lundi 23 décembre 2013

La situation politique en Irak un après l’occupation

 Il est évid­emment impos­si­ble de vous expo­ser en quel­ques minu­tes l’évo­lution, la com­plexité et la rapi­dité des dével­op­pements de la situa­tion en Irak depuis un an, un an de guerre, d’occu­pa­tion, de des­truc­tion et de bou­le­ver­se­ments dans une société tra­versée par toutes sortes de tur­bu­len­ces. Les misères et les souf­fran­ces que les Irakiens ont subies sont immen­ses et je ne peux ici les déc­rire de façon exhaus­tive. Des mil­lions d’Irakiens ont été vic­ti­mes du pro­gramme inhu­main des Etats-Unis, ce pays qui cher­che à assu­rer sa supré­matie dans le monde.

A la suite de l’atta­que mili­taire contre l’Irak, le régime de Saddam a été ren­versé par une inter­ven­tion étrangère, c’est-à-dire prin­ci­pa­le­ment par les forces amé­ric­aines. Tous les embryons de vie civi­que, d’ins­ti­tu­tions de la société civile qui pou­vaient exis­ter avant l’atta­que mili­taire contre l’Irak ont sou­dain dis­paru sans que les Irakiens aient la pos­si­bi­lité de pren­dre la moin­dre décision et de cons­truire des solu­tions alter­na­ti­ves et d’autres orga­ni­sa­tions. Les Irakiens non seu­le­ment ont été privés de leur droit fon­da­men­tal de décider de leur propre destin mais on leur a nié la pos­si­bi­lité d’expri­mer leurs reven­di­ca­tions. Il était évident, dès le départ, que le vide poli­ti­que laissé par l’inter­ven­tion amé­ric­aine allait avoir des effets dés­astreux pour le peuple ira­kien. A quoi avons-nous affaire aujourd’hui ? A un Conseil de gou­ver­ne­ment com­posé des poli­ti­ciens de droite les plus réacti­onn­aires, de chefs de tribus et de reli­gieux miso­gy­nes qui veu­lent diri­ger le peuple ira­kien. Tel est le modèle de « démoc­ratie » et la prét­endue « liberté » que les Etats-Unis veu­lent impo­ser au peuple après avoir ren­versé Saddam Hussein.

Depuis le pre­mier jour de l’inter­ven­tion, tous les ser­vi­ces fon­da­men­taux (dis­tri­bu­tion de l’eau, élect­ricité, ins­tal­la­tions sani­tai­res, sécurité, trans­ports, etc.) ont dis­paru. Un an après la fin de la guerre, nous n’avons pas encore atteint le niveau de ces ser­vi­ces avant l’inter­ven­tion, malgré les pro­mes­ses creu­ses des Américains. Plus grave encore, les forces reli­gieu­ses, natio­na­lis­tes et miso­gy­nes les plus arriérées ont été poussées sur le devant de la scène et occu­pent une posi­tion sociale émin­ente à tra­vers l’usage de la ter­reur et de la vio­lence contre toute la popu­la­tion, en par­ti­cu­lier contre les femmes. L’Irak est dés­ormais devenu un champ de bataille pour les grou­pes isla­mi­ques. La ter­reur et la vio­lence sont les seules armes dont dis­pose ce type de grou­pes pour s’impo­ser dans la société, en l’absence d’un sou­tien clair et cré­dible et d’une reconnais­sance par la popu­la­tion.

