lundi 23 décembre 2013

Vieille laïcité et nouveau citoyennisme musulman

Il y a trois ans, Jacques Chirac a été élu pré­sident avec plus de 80 % des voix. Lorsqu’il invo­que la « République », les « valeurs franç­aises de la démoc­ratie et de la laïcité » il essaie d’uti­li­ser le natio­na­lisme comme un ciment entre les différ­entes clas­ses socia­les - et il faut reconnaître qu’il s’agit d’un gadget poli­ti­que assez effi­cace.

Le natio­na­lisme représ­ente un élément poli­ti­que impor­tant de la Révolution franç­aise (atta­quée par le plu­part des monar­chies europé­ennes), de la Commune de Paris (réaction à l’occu­pa­tion prus­sienne) et de la Résistance durant la Seconde Guerre mon­diale (contre l’occu­pant « boche »), natio­na­lisme par­tagé par toutes les ten­dan­ces de gauche et même cer­tai­nes orga­ni­sa­tions d’extrême gauche encore aujourd’hui. Le Parti com­mu­niste franç­aise durant la Seconde Guerre mon­diale prét­endait être le « Parti de Jeanne d’Arc » - per­son­nage his­to­ri­que qui est aussi une icône de l’extrême droite. Le Front natio­nal orga­nise d’ailleurs chaque année une mani­fes­ta­tion spéc­iale pour célébrer le sacri­fice de cette femme qui a « dirigé le combat contre l’inva­sion étrangère » - et tout le monde com­prend ce que Le Pen entend par les enva­his­seurs moder­nes… Les révo­luti­onn­aires doi­vent dén­oncer cette pro­pa­gande abs­traite en faveur de la « répub­lique », de la « déf­ense de la laïcité », de la « nation », de l’ « excep­tion franç­aise », et autres bali­ver­nes, parce que ces idées ne font qu’entre­te­nir le natio­na­lisme chez les ouvriers français dont une partie vote déjà à droite voire à l’extrême droite et a des com­por­te­ments racis­tes. Cela ne signi­fie pas pour autant que les révo­luti­onn­aires sont indifférents aux droits démoc­ra­tiques de base, mais la lutte pour prés­erver ou élargir ces droits doit être tota­le­ment séparée de la déf­ense de l’Etat bour­geois.

Curieusement, aujourd’hui, une nou­velle forme de natio­na­lisme laïc fait son appa­ri­tion chez les jeunes Français musul­mans.

Toutes sortes de jeunes hommes se tour­nent vers l’islam : la presse et la télé­vision s’intér­essent sur­tout aux dél­inquants, aux pri­son­niers, aux toxi­co­ma­nes ou aux jeunes qui ont des dif­fi­cultés sco­lai­res et se sen­tent rejetés par la société franç­aise et se tour­nent vers la reli­gion musul­mane. Mais, bien sûr, ceux-ci ne cons­ti­tuent qu’une mino­rité de ces jeunes : les jeunes musul­mans sont d’abord et avant tout des ado­les­cents en quête de leurs raci­nes et qui res­pec­tent leurs tra­di­tions reli­gieu­ses fami­lia­les. Quelles que soient leurs moti­va­tions indi­vi­duel­les, leur stricte obser­vance des pres­crip­tions reli­gieu­ses les amène par­fois à vou­loir contrôler le com­por­te­ment, l’habille­ment et la vie privée de leurs peti­tes amies, de leurs mères, et de leurs sœurs, ainsi que des jeunes filles et femmes qui vivent dans les quar­tiers ouvriers, le tout au nom d’Allah. Ces jeunes mâles ont toutes sortes d’opi­nions poli­ti­ques : anti-impér­ial­istes (à sens unique, bien sûr, c’est-à-dire com­plai­san­tes vis-à-vis des dic­ta­teurs du Sud), dji­ha­dis­tes, répub­lic­aines, de gauche, de droite, etc. Mais la plu­part d’entre eux, ins­pirés par­fois par le dis­cours de Tariq Ramadan, essayent de pren­dre l’idéo­logie citoyenno-répub­lic­aine de l’Etat français à son propre jeu.

