lundi 23 décembre 2013

Irak : situation des femmes et tâches politiques actuelles

Cette inter­view de Houzan Mahmood, res­pon­sa­ble de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak et membre du Parti com­mu­niste ouvrier d’Irak, a été réalisée à Paris le 27 février 2004 .

NI PATRIE NI FRONTIERES : Pour comen­cer, peux-tu nous parler de la situa­tion des femmes sous Saddam Hussein ?

Houzan Mahmood :Le parti Baas a exercé un pou­voir absolu pen­dant plus de trente ans. Beaucoup de gens, à l’étr­anger, considéraient l’Irak comme un pays laïque, voire « socia­liste » entre guille­mets. Mais ce n’était abso­lu­ment pas le cas. Le régime de Saddam, le régime du Baas, était un système fas­ciste et natio­na­liste. Une Constitution avait été adoptée en 1959, avant la prise du pou­voir par le Baas, et les femmes avaient acquis cer­tains droits élém­ent­aires à tra­vers leurs luttes pour l’égalité dans les années 50 : droit à l’édu­cation, divorce, garde des enfants, etc. Saddam a essayé de chan­ger à de nom­breu­ses repri­ses cette Constitution et il a fina­le­ment réussi à léga­liser les « crimes d’hon­neur » (les hommes avaient le droit de tuer les femmes de leur famille quand ils jugent qu’elles se com­por­tent pas de façon « morale »). Durant la guerre entre l’Iran et l’Irak, puis pen­dant la pre­mière guerre du Golfe et enfin durant les douze années de sanc­tions éco­no­miques, Saddam a tou­jours appelé les femmes à sacri­fier leurs droits, à sacri­fier leur vie pour l’intérêt du gou­ver­ne­ment natio­na­liste-baa­siste en Irak. L’Irak, disait Saddam, a besoin que les femmes res­tent à la maison, fas­sent à manger pour leurs maris et leurs enfants, fas­sent preuve d’éco­nomie et ne dép­ensent pas trop, elles doi­vent aident le pays à s’en sortir. Tout cela a abouti à violer en per­ma­nence les droits des femmes. En par­ti­cu­lier pen­dant la guerre entre l’Iran et l’Irak, les femmes représ­entaient plus de 70 % des fonc­tion­nai­res, mais dès que la guerre a pris fin, le régime les a ren­voyées chez elles. Les femmes ont tou­jours été uti­lisées pour satis­faire les objec­tifs du régime baa­siste-natio­na­liste en Irak.

Si vous n’appar­te­niez pas au parti Baas, vous ne pou­viez pas entrer à l’uni­ver­sité, ni obte­nir un diplôme, tout fonc­tion­nait selon le bon vou­loir du Parti. Saddam a per­son­nel­le­ment mené une cam­pa­gne pour la déca­pi­tation des pros­ti­tuées, ou des prét­endues « pros­ti­tuées ». En effet, de nom­breu­ses femmes ont été obligées de se pros­ti­tuer à cause des sanc­tions imposés par les États-Unis et leurs alliés. Les femmes avaient perdu leur tra­vail, n’avaient plus de res­sour­ces, et cer­tai­nes d’entre elles n’ont trouvé d’autre moyen pour sur­vi­vre que de se pros­ti­tuer. Cette cam­pa­gne s’inti­tu­lait la « Campagne de la fidélité » ( !). Lorsque les femmes étaient décapitées, on déposait leur tête sur le seuil de leur maison, en guise d’aver­tis­se­ment à toutes celles qui se com­por­taient d’une façon jugée « immo­rale » selon les auto­rités baa­sis­tes. Les femmes vivaient une situa­tion très dif­fi­cile sous le régime de Saddam. Si l’on com­pare l’Irak avec l’Arabie saou­dite et l’Iran, on peut bien sûr affir­mer que ce pays avait un régime plus ou moins laïc, mais si on le com­pare avec des États ayant une lég­is­lation plus pro­gres­siste, ce n’était pas un régime laïc. Les valeurs musul­ma­nes domi­naient, les femmes avaient un statut de citoyen­nes de seconde classe, même si elles fai­saient des études supéri­eures, si elles tra­vaillaient et contri­buaient aux riches­ses de la société.

NPNF : Peux-tu expli­quer les iné­galités rég­io­nales et eth­ni­ques en Irak et leurs conséqu­ences sur le statut des femmes ?

Houzan Mahmood : Durant le régime de Saddam, jusqu’en 1991, la situa­tion des femmes était la même par­tout en Irak. Après 1991 cela a changé dans le Nord qui est tombé entre les mains de l’ONU et des partis natio­na­lis­tes kurdes. Sous Saddam, les droits des femmes étaient cons­tam­ment violés, Irak était (et est tou­jours) une société patriar­cale où les valeurs reli­gieu­ses musul­ma­nes domi­nent, où les femmes sont méprisées. La vio­lence domes­ti­que était très rép­andue et cette vio­lence a encore aug­menté après la guerre. Irak n’était ni un État laïque ni un État pro­gres­siste. Le statut per­son­nel de la femme n’était ni laïc ni pro­gres­siste, comme cer­tains le croient. Nous, mili­tan­tes du PCOI et l’OLFI, ne com­pa­rons pas la situa­tion des femmes en Irak avec celle des pires régimes, nous exi­geons une égalité totale entre hommes et femmes, une Constitution laïque qui ne soit fondée sur aucune reli­gion.

NPNF : Est-ce que des femmes essayaient de lutter dans le Baas pour chan­ger le régime de l’intérieur ?

