion que je ferais peut-être est celle du Parti des tra­vailleurs bré­silien, de nature trop réc­ente pour être encore défi­ni­ti­vement intégré à l’Etat ; l’avenir nous dira quelle sera son évo­lution, même si son évo­lution prés­ente nous donne toutes les rai­sons d’être inquiet).

De fait, les partis dits « ouvriers » de masse, sociaux-démoc­rates ou sta­li­niens (en lan­gage poli­ti­que­ment cor­rect com­mu­nis­tes ou post-com­mu­nis­tes) sont des appa­reils d’enca­dre­ment de la classe ouvrière et de la petite-bour­geoi­sie sala­riée tota­le­ment intégrés à l’Etat bour­geois. Dans le cas français, le PCF et le PS sont des partis dont les appa­reils vivent des sub­ven­tions et des postes que leur concède l’Etat bour­geois, quand ce n’est pas d’expédients finan­ciers dou­teux liés aux mai­ries qu’ils gèrent.

Ces partis ne « tra­his­sent » donc pas vrai­ment la classe ouvrière, puisqu’ils ne la représ­entent pas et qu’ils ne prét­endent d’ailleurs plus, depuis long­temps, la représ­enter. Leur seul souci est de déf­endre la nation franç­aise, c’est-à-dire la bour­geoi­sie et son Etat. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas mener des actions uni­tai­res sur des ques­tions concrètes avec des mili­tants ou des frac­tions de ces partis, mais cela signi­fie que ces actions ont des limi­tes dictées par le rap­port de forces défa­vo­rable entre ces mili­tants et les révo­luti­onn­aires (en don­nant à ce sens le plus large et le plus vague pos­si­ble : ceux qui disent qu’ils le sont…).

2) Nous ne sommes plus au XIXe siècle, à une époque où l’on devait se battre quo­ti­dien­ne­ment pour le suf­frage uni­ver­sel et des droits démoc­ra­tiques élém­ent­aires concer­nant la liberté d’expres­sion et d’orga­ni­sa­tion de la classe ouvrière, du moins en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Pour le reste de l’huma­nité (la majo­rité) c’est une tout autre affaire que je n’abor­de­rai pas ici. Dans le cadre précis de l’Europe, il n’existe aucun mou­ve­ment ouvrier vivant, qui orga­nise les tra­vailleurs contre leur propre bour­geoi­sie et contre toutes les bour­geoi­sies europé­ennes. Et ce n’est pas la France avec ses 7 % de syn­di­qués, le PS avec ses 120 000 adhérents et le PC avec ses 40 000 qui peu­vent prét­endre représ­enter une frac­tion signi­fi­ca­tive de tra­vailleurs pro­fondément « anti­ca­pi­ta­lis­tes » pour repren­dre un mot dont le sens est aujourd’hui com­plè­tement dévalué.

On voit donc mal dans une telle situa­tion com­ment les élections pour­raient être un « baromètre » d’une lutte de classe qui n’existe pas à une éch­elle signi­fi­ca­tive (du moins du côté ouvrier ; du côté patro­nal, le moins qu’on puisse dire est qu’ils lut­tent pour leurs intérêts de classe !) et d’un mou­ve­ment ouvrier ané­mique et intégré à l’Etat. Les syn­di­cats français n’ont pas de caisse de grève, le nombre de leurs mili­tants (non per­ma­nents ou ne pra­ti­quant pas le cumul des man­dats syn­di­caux) se réduit comme peau de cha­grin et leur exis­tence repose sur les sub­ven­tions patro­na­les et l’aide finan­cière de l’Etat.

D’autre part, les ouvriers ne sont pas majo­ri­tai­res sur le ter­rain élec­toral. Le seul ter­rain sur lequel il puisse y avoir un véri­table « vote de classe » (et encore avec des nuan­ces), du point de vue socio­lo­gi­que comme du point de vue poli­ti­que, c’est celui de l’entre­prise, et à condi­tion de ne pas se trou­ver au siège social de la SCNF, Renault, Publicis ou IBM…