Si l’on ana­lyse les évé­nements des der­niers mois, on se rend compte que les forces de l’islam poli­ti­que se sont join­tes aux cadres du régime baa­siste qui ont échappé aux arres­ta­tions ou aux bom­bar­de­ments, et qu’elles ont entamé la lutte contre les forces d’occu­pa­tion sous prét­exte de mener une prét­endue « rés­ist­ance ». Ces grou­pes isla­mis­tes hypo­cri­tes, génér­eu­sement sou­te­nus et financés par les pays voi­sins, exploi­tent la colère et l’insa­tis­fac­tion face aux forces d’occu­pa­tion et se livrent à des actes de ter­ro­risme ; ils atta­quent des cibles civi­les en prét­endant « lutter contre l’ennemi de l’islam ou vou­loir expul­ser les infidèles d’Irak, la terre des Arabes ». Ces forces poli­ti­ques vio­len­tes, qui dis­po­sent de beau­coup d’armes et de moyens finan­ciers, n’ont abso­lu­ment pas l’inten­tion de libérer le peuple ni de mener une rés­ist­ance de masse. La « libé­ration » de l’Irak dont elles par­lent consis­te­rait à créer un Etat isla­mi­que sem­bla­ble à celui qui existe déjà en Iran ou en Arabie Saoudite, où les femmes ne sont abso­lu­ment pas traitées comme des êtres humains. Dans différents pays, les isla­mis­tes ont commis de nom­breu­ses et bru­ta­les vio­la­tions des droits de l’homme, au pou­voir comme dans l’oppo­si­tion, et la liste de leurs crimes est longue.

La chute de Saddam Hussein et le début de l’occu­pa­tion ont offert l’occa­sion poli­ti­que à ces grou­pes de ter­ro­ri­ser la popu­la­tion. Cela permet de cons­ta­ter l’exten­sion des souf­fran­ces qu’ils peu­vent infli­ger aux peu­ples et leur capa­cité à com­met­tre encore d’autres atro­cités.

Les forces de l’islam poli­ti­que ont imposé le port du voile obli­ga­toire aux femmes et sont en train de les ter­ro­ri­ser. Ils ont tué des femmes, en prét­endant qu’elles étaient des pros­ti­tuées. En même temps ils ont développé la sigha, c’est-à-dire le « mariage de diver­tis­se­ment » qui est selon moi la forme isla­mi­que de la pros­ti­tu­tion. Selon cette tra­di­tion, un homme peut posséder une femme pen­dant quel­ques heures ou quel­ques jours pour satis­faire ses désirs sexuels, puis il a le droit de divor­cer contre le ver­se­ment d’une somme d’argent. Les grou­pes qui ont ins­tauré ce système uti­li­sent le corps des femmes pour réa­liser des pro­fits en se ser­vant de l’islam. Ils empêchent les femmes de deve­nir des juges, car ils considèrent que les femmes seraient des êtres inférieurs, inca­pa­bles capa­bles d’arbi­trer un différend - pri­vilège exclu­sif des hommes. L’occu­pa­tion des trou­pes de la coa­li­tion a offert une occa­sion en or aux partis et mou­ve­ments isla­mi­ques pour inter­ve­nir dans la vie des famil­les et impo­ser les lois reli­gieu­ses les plus sévères aux femmes, y com­pris l’usage géné­ralisé de la vio­lence.

Les grou­pes isla­mis­tes encou­ra­gent les hommes à tuer les femmes de leur famille qui ont « souillé ( ?!) leur hon­neur ». Les enlè­vements, les viols, les « crimes d’hon­neur », la vio­lence domes­ti­que, les mena­ces contre les femmes qui sou­hai­tent sortir libre­ment de leur maison, les jets d’acide contre celles qui n’obser­vent pas le code de conduite isla­mi­que ainsi que l’impo­si­tion du voile et du tcha­dor font partie de la rou­tine quo­ti­dienne des femmes ira­kien­nes aujourd’hui.

Les mem­bres du Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment sont par­fai­te­ment au cou­rant de ces évé­nements mais ils ne s’y intér­essent pas, parce que cet orga­nisme com­prend de nom­breux indi­vi­dus, res­pon­sa­bles reli­gieux, chefs de tribus et poli­ti­ciens réacti­onn­aires, qui ont essayé d’impo­ser la charia en pas­sant la réso­lution 137, réso­lution qui a fina­le­ment été rejetée grâce à l’oppo­si­tion des Irakiens laïcs.