Houzan Mahmood : Il n’exis­tait qu’une seule orga­ni­sa­tion de femmes sous Saddam : l’Union des femmes ira­kien­nes mais ce n’était qu’un appen­dice du Baas. Elles ne fai­saient rien, ou plutôt elles contri­buaient seu­le­ment à aug­men­ter l’oppres­sion des femmes en sou­te­nant ou en fai­sant appli­quer ce que le Baas exi­geait d’elles. C’était une orga­ni­sa­tion pas­sive. La plu­part des femmes ne vou­laient pas appar­te­nir à ce genre d’orga­ni­sa­tion. Il n’exis­tait aucune orga­ni­sa­tion indép­end­ante ni pour les femmes, ni pour les tra­vailleurs d’ailleurs. En effet, sous le Baas, tout devait être subor­donné au Parti, il n’exis­tait aucun droit d’asso­cia­tion ou d’orga­ni­sa­tion. Si vous com­men­ciez à vous orga­ni­ser, ou même si l’on vous soupç­onnait de vou­loir le faire, on vous arrêtait et on vous met­tait en prison ou l’on vous exé­cutait. Certaines per­son­nes ont cher­ché à acquérir plus d’influence dans le Parti, ou à le réf­ormer un petit peu de l’intérieur, mais elles ont été soit été empri­sonnées soit exécutées.

NPNF : Les forces reli­gieu­ses étaient-elles orga­nisées en Irak ?

Houzan Mahmood : Non. Il y avait un mou­ve­ment chiite chez les « Arabes des marais » mais ils ont été tous mas­sa­crés. Les chii­tes ne représ­entent pas la majo­rité des Irakiens, il n’existe qu’une ou deux villes vrai­ment reli­gieu­ses en Irak, Kerbala et Nadjaf, mais ils ne représ­entent pas une force à l’éch­elle natio­nale.

NPNF : Que signi­fie la notion de tribus en Irak ?

Houzan Mahmood : Le pou­voir tra­vaillait sur­tout en coopé­ration avec les diri­geants des tribus qui vou­laient béné­ficier de la manne du régime ; ces diri­geants tri­baux ne s’intér­essaient pas à la poli­ti­que. Saddam les uti­li­sait pour recru­ter des hommes dans l’armée ou dans les mili­ces. Les tribus avaient une influence dans les villes éga­lement. Mais la men­ta­lité tri­bale, même dans un contexte urbain, ne diffère guère de celle des noma­des du désert. Ils rece­vaient beau­coup d’argent, vivaient dans des palais, inci­taient les gens à s’enrôler dans l’armée. Ils étaient reli­gieux, avaient une men­ta­lité arriérée, cer­tains étaient même très reli­gieux, ils trai­taient et trai­tent encore leurs femmes d’une façon scan­da­leuse.

NPNF : Fallait-il appar­te­nir à une tribu pour trou­ver du tra­vail ?

Houzan Mahmood : La société ira­kienne n’est pas du tout une société tri­bale ; il n’existe que quel­ques gran­des tribus. La société ira­kienne est fon­da­men­ta­le­ment laïque, même s’il existe des ten­dan­ces réacti­onn­aires, reli­gieu­ses ou tri­ba­les. Le peuple a une men­ta­lité plutôt pro­gres­siste. Le fait d’appar­te­nir au Baas per­met­tait de gagner beau­coup d’argent, en espion­nant la popu­la­tion (sur­tout les mili­tants poli­ti­ques ou les gens de gauche), d’avoir un poste de fonc­tion­naire même si l’on n’avait aucune édu­cation. Les tribus ne représ­entent sans doute pas plus de 5 % de la popu­la­tion. Leurs diri­geants rece­vaient de l’argent pour contrôler leurs mem­bres, mais pas pour contrôler toute la société. Ils n’étaient pas exemptés de faire leur ser­vice mili­taire et encore moins de faire la guerre, en cas de conflit. Si l’on avait des contacts dans l’admi­nis­tra­tion, si l’on ver­sait des pots-de-vin, bien sûr on obte­nait des choses plus faci­le­ment. Mais un réseau d’amis suf­fi­sait, nul besoin de liens tri­baux pour obte­nir des faveurs.

NPNF : Y avait-il une oppo­si­tion au régime chez les femmes avant juin 2003 ?

Houzan Mahmood : Non. Il exis­tait peut-être de tout petits grou­pes de femmes qui réflé­chissaient mais, après la guerre de 2003, de nom­breux mou­ve­ments pour l’égalité sont nés. En par­ti­cu­lier l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, fondée en juin 2003. Ce mou­ve­ment est devenu très puis­sant ; il se bat pour une Constitution laïque, pour la liberté d’expres­sion et d’orga­ni­sa­tion, pour la liberté de s’habiller comme on le sou­haite. Ce der­nier droit est très impor­tant parce que les grou­pes isla­mis­tes orga­ni­sent des mili­ces ; dès le pre­mier jour, ils ont com­mencé à obli­ger les femmes à se voiler, à les empêcher d’aller tra­vailler, d’aller dans les uni­ver­sités, à empêcher les jeunes filles d’aller à leurs exa­mens sans voile ; ils déb­arquaient dans les écoles avec des armes et obli­geaient les filles à ren­trer chez elles si elles n’étaient pas voilées.

NPNF : La situa­tion était par­tout la même ?

Houzan Mahmood : Dans le nord de l’Irak la situa­tion était un peu différ­ente, car la région était dirigée depuis 1991 par deux partis l’UPK (Union patrio­ti­que du Kurdistan) et le PDK (Parti démoc­ra­tique du Kurdistan) - et ce der­nier s’appuie sur­tout sur un système tribal. Ces orga­ni­sa­tions ne reconnais­sent pas les droits des femmes. Des orga­ni­sa­tions de femmes se sont créées dans les années 90 mais elles ont été atta­quées par l’UPK et leurs sièges ont été fermés au bout de plu­sieurs années de conflits. Ils ont fini par réussir à inter­dire l’Organisation indép­end­ance des femmes, une orga­ni­sa­tion socia­liste, pro­gres­siste et laïque qui était puis­sante. L’UPK et le PDK ont tou­jours empêché les femmes de tenir des réunions, d’orga­ni­ser des mani­fes­ta­tions. Dans le nord de l’Irak ce mou­ve­ment de femmes a lutté pour les droits des femmes et a eu une influence impor­tante ; il a réussi à faire pro­gres­ser la cons­cience des femmes. mais en l’an 2000 les partis kurdes ont réussi à faire taire ce mou­ve­ment. Ces mou­ve­ments de femmes était liés au Parti com­mu­niste-ouvrier d’Irak, les diri­gean­tes de cette orga­ni­sa­tion étaient aussi des diri­gean­tes du PCOI, mais il y avait aussi des cen­tai­nes de femmes indép­end­antes. Dans le reste de l’Irak, un mou­ve­ment indép­endant pour la laïcité, pour l’égalité n’a com­mencé qu’après juin 2003. Différents grou­pes de femmes indép­end­antes ont rejoint l’OLFI.

