lundi 23 décembre 2013

Uri Avnery : Une Nation ? Quelle Nation ?

25 septembre 2004: texte traduit de l’anglais par R. Massuard et S. de Wangen et reproduit sur le site Maison d’Orient.

Imagineriez-vous le gou­ver­ne­ment français niant l’exis­tence de la nation franç­aise ? Ou le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis d’Amérique ne reconnais­sant pas la nation amé­ric­aine ? Mais Israël est le pays de tous les pos­si­bles. On croi­rait que c’est une blague, mais c’est très sérieux. Le gou­ver­ne­ment d’Israël ne reconnaît pas la nation israéli­enne. Il dit qu’il n’existe rien de tel.

Toute per­sonne en Israël est enre­gis­trée dans le « Registre des habi­tants » du ministère de l’Intérieur. Le docu­ment com­prend la rubri­que « nation ». Cette men­tion appa­raît éga­lement sur la carte d’iden­tité que toute per­sonne a l’obli­ga­tion de porter sur elle à tout moment au risque d’encou­rir des pour­sui­tes. Le ministère de l’Intérieur a une liste de 140 nations que ses agents peu­vent enre­gis­trer. Elles com­pren­nent non seu­le­ment les nations établies (« russe », « alle­mande », « franç­aise », etc.) mais aussi « chréti­enne », « musul­mane », « druze », etc... La « nation » d’un citoyen arabe d’Israël, par exem­ple, peut être « arabe », « chréti­enne » ou « catho­li­que » (mais pas « pales­ti­nienne » - le ministère de l’Intérieur n’est pas encore au cou­rant de l’exis­tence de cette nation). La plu­part des habi­tants d’Israël por­tent, bien sûr, des cartes d’iden­tité indi­quant : « Nation : juive ». C’est main­te­nant devenu un sujet de débat.

Un groupe de 38 Israéliens ont demandé la sup­pres­sion de leur enre­gis­tre­ment en tant que « Juif » et son rem­pla­ce­ment par « Israélien ». Le ministère de l’Intérieur refuse, disant que cette men­tion n’est pas sur sa liste. Le groupe s’est adressé à la Haute Cour de Justice pour qu’elle ordonne au ministère de les enre­gis­trer comme appar­te­nant à la nation « israéli­enne ». L’audience a eu lieu cette semaine.

Les 38 com­pren­nent cer­tains des plus éminents pro­fes­seurs d’Israël (his­to­riens, phi­lo­so­phes, socio­lo­gues et autres), des per­son­na­lités publi­ques bien connues et d’autres (dont mon humble per­sonne). Un des ini­tia­teurs est un Druze. Ils sont loin d’être tous du même camp poli­ti­que - il y a aussi bien des gens de droite que de gauche. L’un d’eux est Benny Peled, ancien com­man­dant des forces aéri­ennes, très à droite, qui est décédé après le dépôt de la demande. La Cour Suprême (siégeant en tant que Haute Cour de Justice) s’est saisie du cas comme d’une patate chaude. (Même si le juge Mishal Heshin a été ravi en déc­ouvrant sur la liste du ministère la natio­na­lité « assy­rienne » - en fait une petite com­mu­nauté reli­gieuse, un ves­tige de l’Antiquité, qui parle encore un dia­lecte araméen.)

Sur la ques­tion prin­ci­pale, les juges ont dit que la Haute Cour - trai­tant géné­ra­lement de ques­tions admi­nis­tra­ti­ves - n’a pas les moyens de trai­ter de sujets aussi pro­fonds. Elle a conseillé aux deman­deurs de s’adres­ser au tri­bu­nal de dis­trict, où une dis­cus­sion appro­fon­die est pos­si­ble et où des experts peu­vent être convo­qués comme témoins. Les deman­deurs ont suivi ce conseil et la bataille sera transférée à un autre niveau judi­ciaire qui devra y consa­crer de nom­breu­ses audien­ces.