Dans les médias inter­na­tio­naux, on décrit sou­vent les Irakiens comme un peuple de van­da­les, de voleurs, de fana­ti­ques isla­mi­ques, comme des indi­vi­dus miso­gy­nes, fidèles uni­que­ment à leur ethnie. Ce por­trait est très éloigné de la réalité, mais il favo­rise l’exis­tence de tels grou­pes. Les gou­ver­ne­ments amé­ricain et bri­tan­ni­que font la courte éch­elle à ces fac­tions poli­ti­ques. La prés­ence illé­gale des trou­pes amé­ric­aines et de leurs alliés ali­mente les exac­tions des gangs cri­mi­nels. La majo­rité des Irakiens sont des gens paci­fi­ques, qui aiment la liberté. Ils ne veu­lent ni de la prés­ence des trou­pes d’occu­pa­tion, ni d’un gou­ver­ne­ment reli­gieux, eth­ni­que ou tribal.

Les Etats-Unis, qui sont une super-puis­sance impér­ial­iste, sont tou­jours prêts à mener la guerre, à tuer. Ils n’hésitent jamais à causer des des­truc­tions sub­stan­tiel­les et à créer ou aggra­ver les pro­blèmes sociaux et poli­ti­ques plutôt qu’à tenter d’amél­iorer la vie et le bien-être des peu­ples.

Et c’est ce que nous vivons en Irak. Pour le pou­voir mili­taire amé­ricain, détr­uire la ville de Bagdad et chas­ser le régime baa­siste ont été faci­les, mais impo­ser un régime fan­to­che créé par le Pentagone s’est avéré beau­coup plus dif­fi­cile. Cela s’est révélé moins simple qu’ils ne l’avaient pensé, dans leur monde ima­gi­naire caractérisé par cet esprit étroit et cette arro­gance si typi­que­ment impér­ial­istes.

L’objec­tif de cette guerre san­glante n’a jamais été de trou­ver des armes de des­truc­tion mas­sive, de com­bat­tre le ter­ro­risme isla­miste ou de libérer le peuple ira­kien. Et ce pour trois rai­sons :

- Les Etats-Unis sont le pays qui abrite le plus d’armes de des­truc­tion mas­sive.

- Leur poli­ti­que a nourri et encou­ragé le dével­op­pement du ter­ro­risme isla­miste.

- Supprimer la liberté, com­bat­tre le com­mu­nisme, et sou­te­nir les fas­cis­tes et les dic­ta­teurs tout autour de la planète sont au cœur de la poli­ti­que amé­ric­aine tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ce pays. Les tor­tu­res exercées contre les pri­son­niers ira­kiens ont non seu­le­ment révélé au monde la véri­table nature du gou­ver­ne­ment amé­ricain, mais elles ont aussi placé Bush et son admi­nis­tra­tion dans une situa­tion encore plus inex­tri­ca­ble. Les Etats-Unis ont récupéré les cham­bres de tor­ture du régime baa­siste et les ont trans­formées en cham­bres de tor­tu­res amé­ric­aines. Maintenant, aux yeux de l’opi­nion publi­que mon­diale, l’Amérique sym­bo­lise la tor­ture, le sadisme, la bru­ta­lité et l’oppres­sion.

Les tor­tu­res com­mi­ses contre les détenus ira­kiens ne sont pas une pra­ti­que excep­tion­nelle, aber­rante, elles font partie intégr­ante du fonc­tion­ne­ment d’une armée imprégnée de préjugés racis­tes contre les Arabes et les peu­ples du Moyen-Orient. De tels préjugés ne peu­vent qu’amener les sol­dats à se com­por­ter bru­ta­le­ment et sans pitié avec leurs pri­son­niers. Dans cette situa­tion ter­ri­ble­ment sombre, dans le chaos ins­tauré par l’inter­ven­tion étrangère, les tra­vailleurs et les femmes d’Irak se sont orga­nisés pour créer des orga­ni­sa­tions de masse dotées d’un pro­gramme poli­ti­que pro­gres­siste, afin de déf­endre leurs pro­pres droits.