NPNF : Votre orga­ni­sa­tion est-elle indép­end­ante du PCOI ?

Houzan Mahmood : Les fon­da­teurs et de nom­breux mem­bres appar­tien­nent au PCOI car c’est le seul parti qui se batte vrai­ment séri­eu­sement pour les droits des femmes. D’autres partis en par­lent dans leurs dis­cours, mais ce ne sont que des slo­gans creux pour eux. Le PCOI est le seul Parti qui ait autant de mem­bres féminins, jusque dans sa direc­tion. Il existe de nom­breux partis en Irak, et plu­sieurs ont des orga­ni­sa­tions de femmes, y com­pris les partis isla­mis­tes parce qu’ils veu­lent impo­ser leur idéo­logie aux 55 % de femmes que compte la popu­la­tion ira­kienne. L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak est ouverte à tous les cou­rants poli­ti­ques de gauche, aux hommes comme aux femmes, nous croyons en l’égalité, nous sommes pour un chan­ge­ment radi­cal de la société. Nous sommes l’unique orga­ni­sa­tion qui se batte pour la laïcité. De nom­breux mem­bres n’appar­tien­nent pas au PCOI mais ils par­ta­gent nos objec­tifs, ils veu­lent l’égalité, une Constitution laïque et pro­gres­siste.

NPNF : Avez-vous mené une cam­pa­gne avec d’autres orga­ni­sa­tions ?

Houzan Mahmood : Nous avons lancé une cam­pa­gne inter­na­tio­nale contre la charia qui allait être imposée par le Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment. Notre orga­ni­sa­tion était à la tête de ce mou­ve­ment et nous avons mené une lutte com­mune avec d’autres orga­ni­sa­tions de femmes pour être plus effi­ca­ces. Le Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment a dû recu­ler devant l’oppo­si­tion à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, mais nous n’arrê­terons pas notre combat pour une Constitution laïque.

NPNF : Combien de mem­bres avez-vous et quel­les sont vos acti­vités ?

Houzan Mahmood : Nous sommes une orga­ni­sa­tion de masse. A la fin de 2003 nous avions envi­ron 500 ou 600 mem­bres rien qu’à Bagdad, mais nos effec­tifs ont aug­menté depuis dans tout le pays. En Irak nous publions un jour­nal en arabe (publié par Yannar Mohammed, pré­sid­ente de l’Organisation pour la liberté des femmes), et dans l’émig­ration un en anglais (dont je suis la réd­act­rice en chef) et en alle­mand (publié en Suisse). Nous avons éga­lement un site web www.equa­li­ti­tyi­ni­rak.com Il existe quel­ques autres orga­ni­sa­tions de femmes de gauche mais elles sont très peti­tes et peu effi­ca­ces. Même le Parti com­mu­niste ira­kien, qui fait partie du Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment, n’a rien fait contre la ten­ta­tive d’adop­tion de la Charia.

NPNF : Existe-t-il des grou­pes de fémin­istes bour­geoi­ses, ou modérées, ou apo­li­ti­ques en Irak ?

Houzan Mahmood : Il n’existe pas d’État en Irak. Il n’y a pas de société civile, donc pas de nom­breu­ses orga­ni­sa­tions de femmes. L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak est une orga­ni­sa­tion poli­ti­que. Notre objec­tif est de chan­ger la loi, d’obte­nir une Constitution laïque et démoc­ra­tique. Le Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment est com­posé de diri­geants tri­baux, reli­gieux et natio­na­lis­tes, choi­sis par les Américains. Tous ces grou­pes réacti­onn­aires se sont tou­jours opposés aux droits des femmes et ne reconnais­sent pas l’impor­tance de ces droits. Ils sont très dan­ge­reux. Notre tâche est d’orga­ni­ser et de mobi­li­ser les femmes pour impo­ser une Constitution laïque et démoc­ra­tique. Si nous n’avions pas mené cette lutte contre l’impo­si­tion de la charia, elle aurait déjà été adoptée.

NPNF : Les intel­lec­tuels exilés ont-ils joué un rôle posi­tif en reve­nant en Irak ? Sont-ils reve­nus au pays avec une cons­cience fémin­iste ou au moins en ayant pris cons­cience de cer­tains aspects de l’oppres­sion de la femme ?

Houzan Mahmood : Les petits-bour­geois exilés qui sont reve­nus en Irak n’ont joué aucun rôle pro­gres­sif. Ceux qui revien­nent au pays ne revien­nent pas pour impor­ter des idées fémin­istes et démoc­ra­tiques. En Occident, on considère les habi­tants des pays du Moyen-Orient comme des musul­mans reli­gieux, arriérés. En Grande-Bretagne, y com­pris dans des milieux de gauche, quand je parle de la libé­ration des femmes, de l’égalité, de la liberté on me répond que dans mon pays tout le monde est musul­man et que per­sonne ne pense comme moi en Irak ! Tous les partis poli­ti­ques du Conseil pro­vi­soire ont été formés dans l’émig­ration ; cer­tains de ces poli­ti­ciens ont vécu trente ans en exil. Saddam n’a pas réussi à impo­ser la Charia mais ces émigrés poli­ti­ques ont failli le faire au bout de 3 ou 4 mois, alors qu’ils n’étaient même pas élus. Les fon­da­teurs et fon­da­tri­ces de notre Organisation pour la liberté des femmes étaient eux aussi des exilés (Yannar Mohamed vivait au Canada avant de retour­ner dans son pays natal), mais ils appar­te­naient au Parti com­mu­niste ouvrier d’Irak. En Irak, nous ren­controns tous les jours des femmes qui veu­lent leur libé­ration, l’égalité des droits, qui désirent vivre en toute liberté, qui sou­hai­tent vivre toutes seules, qui ne veu­lent pas qu’un homme leur dise ce qu’elles doi­vent faire, et encore moins qu’il ait le droit de les tuer si elles se com­por­tent de façon prét­en­dument « immo­rale ». Il existe une ten­dance très posi­tive chez les femmes en ce moment en Irak, et c’est pour­quoi notre orga­ni­sa­tion est aussi popu­laire.

