samedi 16 novembre 2013

Trotsky et la question juive

Traduit de l’espa­gnol par Ana Laval-Munoz, ce texte a été publié en juin 2000 dans le numéro 27 de En defensa del marxismo, revue théo­rique du Partido obrero d’Argentine.

La tra­jec­toire et les idées de Trotsky au sujet du judaïsme prés­entent un intérêt mul­ti­ple. En pre­mier lieu, et tout natu­rel­le­ment, à cause des ori­gi­nes juives de Trotsky. Mais il faut aussi pren­dre en considé­ration le poids de l’antisé­mit­isme dans la tra­di­tion his­to­ri­que russe, par­ti­cu­liè­rement comme arme poli­ti­que de l’auto­cra­tie tsa­riste ; l’ample usage de l’antisé­mit­isme dans la lutte de Staline contre l’oppo­si­tion trots­kyste en URSS, comme l’a réc­emment dém­ontré Dimitri Volkogonov ; et fina­le­ment l’impor­tance de l’Holocauste perpétré par le nazisme, para­digme de la bar­ba­rie contem­po­raine (Arlene Clemesha).

La confér­ence de Karlsruhe et le IIe Congrès du POSDR

La pre­mière déc­la­ration connue de Trotsky sur la « ques­tion juive » date de 1903. Trotsky avait vingt-trois ans ; marxiste depuis l’âge de dix-sept ans, il était déjà l’un des diri­geants du mou­ve­ment social-démoc­rate russe. En juillet de cette année-là, pen­dant le IIe Congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démoc­rate de Russie), Trotsky par­ti­cipa au débat contre le cou­rant juif, cou­rant qui finit par quit­ter le parti. Mais un ou deux mois aupa­ra­vant, Trotsky avait été invité à Karlsruhe à une petite confér­ence - rare­ment citée - orga­nisée par ce même cou­rant juif du parti, le Bund.

Le Bund (en yid­dish, « union », abrév­iation d’Union géné­rale des tra­vailleurs juifs de Pologne, Lituanie et Russie) était une orga­ni­sa­tion juive au sein du parti de Russie. Créé en 1897, un an avant le POSDR, il est en 1898 le prin­ci­pal orga­ni­sa­teur du congrès de fon­da­tion de ce der­nier.

Jusqu’en 1903, le Bund était le parti social-démoc­rate le plus impor­tant de l’empire russe : impor­tance due à la taille de son orga­ni­sa­tion, au nombre de ses adhérents, à l’ampleur de ses publi­ca­tions clan­des­ti­nes, à la cir­cu­la­tion étendue (en contre­bande) de sa litté­ra­ture révo­luti­onn­aire. Trotsky par­ti­cipa à la confér­ence de Karlsruhe aux côtés d’un mili­tant du Bund local et du théo­ricien du Bund, Vladimir Medem, dont les mém­oires nous déc­rivent l’évé­nement. Vladimir Medem relate une dis­cus­sion qui dura près de deux heures. Après que le « cama­rade de Karlsruhe » eut exposé le pro­gramme natio­nal du Bund, Trotsky y apporta une rép­onse cri­ti­que, imméd­ia­tement relevée par Vladimir Medem. Quelques jeunes spec­ta­teurs sio­nis­tes pri­rent la parole : Trotsky leur rép­ondit « cor­dia­le­ment et avec humour ». Le débat se pour­sui­vit mais la dis­cus­sion entre Vladimir Medem et Trotsky s’ enve­nima lors­que fut abordée la poli­ti­que que le POSDR devait adop­ter pour com­bat­tre l’antisé­mit­isme.

