lundi 23 décembre 2013

Florilège marxiste sur le terrorisme (1849-1938) : Marx, Engels, Lénine, Trotsky


Quelques réflexions à propos des extraits de textes présentés


Traditionnellement les marxis­tes ont tou­jours plaidé, qu’ils le reconnais­sent ouver­te­ment ou non, pour un cer­tain « amo­ra­lisme » en matière poli­ti­que. Soucieux avant tout de dén­oncer l’hypo­cri­sie des leçons de morale assenées en per­ma­nence par les clas­ses domi­nan­tes et leurs avo­cats (des jour­na­lis­tes aux curés en pas­sant par les intel­lec­tuels au ser­vice du pou­voir), ils ont tou­jours asso­cié morale à hypo­cri­sie. Mais ne s’agit-il pas d’un contre­sens ? Peut-confon­dre morale et mora­lisme hypo­crite ?

Il est évident que les marxis­tes se sont tou­jours fait l’écho d’une puis­sante indi­gna­tion morale contre les méfaits du capi­ta­lisme et du colo­nia­lisme dans tous leurs textes, depuis Le Capital de Marx jusqu’au moin­dre tract gau­chiste actuel. Et, sauf à considérer leur indi­gna­tion comme un arti­fice de style, un procédé de mani­pu­la­tion cyni­que, force est de sup­po­ser qu’eux aussi ont quel­ques rudi­ments de morale qui dép­assent une ana­lyse « scien­ti­fi­que » de la bar­ba­rie du système et des moyens « scien­ti­fi­ques » d’y mettre magi­que­ment fin.

Nos « amo­ra­lis­tes » lénin­istes et trots­kys­tes ont donc un double dis­cours.

D’un côté, ils considèrent avoir le droit de donner des leçons de morale à leurs pro­pres mili­tants, à ceux des autres orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires, aux clas­ses domi­nan­tes et à leurs représ­entants, mais aussi de dén­oncer, d’un point de vue moral, les actes igno­bles de la classe domi­nante — et le capi­ta­lisme leur en offre tous les jours l’occa­sion.

De l’autre, ils sont dans un trip de toute-puis­sance (« Je détiens la vérité, je lutte pour la libé­ration de l’huma­nité, moi seul peux empêcher la géné­ra­li­sation de la bar­ba­rie capi­ta­liste, voire la dis­pa­ri­tion de l’espèce humaine et donc mon sacri­fice pour cette cause me rend inat­ta­qua­ble et intou­cha­ble »). Lorsqu’on les cri­ti­que sur tel ou tel point (des mœurs peu démoc­ra­tiques des orga­ni­sa­tions lénin­istes à la répr­ession de Cronstadt, par exem­ple) ces amo­ra­lis­tes repren­nent en fait à leur compte la morale des jés­uites (« La fin jus­ti­fie les moyens »), enten­dez par là :

1) Il faut se déf­endre contre les mét­hodes bar­ba­res et san­gui­nai­res des possédants et la non-vio­lence est inef­fi­cace (ce qui est, le plus sou­vent, par­fai­te­ment juste). Les marxis­tes font géné­ra­lement remar­quer que l’usage de la vio­lence n’est pas tou­jours condamné par les thu­rifér­aires du Capital puis­que la bour­geoi­sie fait sou­vent l’éloge de la vio­lence guer­rière, par exem­ple celle des atten­tats des rés­istants français contre les sol­dats alle­mands, voire les bom­bar­de­ments ter­ro­ris­tes contre les popu­la­tions civi­les (de Dresde à Hiroshima en pas­sant par les bom­bar­de­ments en Irak), pudi­que­ment bap­tisés « dom­ma­ges col­latéraux ». 2) 3) Jamais les révo­lutions et les insur­rec­tions n’ont coûté autant de morts que les guer­res, les mas­sa­cres et les répr­essions menées par l’ennemi de classe (on entre ici dans une logi­que comp­ta­ble qui peut auto­ri­ser toutes les dév­iations, dès lors qu’on compte les morts au lieu de se concen­trer sur le but pour­suivi et l’effi­ca­cité des moyens employés). 4) 5) Donc (et c’est là que le rai­son­ne­ment dérape encore davan­tage et abou­tit sou­vent à jus­ti­fier l’injus­ti­fia­ble) tous les moyens sont permis dans le cadre d’un mou­ve­ment de masse, ou en tout cas avec la bénéd­iction de la direc­tion du Parti ou du grou­pus­cule qui détient la vérité. 6) Dans ces moyens permis une savante confu­sion est entre­te­nue entre

-  vio­lence déf­en­sive (par exem­ple, l’autodéf­ense armée de grév­istes contre des nervis, ou d’un ser­vice d’ordre de mani­fes­tants contre des fas­cis­tes… ou des isla­mis­tes),
-  guerre impér­ial­iste,
-  guerre civile,
-  guerre de libé­ration natio­nale
-  et ter­ro­risme contre des civils ou prise d’otages.
-  C’est ainsi qu’une partie de l’extrême gauche se refuse à condam­ner clai­re­ment les atten­tats ter­ro­ris­tes du Hamas en Israël ou ceux de la « Résistance » ira­kienne, puis­que, cons­ciem­ment ou non, ils les ran­gent cyni­que­ment dans les dom­ma­ges col­latéraux causés par une situa­tion colo­niale ou l’agres­sion d’un petit pays par une puis­sance impér­ial­iste. C’est ainsi aussi que les vic­ti­mes du ter­ro­risme d’extrême gauche des années 70 sont présentées comme de sim­ples « acci­dents de tra­vail » sur­ve­nus à des représ­entants du Capital.

Ne serait-il pas temps, après l’expéri­ence notam­ment du sta­li­nisme et de son avatar le plus récent le maoïsme, de pous­ser la réflexion un peu plus loin ?

Ne pour­rait-on réfléchir à quel­ques éléments de morale (ou d’éthique) révo­luti­onn­aire : la vérité et l’empa­thie pour les exploités, comme l’indi­que Gerry Byrne dans son texte sur le 11 mars 2004, mais aussi une atti­tude sans com­pro­mis­sion face à la hiér­archie, à l’Etat, aux patrons et à tous les pou­voirs ins­ti­tués comme le sou­li­gnent brillam­ment cer­tains des arti­cles de l’Encyclopédie anar­chiste repro­duits dans ce numéro ? Ne pour­rait-on réfléchir davan­tage à l’usage de la vio­lence et de la non-vio­lence, de la lutte armée et de la dis­cus­sion néc­ess­aire comme nous y invite le sous-com­man­dant Marcos dans l’une de ses let­tres ?

Y.C.