En même temps, il se passe un autre phénomène intér­essant : une mino­rité de jeunes femmes ayant une for­ma­tion uni­ver­si­taire essaie d’inven­ter une nou­velle forme de ver­sion laïco-répub­lic­aine de l’islam. (On peut lire à ce propos L’une voilée, l’autre pas, pseudo-dia­lo­gue contra­dic­toire entre deux musul­ma­nes répub­li­cano-citoyen­nis­tes.) Elles veu­lent être res­pectées par leurs parents ou leurs frères, ainsi que par les ins­ti­tu­tions et le reste de la société franç­aise. Ces musul­ma­nes uti­li­sent cer­tains hadiths pour lutter contre les idées tra­di­tion­nel­les et sexis­tes de leurs parents.

Le citoyen­nisme musul­man français est une étr­ange forme de mul­ti­cultu­ra­lisme. Ces musul­mans et musul­ma­nes veu­lent être les « meilleurs citoyens » et les « meilleurs musul­mans », comme ils disent. Ils prét­endent être fiers que leurs parents ou leurs grands-parents soient « morts pour la France », et en même temps ils dén­oncent les guer­res colo­nia­les franç­aises. Ils oublient que, dans toutes ces guer­res, les sol­dats « indigènes » étaient impli­qués et ont pris le parti de l’impér­ial­isme français. Ils oublient que la Première et la Seconde Guerre mon­dia­les étaient des guer­res impér­ial­istes. En Indochine, par exem­ple, les sol­dats afri­cains et nord-afri­cains com­bat­taient contre les Vietnamiens dans les rangs de l’armée franç­aise.

Ils esti­ment tel­le­ment le dra­peau français que les seules mani­fes­ta­tions où l’on peut encore aper­ce­voir une (petite) marée tri­co­lore sont les manifs du Front natio­nal… ou celles des musul­mans, qu’ils soient isla­mis­tes ou « citoyen­nis­tes ». Ces cou­rants poli­ti­ques ont inventé une nou­velle défi­nition de la laïcité franç­aise, très différ­ente de son sens ini­tial : aujourd’hui on nous prés­ente la laïcité comme la meilleure façon pour différ­entes reli­gions de vivre har­mo­nieu­se­ment ensem­ble. Le Coran est considéré comme une source d’ins­pi­ra­tion pour les droits de l’homme, les droits des femmes, l’éco­logie, le com­merce éthique et la démoc­ratie.

Certains accu­sent ces nou­veaux laïcs musul­mans d’être des isla­mis­tes déguisés, des admi­ra­teurs de Khomeyni, etc. (C’est peut-être le cas d’une petite mino­rité, mais dans ce cas ils ne réus­siront jamais à conquérir un espace poli­ti­que signi­fi­ca­tif.) Cette idéo­logie essaie d’adap­ter le mul­ti­cultu­ra­lisme à la société franç­aise (l’uti­li­sa­tion systé­ma­tique de termes comme « déco­nstr­uire » et « déco­nstr­uction » dans leurs écrits est tout à fait signi­fi­ca­tive).

Cette forme de mul­ti­cultu­ra­lisme a cer­tai­ne­ment un avenir poli­ti­que plus sérieux que telle ou telle forme franç­aise de dji­ha­disme. Et il est impor­tant que les révo­luti­onn­aires qui dén­oncent cette forme spé­ci­fique de mul­ti­cultu­ra­lisme sachent qu’il s’agit en fait d’un natio­na­lisme confus aux accents anti-impér­ial­istes (à sens unique, c’est-à-dire tou­jours anti-amé­ricain mais jamais séri­eu­sement hos­tile à l’impér­ial­isme européen ou à l’impér­ial­isme français), idéo­logie qui convient par­fai­te­ment aux sta­li­niens mal repen­tis du PCF ou aux alter­mon­dia­lis­tes.

Il est essen­tiel que les révo­luti­onn­aires met­tent en valeur leurs pro­pres idées sur la laïcité, la reli­gion, l’athé­isme, l’impér­ial­isme aujourd’hui plutôt que de seu­le­ment rap­pe­ler les vertus des Lumières du XVIIIe siècle et de la laïcité répub­lic­aine bour­geoise du XIXe siècle. Il est vital de rap­pe­ler l’impor­tance des clas­ses socia­les à des gens qui par­lent seu­le­ment de ques­tions d’iden­tité comme si la lutte de classe avait cessé d’exis­ter.

Y.C.

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