Medem accusa le parti de nég­liger cette tâche. Trotsky lui rép­ondit que le parti com­bat­tait l’antisé­mit­isme en dis­tri­buant des tracts à ce sujet ; de plus, ajouta-t-il, il ne ser­vait à rien de com­bat­tre spé­ci­fiq­uement l’antisé­mit­isme : pour éli­miner un sen­ti­ment soli­de­ment enra­ciné, ves­tige de l’igno­rance qui domi­nait à l’époque méd­iévale, il fal­lait sur­tout élever le niveau général de cons­cience des masses. Vladimir Medem ne cache pas l’anti­pa­thie qu’il res­sen­tit envers Trotsky à partir de ce moment et la sen­sa­tion désag­réable que pro­vo­qua chez lui ce dis­cours « qui n’était rien d’autre qu’une façon de se dis­si­mu­ler à ses pro­pres yeux la grave et réelle res­pon­sa­bi­lité des socia­lis­tes russes (1) ». Les Juifs venaient de vivre une épr­euve très dou­lou­reuse. Le plus ter­ri­ble pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie avait été perpétré, en avril 1903 (peu de temps avant la confér­ence de Karlsruhe), dans l’empire russe, et plus précisément dans la partie ukrai­nienne de leur « zone de résid­ence ». Les quar­tiers juifs de Kichinev furent détruits, les mai­sons dévastées, des cen­tai­nes de Juifs blessés ou tués. Le tris­te­ment célèbre « pogrom de Kichinev » cons­terna le monde entier et engen­dra l’adop­tion par toutes les lan­gues du terme « pogrom » comme syno­nyme de « mas­sa­cre ». Celui-ci fut dili­genté par des poli­ciers du tsar et par des Cent-Noirs, mais les pogro­mis­tes étaient en grande partie des gens du peuple, ouvriers et tra­vailleurs comme les Juifs qu’ils persé­cutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut séri­eu­sement affectée. C’est ce climat de méfi­ance que Trotsky dénonça durant le IIe Congrès du POSDR comme l’une des prin­ci­pa­les sour­ces de dis­corde entre eux et le Bund. L’orga­ni­sa­tion juive réc­lamait au congrès : l’auto­no­mie au sein du parti, avec le droit d’élire son propre comité cen­tral et de dét­er­miner sa propre poli­ti­que sur les ques­tions concer­nant la popu­la­tion juive ; mais aussi l’ « auto­no­mie cultu­relle », au lieu de la simple « égalité des droits » que le parti réc­lamait pour les Juifs, c’est-à-dire le ras­sem­ble­ment des Juifs au sein de leurs pro­pres ins­ti­tu­tions cultu­rel­les sans dép­endre d’un ter­ri­toire commun. L’« auto­no­mie cultu­relle » aurait consisté à déf­endre le droit des Juifs de gérer leurs pro­pres affai­res cultu­rel­les en Russie, notam­ment l’édu­cation en yid­dish. Le congrès, majo­ri­tai­re­ment com­posé d’ « iskris­tes » (Iskra étant le nom de la revue qu’ils publiaient), s’oppo­sait au Bund car il entre­voyait dans leurs exi­gen­ces un sépa­rat­isme qui créerait des pré­cédents pour d’autres grou­pes et met­trait en péril l’unité du parti. C’est aux iskris­tes juifs Martov et Trotsky que revint la tâche de réfuter les exi­gen­ces du Bund. Martov avait été l’un de ses mem­bres fon­da­teurs ; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que « représ­entant des iskris­tes d’ori­gine juive ». Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référ­ence à sa judéité comme le sou­li­gne Isaac Deutscher(2). Mené « entre Juifs », le débat n’en fut pas pour autant faci­lité. Trotsky réfuta éner­giq­uement les trois exi­gen­ces du Bund et il prit la parole dix fois durant le débat, pro­vo­quant la colère et l’indi­gna­tion des représ­entants de l’orga­ni­sa­tion juive.

En ce qui concerne la « ques­tion natio­nale » (l’ « auto­no­mie natio­nale cultu­relle »), le Bund était divisé. La moitié du parti juif croyait, à cette époque, qu’à l’avenir les Juifs seraient assi­milés et qu’il ne fal­lait rien faire pour les séparer, ter­ri­to­ria­le­ment ou même « cultu­rel­le­ment ». Comme Vladimir Medem le rap­pelle « nous, les bun­dis­tes, n’avions pas fait de notre pro­gramme natio­nal une condi­tion sine qua non et nous n’avons pas quitté le parti suite à son rejet (…). Notre congrès [le Ve Congrès du Bund en 1903, A.C.] sur cette ques­tion, s’était scindé en deux(3) ».

En ce qui concerne l’édu­cation en yid­dish, aucun social-démoc­rate ne pou­vait séri­eu­sement s’oppo­ser au droit d’un peuple ou d’une nation à avoir sa propre langue. La diver­gence, comme cela appa­rut clai­re­ment dans des écrits postérieurs de Lénine et Trotsky, por­tait sur la divi­sion de l’édu­cation dans l’empire : édu­cation publi­que pour les Russes et écoles privées en yid­dish pour les Juifs.