Ou alors c’est que l’on inclut dans cette « classe » (ouvrière) toutes les cou­ches de la petite bour­geoise sala­riée, de la pay­san­ne­rie, des com­merçants et des pro­fes­sions libé­rales. En effet, les ouvriers représ­entent 7 mil­lions de per­son­nes en France sur 44 mil­lions d’électeurs. On voit donc mal com­ment le vote « non » pour­rait expri­mer un vote de classe ! Sans comp­ter qu’il y a eu lors du référ­endum 15 mil­lions d’abs­ten­tion­nis­tes dont une bonne partie sont… des ouvriers ! Si la gauche ou l’extrême gauche prés­entaient un pro­gramme de classe aux élections on pour­rait mesu­rer, de façon pure­ment sta­tis­ti­que, la sym­pa­thie pour ce pro­gramme dans « la popu­la­tion ». Si des ques­tions concrètes et pré­cises intér­essant la classe ouvrière (les 35 heures, la retraite à 50 ans, le droit d’orga­ni­ser des syn­di­cats ou des comités extra syn­di­caux dans toute entre­prise, l’ouver­ture des fron­tières, etc.) étaient pro­posées au vote, on pour­rait savoir quel assen­ti­ment ces reven­di­ca­tions recueillent dans la popu­la­tion en général, et donc dans la classe ouvrière en par­ti­cu­lier.

Ce n’est jamais le cas lors d’élections lég­is­la­tives ou pré­sid­enti­elles. Les enjeux réels et offi­ciel­le­ment déb­attus sont tou­jours des tri­pa­touilla­ges au niveau de la rép­ar­tition de pou­voir au niveau local, rég­ional ou natio­nal. Quant à l’extrême gauche franç­aise, elle se refuse à toute pro­pa­gande pour le socia­lisme pen­dant les pér­iodes élec­to­rales - et même en dehors d’ailleurs. Enfin, dans ce référ­endum européen, la ques­tion était : Etes-vous pour ou contre le Traité cons­ti­tu­tion­nel ? En quoi ce type d’alter­na­tive fait-il la moin­dre place aux besoins et aux aspi­ra­tions de la classe ouvrière ?

3) Sur le fond, c’est le troi­sième point qui est le plus impor­tant. L’extrême gauche franç­aise se prés­ente aux élections muni­ci­pa­les, lég­is­la­tives et pré­sid­enti­elles depuis près de trois déc­ennies, et aux élections europé­ennes depuis moins long­temps. Elle prét­endait au départ que c’était pour mieux se faire connaître et sur­tout mieux faire connaître le pro­gramme révo­luti­onn­aire. Si le pre­mier objec­tif a été atteint (on invite Besancenot et Laguiller dans beau­coup d’émissions « people » et dans quel­ques émissions poli­ti­ques ; leurs mee­tings réun­issent du monde en pro­vince et à Paris), le second a été com­plè­tement et sciem­ment aban­donné.

Quel est le bilan de cette prés­ence élec­to­rale et des quel­ques conseillers généraux ou députés européens élus ? Non seu­le­ment nul pour les tra­vailleurs des régions tou­chées par les licen­cie­ments de masse et par la répr­ession patro­nale, mais en plus catas­tro­phi­que au niveau du contenu de plus en plus réf­orm­iste, voire popu­liste, des cam­pa­gnes de ladite extrême gauche. Pour avoir une chance d’être élu dans le cadre de l’Etat bour­geois et en dehors d’une situa­tion de grande ten­sion entre les clas­ses socia­les, il faut donner des gages à la bour­geoi­sie. Et c’est ce que fait la gauche, et main­te­nant l’extrême gauche, depuis des déc­ennies.

Les tra­vailleurs qui votent pour la gauche aux élections ne croient pas au socia­lisme, ne pen­sent même pas que le socia­lisme arri­vera par mira­cle grâce à l’Union de la gauche ou à la gauche plu­rielle. Durant les années qui ont suivi la « vic­toire » de 1981, les ouvriers n’ont pas pro­fité de la prés­ence de la gauche au pou­voir pour occu­per les usines, remet­tre en cause la hiér­archie et le sala­riat, etc. Ils ne sont pas non plus des­cen­dus dans la rue quand ils se sont rendus compte que l’Union de la gauche n’avait même pas appli­qué toutes les belles pro­mes­ses conte­nues dans son très timide « pro­gramme commun ». Le seul cas dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier français où les ouvriers ont « débordé sur sa gauche » un gou­ver­ne­ment « socia­liste » pen­dant quel­ques semai­nes, c’est celui de 1936, il y a pres­que soixante-dix ans. Mais peut-on faire de cette excep­tion une règle ?