NPNF : Quelle est l’impor­tance de la reli­gion en Irak actuel­le­ment ?

Houzan Mahmood : Douze années de sanc­tions et de guer­res ont imposé une telle pau­vreté, de telles des­truc­tions que la reli­gion a pris un cer­tain essor. Nous savons bien que la pau­vreté ren­force la reli­gion, et que les gens y ont recours pour sur­vi­vre émoti­onn­el­lement . C’est ce qui s’est passé au cours des der­nières treize années. L’islam a repris de la force et les idées hos­ti­les aux femmes se sont ren­forcées. Les gens les pau­vres, les plus défa­vorisés qui n’ont pas reçu une édu­cation, sont les plus croyants et les « crimes d’hon­neur » conti­nuent et sont très rép­andus dans cer­tai­nes cou­ches socia­les. En Irak, depuis juin 2003, cer­tains nous disent qu’il ne faut pas aller trop loin, qu’il ne faut ne pas trop parler de la liberté et des droits de la femme. Mais déjà aujourd’hui des femmes sont tuées parce qu’elles veu­lent que l’on res­pecte leurs droits, parce qu’elles désirent vivre comme elles l’enten­dent. Si une femme veut rester vierge jusqu’au mariage, ou même toute sa vie, c’est son droit le plus strict, mais aucune loi ne peut l’impo­ser à toute la popu­la­tion fémi­nine d’un pays.

NPNF : Quelles acti­vités concrètes mène l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak ?

Houzan Mahmood : L’Organisation pour la liberté des femmes en Irak est née en juin 2003 pour rép­ondre et réagir direc­te­ment à la ter­reur contre les femmes. Tous les jours on vio­lait ou kid­nap­pait des femmes. Et quand on les ren­dait à leur famille, elles étaient sou­vent tuées par l’un de leurs pro­ches. Nous avons ras­sem­blé des signa­tu­res, nous avons orga­nisé la pre­mière mani­fes­ta­tion de femmes contre les viols et les enlè­vements à Bagdad en août 2003 (une cen­taine de per­son­nes sont venues la pre­mière fois). Les femmes n’osaient pas sortir sans être accom­pa­gnées par un homme de leur famille. Il n’y avait aucune sécurité dans les rues. Les hommes se pro­me­naient armés, et même cer­tai­nes femmes étaient armées. Toutes les femmes étaient une cible. Encore aujourd’hui dans cer­tains quar­tiers, dans cer­tai­nes villes, les femmes n’osent pas sortir de chez elles. Nous vou­lons dén­oncer les vio­la­tions des droits des femmes. Nous orga­ni­sons des réunions, des confér­ences, dans les usines, les quar­tiers, les écoles. Nous par­lons aux femmes, nous leur expli­quons leurs droits, nous essayons de leur donner confiance en elles-mêmes pour qu’elles se bat­tent pour impo­ser l’égalité. Notre jour­nal al Moussawa (Égalité) est publié en arabe, il est très popu­laire en ce moment en Irak.

NPNF : Est-il facile d’orga­ni­ser des réunions en Irak ? N’avez-vous pas des pro­blèmes avec les auto­rités ou avec les isla­mis­tes ?

Houzan Mahmood : Il n’existe pas d’État qui puisse contrôler quoi que ce soit. Nos mili­tants se ren­dent devant les usines, les écoles, les uni­ver­sités, pren­nent des contacts puis font des réunions pour y parler des droits des femmes. Une fois, nous avons été menacés par des isla­mis­tes, qui vou­laient inter­dire notre mee­ting, mais notre réunion a pu se tenir et qua­rante femmes ont rejoint notre orga­ni­sa­tion ce jour-là. Toutes nos mili­tan­tes sor­tent accom­pa­gnées de gardes du corps armés car sinon elles seraient agressées par les isla­mis­tes. Le PCOI assure la pro­tec­tion de toutes les réunions de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak qui pro­gresse et dont les idées ont de plus en plus d’impact. Yannar Mohamed et d’autres mili­tan­tes ont été menacées de mort et les fon­da­men­ta­lis­tes ont promis qu’ils feraient sauter nos locaux. Nous le savions dès le départ, nous n’avons pas été sur­pris de la réaction des isla­mis­tes, nous connais­sons leurs mét­hodes pour faire taire leurs oppo­sants et leurs objec­tifs.

NPNF : Qu’en est-il de la contra­cep­tion et de l’avor­te­ment en Irak ?