Dans un arti­cle publié dans Severnaya Pravda, n° 14 (août 1913) Lénine écrit, au sujet de la poli­ti­que offi­cielle de l’État :

« L’expres­sion extrême du natio­na­lisme [russe, A.C.] actuel réside dans le projet de natio­na­li­sa­tion des écoles juives, for­mulé par le res­pon­sa­ble de l’édu­cation du dis­trict d’Odessa, et bien reçu par le minis­tre de l’"Éduc­ation" publi­que. Mais que signi­fie cette natio­na­li­sa­tion ? La ség­régation des Juifs dans des écoles juives spéc­ialisées (ensei­gne­ment secondaire). Les portes de tous les autres établ­is­sements privés et publics seraient com­plè­tement fermées aux Juifs (…). Ce projet, extrê­mement néf­aste, dém­ontre inci­dem­ment que cette "auto­no­mie natio­nale et cultu­relle", l’idée de sous­traire à l’État la ges­tion de l’ensei­gne­ment pour la confier aux différents nations est une erreur(4). »

Mais l’orga­ni­sa­tion juive n’était pas dis­posée à céder sur sa posi­tion au sujet du statut du Bund au sein du POSDR. Sa décision était prise depuis 1901 : les Juifs déf­endaient la trans­for­ma­tion du POSDR en une fédé­ration d’orga­ni­sa­tions natio­na­les. La conquête de l’auto­no­mie poli­ti­que et orga­ni­sa­tion­nelle du Bund au sein du POSDR était considérée comme une ques­tion de survie de l’orga­ni­sa­tion juive (5). Pour Trotsky, la « ques­tion juive » n’était pas le prin­ci­pal pro­blème en jeu. Le parti ne pou­vait pas concéder l’auto­no­mie au Bund, aban­don­ner le modèle de parti pour lequel il avait lutté : un parti cen­tra­lisé et non un ensem­ble lâche d’orga­ni­sa­tions. Il ne pou­vait pas davan­tage accep­ter que le Bund devienne le représ­entant exclu­sif des tra­vailleurs juifs, sans accep­ter la frag­men­ta­tion du mou­ve­ment ouvrier en différ­entes natio­na­lités.

« Exiger que le Bund soit reconnu comme seul représ­entant du parti auprès des tra­vailleurs juifs, écrit Deutscher, reve­nait à pro­cla­mer que seuls les Juifs étaient habi­lités à porter le mes­sage socia­liste aux tra­vailleurs juifs et à les orga­ni­ser. C’était adop­ter là une atti­tude méfi­ante à l’égard des mem­bres non juifs du parti, sou­li­gna Trotsky, et lancer un défi à leurs convic­tions et à leurs sen­ti­ments inter­na­tio­na­lis­tes. (…) "Le Bund, s’écria Trotsky au milieu d’une tempête de pro­tes­ta­tions, est libre de ne pas faire confiance au parti, mais il ne peut pas espérer que le parti vote contre lui-même." Le socia­lisme, argu­menta Trotsky, s’atta­chait à "ren­ver­ser les bar­rières entre les races, les reli­gions et les natio­na­lités et non à prêter la main à leur édi­fi­cation (6) " ».

Selon Enzo Traverso, « lorsqu’il s’agis­sait de com­pren­dre les causes pro­fon­des de la scis­sion entre le Bund et la social-démoc­ratie, son ana­lyse [celle de Trotsky, A.C.] se révélait moins abs­traite que celle des bol­ché­viques. Au congrès de fon­da­tion du POSDR, l’auto­no­mie du Bund était pure­ment tech­ni­que, mais il remar­quait que peu à peu le "par­ti­cu­lier" l’avait emporté sur le "général" : de représ­entant du POSDR au sein du prolé­tariat juif, le Bund s’était trans­formé en représ­entant des tra­vailleurs juifs vis-à-vis du parti social-démoc­rate. Au fond, le congrès de 1903 avait seu­le­ment sanc­tionné une scis­sion qui exis­tait déjà dans la réalité (7) ».

Le Bund annonça son retrait du parti durant le congrès de Londres. Son départ n’était pas tota­le­ment inat­tendu mais il n’en fut pas moins grave pour les deux grou­pes. Le Bund quitta le congrès en emme­nant avec lui 25 000 des 34 000 mem­bres que comp­tait le POSDR (8).

Robert Wistrich suggère que Lénine avait sou­haité le départ du Bund pour faci­li­ter sa vic­toire lors des deux débats sui­vants qui entraî­nèrent la scis­sion entre men­ché­viques et bol­ché­viques et qu’il avait uti­lisé Trotsky pour pro­vo­quer le groupe adverse : « Trotsky, représ­entant de l’Union social-démoc­rate des tra­vailleurs de Sibérie, fut de fait l’ins­tru­ment de Lénine pour forcer le Bund à aban­don­ner le congrès de Londres. Il permit ainsi, avec Martov, de créer une majo­rité bol­ché­vique lors des séances sui­van­tes (9). » Nous n’avons cepen­dant aucune raison de sup­po­ser que Trotsky ait agi contre ses pro­pres convic­tions. Dans tous ses écrits postérieurs sur la « ques­tion juive » (let­tres, entre­tiens, cha­pi­tres ou pas­sa­ges de ses ouvra­ges), Trotsky exprima son oppo­si­tion au modèle bun­diste du parti et à toute forme de sépa­ration entre les tra­vailleurs juifs et le mou­ve­ment ouvrier du pays dans lequel ils résident.