Les ouvriers (et toutes les autres cou­ches socia­les) qui votent pour la gauche veu­lent sim­ple­ment un gou­ver­ne­ment moins pire que le pré­cédent. Leurs espér­ances ne vont pas au-delà. En tant qu’électeurs ils par­ta­gent la logi­que du système, ils ne le remet­tent pas en cause dans les urnes. Comme l’indi­que un son­dage BVA publié dans Libération du 6 juin 2005, à la ques­tion « Pensez-vous, s’il était au pou­voir, que le PS ferait mieux, moins bien, ni mieux ni moins bien que le gou­ver­ne­ment actuel en matière éco­no­mique et sociale » 46 % des électeurs poten­tiels du PS rép­ondent « NI MIEUX NI MOINS BIEN » ! On voit donc que ce ne sont pas les électeurs de gauche qui ont des illu­sions sur le PS mais bien l’extrême gauche élec­to­ral­iste qui cher­che à leur en donner ! Quant aux 44 % qui rép­ondent « mieux », gageons que cette rép­onse ne signi­fie pas pour eux la fin du capi­ta­lisme !

En ce qui concerne les rés­ultats du référ­endum on peut certes affir­mer que les tra­vailleurs ont donné une gifle à une frac­tion de la classe domi­nante, mais à condi­tion d’ajou­ter imméd­ia­tement qu’ils ont aussi laissé intacte une autre partie de cette classe domi­nante, la pseudo gauche, les Emmanuelli, Fabius, Mélenchon, Montebourg et tutti quanti. D’ailleurs tu perçois toi-même le pro­blème d’une inter­pré­tation posi­tive des rés­ultats du référ­endum puis­que tu écris : « le rejet popu­laire de l’Europe pro­posée a eu avant tout pour ori­gine le ras-le-bol vis-à-vis des poli­ti­ques "libé­rales" (c’est-à-dire capi­ta­lis­tes, mais pas cons­ciem­ment vues comme telles) dont nous sommes vic­ti­mes ».

Tu sem­bles donc admet­tre :

- qu’il ne s’agit pas d’un véri­table vote de classe mais d’un « ras-le-bol » (notion vague s’il en est et qui peut mener à tous les popu­lis­mes) et d’un « rejet popu­laire », le peuple étant une notion exten­si­ble et com­mune à la gauche comme à la droite ; de plus, arguer de la com­po­si­tion majo­ri­tai­re­ment ouvrière de l’élec­torat du non ne mène pas très loin. Traditionnellement, entre un tiers et la moitié des ouvriers votent pour la droite ou l’extrême droite, et ce fait sta­tis­ti­que ne remet pas en cause la nature bour­geoise de l’UMP ou du FN ;.

- qu’il ne s’agit même pas d’un rejet « cons­ciem­ment » anti­ca­pi­ta­liste.

Laissons l’ana­lyse de l’incons­cient aux psy­cho­lo­gues, psy­chia­tres et psy­cha­na­lys­tes. On peut se livrer à des hypo­thèses intér­ess­antes sur la psy­cho­lo­gie col­lec­tive des masses, mais pour dis­cu­ter sur un ter­rain solide il vaut mieux se pré­oc­cuper de ce que les tra­vailleurs disent et font concrè­tement chaque jour. Il faut être dans une posi­tion sacrément déf­en­sive pour se réfugier dans des considé­rations sur l’incons­cient des prolét­aires….

Quant aux « clas­ses moyen­nes » qui, selon toi, com­men­ce­raient à s’ « affran­chir de leurs illu­sions », com­ment cela se mani­feste-t-il pour le moment ? Que je sache, les cadres conti­nuent à appli­quer les direc­ti­ves patro­na­les, les juges conti­nuent à appli­quer une jus­tice de classe, les pro­fes­seurs conti­nuent à ne pas remet­tre en cause leur fonc­tion, etc.

Ou alors tu penses au cou­rant ATTAC et à ses timi­des pro­po­si­tions de réf­orme du système capi­ta­liste. En fait, ces clas­ses moyen­nes-là se plai­gnent sur­tout que l’Etat et les entre­pri­ses ne reconnais­sent pas leurs compét­ences en les payant mieux et en leur accor­dant un plus grand pres­tige social. Elles peu­vent faire preuve de com­pas­sion vis-à-vis des « pau­vres » (mais cela l’Eglise catho­li­que ou l’Islam le font depuis des siècles), vou­loir mettre en place un com­merce plus « équi­table » ou un « dével­oppemnt dura­ble » (1), mais elles n’ont aucune envie, jusqu’à présent, de la moin­dre révo­lution sociale qui remet­trait en cause leur place dans la hiér­archie des savoirs et des pou­voirs.

