mercredi 1 janvier 2014

J. Chazoff : "Démocratie" (1934)

Publié en 1934 dans L’Encyclopédie anarchiste, ce texte de Chazoff (Démocratie) s’attache à analyser pourquoi les électeurs sont attachés à la démocratie bourgeoise, mais aussi pourquoi il est illusoire d’espérer qu’une Europe unie mette fin aux contradictions et aux abus du Capital. Un article tout à fait d’actualité, même si nous ne partageons pas le point de vue de l’auteur sur l’impossibilité de l’émergence d’un impérialisme européen. Ni Patrie Ni Frontières

Extrait de L’Encyclopédie anar­chiste (1934) et scanné par A.T.

N f., grec demos, peuple, et kratos, pou­voir. La démoc­ratie est le « gou­ver­ne­ment du peuple ou plutôt un régime poli­ti­que qui prétend favo­ri­ser les intérêts de la masse ». Si le socia­lisme est, ainsi que le prétend le Dr Gustave Le Bon, « La reli­gion de l’avenir » on peut dire que la démoc­ratie est la reli­gion moderne et que toutes les puis­san­ces dites civi­lisées s’ins­pi­rent aujourd’hui de l’idée démoc­ra­tique, sinon de son esprit. Même les gou­ver­ne­ments d’essence réacti­onn­aire qui exer­cent sur les popu­la­tions leur absolu pou­voir et entra­vent poli­ti­que­ment ou cher­chent à entra­ver tout pro­grès, ne man­quent jamais de se réc­lamer, dans la direc­tion de la chose publi­que, des intérêts et de la sou­ve­rai­neté popu­lai­res. Cela s’expli­que, car si, dans le passé, il fut pos­si­ble aux auto­cra­tes d’éloigner le popu­laire de tout ce qui intér­esse la vie d’une nation, c’est qu’ils étaient considérés comme des demi-dieux, nantis d’un pou­voir supérieur, et que la croyance et l’igno­rance des hommes favo­ri­saient une telle concep­tion de la vie sociale ; mais Dieu est mort et n’exerce plus sur le monde qu’un pou­voir spi­ri­tuel. Malgré les emprein­tes pro­fon­des laissées par les reli­gions, malgré leur emprise sur une partie de l’huma­nité, il n’est cepen­dant plus un indi­vidu - à moins qu’il ne soit un fana­ti­que - qui, en notre siècle de moder­nisme, se lais­se­rait gou­ver­ner éco­no­miq­uement au nom d’un Dieu qui appa­raît loin­tain et qui s’éloigne chaque jour davan­tage. Il faut quel­que chose de posi­tif, main­te­nant, à la col­lec­ti­vité humaine ; l’homme veut être libre et la démoc­ratie, si elle ne lui donne pas la liberté, lui offre tout au moins l’illu­soire et l’éphémère satis­fac­tion de se croire libre poli­ti­que­ment, alors qu’il est enchaîné dans les lois éco­no­miques dont il forge lui-même les mailles. Si nous jetons un regard en arrière et si nous fai­sons une com­pa­rai­son entre les formes poli­ti­ques passées et prés­entes, nous pou­vons cons­ta­ter que la démoc­ratie n’est que l’adap­ta­tion des clas­ses posséd­antes aux néc­essités intan­gi­bles de l’évo­lution sociale.

Il fut un temps où le fait de posséder la terre don­nait au possédant le droit absolu et incontesté de gou­ver­ner et il ne serait jamais venu au serf l’idée de réc­lamer une par­celle d’auto­rité à son maître. L’auto­rité se trans­met­tait de géné­ration en géné­ration avec les domai­nes, et le pou­voir était en conséqu­ence exercé par une aris­to­cra­tie héré­dit­aire qui se rés­ervait tous les pri­vilèges éco­no­miques et poli­ti­ques.

