mercredi 1 janvier 2014

Clichy-sous-Bois : zone de non-droits ou zone d’injustices ?

Témoignage repris des sites Infozone et Les mots sont importants.

Clichy-sous-Bois : zone de non-droits ou zone d’injus­ti­ces ? Témoignage et retour sur une série de men­son­ges


Je suis à Clichy par inter­mit­tence depuis samedi matin pour pré­parer avec une jour­na­liste de France-Inter une série d’émissions sur la situa­tion à Clichy-sous-Bois. La ville s’est « embrasée » du jeudi 27 octo­bre au soir au lundi 30 au soir. Je livre ici ce que j’ai vu, entendu, com­pris, et ce qui m’a été rap­porté.

1. Deux jeunes morts (Zyad et Bouna, 17 et 15 ans, du collège n°3) sem­blent bien avoir été pour­sui­vis par la police, contrai­re­ment à ce qu’affir­mait la ver­sion offi­cielle qui niait toute course-pour­suite (ver­sion Sarkozy et Parquet). Pourquoi aller dans cette ruelle et esca­la­der une palis­sade pour se cacher dans un trans­for­ma­teur EDF alors même que leur cité se trou­vait non loin du lieu du drame ?

2. Les jeunes, une dizaine, alors qu’ils jouaient au foot, ont fui un contrôle de police car cer­tains n’avaient pas de papiers (entre autres, le troi­sième élect­rocuté, Metin, en cours de régu­la­ri­sation). Jamais ils n’ont commis de vol sur un chan­tier comme le prét­endait la ver­sion offi­cielle, reprise pour­tant par de Villepin jeudi, et qui n’est plus déf­endue aujourd’hui par per­sonne puis­que samedi, le pro­cu­reur de Bobigny a reconnu à son tour qu’il s’agis­sait d’un simple contrôle d’iden­tité. D’ailleurs les jeunes garçons inter­pellés ont été relâchés une heure après leur arres­ta­tion, preuve qu’ils n’avaient rien à se repro­cher. Metin, gra­ve­ment brûlé, « ne se sou­vient de rien » selon la ver­sion offi­cielle... Ce silence a-t-il un lien avec son statut juri­di­que ?

3. Des rumeurs de toutes sortes se sont ainsi développées dans la ville : pour­quoi ces men­son­ges poli­ciers ? que cachent-ils ? Des émeutes ont éclaté : spon­tanées jeudi, elles ont été enca­drées ven­dredi par des « anciens ». Les pre­mières cibles sont : la poste (voi­tu­res brûlées), les pom­piers (un camion caillassé), les abris bus, une école (début d’incen­die). Les émeutes de ven­dredi ont été par­ti­cu­liè­rement vio­len­tes ( coups de feux sur les cars de gen­dar­mes et de CRS, jets de pro­jec­ti­les...). Elles ont eu lieu dans les gran­des ave­nues qui bor­dent la cité du Chêne pointu (près de la Pama). De très nom­breu­ses voi­tu­res ont été brûlées : leurs car­cas­ses cal­cinées jon­chaient les rues encore samedi matin.

Samedi matin, une marche silen­cieuse a été orga­nisée par les asso­cia­tions reli­gieu­ses et la mos­quée. L’heure était aux appels au calme. Les regards se tour­naient vers la jus­tice et Sarkozy était sou­vent cons­pué. Les ins­ti­tu­tions musul­ma­nes, la mairie et les mili­tant asso­cia­tifs, visi­ble­ment unis, sem­blaient repren­dre le contrôle de la situa­tion. On a compté un peu plus d’un mil­lier de par­ti­ci­pants. Pour écla­ircir les cir­cons­tan­ces du drame de jeudi, le maire PS de Clichy, Claude Dilain, épuisé et ému, qui semble béné­ficier d’une rélle écoute auprès de la popu­la­tion cli­choise , jeunes com­pris, a demandé offi­ciel­le­ment à Nicolas Sarkozy l’ouver­ture d’une enquête sur la mort des deux jeunes. L’avocat des famil­les des vic­ti­mes, de son côté, à la sortie d’une réunion qui a eu lieu à la mairie après la marche silen­cieuse, affir­mait vou­loir déposer une plainte pour non-assis­tance à per­sonne en danger pour faire toute la lumière sur les cir­cons­tan­ces du drame. Tout parais­sait calme dans la journée et les forces de l’ordre demeu­raient invi­si­bles.