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« Une évo­lution his­to­ri­que, disait Marx, ne peut rester ″paci­fi­que″ qu’aussi long­temps qu’elle ne ren­contre pas des obs­ta­cles vio­lents de la part de la classe sociale dét­ent­rice du pou­voir » . Dans ce texte, écrit en réaction à la pro­mul­ga­tion, en Allemagne, en 1878, d’une loi pre­nant prét­exte des atten­tats contre Guillaume II pour s’atta­quer à la social-démoc­ratie, Karl Marx définit la voie légale, soit par­le­men­taire, comme le vec­teur prin­ci­pal d’éman­ci­pation de la classe ouvrière, la vio­lence étant can­tonnée à un rôle d’autodéf­ense.

Selon Georges Labica, le marxisme – limité par lui aux écrits de Marx, Engels, Lénine – ne se serait en réalité penché sur la ques­tion par­ti­cu­lière du ter­ro­risme, c’est-à-dire sur l’aspect révo­luti­onn­aire d’une lutte ouver­te­ment vio­lente contre une forme d’oppres­sion sociale, qu’en regard d’expéri­ences his­to­ri­ques dét­erminées.

Chez Marx et Engels, notam­ment, on aurait affaire à trois occur­ren­ces prin­ci­pa­les :

1/ La révo­lution franç­aise,

2/ Les révo­lutions de 1848,

3/ La Commune .

Pour autant, si le ter­ro­risme ne fait pas l’objet d’une concep­tua­li­sa­tion, Marx semble s’abs­te­nir de tout juge­ment moral à son sujet, écrivant en 1849, pour dével­opper sa « Victoire de la contre-révo­lution à Vienne », présentée ci-des­sous : « quand ce sera notre tour, nous n’embel­li­rons pas le ter­ro­risme » . Terrorisme indi­vi­duel ou ter­ro­risme d’Etat, tout serait donc lié, comme l’écrit Lénine dans « Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires et l’usage du ter­ro­risme », à une ques­tion d’oppor­tu­nité, mais aussi d’effi­ca­cité, comme il peut le dire dans « Ce qu’il y a de commun entre l’éco­nom­isme et le ter­ro­risme ». En 1921 encore, alors que le bol­chév­isme est sans conteste vain­queur et que les prin­ci­pes du com­mu­nisme de guerre ne sem­blent plus se jus­ti­fier, Lénine n’hésite pas à écrire : « C’est une très grande erreur de penser que la NEP a mis fin à la ter­reur. Nous allons encore recou­rir à la ter­reur et à la ter­reur éco­no­mique » .

C’est à Trotsky, enfin, que revient le mérite du dével­op­pement : après avoir, dans « Grèves et atten­tats dans la Russie de 1905 », exposé le ter­ro­risme indi­vi­duel comme la tra­duc­tion d’un affai­blis­se­ment du mou­ve­ment des masses, il affirme, dans Leur morale et la nôtre, que « ce qui décide à nos yeux ce n’est pas le mobile sub­jec­tif, c’est l’uti­lité objec­tive » et tente enfin de penser le moyen en rela­tion aux fins. Dans « Pourquoi les marxis­tes s’oppo­sent au ter­ro­risme indi­vi­duel », il dével­oppe encore un argu­men­taire com­plet et rela­ti­ve­ment convain­cant. Son texte, « La faillite du ter­ro­risme indi­vi­duel », va tou­te­fois plus loin : après avoir fait un brillant bilan de la « ter­reur systé­ma­tique » impulsée en Russie depuis la Narodnaïa Volia, Trotsky soulève deux dimen­sions intér­ess­antes, même s’il les lie indis­so­lu­ble­ment au contexte, en évoquant le mode d’orga­ni­sa­tion ter­ro­riste, son caractère bureau­cra­ti­que, et sur­tout en sou­li­gnant l’incom­pa­ti­bi­lité entre action ter­ro­riste et action de masse, du fait du caractère même de la psy­cho­lo­gie ter­ro­riste

Karim Landais


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F. Engels : « La lutte des Magyars »


(La Nouvelle Gazette Rhénane, n° 194, 13 jan­vier 1849)


Tandis qu’en Italie la pre­mière riposte à la contre-révo­lution de l’été et de l’automne der­niers se pro­duit déjà, dans les plai­nes hon­groi­ses se dér­oule le der­nier combat répr­essif contre le mou­ve­ment issu direc­te­ment de la révo­lution de février. Le nou­veau mou­ve­ment ita­lien est le pré­lude du mou­ve­ment de 1849, la guerre contre les Magyars est l’épi­logue du mou­ve­ment de 1848. Il est pro­ba­ble que cet épi­logue aura son pro­lon­ge­ment dans le nou­veau drame qui se pré­pare en secret.

L’épi­logue aussi est héroïque, héroïque comme les pre­mières scènes, au dér­ou­lement rapide, de la tragédie révo­luti­onn­aire de 1848, comme la chute de Paris et de Vienne, d’un héroïsme bien­fai­sant après les intermèdes, ou mornes, ou mes­quins qui se sont échelonnés d’octo­bre à juin. Par le ter­ro­risme le der­nier acte de 1848 se rép­er­cute dans les pre­miers actes de 1849.

Pour la pre­mière fois dans le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire de 1848, pour la pre­mière fois depuis 1793 une nation cernée par les forces supéri­eures de la contre-révo­lution ose oppo­ser la pas­sion révo­luti­onn­aire à la lâche fureur de la contre-révo­lution, la ter­reur rouge à la ter­reur blan­che. Pour la pre­mière fois depuis long­temps nous trou­vons un caractère vrai­ment révo­luti­onn­aire, un homme qui, au nom de son peuple, ose rele­ver le gant de la lutte désespérée, qui est pour sa nation Danton et Carnot en un seul homme — Lajos Kossuth. »

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Karl Marx


« Les mas­sa­cres sans rés­ultat depuis les journées de juin et d’octo­bre, la fas­ti­dieuse fête expia­toire depuis février et mars, le can­ni­ba­lisme de la contre-révo­lution elle-même convain­cront les peu­ples que, pour abréger, pour sim­pli­fier, pour concen­trer l’agonie meur­trière de la vieille société et les souf­fran­ces san­glan­tes de l’enfan­te­ment de la nou­velle, il existe un seul moyen - le ter­ro­risme révo­luti­onn­aire. ».

(N° 136 du 7 novem­bre 1848 de la Nouvelle Gazette rhé­nane, « Victoire de la contre-révo­lution à Vienne ».)


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Lénine : « Les socia­lis­tes révo­luti­onn­aires et l’usage du ter­ro­risme »

(Extrait de Le gau­chisme, la mala­die infan­tile du com­mu­nisme)


Le bol­che­visme reprit et pour­sui­vit la lutte contre le parti qui, plus que tout autre, tra­dui­sait les ten­dan­ces de l’esprit révo­luti­onn­aire petit-bour­geois, à savoir : le parti « socia­liste-révo­luti­onn­aire », sur trois points prin­ci­paux.