HouzanMahmood : Tout d’abord il faut savoir que la situa­tion sani­taire est très mau­vaise depuis des années. Et en ce moment il n’existe aucun Etat, aucun orga­nisme gou­ver­ne­men­tal chargé de la santé, aucune cli­ni­que spéc­ialisée pour les femmes. Si une femme est violée, elle ne peut se rendre à l’hôpital qu’à cer­tai­nes heures. En dehors de ces horai­res limités, on la ren­voie tout sim­ple­ment chez elle sans même l’exa­mi­ner. Il n’existe pas de Planning fami­lial, ni d’asso­cia­tions de sou­tien aux femmes bat­tues ou violées. De nom­breu­ses femmes cachent qu’elles ont été violées car elles ont peur d’être tuées par leur propre famille ou d’être mises au ban de la société. Il n’existe aucun ser­vice pour la contra­cep­tion ni l’avor­te­ment. C’est pour­quoi nous vou­lons créer des cli­ni­ques de femmes dans toutes les villes, dans tous les quar­tiers, qui aident les femmes et ne les jugent pas, où les femmes puis­sent parler de leurs pro­blèmes en toute liberté. Avant la guerre, sous Saddam, il n’y avait aucune infor­ma­tion sur la contra­cep­tion. Si vous alliez chez un médecin, ou dans un hôpital, on pou­vait vous donner quel­ques infor­ma­tions de base sur la gros­sesse et la contra­cep­tion, mais ces infor­ma­tions étaient réservées uni­que­ment aux femmes mariées. Évide­mment, si vous aviez les moyens, vous pou­viez vous payer un avor­te­ment clan­des­tin ou ache­ter des pilu­les sur le marché noir, mais cela ne concer­nait qu’une mino­rité de pri­vilégiées. De ce point de vue, la situa­tion aujourd’hui est encore pire que sous Saddam.

Les femmes doi­vent faire atten­tion à ne pas être tuées par leurs pro­ches. Celles qui ont des rela­tions sexuel­les avant le mariage le font de façon clan­des­tine et vivent dans la peur per­ma­nente de tomber encein­tes et dans la crainte que leur famille déc­ouvre qu’elles ne sont plus vier­ges. Les valeurs et la men­ta­lité isla­mi­ques imprègnent encore la société : une jeune fille doit rester pure, vierge, avant le mariage. Certaines famil­les sont plus pro­gres­sis­tes ou tolér­antes que d’autres avec leurs filles. Dans les milieux de gauche, le pro­blème est géné­ra­lement moins aigu.

NPNF : L’Irak était-il une société qui pra­ti­quait le double lan­gage en matière de morale sexuelle ?

Houzan Mahmood : Beaucoup de gens pen­saient que cette situa­tion était néf­aste. Il y avait un nombre non nég­lig­eable de famil­les éclairées ou pro­gres­sis­tes. Je ne peux pas donner de chif­fres ni de pour­cen­tage. Mais ceux qui étaient reli­gieux sui­vaient ces normes réacti­onn­aires. Comme par­tout les jeunes, et sur­tout les plus éduqués, ceux qui allaient à l’Université, n’étaient pas favo­ra­bles à ce genre de règles. Ils flir­taient et avaient des rela­tions, mais tout se fai­sait en cachette.

NPNF : Existait-t-il des maga­zi­nes féminins en Irak ? Les jour­naux consa­craient-ils des rubri­ques par­ti­cu­lières aux femmes ?

Houzan Mahmood : Sous Saddam il exis­tait quel­ques revues très réacti­onn­aires, qui fai­saient sur­tout de la pro­pa­gande pour le Baas. Aujourd’hui, les grou­pes qui pour­raient être intéressés à publier de jolis maga­zi­nes féminins imprimés sur papier glacé n’ont qu’un seul objec­tif : s’assu­rer d’une por­tion du pou­voir. Il y a très peu d’arti­cles sur les femmes dans la presse actuelle. A la radio et à la télé­vision (nous n’avons qu’une seule chaîne pour le moment et elle ne fonc­tionne pas toute la journée), la situa­tion est la même. L’un de nos objec­tifs est de créer un quo­ti­dien, d’avoir une radio et peut-être même une chaîne de télé­vision, mais nous man­quons cruel­le­ment de moyens finan­ciers. Yanar Mohamed a été inter­viewée sur al-Djazira et dans les médias ira­kiens. Elle a pris posi­tion contre la charia et contre les femmes bour­geoi­ses réacti­onn­aires que les Américains vou­laient impo­ser. Nous n’avons aucune confiance en la classe domi­nante ira­kienne, et la prés­ence de quel­ques femmes dans le Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment ne chan­gera rien car tout le système est contre les femmes.

NPNF : Existe-t-il des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les qui mènent ou ont mené des actions pour les femmes en Irak ?

Houzan Mahmood : Il y a eu différ­entes ini­tia­ti­ves mais les Américains contrôlent tout ce qui se passe. Il y a eu, par exem­ple, une confér­ence sur les femmes mais les Américains ont choisi les trois femmes qui devaient par­ti­ci­per au Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment. Ils ont empêché Yannar Mohammed, la pré­sid­ente de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, d’y par­ti­ci­per et n’ont fait entrer dans la salle que des femmes réacti­onn­aires ou conser­va­tri­ces, appar­te­nant à des tribus ou à des grou­pes natio­na­lis­tes ou reli­gieux. D’ailleurs, depuis l’une des trois mem­bres du Conseil pro­vi­soire (Hakila Hachimi) a été assas­sinée parce qu’elle était liée au parti Baas.

NPNF : Les femmes doi­vent-elles s’habiller d’une cer­taine façon pour sortir dans la rue ?

Houzan Mahmood : La vio­lence a été imposée par les grou­pes et les mili­ces isla­mis­tes, financés par l’Iran et l’Arabie saou­dite. Ils ont le pou­voir de bles­ser ou tuer celles qui ne leur obé­issent pas. Les femmes qui ne por­tent pas le voile ont toutes des robes lon­gues, des pan­ta­lons et des vêtements à man­ches lon­gues. Nombre de celles qui por­tent le voile pour faire leurs cour­ses ou tra­vailler espèrent que cette obli­ga­tion ne va pas durer. La plu­part des femmes ont été licen­ciées des ministères et de l’admi­nis­tra­tion qui n’exis­tent plus aujourd’hui. En général, elles sont au chômage, car le chômage touche tou­jours plus les femmes que les hommes dans toutes les sociétés. Quelques-unes tra­vaillent encore dans des usines, des hôpitaux ou des écoles ; elles ont peur de sortir, d’être atta­quées dans la rue ou kid­nappées. En effet, il existe un marché des femmes enlevées avec des tarifs fixés : 200 dol­lars pour une vierge, 100 dol­lars pour une non-vierge. Elles sont ensuite ven­dues aux pays avoi­si­nants.