Pourquoi le gou­ver­ne­ment refuse-t-il de reconnaître la nation israéli­enne ? Selon la doc­trine offi­cielle, il existe une nation « juive » à laquelle l’Etat appar­tient. Après tout c’est un « Etat juif », ou, dans les termes d’une de ses lois, « l’Etat du peuple juif ». Selon la même doc­trine, il est aussi un Etat démoc­ra­tique et tous ses citoyens sont sup­posés être égaux, quelle que soit leur affi­lia­tion natio­nale. Mais fon­da­men­ta­le­ment l’Etat est « juif ».

Selon cette doc­trine, les Juifs sont à la fois une nation et une reli­gion. Dans les pre­mières années d’Israël, il était encore de règle que, si une per­sonne déc­larait bona fide être juive, elle était enre­gis­trée comme telle. Mais,quand le camp reli­gieux a obtenu plus de pou­voir, la loi a été amendée et, depuis lors, une per­sonne n’est enre­gis­trée comme juive que si sa mère est juive ou si elle s’est conver­tie à la reli­gion juive et n’en a pas adopté une autre. C’est, bien sûr, une défi­nition pure­ment reli­gieuse (selon la loi reli­gieuse juive, une per­sonne est juive si sa mère l’est. Le père ne compte pas dans ce contexte).

Cette situa­tion a engen­dré un autre pro­blème. En Israël, le rab­bi­nat ortho­doxe jouit d’un mono­pole sur les affai­res reli­gieu­ses juives. Deux autres grou­pes juifs, qui sont très impor­tants aux Etats-Unis, conser­va­teurs et réf­or­mateurs, subis­sent des dis­cri­mi­na­tions en Israël et les conver­sions pro­noncées par eux ne sont pas reconnues par le gou­ver­ne­ment. Il y a quel­ques années, la Haute Cour a décidé que les per­son­nes conver­ties au judaïsme en Israël par ces deux com­mu­nautés devaient éga­lement être enre­gis­trées « Nation : juive ». Après quoi, le minis­tre de l’Intérieur de l’époque, un reli­gieux, a décrété pére­mpt­oi­rement que toutes les futu­res cartes d’iden­tité por­te­raient, à la rubri­que « nation », seu­le­ment cinq étoiles. Mais sur le « regis­tre des habi­tants » du ministère, il est tou­jours men­tionné « Nation : juive ». Les ori­gi­nes de la confu­sion remon­tent au début du mou­ve­ment sio­niste. Jusque là, les Juifs à tra­vers le monde étaient une com­mu­nauté eth­nico-reli­gieuse. C’était anor­mal dans l’Europe contem­po­raine mais tout à fait normal il y a 2.000 ans quand de telles com­mu­nautés - hellé­niques, juives, chréti­ennes et de nom­breu­ses autres - étaient la norme. Chacune d’elles était auto­nome dans l’Empire byzan­tin et avait ses pro­pres lois et sa propre juri­dic­tion. Un homme juif à Alexandrie pou­vait épouser une femme juive à Antioche, mais pas sa voi­sine chréti­enne. L’Empire otto­man a perpétué cette tra­di­tion, nom­mant les com­mu­nautés millets (d’un mot arabe signi­fiant nation). Mais quand les mou­ve­ments natio­naux moder­nes sont appa­rus en Europe, et qu’il s’est avéré que les Juifs n’y avaient pas de place, les fon­da­teurs du mou­ve­ment sio­niste ont décidé que les Juifs devaient se cons­ti­tuer en nation indép­end­ante et créer leur propre Etat natio­nal. La com­mu­nauté eth­nico-reli­gieuse a tout sim­ple­ment été redé­finie en tant que nation, et ainsi une nation a vu le jour, qui était éga­lement une reli­gion, et une reli­gion qui était éga­lement une nation.

C’était, bien sûr, une fic­tion, mais une fic­tion néc­ess­aire pour le sio­nisme qui réc­lamait la Palestine pour la « nation » juive. Pour mener une lutte natio­nale, il doit y avoir une nation.