D’abord ce parti, niant le marxisme, s’obs­ti­nait à ne pas vou­loir (peut-être serait-il plus exact de dire : qu’il ne pou­vait pas) com­pren­dre la néc­essité de tenir compte, avec une objec­ti­vité rigou­reuse, des forces de clas­ses et du rap­port de ces forces, avant d’enga­ger une action poli­ti­que quel­conque.

En second lieu, ce parti voyait une mani­fes­ta­tion par­ti­cu­lière de son « esprit révo­luti­onn­aire » ou de son « gau­chisme » dans la reconnais­sance par lui du ter­ro­risme indi­vi­duel, des atten­tats, ce que nous, marxis­tes, répudions caté­go­riq­uement. Naturellement, nous ne répudions le ter­ro­risme indi­vi­duel que pour des motifs d’oppor­tu­nité. Tandis que les gens capa­bles de condam­ner « en prin­cipe » la ter­reur de la grande révo­lution franç­aise ou, d’une façon géné­rale, la ter­reur exercée par un parti révo­luti­onn­aire vic­to­rieux, assiégé par la bour­geoi­sie du monde entier, - ces gens-là, Plekhanov dès 1900-1903, alors qu’il était marxiste et révo­luti­onn­aire, les a tournés en dérision, les a bafoués. (…)

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Lénine : Ce qu’il y a de commun entre l’éco­nom­isme et le ter­ro­risme


(Extrait de Que Faire ?)


Nous avons confronté plus haut, dans une note, un éco­nom­iste et un non social-démoc­rate-ter­ro­riste qui par hasard se sont trouvés être soli­dai­res. Mais d’une façon géné­rale, il existe entre eux une liai­son interne, non pas acci­den­telle, mais néc­ess­aire, sur laquelle nous aurons à reve­nir jus­te­ment à propos de l’édu­cation de l’acti­vité révo­luti­onn­aire. Economistes et ter­ro­ris­tes d’aujourd’hui ont une racine com­mune, à savoir ce culte de la spon­tanéité dont nous avons parlé au cha­pi­tre pré­cédent comme d’un phénomène général, et dont nous allons exa­mi­ner l’influence sur l’action et la lutte poli­ti­ques.

Au pre­mier abord, notre affir­ma­tion peut paraître para­doxale, si grande semble la différ­ence entre ceux qui met­tent au pre­mier plan la « lutte obs­cure, quo­ti­dienne » et ceux qui pré­co­nisent la lutte exi­geant le plus d’abné­gation, la lutte de l’indi­vidu isolé. Mais ce n’est nul­le­ment un para­doxe. Economistes et ter­ro­ris­tes s’incli­nent devant deux pôles opposés de la ten­dance spon­tanée : les éco­nom­istes devant la spon­tanéité du « mou­ve­ment ouvrier pur », les ter­ro­ris­tes devant la spon­tanéité de l’indi­gna­tion la plus ardente d’intel­lec­tuels qui ne savent pas ou ne peu­vent pas lier en un tout le tra­vail révo­luti­onn­aire et le mou­ve­ment ouvrier.

Il est dif­fi­cile en effet à ceux qui ont perdu la foi en cette pos­si­bi­lité ou qui n’y ont jamais cru, de trou­ver une autre issue que le ter­ro­risme à leur indi­gna­tion et à leur énergie révo­luti­onn­aire. Ainsi donc, le culte de la spon­tanéité n’est, dans les deux ten­dan­ces indi­quées par nous, que le com­men­ce­ment de la réa­li­sation du fameux pro­gramme du Credo : les ouvriers mènent leur « lutte éco­no­mique contre le patro­nat et le gou­ver­ne­ment » (que l’auteur du Credo nous par­donne d’expri­mer sa pensée dans la langue de Martynov ! Nous nous jugeons en droit de le faire, puis­que dans le Credo aussi il est dit que dans la lutte éco­no­mique les ouvriers « ont affaire au régime poli­ti­que ») et les intel­lec­tuels mènent la lutte poli­ti­que par leurs pro­pres forces, et natu­rel­le­ment au moyen de la ter­reur ! C’est là une déd­uction abso­lu­ment logi­que et iné­vi­table sur laquelle on ne sau­rait trop insis­ter, quand bien même ceux qui com­men­cent à réa­liser ce pro­gramme ne com­pren­draient pas eux-mêmes le caractère iné­vi­table de cette conclu­sion.

L’acti­vité poli­ti­que a sa logi­que, indép­end­ante de la cons­cience de ceux qui, avec les meilleu­res inten­tions du monde, ou bien font appel à la ter­reur, ou bien deman­dent que l’on donne à la lutte éco­no­mique elle-même un caractère poli­ti­que. L’enfer est pavé de bonnes inten­tions et, en l’occur­rence, les bonnes inten­tions n’empêchent pas qu’on se laisse entraîner spon­tanément vers la « ligne du moin­dre effort », vers la ligne du pro­gramme pure­ment bour­geois du Credo. En effet, ce n’est pas par hasard non plus que beau­coup de libéraux russes — libéraux déclarés ou libéraux por­tant le masque du marxisme — sym­pa­thi­sent de tout cœur avec le ter­ro­risme et s’effor­cent à l’heure actuelle de sou­te­nir la poussée de la men­ta­lité ter­ro­riste.

L’appa­ri­tion du « groupe révo­luti­onn­aire-socia­liste Svoboda », qui s’est assi­gné pour tâche d’aider par tous les moyens le mou­ve­ment ouvrier, mais a ins­crit à son pro­gramme le ter­ro­risme ainsi que sa propre éman­ci­pation, pour ainsi dire, à l’égard de la social-démoc­ratie, a confirmé une fois de plus la remar­qua­ble clair­voyance de P. Axelrod qui, dès la fin de 1897, avait prédit — prédit à la lettre — ce rés­ultat des flot­te­ments social-démoc­rates (« A propos des objec­tifs actuels et de la tac­ti­que ») et esquissé ses célèbres « Deux pers­pec­ti­ves ».

(…) La Svoboda pré­co­nise le ter­ro­risme comme moyen d’« exci­ter » le mou­ve­ment ouvrier, de lui donner « une vigou­reuse impul­sion ».

Il serait dif­fi­cile d’ima­gi­ner une argu­men­ta­tion se réfutant elle-même avec plus d’évid­ence ! On se demande : y a-t-il donc si peu de ces faits scan­da­leux dans la vie russe qu’il faille inven­ter des moyens d’« exci­ta­tion » spéciaux ? D’autre part, il est évident que ceux qui ne sont pas excités ni exci­ta­bles même par l’arbi­traire russe, obser­ve­ront éga­lement, « en se four­rant les doigts dans le nez », le duel du gou­ver­ne­ment avec une poi­gnée de ter­ro­ris­tes.

