lundi 23 décembre 2013

Azam Kamguian : Islamisme et multiculturalisme (2004)

Pour bien comprendre la portée et le contexte de cet article, il faut savoir qu’au Canada, depuis 1991, les chrétiens et les juifs peuvent faire appel à un tribunal d’arbitrage issu de leur « communauté » pour régler des contentieux commerciaux, professionnels et familiaux. Les décisions de ces tribunaux sont « définitives et obligatoires ». Les islamistes canadiens jouent donc sur du velours en accusant l’Etat de « racisme », de « discrimination », « d’islamophobie », etc., et en exigeant les mêmes droits pour chaque « communauté ». C’est pourquoi c’est la logique même du communautarisme (ou du multiculturalisme comme disent les Anglo-Saxons) qu’il faut dénoncer, même et surtout si elle se pare d’un prétendu « respect » des religions. Cela suppose donc de défendre ouvertement, sans aucun complexe, les valeurs de l’athéisme et le primat de la raison sur les superstitions, qu’elles que soient la forme sophistiquée que celles-ci adoptent, de Teilhard de Chardin aux sectes New Age, en passant par la théologie de la libération, le fondamentalisme protestant ou l’intégrisme juifs (Ni patrie ni frontières)

(Ce texte rés­ulte de l’adap­ta­tion de deux inter­ven­tions de l’auteure lors d’un débat sur « Les tri­bu­naux isla­mi­ques et les droits des femmes au Canada », le 7 mars 2004 à Toronto et au cours d’un sémin­aire sur la commé­mo­ration de la journée inter­na­tio­nale des femmes, le 14 mars 2004 à Birmingham.)

Aujourd’hui, je vais vous expli­quer pour­quoi je suis opposée aux tri­bu­naux isla­mi­ques et com­ment la charia viole les droits des hommes et des femmes. J’essaie­rai éga­lement de dém­ontrer com­ment l’isla­misme et le mul­ti­cultu­ra­lisme tra­vaillent de conserve contre les droits humains uni­ver­sels au Canada. Pour ter­mi­ner, j’insis­te­rai sur l’impor­tance de sup­pri­mer les tri­bu­naux isla­mi­ques dans ce pays.

Comme nous pou­vons le cons­ta­ter aujourd’hui, les isla­mis­tes ont réc­emment créé un Institut isla­mi­que de jus­tice civile pour super­vi­ser, sur la base de la loi isla­mi­que, les tri­bu­naux qui ren­draient des juge­ments concer­nant des conflits fami­liaux et autres liti­ges concer­nant le droit civil entre des per­son­nes d’ori­gine musul­mane. C’est la pre­mière fois qu’un pays occi­den­tal reconnaît la moin­dre vali­dité aux prin­ci­pes moyenâgeux de la charia. Il n’est pas dif­fi­cile d’ima­gi­ner que les isla­mis­tes se ser­vi­ront de cette reconnais­sance comme d’une arme pour essayer d’étendre de telles mesu­res à d’autres pays. Après tout, si le Canada est préparé à reconnaître la loi isla­mi­que, pour­quoi ne serait-ce pas le cas de tous les autres Etats occi­den­taux ?

Cette inno­va­tion juri­di­que représ­ente une nou­velle ten­ta­tive des isla­mis­tes d’impo­ser une loi bar­bare, la charia, mais cette fois aux peu­ples vivant en Occident. Elle a été sou­te­nue par les mili­tants de l’islam poli­ti­que, une force impor­tante qui a bru­ta­le­ment éliminé les droits et la liberté du peuple en général - et les droits des femmes au Moyen-Orient, en par­ti­cu­lier. Cette ten­dance poli­ti­que s’est mobi­lisé contre les mou­ve­ments laïcs et pro­gres­sis­tes pour la libé­ration et l’égalité au Moyen-Orient. En Iran, au Soudan, au Pakistan et en Afghanistan, les régimes isla­mi­ques ont com­mencé à trans­for­mer les mai­sons des femmes en pri­sons : leur confi­ne­ment, leur exclu­sion de nom­breu­ses acti­vités pro­fes­sion­nel­les et édu­ca­tives, et leur trai­te­ment brutal ont été entérinés par la loi de ces pays.