NPNF : Les isla­mis­tes ten­tent-ils d’impo­ser des écoles non mixtes ?

Houzan Mahmood : Pas pour le moment. Les partis poli­ti­ques essaient d’infil­trer toutes les ins­ti­tu­tions, donc aussi les écoles, et d’influen­cer leur fonc­tion­ne­ment. Ils n’impo­sent pas des écoles séparées, mais ils entrent dans les établ­is­sements et mena­cent les ensei­gnan­tes, si celles-ci ne sont pas voilées. Il existe un tel chaos en ce moment que nous n’avons ni État ni société civile, nous vivons au jour le jour. Heureusement que des orga­ni­sa­tions pro­gres­sis­tes, comme le PCOI, l’Organisation pour la liberté des femmes, l’Union des chômeurs, les syn­di­cats et les comités de tra­vailleurs, etc., se dével­oppent en ce moment. Nous avons l’espoir que naisse au moins une société res­pec­tant les droits des femmes, les droits des tra­vailleurs, les droits de l’homme, une société libérée de l’occu­pa­tion amé­ric­aine, nous espérons que l’Irak ne tom­bera pas dans la bar­ba­rie. Les Irakiens sont géné­ra­lement anti-amé­ricains, une bonne partie d’entre eux sont hos­ti­les au Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment mais l’islam poli­ti­que représ­ente pour nous une menace très grave. Nous sommes le pôle pro­gres­siste, et ils incar­nent le pôle le plus réacti­onn­aire et le plus brutal. Pour le moment les isla­mis­tes sont très divisés, ce qui est une bonne chose pour nous, car ils sont moins effi­ca­ces ; ils se com­bat­tent par­fois entre eux pour avoir le pou­voir, mais chaque groupe essaie d’impo­ser la ter­reur contre les femmes et les sec­teurs pro­gres­sis­tes de la société.

NPNF : Sont-ils capa­bles de gagner les élections ?

Houzan Mahmood : J’en doute. Même s’ils ont beau­coup d’argent, se bala­dent dans de belles voi­tu­res, et possèdent des armes, ils n’ont pas gagné le res­pect et le sou­tien de la majo­rité des Irakiens. Tous les partis actuels sont réacti­onn­aires, arriérés, et de plus ils ont été sél­ectionnés, financés par les Américains. Ils n’ont pas l’inten­tion d’amél­iorer la vie de la popu­la­tion. De toute façon, les élections ne chan­ge­ront rien à la situa­tion des femmes. Les isla­mis­tes sont très doués pour cor­rom­pre, ils savent convain­cre les gens de voter pour eux. Mais nous pen­sons que dans chaque vil­lage, chaque quar­tier, chaque usine, la popu­la­tion doit choi­sir ses pro­pres représ­entants. `

NPNF : Et que se pas­sera-t-il si un tel pro­ces­sus ne se met pas en marche ?

Houzan Mahmood : Il y aura le chaos, une guerre civile, entre les différents partis.

NPNF : Certains spéc­ial­istes pen­sent que l’Irak pour­rait être divisé en trois semi-États : un kurde, un chiite et un sun­nite, sans que cela gêne le moins du monde les Américains. Qu’en penses-tu ?

Houzan Mahmood : Les divi­sions eth­ni­ques, tri­ba­les et reli­gieu­ses font le jeu des Américains et cor­res­pon­dent au type de solu­tion qu’ils sou­hai­tent. Ils vou­draient impo­ser une « démoc­ratie » : fondée sur les iden­tités eth­ni­ques et reli­gieu­ses afin de divi­ser la société ira­kienne. Avant même d’enva­hir l’Irak ils avaient préparé ce modèle pour l’après-Saddam, ils ont réuni ou créé de toutes pièces des partis poli­ti­ques eth­ni­ques ou reli­gieux. Ils ont divisé la société selon ces critères. Pourtant, dans notre orga­ni­sa­tion nous avons des mili­tants de toutes ori­gi­nes (chii­tes, sun­ni­tes, kurdes, juifs, etc.), mais nous les considérons tous comme des êtres humains égaux.

Les États-Unis veu­lent divi­ser la popu­la­tion ira­kienne et sou­hai­tent que les Irakiens s’orga­ni­sent selon la com­mu­nauté eth­ni­que et reli­gieuse à laquelle ils appar­tien­nent, qu’ils s’iden­ti­fient en prio­rité à une tribu, une ethnie ou une reli­gion spé­ci­fique.

NPNF : Mais ces divi­sions eth­ni­ques et reli­gieu­ses ne sév­issent-elles pas depuis des déc­ennies, au Proche et au Moyen-Orient ? Le statut du dhimmi, la supér­iorité sup­posée des Arabes sur les autres peu­ples de la région n’exis­tent-ils pas depuis des siècles ?

Houzan Mahmood : Le Baas impo­sait la domi­na­tion des Arabes et déf­endait une concep­tion hiér­archisée des eth­nies. Aujourd’hui aucun État n’a la force d’ impo­ser une telle hiér­archie et un tel système en Irak. Ceux qui déf­endent ce type de posi­tions à l’heure actuelle vivaient dans l’émig­ration et ont été mis au pou­voir par les États-Unis. La CIA a orga­nisé avant la guerre d’Irak une confér­ence à Londres où elle a orga­nisé les exilés sui­vant leur ori­gine eth­ni­que, tri­bale ou reli­gieuse. Nous avons dénoncé cette confér­ence lorsqu’elle s’est tenue en Grande-Bretagne, et nous avons mani­festé à plu­sieurs repri­ses contre ce congrès. Le Conseil pro­vi­soire de gou­ver­ne­ment a été ins­ti­tué sui­vant cette poli­ti­que de divi­sion eth­ni­que et reli­gieuse. Tout a com­mencé avec cette confér­ence. Même les monar­chis­tes ont leurs représ­entants, alors qu’ils ne représ­entent qu’une cen­taine de per­son­nes.