Or, jus­te­ment, les masses ouvrières sont très excitées par les infa­mies de la vie russe, mais nous ne savons pas recueillir, si l’on peut s’expri­mer ainsi, et concen­trer toutes les gout­te­let­tes et les petits ruis­seaux de l’effer­ves­cence popu­laire, qui suin­tent à tra­vers la vie russe en quan­tité infi­ni­ment plus grande que nous ne nous le représ­entons ni ne le croyons, mais qu’il importe de réunir en un seul tor­rent gigan­tes­que. Que la chose soit réa­li­sable, c’est ce que prouve irré­fu­tab­lement l’essor pro­di­gieux du mou­ve­ment ouvrier et la soif, notée déjà plus haut, que mani­fes­tent les ouvriers pour la litté­ra­ture poli­ti­que.

Pour ce qui est des appels au ter­ro­risme, ainsi que des appels pour donner à la lutte éco­no­mique elle-même un caractère poli­ti­que, ce ne sont que des prét­extes divers pour se dérober au devoir le plus impérieux des révo­luti­onn­aires russes : orga­ni­ser l’agi­ta­tion poli­ti­que sous toutes ses formes. La Svoboda veut rem­pla­cer l’agi­ta­tion par le ter­ro­risme, reconnais­sant ouver­te­ment que « dès que com­men­cera une agi­ta­tion éner­gique et ren­forcée parmi les masses, le rôle exci­ta­tif de la ter­reur aura pris fin » (p. 68 de la Renaissance du révo­luti­onn­isme). C’est ce qui montre précisément que ter­ro­ris­tes et éco­nom­istes sous-esti­ment l’acti­vité révo­luti­onn­aire des masses, en dépit de l’évident tém­oig­nage des évé­nements du prin­temps : les uns se lan­cent à la recher­che d’« exci­tants » arti­fi­ciels, les autres par­lent de « reven­di­ca­tions concrètes ». Les uns comme les autres n’accor­dent pas une atten­tion suf­fi­sante au dével­op­pement de leur propre acti­vité en matière d’agi­ta­tion et d’orga­ni­sa­tion de révé­lations poli­ti­ques. Or, il n y a rien qui puisse rem­pla­cer cela, ni main­te­nant ni à quel­que moment que ce soit.

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Léon Trotsky (Extrait de Leur morale et la nôtre, 1938)


Le ter­ro­risme indi­vi­duel est-il ou non admis­si­ble du point de vue de la « morale pure » ?

Sous cette forme abs­traite, la ques­tion est pour nous tout à fait vaine. Les bour­geois conser­va­teurs suis­ses déc­ernent encore des éloges offi­ciels au ter­ro­riste Guillaume Tell. Nos sym­pa­thies vont sans rés­erve aux ter­ro­ris­tes irlan­dais, russes, polo­nais, hin­dous, com­bat­tant un joug poli­ti­que et natio­nal. Kirov, satrape brutal, ne sus­cite en nous aucune com­pas­sion. Nous ne demeu­rons neu­tres à l’égard de celui qui l’a tué que parce que nous igno­rons ses mobi­les. Si nous appre­nions que Nikolaev a frappé cons­ciem­ment dans le des­sein de venger les ouvriers dont Kirov pié­tinait les droits, nos sym­pa­thies iraient sans rés­erve au ter­ro­riste.

Mais ce qui décide à nos yeux ce n’est pas le mobile sub­jec­tif, c’est l’uti­lité objec­tive. Tel moyen peut-il nous mener au but ? Pour le ter­ro­risme indi­vi­duel, la théorie et l’expéri­ence attes­tent le contraire. Nous disons au ter­ro­riste : il n’est pas pos­si­ble de rem­pla­cer les masses ; ton héroïsme ne trou­ve­rait à s’appli­quer uti­le­ment qu’au sein d’un mou­ve­ment de masses. Dans les condi­tions d’une guerre civile, l’assas­si­nat de cer­tains oppres­seurs cesse d’être du ter­ro­risme indi­vi­duel. Si un révo­luti­onn­aire fai­sait sauter le général Franco et son état-major, on doute que cet acte puisse sus­ci­ter l’indi­gna­tion morale, même chez les eunu­ques de la démoc­ratie. En temps de guerre civile, un acte de ce genre serait poli­ti­que­ment utile. Ainsi dans la ques­tion la plus grave — celle de l’homi­cide — les règles mora­les abso­lues sont tout à fait inopér­antes. Le juge­ment moral est condi­tionné, avec le juge­ment poli­ti­que, par les néc­essités intéri­eures de la lutte.

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Léon Trotsky : Grèves et atten­tats en Russie après la révo­lution de 1905


La ter­reur d’en haut se com­plétait par une ter­reur d’en bas. L’insur­rec­tion écrasée conti­nua encore long­temps à se déb­attre convul­si­ve­ment, sous la forme d’explo­sions isolées, d’atta­ques de par­ti­sans, d’actes ter­ro­ris­tes indi­vi­duels ou par grou­pes. La sta­tis­ti­que de la ter­reur caracté­rise d’une façon remar­qua­ble­ment claire la courbe de la révo­lution. En 1905, 233 per­son­nes furent tuées ; en 1906, 768 ; en 1907, 1231. Le nombre des blessés varia d’une manière quel­que peu différ­ente, car les ter­ro­ris­tes appre­naient à tirer plus juste. La vague ter­ro­riste atteint son apogée en 1907.

« Il y avait des jours, écrit un obser­va­teur libéral, où à plu­sieurs grands cas de ter­reur s’ajou­taient de véri­tables dizai­nes d’atten­tats et d’assas­si­nats de moin­dre enver­gure parmi les petits fonc­tion­nai­res de l’admi­nis­tra­tion... On déc­ouvre des fabri­ques de bombes dans toutes les villes, les bombes font sauter même ceux qui les fabri­quent, par suite d’impru­den­ces..., etc. » L’alchi­mie de Krassine s’était for­te­ment démoc­ratisée.

Prises dans leur ensem­ble, les trois années 1905, 1906 et 1907 se dis­tin­guent par­ti­cu­liè­rement par les actes ter­ro­ris­tes aussi bien que par les grèves. Mais la différ­ence entre ces deux séries de chif­fres saute aux yeux : alors que le nombre des grév­istes dimi­nue d’année en année, le nombre des actes ter­ro­ris­tes, au contraire, aug­mente avec la même rapi­dité. La conclu­sion est claire : la ter­reur indi­vi­duelle croît en fonc­tion de l’affai­blis­se­ment du mou­ve­ment des masses. Cependant, la ter­reur ne pou­vait s’accroître indé­fi­niment. L’impul­sion donnée par la révo­lution devait iné­vi­tab­lement s’épuiser dans ce domaine aussi. Si en 1907 il y avait eu 1231 tués, en 1908 il y en avait envi­ron 400 et en 1909 envi­ron 100. Le pour­cen­tage crois­sant des blessés montre que main­te­nant c’étaient des gens de hasard qui tiraient, sur­tout des jeunes gens inexpé­rimentés.

