lundi 23 décembre 2013

La laïcité de l’école publique

« Socialisme ou barbarie » n° 28, juillet-août 1959

Tout comme l’article de Daniel Mothé, paru lui aussi dans « Socialisme et barbarie » que nous reproduisons dans ce numéro, ce texte écrit il y a plus de 40 ans reste plein d’enseignements par rapport aux discussions actuelles sur le « voile » et les « vertus » de l’Ecole. Ni patrie ni frontières

C’est la bour­geoi­sie qui, à la fin du XIXe siècle, a imposé la laïcité de l’ensei­gne­ment public, parmi une série d’autres réf­ormes anti­clé­ri­cales, à un moment où l’Eglise représ­entait pour elle un adver­saire poli­ti­que. Depuis, l’Eglise a évolué ; tou­jours au ser­vice de la classe domi­nante, elle est main­te­nant au ser­vice de la classe bour­geoise. L’anti­clé­ri­cal­isme de la bour­geoi­sie s’est éteint et la laïcité de l’école publi­que est de nou­veau mise en ques­tion. On déc­ouvre que l’édu­cation morale des enfants est négligée, que les gran­des valeurs sur les­quel­les est basée la société actuelle (cons­cience pro­fes­sion­nelle, sens de la hiér­archie, sen­ti­ment patrio­ti­que, amour de la famille) per­dent leur sens et leur contenu.

On cons­tate en même temps qu’une bonne partie des enfants se trouve dans des écoles privées, que, par suite de la carence de l’Etat depuis la Libération, il n’y a pas assez de places dans les écoles publi­ques pour accueillir tous les enfants. Profitant de cette situa­tion, l’ensei­gne­ment privé (c’est-à-dire d’abord et sur­tout l’Eglise) réc­lame des sub­si­des sous prét­exte qu’il par­ti­cipe à un ser­vice public. La loi Barangé lui a déjà accordé une partie de ce qu’il deman­dait : l’ins­tal­la­tion du régime gaul­liste lui a donné des espoirs nou­veaux. Il réc­lame main­te­nant 75 mil­liards, l’amé­na­gement de la loi Barangé - c’est-à-dire le paie­ment de ses maîtres par l’Etat - et la pos­si­bi­lité de contrac­ter des emprunts garan­tis par l'État pour cons­truire de nou­vel­les écoles.

Ces der­nières prét­entions pro­vo­quent la réaction des par­ti­sans de l’école laïque, de la « gauche » en général. Au nom de la République, de la liberté de cons­cience, de l’unité natio­nale, ils s’oppo­sent à la « ség­régation sco­laire », se font les cham­pions de l’enfance unie, et agi­tent la menace de la natio­na­li­sa­tion de l’ensei­gne­ment. Que se cache-t-il der­rière ces grands mots ?

L’ensei­gne­ment laïque est incontes­ta­ble­ment pré­fé­rable à l’ensei­gne­ment privé, et sur­tout reli­gieux. Dans les écoles privées, les livres sont expurgés, le catéch­isme occupe une grande place, la morale et la dis­ci­pline mar­quent tel­le­ment les enfants que l’on reconnaît sou­vent à son atti­tude fermée et neutre un enfant sor­tant d’une école reli­gieuse : on y prêche la résig­nation puis­que le monde n’est pas une création de l’homme et qu’on aura des com­pen­sa­tions dans l’au-delà, la sou­mis­sion aux auto­rités civi­les et reli­gieu­ses, l’hypo­cri­sie sexuelle.

Bien sûr, dans l’école publi­que aussi, l’ensei­gne­ment s’ins­pire de conser­va­tion sociale, mais à un degré moin­dre. D’autre part, dans le cadre d’un pro­gramme offi­ciel stu­pide, les maîtres jouis­sent, dans la pra­ti­que, d’une assez grande liberté, pour donner le caractère qu’ils veu­lent à leur ensei­gne­ment. Une leçon d’his­toire, par exem­ple, peut être une leçon sur le Premier mai, et pas forcément sur la patrie. Enfin une simple com­pa­rai­son entre l’école en France et en Espagne suffit à nous convain­cre des avan­ta­ges du système laïque. Mais avan­ta­ges pour qui ? A quel point de vue ?

En effet, toute la ques­tion est là. Nous l’avons déjà dit, la classe bour­geoise n’est plus anti­clé­ri­cale ; au contraire, inquiète devant l’effon­dre­ment des valeurs mora­les qui lui ser­vaient de base, elle ne serait pas méc­ont­ente de voir l'Église redon­ner au « peuple » un peu de mora­lité et sens de la hiér­archie sociale. L’opium reli­gieux, même à peti­tes doses, lui semble un excel­lent auxi­liaire pour main­te­nir les tra­vailleurs dans leur condi­tion d’exploités. Ce n’est donc pas parmi les bour­geois que l’école laïque trou­vera de nom­breux alliés.