Le mou­ve­ment ouvrier juif

En 1903, Trotsky écrit son pre­mier arti­cle consa­cré exclu­si­ve­ment à la « ques­tion juive » : « La désint­égration du sio­nisme et ses suc­ces­seurs pos­si­bles », publié dans Iskra, n° 56 (1er jan­vier 1904). Il s’agit d’un com­men­taire du VIe Congrès sio­niste (Bâle, août 1903) dans lequel Trotsky réitère les cri­ti­ques faites ora­le­ment au Bund lors du IIe Congrès de la social-démoc­ratie de Russie.

Durant le congrès de Bâle, Theodor Herzl, créateur du mou­ve­ment sio­niste, annonça qu’il n’y avait aucun espoir, dans un futur proche, d’obte­nir la Palestine ; il pro­posa donc l’Ouganda comme ter­ri­toire natio­nal juif, tout du moins jusqu’à obten­tion de la « terre pro­mise » qui fai­sait alors partie de l’empire turc. Peu s’en fallut qu’une rup­ture ne se pro­duise au sein du jeune mou­ve­ment ; Herzl dut user de toute son influence et de tout son cha­risme pour main­te­nir l’unité du mou­ve­ment (unité qui dura jusqu’en 1906, deux ans après son décès en 1904). Trotsky ne manqua pas de remar­quer la diver­sité des grou­pes qui cons­ti­tuaient le mou­ve­ment sio­niste et prédit leur échec : « Le congrès de Bâle, je le répète, n’est rien d’autre qu’une mani­fes­ta­tion de désint­égration et d’impuis­sance. M. Herzl pourra s’allier un temps avec l’une ou l’autre des "patries". Des dizai­nes d’agi­ta­teurs et des cen­tai­nes d’hommes sincères pour­ront sou­te­nir son aven­ture, mais le sio­nisme en tant que mou­ve­ment a déjà été condamné à perdre dans l’avenir tout droit d’exis­ter. C’est on ne peut plus évident (10). »

Puisque le sio­nisme était censé dis­pa­raître et le « conglomérat de cou­ches socia­les com­po­sant le mou­ve­ment » se désintégrer poli­ti­que­ment, Trotsky se deman­dait quelle orga­ni­sa­tion de gauche succé­derait à la gauche sio­niste « com­posée de l’intel­li­gent­sia et/ou de la semi-intel­li­gent­sia de la démoc­ratie bour­geoise (11) ».

Dans un pam­phlet datant de la même époque, Le Congrès sio­niste de Bâle, le Bund annonça aussi la fin du sio­nisme et pos­tula au rôle de suc­ces­seur de la gauche du mou­ve­ment.

La pos­si­bi­lité que le Bund attire les mili­tants de la gauche sio­niste poussa Trotsky à réitérer ses cri­ti­ques de juillet 1903. Selon lui, le Bund ne pou­vait séd­uire des mili­tants déçus par le sio­nisme car, dans sa polé­mique contre les sio­nis­tes, ce parti avait fini par s’imprégner de son idéo­logie natio­na­liste. De plus, si le Bund deve­nait l’éventuel suc­ces­seur du mou­ve­ment, il fini­rait par « dévier le prolé­tariat juif de la voie révo­luti­onn­aire social-démoc­rate (12) » .

Selon Harari, dans cet arti­cle Trotsky laisse enten­dre qu’il pour­rait se créer une nou­velle orga­ni­sa­tion de gauche, non natio­na­liste comme le Bund, pour absor­ber la gauche du mou­ve­ment sio­niste (13) . Pour d’autres auteurs, Trotsky ne lance pas un appel à la création d’une orga­ni­sa­tion juive mais il attire l’atten­tion de la social-démoc­ratie sur la néc­essité d’intégrer ces ouvriers juifs dans ses pro­pres rangs(14) .

Une cer­ti­tude : en 1903-1904, face à la pré­vision (qui se révé­lera erronée) de la désint­égration du sio­nisme, Trotsky se pré­oc­cupe de rap­pro­cher le mou­ve­ment ouvrier juif du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire social-démoc­rate de Russie.