Les rela­tions d’homme à homme, de pays à pays, de contrée à contrée ; les déc­ouv­ertes de ter­ri­toi­res nou­veaux et l’inten­si­fi­ca­tion du négoce inter­na­tio­nal devaient, en don­nant à l’argent une puis­sance inconnue, trans­for­mer cet état de choses et cepen­dant que « les rois se rui­nent dans les gran­des entre­pri­ses et que les nobles s’épuisent dans les guer­res privées, les rotu­riers s’enri­chis­sent dans le com­merce. L’influence de l’argent se fait sentir sur les affai­res de l’Etat » (Tocqueville). Ces divers pro­grès ne pou­vaient se mani­fes­ter sans impri­mer au peuple une orien­ta­tion nou­velle et les gou­ver­ne­ments se trou­vaient forcément influencés par les nou­vel­les lois éco­no­miques qui avaient leur rép­erc­ussion sur tout l’ensem­ble de l’acti­vité sociale. C’est la démoc­ratie qui pre­nait nais­sance ; elle se dével­oppa gra­duel­le­ment ; elle détr­uisit la féo­dalité ; elle sortit vic­to­rieuse de sa lutte contre les régimes auto­cra­ti­ques et s’imposa enfin au monde par l’idée de liberté dont elle sem­blait ins­pirée.

Si la « répub­lique était belle sous l’Empire », la démoc­ratie n’a rien à lui envier en ce qui concerne les dés­il­lusions qu’elle a fait naître. En vérité, ce ne fut pas sans crainte que la bour­geoi­sie, qui n’est en réalité qu’une nou­velle aris­to­cra­tie, cons­ta­tait les pro­grès de la démoc­ratie ; mais, ne pou­vant en arrêter l’évo­lution, elle allait l’adap­ter à ses besoins et s’en faire une arme contre ceux-là mêmes qui en étaient les plus chauds par­ti­sans et les plus fidèles déf­enseurs. Pour donner au peuple l’illu­sion de la liberté abso­lue, pour le convain­cre de sa puis­sance en matière poli­ti­que, on le laissa se gou­ver­ner lui-même ou plutôt on lui en laissa l’appa­rence et lorsqu’en 1848, après bien des hési­tations, la bour­geoi­sie franç­aise accorda au peuple le suf­frage uni­ver­sel, elle fut bien vite ras­surée sur les dan­gers de la démoc­ratie, car, en raison de son igno­rance, le peuple envoya aus­sitôt à l’Assemblée cons­ti­tuante une majo­rité de réacti­onn­aires. La bour­geoi­sie com­prit alors tous les avan­ta­ges que prés­entait pour elle la démoc­ratie et elle s’efforça d’en conso­li­der les bases tout en en conser­vant la direc­tion et « On com­prend alors pour­quoi les hautes clas­ses ont défi­ni­ti­vement aban­donné toute idée de res­tau­ra­tion monar­chi­que ou césari­enne, et pour­quoi elles sou­tien­nent de toute leur influence et de leur argent, les jour­naux et les can­di­dats démoc­rates de tout poil et de toute nuance ». (F. Delaisi, La démoc­ratie et les finan­ciers, p. 69.)

Il n’y a donc pas grand-chose de changé ; 1a démoc­ratie actuelle ne se différ­encie que fai­ble­ment des anciens régimes et si le peuple est sou­ve­rain, reconnais­sons que c’est un sou­ve­rain plein d’abné­gation qui sacri­fie tout son bien-être au profit d’une oli­gar­chie occulte qui ne se prés­ente que sous la forme d’un gou­ver­ne­ment qu’il a lui-même nommé.