Extrait du Staline de Trotsky (1940)


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Léon Trotsky : La faillite du ter­ro­risme indi­vi­duel


Texte paru pour la pre­mière fois en français sur le site marxists.org et publié à l’ori­gine dans la revue polo­naise Przeglad Socyal-demo­cra­tyczny en mai 1909.

Pendant tout un mois, l’atten­tion de tout indi­vidu capa­ble de lire et de réfléchir, à la fois en Russie et à tra­vers le monde, a été concen­trée sur Azev. Son « affaire » est connue de tout un chacun par les jour­naux légaux et les comp­tes rendus des débats de la Douma sur la demande émise par les députés de la Douma pour inter­pel­la­tion à propos d’Azev [1].

Maintenant, Azev a eu le temps de passer à l’arrière-plan. Son nom appa­raît de moins en moins dans les jour­naux. Cependant, avant de lais­ser retom­ber Azev dans les pou­bel­les de l’Histoire une fois pour toutes, nous pen­sons néc­ess­aire de résumer les prin­ci­pa­les leçons poli­ti­ques - non pas en ce qui concerne les machi­na­tions poli­ti­ques du genre Azev en elles-mêmes, mais en ce qui concerne le ter­ro­risme dans son ensem­ble, et l’atti­tude adoptée à son égard par les prin­ci­paux partis poli­ti­ques du pays.

La ter­reur indi­vi­duelle en tant que mét­hode pour la révo­lution poli­ti­que est notre contri­bu­tion « natio­nale » russe.

Naturellement, le meur­tre des « tyrans » est pres­que aussi ancien que l’ins­ti­tu­tion de la « tyran­nie » elle-même ; et les poètes de tous les siècles ont com­posé plus d’un hymne en l’hon­neur du poi­gnard libé­rateur.

Mais la ter­reur systé­ma­tique, pre­nant pour rôle l’éli­mi­nation de satrape après satrape, minis­tre après minis­tre, monar­que après monar­que, — « Sashka après Sashka » [2] comme, dans les années 1880, un membre de la Narodnaya Volya (la volonté du Peuple) for­mu­lait fami­liè­rement le pro­gramme de la ter­reur —, cette sorte de ter­reur, s’adap­tant à la hiér­archie bureau­cra­ti­que de l’abso­lu­tisme et créant sa propre bureau­cra­tie révo­luti­onn­aire, est le pro­duit des seuls pou­voirs créat­ifs de l’intel­li­gent­sia russe.

Naturellement, il doit y avoir pour cela des rai­sons pro­fon­des et il fau­drait les cher­cher, tout d’abord dans la nature de l’auto­cra­tie russe, et ensuite dans la nature de l’intel­li­gent­sia russe. Avant que l’idée même de détr­uire l’abso­lu­tisme par des moyens méca­niques ait pu acquérir la popu­la­rité, il fal­lait qu’on voie l’appa­reil d’Etat comme un organe de coer­ci­tion pure­ment externe n’ayant aucune racine dans l’orga­ni­sa­tion sociale elle-même. Et c’est précisément ainsi que l’auto­cra­tie russe appa­rais­sait à l’intel­li­gent­sia révo­luti­onn­aire.

Base his­to­ri­que du ter­ro­risme russe.


Cette illu­sion a sa propre base his­to­ri­que. Le tsa­risme a pris forme sous la pres­sion des Etats de l’Ouest les plus avancés du point de vue cultu­rel. Pour tenir sa place dans la compé­tition, il devait sai­gner à blanc les masses popu­lai­res, et ce fai­sant, sur le plan éco­no­mique il cou­pait l’herbe sous le pied même des clas­ses les plus pri­vilégiées. Et ces clas­ses n’étaient pas capa­bles de s’élever au niveau poli­ti­que atteint par les clas­ses pri­vilégiées occi­den­ta­les.

A cela, au XIXe siècle, s’ajouta la pres­sion puis­sante de la Bourse europé­enne. Plus élevées étaient les sommes qu’elle prêtait au régime tsa­riste, moins le tsa­risme dép­endait direc­te­ment des rela­tions éco­no­miques à l’intérieur du pays.

Au moyen de capi­taux européens, le tsa­risme s’est armé d’une tech­no­lo­gie mili­taire europé­enne, et est ainsi devenu une orga­ni­sa­tion « indép­end­ante » (dans un sens rela­tif, bien sûr), s’élevant au-dessus de toutes les clas­ses de la société. Une telle situa­tion pou­vait natu­rel­le­ment faire naître l’idée de faire sauter à la dyna­mite cette super­struc­ture venue de l’extérieur.

L’intel­li­gent­sia s’était développée sous la pres­sion directe et imméd­iate de l’Ouest ; comme son ennemi, l’Etat, tous deux précédèrent de loin le niveau de dével­op­pement éco­no­mique du pays — l’Etat, tech­no­lo­gi­que­ment, et l’intel­li­gent­sia, idéo­lo­giq­uement.

Alors que, dans les plus ancien­nes sociétés bour­geoi­ses d’Europe, les idées révo­luti­onn­aires se dével­oppaient plus ou moins parallè­lement au dével­op­pement de larges forces révo­luti­onn­aires, en Russie les mem­bres de l’intel­li­gent­sia accédaient aux idées cultu­rel­les et poli­ti­ques toutes faites de l’Ouest et leur pensée avait été révo­lutionnée avant que le dével­op­pement éco­no­mique du pays ait donné nais­sance à des clas­ses révo­luti­onn­aires séri­euses dont elles auraient pu obte­nir le sou­tien.

Dépassés par l’his­toire


Dans ces condi­tions, il ne res­tait plus à l’intel­li­gent­sia qu’à mul­ti­plier son enthou­siasme révo­luti­onn­aire par la force explo­sive de la nitro­glycé­rine. Ainsi naquit le ter­ro­risme clas­si­que de Narodnaya Volya. La ter­reur des socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires fut géné­ra­lement par­lant un pro­duit de ces mêmes fac­teurs his­to­ri­ques : le des­po­tisme « indép­endant » de l’Etat russe d’une part, et l’intel­li­gent­sia révo­luti­onn­aire russe « indép­end­ante » de l’autre. Mais deux déc­ennies ne s’écoulèrent pas sans effet, et lors­que les ter­ro­ris­tes de la « seconde vague » appa­rais­sent, ils le font en tant qu’épi­gones, mar­qués du sceau : « dépassés par l’his­toire ».

L’époque du Sturm und Drang (tempête et ten­sion) capi­ta­lis­tes des années 1880 et 1890 pro­dui­sit et conso­lida un vaste prolé­tariat indus­triel, fai­sant de séri­euses incur­sions dans l’iso­le­ment éco­no­mique de la cam­pa­gne et la liant plus inti­me­ment à l’usine et à la ville.