Les pogroms de 1905

Président du soviet de Saint-Pétersbourg (le pre­mier soviet de l’his­toire), Trotsky prit part en 1905 à la création des unités d’autodéf­ense juives à Kiev et à Saint-Pétersbourg ; il prôna la par­ti­ci­pa­tion conjointe de Juifs et de non-Juifs pour rés­ister aux actes de van­da­lisme. Comme le rap­pelle Glotzer, cet acte fut le pre­mier d’une série d’inter­ven­tions de Trotsky contre les mani­fes­ta­tions anti-juives, jusqu’à son assas­si­nat en 1940(15). Les pre­mières unités d’autodéf­ense - les BO (Beovie Otriady) - furent créées par le Bund en 1903. Mais durant la révo­lution de 1905 (et la réaction hos­tile qu’elle entraîna), le nombre de pogroms fut si élevé que les efforts isolés du Bund ne par­vin­rent pra­ti­que­ment pas à déf­endre la popu­la­tion juive.

Albert Glotzer raconte que Trotsky, après l’échec de la révo­lution de 1905, avait été choqué par l’atro­cité des mas­sa­cres et les évoqua dans ses écrits, plus que nul autre mili­tant du parti. Dans 1905, il fait une des­crip­tion de plus de trois pages, vivante et minu­tieuse, du pogrom d’Odessa. Les extraits ci-des­sous mon­trent que la police, l’Église et d’autres orga­nes liés au pou­voir tsa­riste préparèrent le pogrom, divul­guèrent des rumeurs men­songères sur les Juifs, encou­ragèrent la popu­la­tion et dirigèrent le mas­sa­cre : « Lorsqu’un pogrom doit avoir lieu, tout le monde le sait d’avance : des appels sont dis­tri­bués, des arti­cles odieux parais­sent dans l’organe offi­ciel de presse Goubernskia Viedomosti (L’Information pro­vin­ciale) (…) de sinis­tres rumeurs se rép­andent parmi les masses igno­ran­tes : "les Juifs s’apprêtent à atta­quer les ortho­doxes", "les socia­lis­tes ont pro­fané une icône véri­table", "les étudiants ont mis en pièces un por­trait du tsar" (…). Lorsque le grand jour arrive, l’office divin est célébré à la cathéd­rale : un sermon est prêché. En tête du cortège patrio­ti­que marche le clergé, por­tant un por­trait du tsar emprunté à la police, avec d’innom­bra­bles dra­peaux natio­naux. Tout com­mence : des vitri­nes sont brisées, des pas­sants mal­traités, l’alcool coule à flots. La fan­fare mili­taire joue inlas­sa­ble­ment l’hymne russe : "Que Dieu veille sur l’empe­reur !" - c’est l’hymne des pogroms. (…) Protégée par-devant et sur ses arrières par des patrouilles de sol­dats, par un esca­dron de cosa­ques, dirigée par des poli­ciers et des pro­vo­ca­teurs, accom­pa­gnée de mer­ce­nai­res (…), la bande s’élance à tra­vers la ville dans une folie d’ivresse et de sang (…). Le va-nu-pieds est maître de la situa­tion. Tout à l’heure encore esclave trem­blant, pour­chassé par la police, mou­rant de faim, il sent qu’à présent aucune bar­rière ne s’oppose à son des­po­tisme (…). Il peut tout faire, il ose tout faire (…) "Que Dieu veille sur l’empe­reur !" Voici un jeune homme qui a vu la mort de si près que ses che­veux ont sou­dai­ne­ment blan­chi. Voici un garç­onnet de dix ans qui a perdu la raison en voyant les cada­vres mutilés de ses parents. Voici un médecin-major qui a connu toutes les hor­reurs du siège de Port-Arthur sans bron­cher, mais n’a pu sup­por­ter quel­ques heures du pogrom d’Odessa (…). D’autres tom­bent à genoux devant les offi­ciers, les poli­ciers ; devant les assas­sins, ils ten­dent les bras, bai­sent les bottes des sol­dats et les sup­plient. On leur répond par des rires d’ivresse : "Vous avez voulu la liberté, goûtez-en les dou­ceurs !" En ces mots se résume la morale, l’infer­nale poli­ti­que des pogroms" (16). »

Trotsky ana­lyse la condi­tion sociale des Juifs

En 1911 com­mence l’affaire Beilis, l’accu­sa­tion d’assas­si­nat rituel contre Mendel Beilis, simple tra­vailleur juif de Kiev. Les accu­sa­tions contre Beilis furent pro­noncées par le minis­tre de la Justice, sous l’influence de Schelovitov, antisé­mite notoire. Le procès prit fin en 1913, Beilis fut inno­centé mais, grâce aux rumeurs qui avaient cir­culé sur la « nature mali­gne et cri­mi­nelle des Juifs », le gou­ver­ne­ment tsa­riste en sortit vain­queur ; il était par­venu à fomen­ter l’antisé­mit­isme et à ins­tau­rer un climat qui allait entraîner une vague de pogroms à Kiev.