Enfin, pour reve­nir au vote non, du FN aux sou­ve­rai­nis­tes de l’UMP, en quoi la vic­toire du « non », qu’ils appe­laient de leurs vœux, serait-elle pour eux une déf­aite ? Mystère. Les révo­luti­onn­aires n’ont pas le droit (mais ils le font tous les jours dans leur pro­pa­gande) de nous faire pren­dre des ves­sies pour des lan­ter­nes : de faire passer des électeurs ato­misés dans l’iso­loir pour des tra­vailleurs cons­cients ; de faire passer des ouvriers qui ne s’oppo­sent pas par la grève géné­rale à tous les plans de restruc­tu­ra­tion depuis trente ans ni à toutes les atta­ques contre leurs droits sociaux pour des prolét­aires anti­ca­pi­ta­lis­tes dét­erminés. Il n’est pas ques­tion de repro­cher aux tra­vailleurs une prét­endue pas­si­vité, mais il faut avoir une vision réal­iste du rap­port de forces, des déf­aites et des vic­toi­res réelles. On doit faire un lien entre les idées et les actes, et ce lien ne s’effec­tue pas sur le ter­rain élec­toral, mais sur le ter­rain de la grève, des occu­pa­tions d’usines, des mani­fes­ta­tions, de l’auto-orga­ni­sa­tion au niveau local, natio­nal et inter­na­tio­nal sur toutes les ques­tions poli­ti­ques.

Quelques pistes sur la ques­tion de l’Europe


Si l’on avait voulu déb­attre séri­eu­sement de l’Europe, il aurait fallu com­men­cer par déblayer cer­tai­nes ques­tions et enta­mer quel­ques dém­arches.

1) Il aurait fallu se mettre d’accord sur la signi­fi­ca­tion pro­fonde de l’Europe et l’UE. Les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche hésitent grosso modo entre deux ana­ly­ses, qui coexis­tent d’ailleurs par­fois dans leurs textes :

- l’Europe serait une utopie capi­ta­liste réacti­onn­aire vouée à l’échec parce que le capi­ta­lisme serait inca­pa­ble d’abat­tre les fron­tières natio­na­les-éta­tiques. Certains grou­pes n’hésitent pas à expli­quer qu’en fait le projet européen serait le fruit au départ d’un com­plot de l’impér­ial­isme amé­ricain intéressé à créer une zone de libre éch­ange sur le conti­nent européen pour mieux le domi­ner ; ou bien un com­plot du Vatican pour mieux appli­quer la doc­trine sociale de l’Eglise et le cor­po­ra­tisme, pré­lude au fas­cisme…

- l’Europe unie (et capi­ta­liste) serait une pos­si­bi­lité envi­sa­gea­ble qu’il fau­drait donc, dans un pre­mier temps, réf­ormer au maxi­mum dans un sens « éco­log­iste, fémin­iste et anti­ca­pi­ta­liste ». C’est parce que ces ana­ly­ses n’ont pas été poussées jusqu’au bout que l’extrême gauche a pu surfer sur la vague du non en tenant des propos contra­dic­toi­res et en s’alliant avec les chau­vins du PCF, de la gauche du PS et d’ATTAC.

2) Pour com­pren­dre ce qu’est l’Europe il faut tra­vailler avec des mili­tants d’autres pays à ana­ly­ser concrè­tement ce qui est en train de se passer dans les différents pays de l’UE. Ce tra­vail d’éch­ange d’infor­ma­tions et d’ana­ly­ses mènera à des actions de soli­da­rité et à des luttes à l’éch­elle conti­nen­tale, et à une pro­pa­gande de meilleure qua­lité, plus ima­gi­na­tive que le ronron ambigu contre l’Europe libé­rale que nous sert jusqu’ici l’extrême gauche.

1. Dans un repor­tage dif­fusé sur RFI le diman­che 5 juin à propos des entre­pri­ses franç­aises qui inves­tis­sent en Roumanie, il est intér­essant de noter qu’un patron français expli­quait qu’il inves­tis­sait dans le « dével­op­pement dura­ble » de la Roumanie en payant ses ouvriers locaux 160 euros par mois ! On voit com­ment les concepts appa­rem­ment généreux d’ATTAC et des alter­mon­dia­lis­tes sont faci­le­ment récu­pables !

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