Il est triste de cons­ta­ter que la création de tri­bu­naux isla­mi­ques au Canada sera mal­heu­reu­se­ment jus­ti­fiée par la poli­ti­que réacti­onn­aire du mul­ti­cultu­ra­lisme. Elle est le fruit d’une poli­ti­que qui pro­vo­que la frag­men­ta­tion des citoyens, un système juri­di­que fondé sur la ség­régation et le racisme. Bien sûr, cette poli­ti­que de frag­men­ta­tion et de ség­régation convient par­fai­te­ment aux isla­mis­tes. M. Mohamed El Masry, pré­sident du Congrès cana­dien des musul­mans, prétend que le Canada a besoin d’une « mul­ti­pli­cité de lois » pour s’adap­ter aux différ­entes com­mu­nautés quand leurs critères moraux entrent en conflit avec ceux des autres grou­pes. M. El Masry affirme que les tri­bu­naux incluant des imams, des anciens et des juris­tes, per­met­tront aux musul­mans de régler leurs dis­pu­tes civi­les, en res­pec­tant leurs croyan­ces reli­gieu­ses, et sans avoir recours aux tri­bu­naux cana­diens laïcs.

Les par­ti­sans des tri­bu­naux isla­mi­ques affir­ment que l’un des avan­ta­ges des sociétés libres et ouver­tes de l’Occident est leur flexi­bi­lité. Mais cette même « flexi­bi­lité » four­nit aux isla­mis­tes l’occa­sion et le moyen d’impo­ser leurs règles rigi­des et oppres­si­ves à une com­mu­nauté spé­ci­fique. M. Momtaz Ali, pré­sident de la Société cana­dienne des musul­mans, et farou­che déf­enseur des tri­bu­naux isla­mi­ques, a déclaré : « Il (le tri­bu­nal isla­mi­que) offre non seu­le­ment un grand éventail de choix, mais il montre le véri­table esprit de notre société mul­ti­cultu­relle. » C’est le même Momtaz Ali qui a dit : « Sur le plan reli­gieux, le musul­man qui choi­si­rait de renier sa foi (…) serait cou­pa­ble d’un crime bien plus grave que la simple vio­la­tion d’un contrat - il serait cou­pa­ble de blas­phème ou d’apo­sta­sie. » Comme vous le savez, le blas­phème et l’apo­sta­sie font partie des pires crimes pour l’islam, et sont punis de mort dans de nom­breux pays.

Cette inno­va­tion juri­di­que s’oppose à l’égalité de tous les citoyens devant la loi, quel que soit sa race, sa reli­gion ou son genre. La charia ne reconnaît pas une telle égalité. Les tri­bu­naux isla­mi­ques étab­liront effec­ti­ve­ment un système juri­di­que parallèle fondé sur la reli­gion, et cela mènera à un système juri­di­que fondé sur la ség­régation. Les prin­ci­pes de la liberté indi­vi­duelle et de l’égalité devant la loi doi­vent tou­jours pren­dre le pas sur toute reven­di­ca­tion col­lec­tive avancée par les mem­bres d’un groupe par­ti­cu­lier pour eux-mêmes.

De nom­breu­ses per­son­nes d’ori­gine musul­mane feront l’objet de pres­sions pour qu’elles accep­tent l’arbi­trage de l’Institut musul­man de jus­tice civile sur des ques­tions concer­nant le droit civil et le droit fami­lial. Cette nou­velle mesure menace les droits des femmes vivant au Canada. Les décisions du tri­bu­nal isla­mi­que seront défi­ni­tives, contrai­gnan­tes et jugées fondées par les tri­bu­naux cana­diens. L’Institut musul­man de jus­tice civile appli­quera la charia, loi isla­mi­que opposée à l’impar­tia­lité de tous les systèmes juri­di­ques. Par exem­ple, le tém­oig­nage d’une femme ne compte que pour la moitié de celui d’un homme.

Donc, en cas de dés­accord entre un mari et sa femme, c’est le tém­oig­nage de l’époux qui en prin­cipe prév­audra. Pour ce qui concerne les ques­tions d’héri­tage, alors que, dans la loi cana­dienne, les fils et les filles sont traités de manière éga­lit­aire, selon la charia, les filles ne rece­vront que la moitié de ce que rece­vront leurs frères. Si l’Institut musul­man de jus­tice civile devait inter­ve­nir en matière de garde d’enfants, l’homme aurait auto­ma­ti­que­ment la garde dès que sa progé­ni­ture aura atteint un âge com­pris entre 7 et 9 ans. Etant donné cette iné­galité de trai­te­ment, il est par­ti­cu­liè­rement scan­da­leux qu’aucun droit d’appel devant les tri­bu­naux cana­diens n’ait été prévu par la nou­velle loi. En effet, le prin­cipe qui a été adopté est le sui­vant : si les deux par­ties en conflit se sont volon­tai­re­ment sou­mi­ses à un arbi­trage isla­mi­que, celle qui perd devant cette cour ne peut remet­tre la décision en ques­tion.