En novem­bre 1913, Trotsky écrivit dans un arti­cle pour Die Neue Zeit, publi­ca­tion social-démoc­rate dirigée par Karl Kautsky, que ce procès antisé­mite lui avait paru répugnant ; il com­para l’affaire Beilis à l’affaire Dreyfus, qui divisa la France entre 1894 et 1906. Mais pour Trotsky, les res­sem­blan­ces entre les deux pays étaient limitées car l’antisé­mit­isme français était un jeu d’enfants com­paré à la poli­ti­que cri­mi­nelle du tsar Nicolas II. Pour Trotsky, l’antisé­mit­isme était devenu une tech­ni­que de gou­ver­ne­ment, une poli­ti­que d’État en Russie(17).

Trotsky par­cou­rut les Balkans entre 1912 et 1913 comme cor­res­pon­dant du quo­ti­dien libéral russe Kievskaya Mysl. Parmi la série d’arti­cles qu’il rédigea à l’époque figure « La ques­tion juive en Roumanie et la poli­ti­que de Bismarck ». Envoyé, durant l’été 1914, au quo­ti­dien ber­li­nois paci­fiste (Auslandspolitik Korrespondenz) dirigé par Rudolf Breitscheid, il ne fut publié que les 4 et 25 avril 1918, une fois la guerre ter­minée, car au début de la guerre, « le sujet n’était plus d’actua­lité » comme le pré­cise la note d’intro­duc­tion qui accom­pa­gnait l’arti­cle(18). Trotsky com­mence son arti­cle (qu’il signe de son nom com­plet, Lev Davidovitch Bronstein) en affir­mant que « la vraie Roumanie se dév­oile à tra­vers la ques­tion juive(19) ». Les Juifs n’y avaient aucun droit, que des devoirs, comme le ser­vice mili­taire obli­ga­toire, et des res­tric­tions pro­fes­sion­nel­les qui avaient fini par impo­ser les étiqu­ettes de « Juifs usu­riers », « pro­fi­teurs » et ainsi de suite. « Le pays était imprégné de la haine des Juifs : les petits com­merçants redou­taient leur concur­rence ; pro­fes­sions libé­rales et fonc­tion­nai­res s’inquiétaient de la pos­si­bi­lité offerte aux Juifs d’acquérir la citoyen­neté et donc de leur pren­dre ainsi leurs places ; les ins­ti­tu­teurs et les prêtres, "agents" des pro­priét­aires fon­ciers patrio­ti­ques, convain­quaient les pay­sans que les Juifs étaient res­pon­sa­bles de tous leurs maux. » Mais, pour­quoi tolérait-on les Juifs ? Selon Trotsky, le régime rou­main avait besoin des Juifs : d’abord pour jouer les intermédi­aires entre les pro­priét­aires ter­riens et les pay­sans, entre les poli­ti­ciens et leurs clients, afin de faire tout le « sale boulot » ; et ensuite, pour servir de cible à l’indi­gna­tion et aux frus­tra­tions du peuple rou­main, pour incar­ner l’éternel « bouc émiss­aire(20) ».

La situa­tion des Juifs reflète très clai­re­ment la situa­tion géné­rale de la Roumanie : « non seu­le­ment les condi­tions de para­ly­sie féo­dale, de res­tric­tion légale, de cor­rup­tion poli­ti­que et bureau­cra­ti­que dég­radent la situa­tion éco­no­mique des masses juives, mais elles favo­ri­sent aussi leur dég­ra­dation spi­ri­tuelle. On peut trou­ver de nom­breux argu­ments pour affir­mer que les Juifs sont une nation à part, mais leur situa­tion reflète indén­iab­lement les condi­tions éco­no­miques et mora­les du pays dans lequel ils vivent ; même isolés arti­fi­ciel­le­ment du reste de la popu­la­tion, ils en font intég­ra­lement partie(21) ». Trotsky, en s’appuyant sur ses pro­pres inves­ti­ga­tions sur la com­po­si­tion sociale des Juifs, annonce les chif­fres sui­vants : les Juifs représ­entaient 4% de la popu­la­tion rou­maine. De nom­breu­ses res­tric­tions légales pesaient sur eux ; ils n’avaient pas le droit de posséder des terres, ni de vivre en milieu rural et ne pou­vaient louer que des par­cel­les de taille limitée. Les quatre cin­quièmes des Juifs vivaient donc en milieu urbain. Cette concen­tra­tion dans les villes les ame­nait à jouer un rôle social non nég­lig­eable dans l’éco­nomie du pays. Mais « considérer le judaïsme rou­main comme une classe d’exploi­teurs, pré­cise Trotsky, serait bien évid­emment absurde (…). La plu­part des Juifs étaient ins­tallés en Moldavie où ils exerçaient des petits métiers arti­sa­naux : tailleurs, cor­don­niers, hor­lo­gers et ils cons­ti­tuaient une inconnue non seu­le­ment du point de vue éco­no­mique mais aussi du point de vue phy­sio­lo­gi­que ; c’est-à-dire que leurs moyens d’exis­tence phy­si­que demeu­rent un mystère(22) ».