Qu’a fait la démoc­ratie ? Rien, nous dit Tocqueville ; elle a été aban­donnée à ses ins­tincts et il en est résulté que la révo­lution démoc­ra­tique s’est opérée dans le matériel de la société, sans qu’il se fit dans les lois, dans les habi­tu­des et les mœurs, le chan­ge­ment néc­ess­aire pour rendre cette révo­lution utile. En quit­tant l’état social de nos aïeux, on jetait pêle-mêle der­rière nous leurs ins­ti­tu­tions, leurs idées et leurs mœurs ; qu’avons-nous pris à la place ? Le pres­tige du pou­voir royal s’est évanoui, sans être rem­placé par la majesté des lois. Pouvait-il en être autre­ment ? Anarchistes, nous ne le pen­sons pas et les démoc­rates sincères, les démoc­rates d’hier qui n’ont pas vécu l’expéri­ence de la démoc­ratie, ont commis une pro­fonde erreur en s’ima­gi­nant qu’un gou­ver­ne­ment peut être d’éma­nation popu­laire alors qu’en réalité le capi­tal est le maître absolu et que c’est lui qui dirige toute l’acti­vité poli­ti­que, éco­no­mique et sociale du monde moderne. Cela peut sem­bler un para­doxe, sur­tout lors­que l’on sait que le peuple a la faculté de nommer ses délégués dans les assem­blées lég­is­la­tives et que, par conséquent, c’est lui qui exerce le pou­voir par l’intermédi­aire des hommes qu’il désigne à cer­tai­nes fonc­tions. Nous avons dit plus haut que cela n’était qu’une illu­sion et il suffit pour s’en convain­cre de lire l’œuvre de vul­ga­ri­sa­tion dû à la plume de Francis Delaisi : La démoc­ratie et les finan­ciers. Dans ce petit ouvrage, écrit en 1911, Delaisi nous écl­aire sur la façon dont se font les élections en régime démoc­ra­tique ; il dév­oile à nos yeux tous les des­sous de l’action par­le­men­taire et aucun doute ne peut sub­sis­ter sur l’indép­end­ance des Parlements et sur le rôle qu’ils jouent dans les orga­ni­sa­tions démoc­ra­tiques. Les gou­ver­ne­ments sont étr­oi­tement liés avec les gros­ses entre­pri­ses finan­cières et indus­triel­les et les gou­ver­nants ne sont que des hommes de paille, des pan­tins que manœuvrent les véri­tables maîtres qui se cachent der­rière le para­vent de la démoc­ratie. Les exem­ples abon­dent de cette cor­rup­tion par­le­men­taire et gou­ver­ne­men­tale et il n’est pas besoin de fouiller dans le passé pour trou­ver des preu­ves du men­songe démoc­ra­tique. Le capi­tal sou­tient la démoc­ratie et cela se conçoit, car aucun régime ne lui semble aussi favo­ra­ble et c’est la raison pour laquelle tous les pays du monde s’orien­tent de plus en plus vers la démoc­ratie.

Le peuple est sou­ve­rain ; c’est lui qui est le maître et qui contrôle l’acti­vité éco­no­mique et poli­ti­que du pays ; c’est en son nom que se font les lois et c’est en son nom qu’elles sont appli­quées ; c’est lui qui veille à ce que les intérêts de la col­lec­ti­vité ne soient pas sacri­fiés aux intérêts de quel­ques par­ti­cu­liers ; en un mot, c’est lui qui gou­verne. Voilà l’esprit de la démoc­ratie. Mais étudions-la briè­vement dans son acti­vité, dans l’appli­ca­tion de son pro­gramme. Quelques faits, par leur bru­ta­lité, suf­fi­ront, nous pen­sons, à ini­tier les plus cré­dules.

Nous disons plus haut que les gou­ver­ne­ments démoc­ra­tiques - comme tous les gou­ver­ne­ments du reste - agis­sent au nom du peuple, mais en vue d’intérêts par­ti­cu­liers ; qu’on en juge. Les réseaux de che­mins de fer français accu­sent, pour l’année 1925, un déficit de 750 mil­lions de francs et lais­sent entre­voir pour l’exer­cice de 1926 une perte de 900 mil­lions de francs. Or, en vertu des lois édictées au nom du peuple français, ce déficit doit être cou­vert par le gou­ver­ne­ment qui sor­tira de ses cais­ses les sommes indis­pen­sa­bles à l’équi­libre du budget des com­pa­gnies fer­ro­viai­res. Quelle ne sera pas la stu­peur du démoc­rate assez aveu­gle pour croire en la vertu du démoc­rat­isme, en appre­nant que les com­pa­gnies de che­mins de fer ont, en fin d’année 1925, dis­tri­bué à leur per­son­nel cer­tai­nes peti­tes gra­ti­fi­ca­tions en guise d’étr­ennes ; en voici le tableau :