Alors, dans la classe ouvrière ? La déf­ense de la laïcité se heurte là aussi, même chez les ins­ti­tu­teurs, à une cer­taine indiffér­ence. Les syn­di­ca­lis­tes laïques le cons­ta­tent avec amer­tume. Mais au nom de quoi invi­tent-ils les tra­vailleurs à déf­endre l’école publi­que ? La classe ouvrière ne peut se reconnaître dans les prin­ci­pes mis en avant par les par­ti­sans de la laïcité : la liberté de cons­cience, la République, l’unité natio­nale ne sont que des mots pour les tra­vailleurs.

D’autre part, dans l’école publi­que, les ouvriers qui l’ont fréquentée ne se rap­pel­lent pas avoir reçu un ensei­gne­ment bien enri­chis­sant ; elle représ­ente pour eux l’anti­cham­bre de l’usine, et non un ins­tru­ment d’éman­ci­pation. Ils y ont sur­tout appris l’his­toire de la classe domi­nante et non la leur, une morale conven­tion­nelle faite du res­pect de la société établie, une dis­ci­pline qui rap­pelle celle de l’usine. Pour eux, l’école fait partie des choses sur les­quel­les ils n’ont aucune prise, comme l’admi­nis­tra­tion, les che­mins de fer, la cons­truc­tion des loge­ments, comme leur tra­vail lui-même : per­sonne ne leur demande leur avis ou, si on le leur demande, c’est sur des détails et pour la forme.

Pour que les tra­vailleurs aient envie de déf­endre l’école publi­que, il aurait fallu que, à défaut de l’Etat, les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les de l’ensei­gne­ment aient fait depuis des années un effort pour intér­esser les ouvriers aux pro­blèmes de l’école. Qu’elles aient essayé de peser de toutes leurs forces pour modi­fier les pro­gram­mes, les condi­tions de tra­vail des enfants et des maîtres, qu’elles aient essayé de créer une com­mu­ni­ca­tion cons­tante entre les ins­ti­tu­teurs et les tra­vailleurs. Mais les réunions de parents d’élèves ne sont la plu­part du temps que des comités de bonnes œuvres, dis­tri­buant des prix, don­nant des secours, et les parents sont tenus soi­gneu­se­ment à l’écart des pro­blèmes péda­go­giques et édu­cat­ifs des écoles où se trou­vent leurs enfants.

Il fau­drait sur­tout poser ouver­te­ment et fran­che­ment le vrai pro­blème : nous sommes contre l’école privée parce que l’ensei­gne­ment reli­gieux qu’on y donne est une arme sup­plém­ent­aire pour la bour­geoi­sie ; au sein de l’école laïque elle-même, nous dénonçons l’orien­ta­tion que lui lui donne l’Etat et nous lut­tons effec­ti­ve­ment, là aussi, pour que l’ensei­gne­ment puisse servir aux tra­vailleurs à se déf­endre.

Mais que font dans ce sens les déf­enseurs de l’école laïque ? 1) Ils pro­cla­ment leur neu­tra­lité intég­rale sur toutes les ques­tions idéo­lo­giques ; or nous avons vu que l’école publi­que n’est pas neutre puisqu’on y reçoit un ensei­gne­ment orienté, et en tout cas l’Eglise, elle, ne l’est pas : c’est au nom de prin­ci­pes poli­ti­ques réacti­onn­aires qu’elle atta­que l’école laïque. Etre neutre c’est refu­ser de poser le vrai pro­blème qui est de choi­sir entre deux idéo­logies : la résig­nation à l’exploi­ta­tion ou la lutte pour l’éman­ci­pation.

2) Ils ne rejet­tent pas la réf­orme de l’ensei­gne­ment, ils prét­endent même « en tirer tout ce qu’il sera pos­si­ble d’en tirer ». Or, cette réf­orme ne prévoit aucun crédit nou­veau, alors que tout le monde connaît la misère de l’ensei­gne­ment ; elle intro­duit le patro­nat dans de nom­breux établ­is­sements, sabote le fameux tronc commun sur lequel les par­ti­sans de la démoc­ra­ti­sation de l’ensei­gne­ment fon­daient de si grands espoirs.

3) Ils réc­lament le relè­vement de l’indice ter­mi­nal, c’est-à-dire du salaire des ensei­gnants qui sont en fin de car­rière ; ce qui ren­force la divi­sion au sein des ins­ti­tu­teurs et aggrave la crise de recru­te­ment. Or, cette crise est telle que les clas­ses sont sur­chargées, que des sup­pléants sans for­ma­tion pro­fes­sion­nelle font la classe, que l’on envoie dans les cours com­plém­ent­aires des ins­ti­tu­teurs sans licence pour ensei­gner les lan­gues vivan­tes.