Trotsky signale que la moitié de la popu­la­tion juive de Roumanie était com­posée de famil­les d’ouvriers et de petits arti­sans (30 000 famil­les soit cent cin­quante mille âmes). L’autre moitié de la popu­la­tion juive se divi­sait en diver­ses acti­vités : pro­priét­aires de petits com­mer­ces, indus­triels, bailleurs de fonds, près de 500 médecins, 40 avo­cats, quel­ques ingénieurs et un total de deux pro­fes­seurs. Les Juifs de Roumanie, écrit Trotsky, étaient vic­ti­mes d’un système social et même d’une manœuvre diplo­ma­ti­que inter­na­tio­nale, pour ne pas dire d’une cons­pi­ra­tion, comme l’avaient dém­ontré les évé­nements de 1878. Durant le Congrès de Berlin, qui se tint la même année, des chefs d’État d’Europe occi­den­tale, dont Bismarck, imposèrent l’égalité juri­di­que des Juifs de Roumanie comme condi­tion préa­lable à la garan­tie de l’indép­end­ance de cet État. Mais quelle était la véri­table pré­oc­cu­pation de Bismarck ? On le déc­ouvrit rapi­de­ment : le chan­ce­lier du Reich sou­hai­tait que la Roumanie rachète, à un prix élevé, les par­ti­ci­pa­tions des ban­quiers alle­mands - beau­coup d’entre eux étaient juifs - dans les che­mins de fer rou­mains, jusqu’alors systé­ma­tiq­uement défi­cit­aires. Dès que la tran­sac­tion com­mer­ciale fut réalisée de façon satis­fai­sante pour Bismarck, plus per­sonne ne se soucia de la « condi­tion préa­lable juive ». Le gou­ver­ne­ment reconnut ainsi, en 1879, que la reli­gion ne pou­vait être un obs­ta­cle à l’obten­tion des droits civi­ques en Roumanie et éman­cipa les 900 Juifs qui avaient com­battu lors de la guerre russo-turque de 1876-1878. Dès que les puis­san­ces occi­den­ta­les oublièrent le « pro­blème juif », la monar­chie ren­força l’oppres­sion tra­di­tion­nelle des Juifs, affir­mant qu’ils étaient des citoyens étr­angers et ne pou­vaient acquérir leur natu­ra­li­sa­tion qu’indi­vi­duel­le­ment.

Tout Juif, en tant qu’indi­vidu, devait déposer sa demande de natu­ra­li­sa­tion qui n’abou­ti­rait qu’au bout de quinze à trente ans - après être passée par tous les échelons de la bureau­cra­tie de l’État. De plus, il leur fau­drait verser des pots de vin hors de portée pour la plu­part d’entre eux. C’est ainsi qu’en 1913, soit trente-quatre ans plus tard, sur un total de pres­que trois cent mille Juifs rou­mains, seu­le­ment 850 d’entre eux étaient émancipés. Le statut des 299 150 res­tants ne chan­gea pas.

Trotsky, dans cet arti­cle, étudia donc l’his­toire réc­ente de la région et la ten­ta­tive d’éman­ci­pation des Juifs de 1879. Ayant déploré l’absence d’un recen­se­ment offi­ciel, il cher­cha à établir des données démog­rap­hiques (nombre et com­po­si­tion sociale). Trotsky cri­ti­qua le gou­ver­ne­ment rou­main et dém­ontra une grande soli­da­rité envers les Juifs et l’injus­tice dont ils étaient vic­ti­mes.