Derrière la Narodnaya Volya, il n’y avait pas réel­lement de classe révo­luti­onn­aire. Les socia­lis­tes-révo­luti­onn­aires ne vou­laient tout sim­ple­ment pas voir le prolé­tariat révo­luti­onn­aire ; du moins ils n’étaient pas capa­bles d’apprécier sa pleine signi­fi­ca­tion his­to­ri­que.

Naturellement, on peut faci­le­ment réunir une dou­zaine de cita­tions envi­ron de la litté­ra­ture socia­liste-révo­luti­onn­aire affir­mant que ses mem­bres ne sub­sti­tuent pas la ter­reur à la lutte de masse mais la pla­cent à côté d’elle. Mais ces cita­tions appor­tent un tém­oig­nage seu­le­ment de la lutte que les idéo­logues de la ter­reur ont eu à mener contre les marxis­tes — les théo­riciens de la lutte de masse.

Mais, ceci ne modi­fie pas les faits. Par son essence même, l’acti­vité ter­ro­riste exige une telle concen­tra­tion d’énergie pour le « grand moment », une telle sures­ti­ma­tion du sens de l’héroïsme indi­vi­duel, et enfin une telle cons­pi­ra­tion « hermé­tique », que, sinon logi­que­ment, du moins psy­cho­lo­gi­que­ment — elle exclut tota­le­ment le tra­vail d’agi­ta­tion et d’orga­ni­sa­tion au sein des masses.

Pour les ter­ro­ris­tes, dans le domaine tout entier de la poli­ti­que exis­tent seu­le­ment deux points essen­tiels : le gou­ver­ne­ment et l’Organisation de Combat. « Le gou­ver­ne­ment est prêt à se ral­lier tem­po­rai­re­ment à l’exis­tence de tous les autres cou­rants », écrivait Gershuni (un fon­da­teur de l’Organisation de Combat des S.R.) à un moment où il ris­quait la sen­tence de mort, « mais il a décidé de diri­ger tous ces coups dans le but d’écraser le parti socia­liste-révo­luti­onn­aire ».

« J’espère sincè­rement », disait Kolayev (un autre ter­ro­riste S.R.), écrivant à un moment sem­bla­ble, « que notre géné­ration, ayant à sa tête l’Organisation de combat, éli­mi­nera l’auto­cra­tie ».

Tout ce qui sort du cadre de la ter­reur n’est que le ren­for­ce­ment de la lutte ; au mieux un moyen auxi­liaire. Dans l’éclair aveu­glant des bombes qui explo­sent, les contours des partis poli­ti­ques et les fron­tières qui divi­sent la lutte de classe dis­pa­rais­sent sans lais­ser de trace.

Et nous enten­dons la voie du plus grand des roman­ti­ques et meilleur pra­ti­cien du nou­veau ter­ro­risme, Gershuni, deman­dant ins­tam­ment à ses cama­ra­des d’« éviter une rup­ture non seu­le­ment avec les rangs des révo­luti­onn­aires, mais aussi avec les partis d’oppo­si­tion en général ».

La logi­que du ter­ro­risme


« Non pas à la place des masses, mais avec elles, ensem­ble ». Cependant, le ter­ro­risme est une forme de lutte trop « abso­lue » pour se conten­ter d’un rôle limité et subal­terne dans le parti.

Engendré par l’absence d’une classe révo­luti­onn­aire, régénéré plus tard par un manque de confiance dans les masses révo­luti­onn­aires, le ter­ro­risme ne peut se main­te­nir qu’en exploi­tant la fai­blesse et la dés­or­ga­ni­sation des masses, en mini­mi­sant leur conquêtes et en exagérant leurs déf­aites.

« Ils voient qu’il est impos­si­ble, étant donné la nature des arme­ments moder­nes, que les masses popu­lai­res uti­li­sent four­ches et gour­dins — ces armes séculaires du peuple — pour détr­uire les bas­tilles des temps moder­nes », disait des ter­ro­ris­tes l’avocat de la déf­ense Zhdanov pen­dant le procès de Kalyaev.

« Après le 9 jan­vier [3], ils virent très bien quel­les étaient les impli­ca­tions ; et ils rép­liquèrent à la mitrailleuse et au fusil à tir rapide par le revol­ver et la bombe ; telles sont les bar­ri­ca­des du ving­tième siècle. »

Les revol­vers des héros indi­vi­duels au lieu des gour­dins et des four­ches ; des bombes au lieu des bar­ri­ca­des — voilà la for­mule réelle du ter­ro­risme.

Et quel que soit le rôle subal­terne auquel la ter­reur est reléguée par les théo­riciens « syn­thé­tiques » du parti, elle occupe tou­jours, en fait, une place d’hon­neur. Et l’Organisation de Combat, que la hiér­archie du parti offi­ciel place au-des­sous du Comité Central, s’avère iné­vi­tab­lement être au-dessus de lui, au-dessus du parti et de toute son action — jusqu’à ce que le sort cruel la place sous le ser­vice de la police.

Et c’est précisément la raison pour laquelle l’effon­dre­ment de l’Organisation de Combat rés­ultant d’une cons­pi­ra­tion poli­cière signi­fie éga­lement l’effon­dre­ment poli­ti­que du parti de façon inél­uc­table.

Notes


[1] Azev, E.F.(1869-1918), chef de l’orga­ni­sa­tion de combat ter­ro­riste du parti S.R. et agent de l’Okhrana, dém­asqué en 1908, après qu’il eut « déjoué » nombre d’atten­tats, en menant d’autres à bien pour assu­rer sa cré­di­bilité auprès de ses cama­ra­des.

[2] Un dimi­nu­tif russe d’Alexandre, fai­sant référ­ence aux deux tsars Alexandre II et III.

[3] Il s’agit du mas­sa­cre du « diman­che rouge », qui eut lieu le 9 jan­vier 1905 et marqua le début de la révo­lution.

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Léon Trotsky : Pourquoi les marxis­tes s’oppo­sent au ter­ro­risme indi­vi­duel


Texte paru pour la pre­mière fois en français sur le site marxists.org et publié à l’ori­gine dans la revue social-démoc­rate autri­chienne Der Kampf en novem­bre 1911.

Nos enne­mis de classe ont l’habi­tude de se plain­dre de notre ter­ro­risme. Ce qu’ils enten­dent par là n’est pas très clair. Ils aime­raient qua­li­fier de ter­ro­risme toutes les acti­vités du prolé­tariat dirigées contre les intérêts de nos enne­mis de classe. La grève, à leurs yeux, est la prin­ci­pale mét­hode de ter­ro­risme. Une menace de grève, l’orga­ni­sa­tion de piquets de grève, le boy­cott d’un patron escla­va­giste, le boy­cott moral d’un traître de nos pro­pres rangs - ils appel­lent tout cela ter­ro­risme et bien plus encore. Si on conçoit de cette façon le ter­ro­risme comme toute action ins­pi­rant la crainte, ou fai­sant du mal à l’ennemi, alors, natu­rel­le­ment, la lutte de classe toute entière n’est pas autre chose que du ter­ro­risme. Et la seule ques­tion res­tante est de savoir si les poli­ti­ciens bour­geois ont le droit de dév­erser le flot de leur indi­gna­tion morale à propos du ter­ro­risme prolé­tarien, alors que leur appa­reil d’Etat tout entier avec ses lois, sa police et son armée n’est rien d’autre qu’un appa­reil de ter­reur capi­ta­liste !