Directeur ou assi­milé : 100 000 francs ; sous-direc­teur général : 60 000 ; ingénieur en chef : 50000 ; ingénieur en chef adjoint : 40 000 ; ingénieur : 30000 ; ins­pec­teur prin­ci­pal : 20 000 ; ins­pec­teur prin­ci­pal adjoint : 15 000 ; chef de gare : 800 ; sous-chef de gare : 600 ; commis fac­teur : 400 ; hommes d’équipe : 60. Il n’est pas besoin de signa­ler la gra­ti­fi­ca­tion déris­oire accordée au per­son­nel inférieur et l’allo­ca­tion prin­cière tou­chée par l’état-major ; mais ce qui mérite d’être sou­li­gné, c’est que c’est le peuple qui est obligé, en vertu de son « pou­voir démoc­ra­tique », de payer aux para­si­tes sociaux des sommes fabu­leu­ses et que si la somme d’impôts aug­mente chaque année, c’est que la démoc­ratie est un foyer autour duquel vien­nent se grou­per tous les pro­fi­teurs ignorés des clas­ses labo­rieu­ses.

Le fait que nous signa­lons ci-dessus n’est pas un acci­dent, un cas isolé, un crime pour­rait-on dire, mais une chose nor­male, inhér­ente à la démoc­ratie ; c’est la démoc­ratie tout entière. Le monde moderne a été trans­formé en une vaste société ano­nyme à la tête de laquelle se trouve un conseil d’admi­nis­tra­tion tout-puis­sant, et ce conseil est asservi aux gran­des entre­pri­ses finan­cières et indus­triel­les qui déti­ennent en leur pou­voir toute richesse éco­no­mique.

Que l’on prenne les ban­ques, les gran­des entre­pri­ses de trans­port, l’indus­trie mét­all­ur­gique et minière, les gran­des admi­nis­tra­tions d’intérêt public, tout ce qui touche enfin à la vie active d’une nation, et l’on s’aperçoit que tous les roua­ges de l’éco­nomie sociale ont été aban­donnés à quel­ques barons, véri­tables monar­ques qui, sur des mon­ceaux d’or, pré­sident aux des­tinées de l’huma­nité. La démoc­ratie a accom­pli ce tour de force : d’empri­son­ner le peuple dans la liberté. Elle lui a donné la liberté, mais elle lui a retiré les moyens de s’en servir. Elle lui permet d’accéder aux plus hautes fonc­tions, mais elle a élevé des bar­rières pour qu’il ne puisse pas y par­ve­nir ; elle a déclaré que tous les indi­vi­dus étaient égaux, mais elle a main­tenu les pri­vilèges qui sont une source d’iné­galité ; elle a affirmé que rien ne pou­vait se faire sans son assen­ti­ment et sans sa volonté, mais elle a livré au marché de la concur­rence le domaine poli­ti­que des nations et, même dans les tragédies pér­io­diques engen­drées par les appétits par­ti­cu­liers, la démoc­ratie ne peut rien contre les forces mau­vai­ses qui la diri­gent.

« Les nations se déc­hirent aujourd’hui comme alors, et peut-être avec plus de furie ; mais alors les peu­ples n’étaient pas consultés, tout dép­endait de la volonté de prin­ces que leur intérêt privé, gui­dait essen­tiel­le­ment, et qui avaient plus ou moins le sen­ti­ment des intérêts des nations. Aujourd’hui les peu­ples sont consultés ou parais­sent l’être ; ils appor­tent à l’exé­cution des plans qu’on leur pro­pose une adhésion plus for­melle et mieux cons­tatée ; ils sem­blent agir par eux-mêmes, et cepen­dant, ils ne réuss­issent qu’à être des ins­tru­ments ou des vic­ti­mes. » (Léon Ferr, Revue des Deux Mondes, mars 1871.)