Samedi soir, au moment de la rup­ture du jeûne (vers 18h30), les 400 CRS et gen­dar­mes, dont une partie vient de Chalon-sur-Saône, sont sortis un peu par­tout dans la cité du Chêne pointu. Comme à l’accou­tumée, il s’agis­sait d’encer­cler - « de bou­cler » - le quar­tier. Don qui­chot­tisme poli­cier : en cohorte, à la façon des légions romai­nes, au pas de course, visière baissée, bou­clier au bras, et /fla­sh­ball/ à la main, ils par­cou­rent les rues une à une contre des enne­mis invi­si­bles. A cette heure, tout le monde mange et per­sonne ne reste dehors. Pourquoi cette démo­nst­ration de force alors même que les rues étaient par­ti­cu­liè­rement calmes ? « Provocations poli­cières » rép­ondent à l’unis­son les habi­tants inter­rogés. C’est un leit­mo­tiv depuis ven­dredi soir.

Au bout d’une heure, quel­ques jeunes sor­tent et se tien­nent face aux poli­ciers : tous atten­dent le début des affron­te­ments. Quel sens donner à cette stratégie poli­cière à part celui qui consiste à vou­loir « mar­quer son ter­ri­toire », c’est-à-dire appli­quer une ver­sion ani­male et mus­clée du retour à « l’ordre répub­licain » ? Plusieurs tém­oig­nages et enre­gis­tre­ments sur por­ta­ble mani­fes­tent aussi, de façon indis­cu­ta­ble, la volonté de la police d’en déc­oudre avec les jeunes (insul­tes racis­tes, appels au combat, bra­va­des...).

Je suis monté aux Bosquets - à la mos­quée Bilal- vers 21 heures : elle était pleine à cra­quer (1200-1300 per­son­nes envi­ron) pour cette nuit du Destin que les fidèles pas­sent tra­di­tion­nel­le­ment à la mos­quée. De nom­breu­ses voi­tu­res et pou­bel­les ont déjà brûlé et les jeunes venaient se réfugier aux abords de cette enclave en plein milieu de la cité. L’ambiance néanmoins était au recueille­ment, et les imams, depuis le début, ont joué un rôle impor­tant dans la paci­fi­ca­tion.

Samedi soir, en dépit des pro­vo­ca­tions poli­cières, les affron­te­ments sem­blaient moins vio­lents. Est-ce l’effet des appels au calme répétés depuis le matin ? Est-ce dû à l’impor­tance rituelle de la nuit du destin en cette pér­iode de Ramadan ?

4. Dimanche soir, en guise de tém­oig­nage, un coup de fil désespéré et indi­gné d’Ibrahim, le fils d’un imam, à 20h55 : la police vient, en pleine prière, de gazer la mos­quée des Bosquets. Des femmes - dans la salle de prière qui leur est spéc­ia­lement réservée - se sont pres­que évanouies, me dit-il. A leur sortie, elles sont insultées par des mem­bres des forces de l’ordre, me rap­porte-on : « pute, salope... ». Toutes les méd­iations avec la police s’avèrent impos­si­bles, et ceux qui s’y ris­quent ont pour toute rép­onse un « dégage » cin­glant et ris­quent d’être blessés par un /fla­sh­ball/. Ibrahim me demande de tém­oigner mais je ne suis pas à Clichy à ce moment-là.

Cette nou­velle paraît hal­lu­ci­nante. Comment peut-on atta­quer un lieu de culte ? Pourquoi gazer la mos­quée alors que les auto­rités reli­gieu­ses étaient les seules avec la mairie à pou­voir calmer la situa­tion ? Dès lors l’embra­se­ment total menace, les affron­te­ments repren­nent et de nou­vel­les voi­tu­res sont brûlées : les posi­tions se radi­ca­li­sent d’autant plus que dans la nuit les forces de l’ordre nient avoir uti­lisé des gre­na­des lacry­mogènes contre la mos­quée. Le modèle de gre­nade uti­lisé contre les fidèles de la mos­quée ne cor­res­pon­drait pas à celui qu’uti­li­se­rait la police. Dorénavant, il y a deux affai­res : la mort des deux ado­les­cents et l’atta­que de la mos­quée.

Au même moment, Sarkozy à la télé­vision jus­ti­fie et défend le déplo­iement poli­cier à Clichy et prône une nou­velle fois la « tolér­ance zéro » : le poing fermé dans une main, et dans l’autre...rien, à part la main invi­si­ble du marché.

5. Lundi matin, l’ambiance est tendue. A 11 heures, Sarkozy réunit à la préf­ec­ture de Bobigny les forces de l’ordre : féli­ci­tations et sou­tien sont les mots d’ordre de la matinée. La ver­sion offi­cielle du gazage de la mos­quée a subi quel­ques inflexions durant la nuit. Le modèle de gre­nade uti­lisé cor­res­pond à celui de la police, mais le doute sub­siste : qui peut bien avoir jeté ces gre­na­des dans la mos­quée ? Une nou­velle fois, la ver­sion offi­cielle ne paraît en rien cor­res­pon­dre à la vérité.