Tout le pro­blème repose sur le mot « volon­tai­re­ment ». De nom­breu­ses femmes d’ori­gine musul­mane résidant en Occident vivent encore dans un envi­ron­ne­ment isla­mi­que et patriar­cal où pri­ment la parole de l’homme et les pres­sions de la com­mu­nauté. Il faut énormément de cou­rage à une femme pour défier son mari, et pour refu­ser que leur conflit soit arbi­tré par la loi isla­mi­que. En effet, son refus sera considéré comme une mani­fes­ta­tion d’hos­ti­lité envers la reli­gion musul­mane ou même assi­milé à l’apo­sta­sie. A cela s’ajoute une dif­fi­culté sup­plém­ent­aire : porter l’affaire devant un tri­bu­nal cana­dien pren­dra plus de temps et coûtera davan­tage. Il n’y a cepen­dant aucune raison pour que les femmes n’aient pas recours à l’arbi­trage des tri­bu­naux laïcs cana­diens. Le danger est que, une fois les tri­bu­naux isla­mi­ques mis en place, les per­son­nes d’ori­gine musul­mane seront incitées à y avoir recours, et seront donc privées de nom­breux droits pour les­quels les peu­ples occi­den­taux ont com­battu pen­dant des siècles.

Dans pra­ti­que­ment chaque pays occi­den­tal com­pre­nant une mino­rité musul­mane signi­fi­ca­tive, les isla­mis­tes font pres­sion pour que l’on sépare le droit civil et le droit pénal. Ils cher­chent à créer leur propre Etat pour oppri­mer les gens, léga­lement et offi­ciel­le­ment. Mais il ne doit pas y avoir un Etat dans l’Etat. Pourtant c’est précisément l’objec­tif pour­suivi par les mili­tants isla­mis­tes. Ils prét­endent que c’est leur devoir de bons musul­mans d’œuvrer dans ce sens. Et cet objec­tif conduira à aug­men­ter le nombre de maria­ges forcés, de crimes « d’hon­neur », d’écoles isla­mi­ques, de muti­la­tions sexuel­les clan­des­ti­nes, il aug­men­tera le harcè­lement et l’inti­mi­da­tion dont sont vic­ti­mes les jeunes filles et les femmes dans les ghet­tos.

Dans l’Islam, comme l’expli­que M. Momtaz Ali, il n’existe pas de sépa­ration entre le droit et la reli­gion. Mais dans la civi­li­sa­tion contem­po­raine, les lois sont considérées comme l’œuvre de l’homme et, en tant que telles, elles peu­vent être changées à la lumière de l’évo­lution des cir­cons­tan­ces. L’islam oppose la charia aux droits uni­ver­sels des femmes et des hommes, mais comme c’est la loi de Dieu, tout chan­ge­ment est impos­si­ble.

La charia s’oppose à toute per­sonne qui croit dans l’uni­ver­sa­lité des droits humains, les droits civi­ques et la liberté indi­vi­duelle des femmes, la liberté d’expres­sion, la liberté de reli­gion et de croyance, et la liberté de ne pas croire. La loi isla­mi­que s’est développée durant les pre­miers siècles de l’Islam et a intégré des cou­tu­mes et des tra­di­tions tri­ba­les, pré-isla­mi­ques et miso­gy­nes du Moyen-Orient. Comment une loi dont les éléments fon­da­men­taux ont été mis en place il y a plus de mille ans pour­rait-elle être encore appli­ca­ble au XXIe siècle ? La charia ne reflète que les condi­tions socia­les et éco­no­miques de l’époque des Abassides (1) et elle s’est développée en igno­rant toute l’évo­lution des droits humains, sociaux, éco­no­miques, cultu­rels et moraux. Les prin­ci­pes de la charia sont fon­da­men­ta­le­ment opposés au pro­grès moral humain et aux valeurs de la civi­li­sa­tion.