Cependant, il faut dire que quand ils nous repro­chent de faire du ter­ro­risme, ils essaient — bien que pas tou­jours sciem­ment — de donner à ce mot un sens plus étroit, plus indi­rect.

Dans ce sens strict du mot, la détér­io­ration de machi­nes par des tra­vailleurs, par exem­ple, est du ter­ro­risme. Le meur­tre d’un employeur, la menace de mettre le feu à une usine ou une menace de mort à son pro­priét­aire, une ten­ta­tive d’assas­si­nat, revol­ver en main, contre un minis­tre du gou­ver­ne­ment - toutes ces actions sont des actes ter­ro­ris­tes au sens com­plet et authen­ti­que. Cependant, qui­conque ayant une idée de la vraie nature de la social-démoc­ratie inter­na­tio­nale devrait savoir qu’elle s’est tou­jours opposée à cette sorte de ter­ro­risme et le fait de la façon le plus intran­si­geante.

Pourquoi ? Faire du ter­ro­risme par la menace d’une grève, ou mener de fait une grève, est quel­que chose que seuls les tra­vailleurs de l’indus­trie peu­vent faire. La signi­fi­ca­tion sociale d’une grève dépend direc­te­ment, pre­miè­rement, de la taille de l’entre­prise ou du sec­teur indus­triel qu’elle affecte, et, deuxiè­mement, du degré auquel les tra­vailleurs y pre­nant part sont orga­nisés, dis­ci­plinés, et prêts à l’action. Cela est aussi vrai d’une grève poli­ti­que que cela l’est pour une grève éco­no­mique. Cela conti­nue à être la mét­hode de lutte qui déc­oule direc­te­ment du rôle pro­duc­tif du prolé­tariat dans la société moderne.

La ter­reur indi­vi­duelle déprécie le rôle des masses

Pour se dével­opper, le système capi­ta­liste a besoin d’une super­struc­ture par­le­men­taire. Mais comme il ne peut pas confi­ner le prolé­tariat moderne à un ghetto poli­ti­que, il doit tôt ou tard per­met­tre aux tra­vailleurs de par­ti­ci­per au par­le­ment. Dans toutes les élections, le caractère de masse du prolé­tariat et son niveau de dével­op­pement poli­ti­que — qua­liités, qui, une fois de plus, sont dét­erminées elles aussi par son rôle social, c’est-à-dire, par dessus tout, son rôle pro­duc­tif — trou­vent leur expres­sion.

Dans une grève, de même que dans des élections, la mét­hode, le but, et les rés­ultats de la lutte dép­endent tou­jours du rôle social et de la force du prolé­tariat en tant que classe. Seuls les tra­vailleurs peu­vent mener une grève. Les arti­sans ruinés par l’usine, les pay­sans dont l’eau est pol­luée par l’usine, ou les mem­bres du lumpen pro­le­ta­riat, avides de sac­cage, peu­vent briser les machi­nes, mettre le feu à une usine ou assas­si­ner son pro­priét­aire. Seule la classe ouvrière, cons­ciente et orga­nisée, peut envoyer une foule en représ­en­tation au par­le­ment pour veiller aux intérêts des prolét­aires.

Par contre, pour assas­si­ner un per­son­nage offi­ciel en vue, on n’a pas besoin d’avoir der­rière soi les masses orga­nisées. La recette pour fabri­quer des explo­sifs est acces­si­ble à tous, et on peut se pro­cu­rer un Browning n’importe où. Dans le pre­mier cas, il s’agit d’une lutte sociale, dont les mét­hodes et les moyens déc­oulent néc­ess­ai­rement de la nature de l’ordre social domi­nant du moment, et, dans le second, d’une réaction pure­ment méca­nique, iden­ti­que n’importe où — en Chine comme en France —, très frap­pante dans sa forme extéri­eure (meur­tre, explo­sions, ainsi de suite… ) mais abso­lu­ment sans effet en ce qui concerne le système social.

Une grève, même d’impor­tance modeste, a des conséqu­ences socia­les : ren­for­ce­ment de la confiance en soi des tra­vailleurs, ren­for­ce­ment des syn­di­cats et même, assez sou­vent, une amél­io­ration de la tech­no­lo­gie de pro­duc­tion. Le meur­tre du pro­priét­aire d’usine ne pro­duit que des effets de nature poli­cière, ou un chan­ge­ment de pro­priét­aire dénué de toute signi­fi­ca­tion sociale. Qu’un atten­tat ter­ro­riste, même « réussi », jette la confu­sion dans la classe diri­geante, dépend des cir­cons­tan­ces poli­ti­ques concrètes. Dans tous les cas, cette confu­sion ne peut être que de courte durée ; l’Etat capi­ta­liste ne se fonde pas sur les minis­tres du gou­ver­ne­ment et ne peut être éliminé avec eux. Les clas­ses qu’il sert trou­ve­ront tou­jours des rem­plaçants ; la machine reste intacte et conti­nue à fonc­tion­ner.

Mais le dés­ordre intro­duit dans les rangs des masses ouvrières elles-mêmes par un atten­tat ter­ro­riste est plus pro­fond. S’il suffit de s’armer d’un pis­to­let pour attein­dre son but, à quoi bon les effets de la lutte de classe ?

Si un dé à coudre de poudre et un petit mor­ceau de plomb sont suf­fi­sants pour tra­ver­ser le cou de l’ennemi et le tuer, quel besoin y a-t-il d’une orga­ni­sa­tion de classe ? Si cela a un sens de ter­ri­fier des per­son­na­ges haut placés par le gron­de­ment des explo­sions, est-il besoin d’un parti ? Pourquoi les mee­tings, l’agi­ta­tion de masse, et les élections, si on peut si faci­le­ment viser le banc des minis­tres de la gale­rie du par­le­ment ?