À 13 heures, je me rends au Chêne Pointu regar­der le jour­nal TV avec un imam et sa famille : le trai­te­ment méd­ia­tique est au coeur aussi du res­sen­ti­ment exprimé par beau­coup depuis le début des « émeutes ». L’impres­sion qui domine tous les dis­cours ici est que les médias ne sont que les relais des ins­ti­tu­tions offi­ciel­les, fus­sent-elles à l’ori­gine de men­son­ges, et sur­tout qu’ils par­ti­ci­pent à la stig­ma­ti­sa­tion dont se sen­tent vic­ti­mes les habi­tants de ces quar­tiers popu­lai­res.

Pourtant, le ton change : la presse et les chaînes de télé­vision se font plus cri­ti­ques. La ver­sion offi­cielle et de la mort des deux enfants et du gazage de la mos­quée est remise en cause, du moins inter­rogée.

A 14 heures, confér­ence de presse à la mos­quée des Bosquets. Un film, pris grâce à un télép­hone por­ta­ble, fait office de preuve. Il est pro­jeté devant les jour­na­lis­tes nom­breux : il donne à voir la pani­que qui a saisi les fidèles pen­dant le gazage. Puis les res­pon­sa­bles ont pris la parole. Le ton est ferme, l’émotion pal­pa­ble et les deman­des : une enquête judi­ciaire et des excu­ses offi­ciel­les. L’égalité de trai­te­ment entre les différents cultes est au cœur des reven­di­ca­tions. Monsieur Bouhout, pré­sident de la mos­quée, proche pour­tant de l’UMP, se fait même menaçant quant à sa capa­cité à paci­fier les esprits.

Le grand frère de Bouna, devant la presse, annonce qu’il refuse de ren­contrer Sarkozy, jugé « incompétent » et demande, avec la famille de Zyad, une entre­vue avec le pre­mier minis­tre. Tous deman­dent que la police évacue le quar­tier, condi­tion néc­ess­aire pour retrou­ver un peu de calme et paci­fier lasi­tua­tion.

En périphérie de cette confér­ence de presse, des mili­tant(e)s asso­cia­tifs revien­nent sur les causes socio-éco­no­miques des évé­nements trop sou­vent occultées : Clichy occupe tou­jours une place de choix dans le pal­marès des com­mu­nes les plus pau­vres de France et les asso­cia­tions ont de moins en moins d’argent pour tra­vailler. L’ambiance est tendue à la sortie de la mos­quée : des jeunes se ren­sei­gnent aux abords du lieu du culte. Des femmes racontent ce qu’elles ont vu et subi : au coeur des tém­oig­nages, la colère contre la police qui mul­ti­plie les inter­ven­tions « mus­clées » en dépit du bon sens et, trop sou­vent, de la loi ; contre les auto­rités ministéri­elles qui ne dén­oncent pas le gazage de la mos­quée diman­che soir. Les auto­rités reli­gieu­ses, visi­ble­ment abat­tues et émues par ce qui s’était passé la veille, repren­nent peu à peu le contrôle de la situa­tion. Tout le monde attend la soirée avec appréh­ension.

A 19 heures, un accord est trouvé entre des mem­bres de la mos­quée et la préf­ec­ture : des jeunes sont désignés comme méd­iateurs pour « calmer » les plus énervés et pré­venir les éventu­elles écha­uffourées avec la police. Cette idée n’est pas neuve : c’était une pro­po­si­tion de cer­tains jeunes samedi, mais les auto­rités préf­ec­to­rales ne sem­blaient pas intéressées. Se sen­tent-elles impuis­san­tes à trou­ver une solu­tion au conflit ? La mét­hode dure, qui a prouvé son inef­fi­ca­cité et son ini­quité, trouve-t-elle enfin ses limi­tes ?

23h30 : La police et les jeunes jouent au chat et à la souris, mais la situa­tion semble maîtrisée. Sur le ter­rain, les méd­iateurs jouent un rôle cen­tral me dit-on : ils vont à la ren­contre des plus jeunes dis­cu­ter pour les dis­sua­der de passer à l’acte. J’apprends dans la nuit que le garage de la police muni­ci­pale de Montfermeil a été brûlé et que les forces de l’ordre ont procédé à quel­ques inter­pel­la­tions. Les affron­te­ments ont été évités.

Antoine Germa, pro­fes­seur d’his­toire-géog­raphie à Clichy-sous-Bois

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