4) Ils mena­cent l’école libre de la natio­na­li­sa­tion de l’ensei­gne­ment. Mais cela est actuel­le­ment irréa­li­sable et ne fait peur à per­sonne, car même parmi les laïques de nom­breux grou­pes sont pour le main­tien d’un ensei­gne­ment libre de statut privé.

5) Ils agi­tent comme un épouv­antail la ség­régation de l’enfance : « si l’Etat sub­ven­tionne l’école catho­li­que - disent-ils - pour­quoi pas l’école juive, pro­tes­tante, mahomé­tane, etc., et vous voyez d’ici le dép­lo­rable tableau du vil­lage ayant quatre écoles, quatre grou­pes d’enfants enne­mis ? »

Mais les bour­geois les plus réacti­onn­aires ne veu­lent pas aller jusque-là. L’argu­ment de l’« unité natio­nale » que cla­ment les laïques rés­onne agré­ab­lement à leurs oreilles. En exagérant le danger de la « ség­régation sco­laire » d’une part, en refu­sant d’enga­ger une action vigou­reuse pour l’amél­io­ration des condi­tions de tra­vail des maîtres et des enfants à l’école publi­que d’autre part, on ne fait que noyer le pois­son et, sous le cou­vert de gran­des phra­ses laïques, on risque de pré­parer le com­pro­mis.

En effet, la partie la plus « éclairée » du clergé est sur­tout intéressée par deux choses : obte­nir des sub­ven­tions pour dével­opper ses écoles et pénétrer dans l’école pri­maire et les œuvres paras­co­lai­res (actuel­le­ment animées par la Ligue de l’Enseignement). Dans Le Monde du 19 juin 1959, le R. P. Dabosville écrit avec une dou­ce­reuse hypo­cri­sie : « Pourquoi n’y aurait-il pas des aumôneries dans les écoles pri­mai­res et les cours com­plém­ent­aires, comme cela existe déjà dans les lycées et les collèges, uni­que­ment dans le but de faci­li­ter les condi­tions matéri­elles de l’ensei­gne­ment reli­gieux ? Quant aux œuvres paras­co­lai­res, la Ligue de l’Enseignement a un mono­pole exor­bi­tant, elle pour­rait par­ta­ger. » L’objec­tif immédiat de l’Eglise est bien celui-là et non l’épouv­antail de la « ség­régation sco­laire ». Et le prin­ci­pal argu­ment des par­ti­sans de l’école libre est bien celui de « l’insuf­fi­sance » de l’école publi­que.

C’est dans ce sens que le gou­ver­ne­ment a l’inten­tion de tran­cher le pro­blème. Rejetant dos à dos la natio­na­li­sa­tion de l’ensei­gne­ment et le plu­ra­lisme sco­laire, il veut intro­duire en douce la reli­gion à l’école pri­maire et accor­der d’impor­tants avan­ta­ges matériels aux écoles privées, tout en établ­issant, pour faire plai­sir aux laïques, un contrôle de l’Etat sur ces écoles. Laissant l’école publi­que se déb­attre dans des locaux trop petits, avec des maîtres insuf­fi­sam­ment formés, il jus­ti­fiera ainsi le caractère de ser­vice public de l’école privée.

C’est donc sur ce double ter­rain - caractère poli­ti­que, de classe de l’édu­cation reli­gieuse ; condi­tions de tra­vail des maîtres et des enfants à l’école publi­que - que les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les des ensei­gnants auraient dû enga­ger leur combat, c’est sur cette base-là que la popu­la­tion tra­vailleuse aurait pu par­ti­ci­per réel­lement à l’action.

Quant à nous, nous savons très bien qu’il n’est pas pos­si­ble, dans une société d’exploi­ta­tion, de faire de l’école pri­maire un ins­tru­ment qui « assure le plein dével­op­pement des apti­tu­des intel­lec­tuel­les, phy­si­ques et mora­les des enfants », comme le prét­endent les auteurs du projet de natio­na­li­sa­tion, car l’école fait partie de la société et on ne peut chan­ger l’une sans chan­ger l’autre. Il reste que nous sommes pour la laïcité de l’ensei­gne­ment, car la reli­gion est un moyen sup­plém­ent­aire de semer le confor­misme et la résig­nation dans la classe ouvrière, et aussi parce que, dans le cadre du régime capi­ta­liste, il est pos­si­ble d’alléger le poids de l’emprise bour­geoise sur l’enfance ouvrière à l’école même. Toute mesure dans ce sens est un fac­teur impor­tant d’éman­ci­pation de tra­vailleurs.

En effet, la for­ma­tion sco­laire d’un indi­vidu le marque pro­fondément ; et moins cette for­ma­tion sera orientée par l’idéo­logie réacti­onn­aire de la classe domi­nante, plus elle per­met­tra à l’homme d’uti­li­ser plus tard ce qu’il a appris à l’école pour avoir, au tra­vers de son expéri­ence per­son­nelle dans la vie pro­duc­tive, une image réelle de la société dans laquelle il vit.

M.V.

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