A nos yeux la ter­reur indi­vi­duelle est inad­mis­si­ble précisément parce qu’elle rabaisse le rôle des masses dans leur propre cons­cience, les fait se résigner à leur impuis­sance, et leur fait tour­ner les yeux vers un héros ven­geur et libé­rateur qui, espèrent-elles, vien­dra un jour et accom­plira sa mis­sion. Les pro­phètes anar­chis­tes de la « pro­pa­gande par le fait » peu­vent sou­te­nir tout ce qu’ils veu­lent à propos de l’influence élé­vat­rice et sti­mu­lante des actes ter­ro­ris­tes sur les masses. Les considé­rations théo­riques et l’expéri­ence poli­ti­que prou­vent qu’il en est autre­ment. Plus « effi­ca­ces » sont les actes ter­ro­ris­tes, plus grand est leur impact, plus ils réd­uisent l’intérêt des masses pour l’auto-orga­ni­sa­tion et l’auto-édu­cation.

Mais les fumées de la confu­sion se dis­si­pent, la pani­que dis­pa­raît, le suc­ces­seur du minis­tre assas­siné appa­raît, la vie s’ins­talle à nou­veau dans l’ancienne ornière, la roue de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste tourne comme aupa­ra­vant ; seule la répr­ession poli­cière devient plus sau­vage, plus sûre d’elle même, plus impu­dente. Et, en conséqu­ence, au lieu des espoirs qu’on avait fait naître, de l’exci­ta­tion arti­fi­ciel­le­ment sou­levée, arri­vent la dés­il­lusion et l’apa­thie.

Les efforts de la réaction pour mettre fin aux grèves et au mou­ve­ment de masse des ouvriers en général se sont tou­jours, et par­tout, soldés par un échec. La société capi­ta­liste a besoin d’un prolé­tariat actif, mobile et intel­li­gent ; elle ne peut, donc, main­te­nir le prolé­tariat pieds et poings liés pen­dant très long­temps. D’autre part, la pro­pa­gande anar­chiste par « le fait » a montré chaque fois que l’Etat est plus riche en moyens de des­truc­tion phy­si­que et de répr­ession méca­nique que ne le sont les grou­pes ter­ro­ris­tes.

S’il en est ainsi, où cela laisse-t-il la révo­lution ? Est-elle rendue impos­si­ble par cet état de choses ? Pas du tout. Car la révo­lution n’est pas un simple agrégat de moyens méca­niques. La révo­lution ne peut naître que de l’accen­tua­tion de la lutte de classe, et elle ne peut trou­ver une garan­tie de vic­toire que dans les fonc­tions socia­les du prolé­tariat. La grève poli­ti­que de masse, l’insur­rec­tion armée, la conquête du pou­voir d’Etat — tout ceci est dét­erminé par le degré auquel la pro­duc­tion s’est développée, l’ali­gne­ment des forces de clas­ses, le poids social du prolé­tariat, et enfin, par la com­po­si­tion sociale de l’armée, puis­que les forces armées sont le fac­teur qui, en pér­iode de révo­lution, dét­er­mine le sort du pou­voir d’Etat.

La social-démoc­ratie est assez réal­iste pour ne pas essayer d’éviter la révo­lution qui se dével­oppe à partir des condi­tions his­to­ri­ques exis­tan­tes ; au contraire, elle évolue pour affron­ter la révo­lution les yeux grands ouverts. Mais, contrai­re­ment aux anar­chis­tes, et en oppo­si­tion directe avec eux, la social-démoc­ratie rejette toute mét­hode et tout moyen ayant pour but de forcer arti­fi­ciel­le­ment le dével­op­pement de la société et de sub­sti­tuer des pré­pa­rations chi­mi­ques à la force révo­luti­onn­aire insuf­fi­sante du prolé­tariat.

Avant d’être promu au rang de mét­hode de lutte poli­ti­que, le ter­ro­risme fait son appa­ri­tion sous la forme d’actes de ven­geance indi­vi­duels. Ainsi en était-il en Russie, terre clas­si­que du ter­ro­risme. Le fait qu’on eût donné le fouet à des pri­son­niers poli­ti­ques poussa Véra Zassoulitch à expri­mer le sen­ti­ment général d’indi­gna­tion par une ten­ta­tive d’assas­si­nat du général Trepov. Son exem­ple fut imité dans les cer­cles de l’intel­li­gent­sia révo­luti­onn­aire qui man­quait de tout sup­port de masse. Ce qui avait com­mencé comme un acte de ven­geance non réfléchi se dével­oppa pour deve­nir tout un système en 1879-1881. Les vagues d’assas­si­nats commis par les anar­chis­tes en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord vien­nent tou­jours après quel­que atro­cité com­mise par le gou­ver­ne­ment - le fait de tirer sur des grév­istes ou l’exé­cution d’oppo­sants poli­ti­ques. La source psy­cho­lo­gi­que la plus impor­tante du ter­ro­risme est tou­jours le sen­ti­ment de ven­geance à la recher­che d’un exu­toire.

Il n’est pas besoin d’insis­ter sur le point que la social-démoc­ratie n’a rien de commun avec ces mora­lis­tes vénaux qui, en rép­onse à tout acte ter­ro­riste, font des déc­la­rations à propos de la « valeur abso­lue » de la vie humaine. Ce sont les mêmes qui, en d’autres occa­sions, au nom d’autres valeurs abso­lues — par exem­ple l’hon­neur de la nation ou le pres­tige du monar­que — sont prêts à pous­ser des mil­lions de gens dans l’enfer de la guerre. Aujourd’hui, leur héros natio­nal est le minis­tre qui accorde le droit sacré de la pro­priété privée, et, demain, quand la main désespérée des tra­vailleurs au chômage se serre en un poing ou ramasse une arme, ils profèrent toutes sortes d’inep­ties à propos de l’inad­mis­si­bi­lité de la vio­lence sous quel­que forme que ce soit.

Quoi que puis­sent dire les eunu­ques et les pha­ri­siens de la mora­lité, le sen­ti­ment de ven­geance a ses droits. Il accorde à la classe ouvrière le plus grand crédit moral : le fait qu’elle ne regarde pas d’un œil indifférent, pas­si­ve­ment, ce qui se passe dans ce meilleur des mondes. Ne pas éte­indre le sen­ti­ment de ven­geance inas­souvi du prolé­tariat, mais au contraire l’atti­ser encore et encore, le rendre plus pro­fond, et le diri­ger contre les causes réelles de toute l’injus­tice et de la bas­sesse humaine - c’est là la tâche de la social-démoc­ratie.

Si nous nous oppo­sons aux actes ter­ro­ris­tes, c’est seu­le­ment que la ven­geance indi­vi­duelle ne nous satis­fait pas. Le compte que nous avons à régler avec le système capi­ta­liste est trop grand pour être présenté à un quel­conque fonc­tion­naire appelé minis­tre. Apprendre à voir tous les crimes contre l’huma­nité, toutes les indi­gnités aux­quel­les sont soumis le corps et l’esprit humain, comme les excrois­san­ces et les expres­sions déformées du système social exis­tant, dans le but de diri­ger toutes nos énergies en une lutte contre ce système — voilà la direc­tion dans laquelle le désir brûlant de ven­geance doit trou­ver sa plus haute satis­fac­tion morale.

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