NPNF : En dehors des émigrés, tu penses vrai­ment que la société ira­kienne est libérée de toute divi­sion eth­ni­que ou reli­gieuse ?

Houzan Mahmood : L’Irak a aujourd’hu perdu toute struc­ture éco­no­mique, sociale et reli­gieuse. C’est une société par­cou­rue par toutes sortes de ten­dan­ces. Certes il existe des gens reli­gieux, des chii­tes, des sun­ni­tes, des eth­nies, et des tribus en Irak. Mais depuis la der­nière guerre, la situa­tion est encore pire, parce que les Américains ont choisi des représ­entants eth­ni­ques et reli­gieux qui veu­lent mode­ler la société en la réor­ga­nisant selon des divi­sions reli­gieu­ses et eth­ni­ques. Les forces bri­tan­ni­ques ont tout fait pour sél­ecti­onner des diri­geants reli­gieux ou eth­ni­ques et leur donner un rôle impor­tant. De cette façon, ils pen­sent pou­voir mode­ler la men­ta­lité du peuple, et divi­ser la société (ou ren­for­cer sa divi­sion) en eth­nies et reli­gions riva­les.

NPNF : Quel est le poids de l’his­toire passée sur le présent ? Le Baas avait-il sup­primé toutes les divi­sions eth­ni­ques et reli­gieu­ses ?

Houzan Mahmood : Le Baas a opprimé les Kurdes et assas­siné en masse les chii­tes, et la dic­ta­ture, qui s’appuyait sur une mino­rité eth­ni­que, a donc avivé les anta­go­nis­mes eth­ni­ques et reli­gieux. Au Kurdistan, les partis kurdes n’ont pas changé les lois baa­sis­tes depuis douze ans. Des « crimes d’hon­neur » conti­nuent à se pro­duire et leurs auteurs res­tent impu­nis. Les partis natio­na­lis­tes kurdes ont inter­dit les orga­ni­sa­tions pro­gres­sis­tes de femmes et main­tenu le statu quo. Sous Saddam, il y avait la dic­ta­ture d’un Parti unique, ce qui était catas­tro­phi­que. Et aujourd’hui une autre catas­tro­phe nous menace. Aujourd’hui, l’Irak risque de se mor­ce­ler entre les eth­nies et les reli­gions, y com­pris les plus peti­tes, les turkmènes, les assy­riens, les chrétiens, que sais-je encore ?.

NPNF : Faut-il que les trou­pes amé­ric­aines s’en aillent imméd­ia­tement ? Et l’ONU peut-il jouer un rôle en Irak ?

Houzan Mahmood : Nous étions contre la guerre et nous avons par­ti­cipé à la cam­pa­gne inter­na­tio­nale contre la guerre. Nous sommes opposés à l’occu­pa­tion amé­ri­cano-bri­tan­ni­que et nous dénonçons tout ce que l’occu­pa­tion a pro­vo­qué : l’essor de l’islam poli­ti­que, le chaos social, la crois­sance de tous les grou­pes réacti­onn­aires, etc..

Nous vou­lons bien sûr que toutes les forces armées étrangères s’en aillent. Les Irakiens doi­vent pou­voir décider du futur de leur pays en choi­sis­sant leurs représ­entants dans chaque quar­tier, dans chaque entre­prise, chaque vil­lage, jusqu’à former une sorte d’État élu par le gou­ver­ne­ment. Le PCOI et l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak ont au départ exigé que l’ONU protège les citoyens. Puisqu’ils étaient là, il fal­lait qu’ils fas­sent au moins leur tra­vail et pren­nent leurs res­pon­sa­bi­lités. Mais les représ­entants de l’ONU vio­laient les droits de l’homme, ils tiraient sur les ouvriers quand ils fai­saient grève. Notre orga­ni­sa­tion se plai­gnait du manque de sécurité dont souf­fraient les femmes, mais ils ne rép­ondaient pas à nos deman­des de pro­tec­tion. Ils ne ser­vaient à rien, ils étaient là pour protéger les intérêts des Américains, impo­ser leur pro­gramme. Nous avons une ana­lyse de l’ONU que je ne dével­op­perai pas ici. Nous pen­sons qu’une force inter­na­tio­nale pour­rait, pen­dant une pér­iode limitée, faire res­pec­ter une sécurité mini­male (garan­tir la liberté et la sécurité des femmes, protéger les admi­nis­tra­tions, etc.) en atten­dant que les citoyens ira­kiens puis­sent élire leurs pro­pres représ­entants.

NPNF : Dans la plu­part des conflits inter­na­tio­naux les grou­pes d’extrême gauche se divi­sent sur cette ques­tion : cer­tains sou­tien­nent une inter­ven­tion de l’ONU, d’autres pri­vilégient ce qu’ils appel­lent l’indép­end­ance natio­nale, quel­les qu’en soient les conséqu­ences pour les popu­la­tions loca­les.

Houzan Mahmood : Ces grou­pes ont une façon tota­le­ment erronée de poser la ques­tion. En Grande-Bretagne, nous avons un pro­blème avec les grou­pes d’extrême gauche qui sou­tien­nent l’islam poli­ti­que. Ils considèrent que les grou­pes fon­da­men­ta­lis­tes réacti­onn­aires sont anti-impér­ial­istes parce qu’ils tuent des sol­dats amé­ricains ou bri­tan­ni­ques. Nous ne croyons pas en l’effi­ca­cité des atten­tats sui­ci­des, nous ne croyons pas dans le ter­ro­risme car celui-ci ne fait qu’aug­men­ter le chaos ; nous croyons dans les mou­ve­ments de masse, nous pen­sons qu’il faut que les masses s’orga­ni­sent elles-mêmes, qu’elles pren­nent leurs pro­pres décisions. À Bagdad, dans cer­tains quar­tiers, nous avons orga­nisé des conseils locaux qui sont res­pon­sa­bles de la sécurité et dans ces zones un embryon d’ordre règne. Nous pen­sons que les Irakiens doi­vent orga­ni­ser leurs comités ouvriers, leurs syn­di­cats, leurs orga­ni­sa­tions de femmes, etc. Les Irakiens doi­vent élire leurs pro­pres représ­entants.