Et c’est en effet bien ainsi que cela se passe. On semble consul­ter le peuple, alors qu’en réalité on lui en impose et qu’on lui fait accep­ter, sous le fal­la­cieux prét­exte de sa sou­ve­rai­neté, les pires igno­mi­nies. Peut-on expli­quer autre­ment les guer­res qui rava­gent l’huma­nité et plus par­ti­cu­liè­rement l’hor­ri­ble bou­che­rie de 1914 ? Ce qui fait la puis­sance de la démoc­ratie, c’est que le peuple n’arrive pas à com­pren­dre que l’on puisse le berner à ce point, et que, dans sa confiance naïve, il s’ima­gine que la puis­sance poli­ti­que peut avoir raison des forces éco­no­miques qui subor­don­nent en réalité toute l’acti­vité poli­ti­que. Dans son igno­rance, le peuple détache le poli­ti­que de l’éco­no­mique ; il ne voit pas l’étr­oite corré­lation qui existe entre ces deux orga­nes essen­tiels de la vie col­lec­tive et se figure que la poli­ti­que à laquelle il accorde toute sa confiance, est un fac­teur d’évo­lution et de libé­ration sociale alors qu’elle n’est, prise telle qu’elle se prés­ente à nous dans les sociétés démoc­ra­tiques, qu’un fac­teur d’asser­vis­se­ment.

Dans son der­nier ouvrage Les contra­dic­tions du monde moderne, Francis Delaisi, après une étude appro­fon­die de la situa­tion créée par la grande guerre, est obligé de reconnaître non seu­le­ment l’erreur de la démoc­ratie mais aussi ses dan­gers. « La sou­ve­rai­neté natio­nale, qui est appa­rue pen­dant un siècle comme la suprême garan­tie de sécurité pour les per­son­nes et les entre­pri­ses, est main­te­nant, pour les unes et pour les autres, le suprême danger » (Les contra­dic­tions du monde moderne, p. 533). Nous pen­sons cepen­dant que Francis Delaisi se trompe lorsqu’il pense conju­rer le péril en séparant le poli­ti­que de l’éco­no­mique et qu’il déc­lare que « la sépa­ration du poli­ti­que et de l’éco­no­mique amè­nera la fin des guer­res d’affai­res ». Il se trompe encore lorsqu’il pense que la Constitution des Etats-Unis d’Europe mettra fin aux grands conflits qui ensan­glan­tent l’huma­nité. Normann Angell, dans La Grande Illusion sou­tient éga­lement cette thèse et, pour­tant, elle nous semble erronée. L’exem­ple de l’Amérique et de ses gran­des répub­liques fédérées n’est pas suf­fi­sant pour ébr­anler les doutes qui nous ani­ment, car s’il est pos­si­ble de conci­lier les intérêts par­ti­cu­liers d’une frac­tion, il est impos­si­ble de conci­lier, dans un régime basé sur le Capital, les intérêts par­ti­cu­liers de toute l’huma­nité.

La cons­ti­tu­tion des Etats-Unis d’Europe et par exten­sion des Etats-Unis d’Amérique est une nou­velle illu­sion dont on cher­che à griser les peu­ples, illu­sion dan­ge­reuse et meur­trière, car les peu­ples souf­fri­ront de cette expéri­ence. Elle est fondée sur une concep­tion fausse puis­que ce ne sont pas les divi­sions d’ordre poli­ti­que qui déchaînent les grands conflits, mais les divi­sions d’ordre éco­no­mique. Or l’unité éco­no­mique ne peut être réalisée dans un monde dont le capi­ta­lisme est le moteur. Le capi­tal n’est pas un fac­teur d’union, mais de désunion, et tant qu’il sera la source de toute l’acti­vité humaine, la misère règ­nera en maîtr­esse sur le monde.

Séparer le poli­ti­que de l’éco­no­mique est inconce­va­ble ; c’est peut-être une idée génér­euse, mais elle ne peut se matér­ia­liser, se réa­liser dans l’ordre social actuel. La poli­ti­que est le para­vent der­rière lequel se cachent les grands magnats de la finance et de l’indus­trie, c’est elle qui permet au capi­tal d’évoluer libre­ment à tra­vers un monde d’igno­rants et d’asser­vis, c’est elle qui sert de trait d’union entre la liberté fac­tice du peuple et la liberté réelle des gou­ver­nants ; c’est le cer­veau de la démoc­ratie. La démoc­ratie natio­nale a déjà conçu cette erreur que la sou­ve­rai­neté du peuple éloig­nera tous les fléaux inhérents à la féo­dalité ; la démoc­ratie inter­na­tio­nale qui repose sur la même erreur engen­drera les mêmes fléaux.

