lundi 23 décembre 2013

« Indi... gènes » ? « Indi... génat » ? « Indi... génisé » ? Des « concepts » indi... gents !

(…) Indigènes est à l’ori­gine un terme uti­lisé par les colons ou les auto­rités colo­nia­les pour désigner les peu­ples présents avant eux sur les ter­ri­toi­res exploités et opprimés par les puis­san­ces occi­den­ta­les. Le mot «indigènes» est uti­lisé par l’Appel des Indigènes comme un stig­mate retourné contre l’Etat et les ins­ti­tu­tions racis­tes français (un peu comme les Afro-Américains uti­li­sent entre eux le mot « nigger », nègre). Mais il a aussi pour les Indigènes d’autres sens :

1) un « indigène » serait un membre des clas­ses les plus exploitées, ce que les marxis­tes appel­lent un prolét­aire. Dans ce cas pour­quoi donc avoir intro­duit un nou­veau concept ?

2) ce terme est génér­eu­sement attri­bué à ceux qu’ils appel­lent des « Blancs » à condi­tion qu’ils sou­tien­nent la cause des... Indigènes.

Cette défi­nition à plu­sieurs étages (« eth­ni­que », natio­nal, social et poli­ti­que) est sur­tout fondée sur de bons sen­ti­ments.

Elle rap­pelle une défi­nition qu’un jour Edgar Morin avait donnée de la judéité : pour lui, était Juif tout indi­vidu qui se sen­tait en empa­thie et en soli­da­rité totale avec les souf­fran­ces du peuple juif. Cette défi­nition très génér­euse, uni­ver­sa­liste, fai­sait éga­lement écho au fameux slogan de Mai 68 « Nous sommes tous des Juifs alle­mands » qui avait une réson­ance à la fois inter­na­tio­na­liste et ana­tio­na­liste, mais était riche en ambi­guités de toute sorte, comme on a pu le voir par la suite avec l’appa­ri­tion de nou­vel­les formes d’antisé­mit­isme au nom de l’anti­sio­nisme mal com­pris.

Si la dém­arche de Morin avait un côté sym­pa­thi­que, les référ­ences obses­sion­nel­les à la cou­leur de la peau qui parsèment la prose des Indigènes nous inci­tent à douter que leurs inten­tions soient aussi clai­res. Mais sur­tout leur dém­arche repose sur une exi­gence absurde Tout comme, dans un autre regis­tre, des profs huma­nis­tes mais très mala­droits ten­tent de convain­cre des élèves d’ori­gine maghré­bine ou afri­caine que l’exter­mi­na­tion des Juifs d’Europe serait le seul étalon de mesure et de com­préh­ension de l’hor­reur des autres géno­cides, nos « Indigènes » déc­larent d’abord que les « pre­mières vic­ti­mes de l’exclu­sion sociale » seraient les « per­son­nes issues des colo­nies (...) et de « l’immi­gra­tion post-colo­niale » puis que « indép­end­amment de leurs ori­gi­nes effec­ti­ves, les popu­la­tions des “quar­tiers” sont “indigénisées” ».

Ces deux affir­ma­tions sont contra­dic­toi­res :

- la pre­mière met l’accent sur la cou­leur de la peau ou l’ « ethnie » (sans le dire, ce que beau­coup tra­dui­sent par la « race », voir les insul­tes cou­ran­tes du type « Nique ta race », « sale race », etc.), comme étalon de toutes les exclu­sions socia­les,

- la seconde met l’accent sur les dis­cri­mi­na­tions socia­les qui tou­chent tous les prolét­aires, qu’elle que soit leur cou­leur de peau, leur pas­se­port et leur lieu de nais­sance.

Comme les Indigènes n’ont pas réussi à rés­oudre cette contra­dic­tion (et il faut reconnaître que la ques­tion de l’imbri­ca­tion entre les fac­teurs de classe, les fac­teurs natio­naux et les fac­teurs dits « eth­ni­ques » est loin d’être simple), ils ont élargi le pseudo-concept d’Indigènes à tous les habi­tants des quar­tiers popu­lai­res mais à une condi­tion : tout « Blanc » doit s’iden­ti­fier à un indigène, un ex-colo­nisé, un post-colo­nisé ou un ancien esclave afri­cain. Les « Indigènes » vou­draient que tout prolét­aire s’iden­ti­fie imméd­ia­tement, à la cause anti­co­lo­nia­liste la plus radi­cale et retourne l’image néga­tive qu’il risque d’avoir dans la tête en s’iden­ti­fiant aux colo­nisés d’antan, aux immi­grés d’aujourd’hui.

Il est dif­fi­cile d’ima­gi­ner une dém­arche plus acro­ba­ti­que, d’autant plus que cette dém­arche est à sens unique : c’est le prolét­aire « blanc » qui doit se sentir cou­pa­ble des crimes de « sa » classe domi­nante et se déb­arr­asser de son far­deau de com­plice du racisme, du colo­nia­lisme et du « post-colo­nia­lisme ». Le « non Blanc » et ses com­pa­gnons de route tiers­mon­dis­tes n’ont rien d’autre à faire qu’à se com­plaire dans leur pos­ture de supér­iorité morale.

Y.C. Ni patrie ni fron­tières n° 10

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