L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak a été fondée à Bagdad en juin 2003. Défendant un pro­gramme laïc extrê­mement pro­gres­siste, elle tente d’orga­ni­ser les femmes et de les mobi­li­ser contre les vio­la­tions des droits de l’homme par les forces d’occu­pa­tion, l’islam poli­ti­que et le Conseil de gou­ver­ne­ment.

Le mou­ve­ment des femmes pour la liberté et l’égalité en Irak est né parce qu’il existe un poten­tiel impor­tant au sein de la société pour déf­endre les droits des femmes. L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak a été en pre­mière ligne dans le combat contre l’appli­ca­tion de la réso­lution 137 votée par le Conseil de gou­ver­ne­ment.

L’OLFI a été la pre­mière orga­ni­sa­tion, depuis la création de l’Irak, à fêter la journée inter­na­tio­nale des femmes dans ce pays, alors que le Conseil de gou­ver­ne­ment avait décidé qu’elle serait célébrée le 18 août, date de la nais­sance de Fatima Zahra, fille du pro­phète Mohammed. Le 8 mars 2004, les Irakiennes ont mani­festé leur oppo­si­tion aux grou­pes isla­mis­tes et réclamé l’égalité com­plète avec les hommes. Elles ont aussi exigé l’adop­tion d’une Constitution laïque et exigé que la journée inter­na­tio­nale des femmes soit célébrée le 8 mars, en commun avec leurs cama­ra­des dans le monde entier pour réaff­irmer l’uni­ver­sa­lité des droits de la femme - et non le 18 août.

Nous avons lutté dure­ment à la fois en Irak et à l’extérieur de ce pays pour dén­oncer l’islam poli­ti­que et dém­asquer les argu­ments hypo­cri­tes du gou­ver­ne­ment amé­ricain qui cher­che à dis­si­mu­ler ses crimes contre le peuple ira­kien. Aux côtés de notre orga­ni­sa­tion, il existe d’autres mou­ve­ments de masse et des orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs, telles que l’Union des tra­vailleurs, des chômeurs, des conseils ouvriers et des syn­di­cats, ainsi qu’une orga­ni­sa­tion pour la déf­ense de la laïcité en Irak.

Telles sont les véri­tables forces de rés­ist­ance qui lut­tent pour la liberté, l’égalité, et pour qu’une société éga­lit­aire soit ins­taurée. Ces orga­ni­sa­tions veu­lent une vie moderne et civi­lisée, libérée de l’oppres­sion et de la tor­ture. Maintenir la conti­nuité de notre mou­ve­ment est une tâche impor­tante que toute l’huma­nité civi­lisée doit déf­endre et sou­te­nir. Les réacti­onn­aires béné­ficient de l’appui des pays limi­tro­phes et des gou­ver­ne­ments occi­den­taux, mais nous ne béné­ficions d’aucune aide de cette sorte. Nous ne dis­po­sons que de nos pro­pres forces et des idées humai­nes pour com­bat­tre.

C’est pour­quoi l’oppres­sion et les mena­ces, qu’elles pro­vien­nent de l’islam poli­ti­que ou des Etats-Unis, ne nous feront pas renon­cer à nos reven­di­ca­tions et à notre lutte. Bien au contraire, elles ren­for­cent notre dét­er­mi­nation et notre enga­ge­ment à nous battre pour que nos idéaux humains devien­nent une réalité pour le peuple ira­kien. Malgré toutes ces dif­fi­cultés, si nous avons réussi à sur­vi­vre jusqu’ici à faire enten­dre notre voix, c’est grâce à votre sou­tien, grâce à la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Merci de m’avoir prêté atten­tion.

Houzan Mahmood, le 20 mai 2004

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