Cependant, deux géné­rations plus tard, la fic­tion est deve­nue réalité. En Palestine, une véri­table nation, avec une réalité natio­nale et une culture natio­nale, s’est développée. Les mem­bres de cette nation se considéraient comme juifs, mais des Juifs différents sous de nom­breux aspects des autres Juifs du monde. Avant la création de l’Etat d’Israël, et sans qu’une décision ait été prise, dans l’hébreu parlé, une dis­tinc­tion a été faite entre « Hébreu » et « Juif ». On par­lait de « Yishuv hébreu » (la nou­velle société en Palestine) et de « reli­gion juive », d’agri­culture « hébraïque » et de « tra­di­tion juive », de tra­vailleur « hébreu » et de « dia­spora juive », de « mou­ve­ment clan­des­tin hébreu » et d’Holocauste « juif ». Quand j’étais enfant, nous mani­fes­tions pour l’immi­gra­tion juive et pour un Etat hébreu. Quand Israël a vu le jour, les choses sont deve­nues plus sim­ples. Chaque Israélien à qui on demande à l’étr­anger son iden­tité natio­nale répond auto­ma­ti­que­ment : « Je suis israélien. » Il ne lui vien­drait pas à l’esprit de dire « Je suis juif » à moins qu’on lui ait demandé sa reli­gion. Il n’y a aucune contra­dic­tion entre le fait d’être israélien et d’être juif.

L’homme moderne est com­posé de différ­entes cou­ches qui ne se neu­tra­li­sent pas l’une l’autre. Une per­sonne peut être du genre mas­cu­lin, végé­tarien par incli­na­tion, juif par reli­gion et israélien par groupe natio­nal. Une femme à Brooklyn peut être juive et amé­ric­aine à la fois - juive par ori­gine et reli­gion appar­te­nant à la nation amé­ric­aine. Selon les normes occi­den­ta­les moder­nes, une nation est définie par la citoyen­neté, si bien que dans de nom­breu­ses lan­gues « natio­na­lité » signi­fie citoyen­neté. Chaque citoyen amé­ricain appar­tient à la nation amé­ric­aine, qu’il soit d’ori­gine écoss­aise, mexi­caine, afri­caine ou juive. Du point de vue reli­gieux, un Américain peut être catho­li­que, juif, boud­dhiste ou évang­éliste. Cela n’a pas d’influence sur son appar­te­nance à la nation, qui est un ensem­ble poli­ti­que.

Les nations europé­ennes, éga­lement, s’adap­tent aussi, len­te­ment, à ces normes. Seuls les fas­cis­tes exi­gent une confor­mité « totale » entre race, nation et langue. Pourquoi est-ce si impor­tant ? Contrairement à la déf­unte doc­trine fas­ciste, l’appar­te­nance à une nation est une ques­tion de décision per­son­nelle. Les cen­tai­nes de mil­liers de Russes qui sont venus léga­lement en Israël (en tant que pro­ches parents de Juifs), qui ser­vent dans l’armée israéli­enne et paient des impôts israéliens - appar­tien­nent vrai­ment à la nation israéli­enne s’ils le veu­lent.

Les citoyens arabes qui veu­lent appar­te­nir à la nation israéli­enne sont israéliens - sans aban­don­ner leur iden­tité pales­ti­nienne ni leur reli­gion musul­mane, chréti­enne ou druze. Pour beau­coup de gens, il est dif­fi­cile d’aban­don­ner les mythes sio­nis­tes avec les­quels ils ont grandi. Ils essaient d’éluder toute dis­cus­sion sur ce sujet - qui, bien sûr est à peine abordé dans nos médias. Notre demande à la Haute Cour de Justice, et bientôt au tri­bu­nal de dis­trict, est des­tinée à lancer, enfin, ce débat. Il y a deux mille ans, le pro­phète Jonas s’est trouvé sur un navire bal­lotté par la tempête. Les marins effrayés, cher­chant un res­pon­sa­ble, lui ont demandé (Jonas, 1, 8) : « Quel est ton pays ? Et de quel peuple es-tu ? » A quoi Jonas a rép­liqué : « Je suis hébreu ! »`

En rép­onse à la même ques­tion, nous déc­larons : « Nous sommes israéliens ! »

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