La loi isla­mi­que s’oppose abso­lu­ment à la liberté de pensée, à la liberté d’expres­sion et à la liberté d’action. Les accu­sa­tions d’impu­reté, d’apo­sta­sie ser­vent à faire taire toute voix dis­si­dente. L’oppres­sion et l’injus­tice faç­onnent les vies de toutes les per­son­nes qui ten­tent d’avoir un esprit libre. Quelqu’un qui né musul­man et considéré comme tel est forcé de le rester jusqu’à la fin de ses jours. La loi isla­mi­que nie les droits des femmes et des mino­rités reli­gieu­ses non musul­ma­nes. Les non-croyants ne béné­ficient d’aucune tolér­ance : ils doi­vent mourir ou se conver­tir. Les juifs et les chrétiens sont traités comme des citoyens de seconde classe. Pendant les deux der­nières déc­ennies, des mil­lions de gens ont été vic­ti­mes de la charia : des cen­tai­nes de mil­liers ont été exécutés, décapités, lapidés, mutilés, fouettés, bom­bardés et chassés de chez eux. Dans les pays qui ont pro­clamé un Etat isla­mi­que, comme l’Iran, le Soudan, le Pakistan, cer­tains Etats du nord du Nigeria et en Afghanistan, nous avons déjà pu cons­ta­ter les effets per­ni­cieux de la charia.

Les droits de l’homme et la charia sont défi­ni­ti­vement et irré­méd­iab­lement inconci­lia­bles et anta­go­nis­tes. Les droits humains uni­ver­sels sont essen­tiels pour assu­rer un cer­tain niveau de vie aux habi­tants de la planète. On ne peut lais­ser les gou­ver­ne­ments et les auto­rités tolérer sévices et mau­vais trai­te­ments en uti­li­sant comme excuse le mul­ti­cultu­ra­lisme. Nous ne pou­vons lais­ser le mul­ti­cultu­ra­lisme deve­nir le der­nier refuge de la répr­ession. Accepter que la reli­gion serve à jus­ti­fier le viol des droits de l’homme c’est enté­riner une dis­cri­mi­na­tion des vic­ti­mes et leur faire savoir qu’elles ne méritent pas d’être protégées.

Le mul­ti­cultu­ra­lisme ne sert qu’à dis­si­mu­ler la mise en place d’un système global de ség­régation sociale, juri­di­que, intel­lec­tuelle, émoti­onn­elle et civile, système fondé sur des dis­tinc­tions de race, d’ethnie, de reli­gion et de genre. Ce système ség­réga­tio­nniste atta­que les droits fon­da­men­taux et la liberté des femmes et jus­ti­fie la domi­na­tion miso­gyne imposée aux femmes par les isla­mis­tes. Toute ten­ta­tive de res­trein­dre les droits des hommes et des femmes au nom de la reli­gion et de la culture, ou toute ten­ta­tive de définir la liberté et l’égalité selon des critères fixés par des cultu­res et des reli­gions différ­entes n’est que l’expres­sion du racisme.

Notre société contem­po­raine est beau­coup plus vaste, diver­si­fiée et com­plexe que la petite société tri­bale et pri­mi­tive qui exis­tait en Arabie il y a 1400 ans et où est né l’islam. Il est temps d’aban­don­ner l’idée que tout le monde devrait vivre sous la charia. Plus que jamais, les indi­vi­dus ont besoin d’un Etat laïc et d’une société laïque qui res­pec­tent la liberté reli­gieuse mais aussi la liberté de ne pas croire, et les droits humains fondés sur le prin­cipe que le pou­voir appar­tient au peuple et non à Dieu. Il est vital de com­bat­tre la loi isla­mi­que et d’obli­ger l’islam à se sou­met­tre à la laïcité et à des Etats laïques.

J’appelle toutes les forces laïques et les par­ti­sans de la liberté à se lever et à pro­tes­ter contre la création de tri­bu­naux isla­mi­ques au Canada. Tous les pro­gres­sis­tes devaient s’unir pour stop­per l’isla­misme et la poli­ti­que mul­ti­cultu­ra­liste des auto­rités cana­dien­nes qui viole les droits humains uni­ver­sels et nos valeurs civi­lisées.

(1) Abbassides : troi­sième dynas­tie des cali­fes suces­seurs de Mahomet. Si elle a duré offi­ciel­le­ment de 762 à 1258, son âge d’or ne couvre que les VIIIe et IXe siècles, à l’époque où Bagdad était un des prin­ci­paux cen­tres de la civi­li­sa­tion mon­diale. Géographiquement les abbas­si­des ne contrôlèrent ni l’Espagne ni l’Afrique du Nord (uni­que­ment, de façon pure­ment for­melle, la Tunisie et l’est de l’Algérie). (N.d.T.)

Azam Kamguian

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