Il n’y a de bon­heur que dans la liberté et il n’y a de liberté que par la révo­lution. Il faut choi­sir. La guerre ou la Révolution. II n’y a pas de milieu. Les mys­ti­ques de la démoc­ratie devront s’incli­ner. La guerre natio­nale ou inter­na­tio­nale ne peut être effacée par la réf­orme incom­plète des ins­ti­tu­tions moder­nes ; elle conti­nuera ses rava­ges et ses crimes, tant que la popu­la­tion mon­diale sera divisée en deux clas­ses : l’une opprimée, l’autre oppres­sive. La démoc­ratie ne peut conci­lier les intérêts de ces deux clas­ses. Le vou­drait-elle, les moyens lui man­quent, elle n’en aurait pas la pos­si­bi­lité.

Il faut choi­sir. Il est des hommes qui se refu­sent à pren­dre la posi­tion qu’il convient. Passifs dans leur lâcheté, ils ne veu­lent être ni pour la guerre, ni pour la révo­lution. Ce sont des neu­tres bal­lottés au gré des évé­nements, qui ne savent pas où ils sont, qui ne savent pas où ils vont. Nourris au lait démoc­ra­tique, ils espèrent encore en la puis­sance des dieux poli­ti­ques pour amener au port le frêle bateau perdu dans l’océan. Ils ne veu­lent ni la guerre ni la révo­lution. Ces hommes me font l’effet d’un mori­bond qui, sur son lit de souf­france, se débat contre la camarde en criant qu’il ne veut pas mourir. Il mourra cepen­dant. Il n’est aucune puis­sance qui puisse arrêter la mort ; il n’est aucune puis­sance qui puisse arrêter la guerre ou la Révolution.

La démoc­ratie c’est la guerre ; la Révolution, c’est la paix. La Révolution écra­sera la guerre ; la démoc­ratie, héritière des régimes auto­cra­ti­ques, der­nier repaire de la finance et de l’indus­trie, ultime sau­ve­garde du Capital et de l’auto­rité, doit dis­pa­raître ; ou alors l’huma­nité doit s’atten­dre à vivre des journées som­bres et san­glan­tes avant de s’écr­ouler dans une tragédie qui n’a pas de pré­cédent dans l’his­toire des peu­ples.

J. CHAZOFF


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ARCHINOFF : Démocratie

La démoc­ratie est une des formes de la société capi­ta­liste et bour­geoise. La base de la démoc­ratie est le main­tien des deux clas­ses opposées de la société moderne : celle du tra­vail et celle du capi­tal, et leur col­la­bo­ra­tion sur le fon­de­ment de la pro­priété capi­ta­liste privée. L’expres­sion de cette col­la­bo­ra­tion est le Parlement et le gou­ver­ne­ment natio­nal représ­en­tatif.

Formellement, la démoc­ratie pro­clame la liberté de la parole, de la presse, des asso­cia­tions, ainsi que l’égalité de tous devant la loi. En réalité, toutes ces libertés ont un caractère très rela­tif : elles sont tolérées tant qu’elles ne contre­di­sent pas les intérêts de la classe domi­nante : la bour­geoi­sie. La démoc­ratie main­tient intact le prin­cipe de la pro­priété capi­ta­liste privée. Par là même, elle laisse à la bour­geoi­sie le droit de tenir entre ses mains toute la presse, l’ensei­gne­ment, la science, l’art, ce qui, en fait, rend la bour­geoi­sie maîtr­esse abso­lue du pays.

Ayant le mono­pole dans la vie éco­no­mique, la bour­geoi­sie peut établir son pou­voir illi­mité aussi dans le domaine poli­ti­que. En effet, le Parlement et le gou­ver­ne­ment représ­en­tatif ne sont, dans les démoc­raties, que les orga­nes exé­cut­ifs de la bour­geoi­sie. Par conséquent, la démoc­ratie n’est que l’un des aspects de la dic­ta­ture bour­geoise, mêlée sous des for­mu­les trom­peu­ses de libertés poli­ti­ques et de garan­ties démoc­ra­tiques fic­ti­ves. Extrait de L’Encyclopédie anar­chiste (1934) et scanné par A.T.

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