lundi 23 décembre 2013

Citoyennisme ? Attraction fatale !

C’est la Révolution franç­aise qui a imposé (tem­po­rai­re­ment) l’usage des mots « citoyen » ou « citoyenne ». Fini les « Monsieur » ou les « Madame », les « Votre Excellence » ou « Votre Majesté ». Même le roi Louis XVI n’eut plus droit qu’à un simple « citoyen Louis Capet ». Ce mot garde donc encore une toute petite saveur éga­lit­aire, même si aujourd’hui aucun ouvrier ni aucun électeur n’ose­rait appe­ler son patron ou sa députée « citoyen » ou « citoyenne ».

Aujourd’hui, la plu­part des gens regret­tent l’époque où les voi­sins s’adres­saient la parole, s’entrai­daient, où les jeunes lais­saient leur place aux vieilles dames, aux femmes encein­tes ou aux vieux mes­sieurs dans les trans­ports en commun. Les jour­naux sont rem­plis d’his­toi­res hor­ri­bles de vieux cre­vant dans leur HLM sans que per­sonne ne s’inquiète de leur sort, de femmes qui sont har­celées voire violées dans le métro pen­dant que les pas­sa­gers regar­dent ailleurs, etc. La société moderne se prés­ente, dans les séries télévisées ou les émissions grand public, comme une société fondée sur l’égoïsme, l’indi­vi­dua­lisme, etc. Face à une telle situa­tion, les citoyen­nis­tes ont trouvé une solu­tion mira­cle : les ser­vi­ces publics devraient rem­pla­cer les liens de soli­da­rité et les rela­tions humai­nes qui font cruel­le­ment défaut. Nous aurions besoin de davan­tage de tra­vailleurs sociaux, de gen­tils orga­ni­sa­teurs, d’ani­ma­teurs, de méd­iateurs, de concier­ges, de flics, de gar­diens de prison, de vigi­les, de gar­diens de par­king, etc. Pour les citoyen­nis­tes, la rela­tion entre chaque indi­vidu et l’Etat pour­rait donc rem­pla­cer les tra­di­tion­nels liens de soli­da­rité du mou­ve­ment ouvrier - liens qui ont effec­ti­ve­ment dis­paru.

Cette idéo­logie prétend que la démoc­ratie bour­geoise serait pro­fondément contra­dic­toire avec le capi­ta­lisme (ce qui est d’ailleurs une vieille idée marxiste, qui conduit géné­ra­lement à des conclu­sions très différ­entes) ; qu’il faut ren­for­cer l’Etat pour faire revi­vre la démoc­ratie par­le­men­taire mori­bonde et que les citoyens doi­vent être mobi­lisés pour mettre en pra­ti­que ce projet poli­ti­que.

Les citoyen­nis­tes veu­lent huma­ni­ser le capi­ta­lisme, le trans­for­mer en un système plus juste. Ils rem­pla­cent la lutte de classe par les élections et les pres­sions démoc­ra­tiques sur les élus. Les citoyens n’ont pas le droit de rem­pla­cer l’Etat bour­geois ou de le détr­uire. Ils peu­vent certes se livrer, de temps à temps, à ce que ATTAC appelle gen­ti­ment la « déso­béi­ssance citoyenne », terme appa­rem­ment plus res­pec­ta­ble que la déso­béi­ssance civile. Avec cette idéo­logie tout doit deve­nir citoyen : les débats poli­ti­ques, la com­mu­ni­ca­ton, les écoles, les entre­pri­ses, etc.

Les citoyen­nis­tes ne veu­lent pas se déb­arr­asser du système capi­ta­liste, du tra­vail sala­rié, du capi­tal et de l’argent. Ils veu­lent seu­le­ment amél­iorer et étendre l’emprise des ser­vi­ces publics. Ils considèrent l’Etat bour­geois comme un para­site qui gâche les bonnes rela­tions qui devraient régner entre les citoyens-consom­ma­teurs et le capi­tal. Ils se bat­tent pour une démoc­ratie citoyenne, une démoc­ratie par­ti­ci­pa­tive, pas pour le socia­lisme. Parfois, les citoyen­nis­tes sont même prêts à s’affron­ter vio­lem­ment avec l’Etat, mais leur objec­tif est d’amener les caméras et les jour­na­lis­tes sur le lieu de la confron­ta­tion, pour enta­mer rapi­de­ment des dis­cus­sions séri­euses entre diri­geants res­pon­sa­bles. L’Etat bour­geois adore lui aussi orga­ni­ser des confér­ences citoyen­nes, des consul­ta­tions citoyen­nes et donner aux citoyens le droit à la parole. Les citoyen­nis­tes se considèrent comme les intermédi­aires pro­fes­sion­nels entre la société civile et l’Etat. Le citoyen­nisme est l’idéo­logie de la petite bour­geoi­sie et de la classe moyenne et a été jusqu’ici inca­pa­ble de former un véri­table parti.

Les grou­pes citoyen­nis­tes fonc­tion­nent géné­ra­lement comme des lob­bies, ils n’ont pas besoin d’avoir une base sociale solide, ils aiment appa­raître comme des experts sur toutes sortes de ques­tions.

Sur ce plan-là, le fonc­tion­ne­ment interne d’ATTAC est très signi­fi­ca­tif : ATTAC dis­pose de cen­tai­nes de tra­duc­teurs béné­voles, de mil­liers de spéc­ial­istes, de dizai­nes de mil­liers d’arti­cles et de docu­ments sur toutes sortes de ques­tions. Les mili­tants de base ont l’impres­sion d’appar­te­nir à une énorme « uni­ver­sité popu­laire », mais le pou­voir réel se trouve dans les mains de 30 per­son­nes qui ne sont pas élues et ne seront jamais détrônées, parce qu’elles coop­tent les nou­veaux mem­bres de la direc­tion. Ce mou­ve­ment citoyen­niste est fon­da­men­ta­le­ment un mou­ve­ment moral : contre la guerre, pour la paix, contre la mal­bouffe des fast­foods (géné­ra­lement amé­ricains) et pour les bons pro­duits bio (de pré­fér­ence français), contre la pau­vreté et pour la prospérité. Qui peut être hos­tile à un tel pro­gramme ?

Les citoyen­nis­tes oppo­sent l’ « éco­nomie soli­daire » à l’ « éco­nomie libé­rale » ; concrè­tement ils déf­endent les peti­tes coopé­ra­tives de pro­duc­tion contre les gran­des mul­ti­na­tio­na­les. Ils veu­lent un « par­tage équi­table des riches­ses », un « impôt sur les capi­taux », « pren­dre l’argent dans les poches des capi­ta­lis­tes ». Mais ils sem­blent igno­rer que le capi­tal et l’argent ne sont pas des forces ou des ins­tru­ments que l’on pour­rait uti­li­ser pour d’autres objec­tifs.

Il n’est pas sur­pre­nant qu’une idéo­logie aussi confuse entre­tienne des liens étroits avec le mul­ti­cultu­ra­lisme, cette autre idéo­logie qui refuse de pren­dre en compte l’exis­tence des clas­ses socia­les et de la lutte des clas­ses.

La plu­part des mili­tants citoyen­nis­tes sont cer­tai­ne­ment sincères, mais le rôle des révo­luti­onn­aires est de leur ouvrir les yeux, pas de flat­ter leurs concep­tions pseudo-réf­orm­istes.

Y.C.

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