NPNF : Comment pou­vons-nous, en France, dire qu’il fau­drait envoyer en Irak des trou­pes de l’ONU (donc en partie des trou­pes franç­aises) ? Comment des mili­tants amé­ricains pour­raient-ils déf­endre l’idée que les GI’s doi­vent encore mourir en Irak pen­dant quel­ques mois en atten­dant que la situa­tion s’amél­iore ? A mon avis, quelle que soit notre posi­tion, elle n’a aucune influence ni sur les évé­nements ni sur les décisions de « nos » diri­geants, mais qu’en penses-tu ?

Houzan Mahmood : Au Proche-Orient les gens sont beau­coup moins hos­ti­les aux Nations unies qu’aux États-Unis. Ils considèrent l’ONU comme une force de paix, même si nous ne par­ta­geons pas cette opi­nion. Nous savons que l’ONU cons­ti­tue une sorte de gou­ver­ne­ment inter­ca­pi­ta­liste qui dis­pose de trou­pes pour protéger ses pro­pres intérêts. Mais les Irakiens ne sont pas trop hos­ti­les à l’ONU car ils veu­lent être protégés. D’autre part, nous pen­sons que nous avons besoin d’un espace de manœuvre. Nous n’avons jamais eu l’occa­sion en Irak de créer des orga­ni­sa­tions de masse, des syn­di­cats, des partis, etc. Au début les Irakiens vou­laient que les Nations unies res­tent mais pas les Américains, même si les Nations unies avaient auto­risé les sanc­tions qui ont mis le pays à genoux et auto­risé la guerre pré­céd­ente. Cette ques­tion est une ques­tion pra­ti­que. Nous devons pro­fi­ter de la situa­tion actuelle pour manœuvrer, nous orga­ni­ser, orga­ni­ser la popu­la­tion.

La gauche et les révo­luti­onn­aires ne doi­vent pas hésiter à expri­mer leurs opi­nions. Il s’agit du pou­voir du peuple, de la vie des gens, nous vou­lons créer un système éga­lit­aire. Nous devons déf­endre notre pro­gramme poli­ti­que sans aucun com­plexe. Si nous savons que demain un régime isla­miste va rem­pla­cer les Américains, nous n’avons aucune raison de sou­hai­ter que les trou­pes amé­ric­aines s’en aillent du jour au len­de­main. Nous ne fai­sons aucun com­pro­mis avec nos idées, nous sommes hos­ti­les à la prés­ence des trou­pes. Mais si leur départ met en danger l’exis­tence de notre mou­ve­ment, si elle met en danger la vie de la popu­la­tion, alors je dirais qu’ils ne doi­vent pas partir imméd­ia­tement. Nous devons réfléchir aux avan­ta­ges et aux inconvénients de chaque situa­tion poli­ti­que pour nous et pour nos idéaux. Nous ne fai­sons aucun com­pro­mis avec les Américains ni avec toute autre force mais nous devons avoir l’esprit pra­ti­que, nous devons avoir le temps d’acquérir un espace poli­ti­que. Une fois que les gens seront orga­nisés, il sera beau­coup plus facile d’exiger le départ immédiat des trou­pes améic­aines.

En Grande-Bretagne, l’extrême gauche auto­rise uni­que­ment les intégr­istes et les femmes voilées à pren­dre la parole dans les mani­fes­ta­tions anti­guerre. Je n’ai plus le droit de pren­dre la parole dans ces mani­fes­ta­tions. Ce ne sont pas même pas des Irakiens mais l’extrême gauche pré­fère leur donner la parole plutôt qu’à nous.

NPNF : Certains mili­tants anti­guerre ou d’extrême gauche se réjou­issent chaque fois que meurt un soldat amé­ricain et cer­tains ont même sou­haité la vic­toire de Saddam. Qu’en penses-tu ?

Houzan Mahmood : Ce type de gens sont foca­lisés sur la prét­endue « déf­aite de l’impér­ial­isme », mais ils ne se ren­dent pas compte que si les isla­mis­tes gagnaient en Irak, leur régime serait aussi catas­tro­phi­que que celui des Américains. Nous pen­sons que l’isla­misme est aussi néf­aste que l’impér­ial­isme. S’ils vien­nent au pou­voir, ils tue­ront tous les com­mu­nis­tes, les socia­lis­tes, les démoc­rates. L’impér­ial­isme et l’islam poli­ti­que sont deux pôles aussi réacti­onn­aires l’un que l’autre. Notre tâche est de nous allier avec les forces socia­lis­tes et pro­gres­sis­tes en Irak, de leur appor­ter notre sou­tien matériel et poli­ti­que, pas de tenir la comp­ta­bi­lité des morts de l’armée amé­ric­aine. Les sol­dats amé­ricains n’ont aucune res­pon­sa­bi­lité dans la décision de la guerre. Beaucoup sont des vic­ti­mes, une partie d’entre eux vien­nent d’Amérique cen­trale et s’enga­ger leur permet d’acquérir la natio­na­lité amé­ric­aine. Je ne me réjouis ni de la mort des sol­dats amé­ricains ni de la mort des civils ira­kiens. Notre rés­ist­ance est fondée sur la rés­ist­ance des masses, des femmes, des ouvriers, pas sur le ter­ro­risme. Nous croyons en la liberté et en l’égalité pas au ter­ro­risme.

Interview réalisée et tra­duite par Ni Patrie Ni Fron­tières

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