Glotzer rap­porte que Trotsky était choqué par la sau­va­ge­rie de l’antisé­mit­isme offi­ciel pro­fessé par la monar­chie rou­maine et par l’indiffér­ence de l’Europe et des Juifs européens face à la souf­france des Juifs des Balkans. Dans cette région arriérée d’Europe, et prin­ci­pa­le­ment en Roumanie, l’antisé­mit­isme s’était trans­formé, aux dires de Trotsky, en « une reli­gion d’État ».

Comme l’affirme Harari, « l’arti­cle est un tém­oig­nage très impor­tant sur l’atti­tude de Trotsky par rap­port à la ques­tion juive et il reste aujourd’hui d’actua­lité pour tous ceux qui, pré­occupés par le sort des Juifs, com­pren­nent que ce der­nier est dét­erminé en grande partie par les intri­gues des gran­des puis­san­ces(23) ». Selon Glotzer, les his­to­riens du socia­lisme qui étudièrent la « ques­tion juive » ont été sur­pris de cons­ta­ter que Trotsky, qui ne se considérait pas Juif, était inter­venu de si nom­breu­ses fois sur ce sujet(24). Pour Knei-Paz, dans cet arti­cle qu’il considère comme l’un des meilleurs de Trotsky sur la « ques­tion juive », la sen­si­bi­lité dém­ontrée par Trotsky face à la souf­france des Juifs pro­duit pres­que chez le lec­teur l’impres­sion que Trotsky s’iden­ti­fiait non seu­le­ment avec la « souf­france » endurée mais aussi avec la « vic­time (25) ».

En conclu­sion de son arti­cle, Trotsky fait remar­quer que les Juifs n’étaient pas par­ve­nus jusqu’alors à s’orga­ni­ser pour abou­tir à une action poli­ti­que effi­cace. Ils avaient formé une « Union » qui déf­endait le rap­pro­che­ment avec l’oli­gar­chie régn­ante et le patrio­tisme rou­main. Trotsky en conclut que le parti du prolé­tariat doit lutter pour intégrer dans ses rangs, et d’un point de vue poli­ti­que, tous les éléments « dont l’exis­tence et l’évo­lution ne concor­daient pas avec le régime exis­tant(26) ». La social-démoc­ratie est pour lui l’unique déf­enseur des droits des Juifs en général (et non seu­le­ment des tra­vailleurs) puis­que les autres partis exis­tants, conser­va­teurs et libéraux, ne par­ti­ci­paient aucu­ne­ment à la lutte pour un gou­ver­ne­ment démoc­ra­tique en Roumanie.

Pendant la révo­lution et la guerre civile en URSS

Trotsky n’a pas écrit sur la ques­tion juive pen­dant la pér­iode de la révo­lution et de la guerre civile en Russie. Mais comme le révèle son auto­bio­gra­phie, la ques­tion juive, à l’instar d’autres ques­tions, res­tait prés­ente tout au long de cette pér­iode agitée. Dans Ma Vie Trotsky écrit qu’au len­de­main de la révo­lution d’Octobre il refusa le com­mis­sa­riat du peuple à l’Intérieur que Lénine lui pro­po­sait avec insis­tance, pour « ne pas remet­tre entre les mains de l’ennemi une arme : mon judaïsme ».

Trotsky jus­ti­fie son atti­tude ainsi : « J’ai déjà men­tionné que l’ins­tance natio­nale, si impor­tante dans la vie de la Russie, n’avait jamais joué aucun rôle dans ma vie. Dans ma jeu­nesse, les élans natio­naux et les préjugés irra­tion­nels me sem­blaient déjà incom­préh­en­sibles et, en cer­tai­nes occa­sions, ils me répugnaient. Mon édu­cation marxiste a conforté cet état d’esprit et l’a converti en inter­na­tio­na­lisme actif. Le fait d’avoir vécu dans plu­sieurs pays et d’en avoir connu la langue, la poli­ti­que et la culture m’ont aidé à absor­ber l’inter­na­tio­na­lisme dans ma chair et mon sang. Et si en 1917, puis plus tard, j’ai usé de mon judaïsme pour refu­ser une quel­conque nomi­na­tion, je l’ai fait uni­que­ment pour des rai­sons poli­ti­ques(27). »

Quand la presse mon­diale fai­sait référ­ence à la révo­lution russe, elle men­tion­nait pres­que tou­jours l’ori­gine juive de Trotsky, l’un de ses prin­ci­paux lea­ders. La presse juive, expli­que Glotzer, se mon­trait orgueilleuse des ori­gi­nes juives de Trotsky bien qu’elle condamnât pres­que tou­jours son bol­chév­isme(28), tandis que Trotsky ten­tait de détacher son image de celle d’un Juif. Quand, en 1918, une délé­gation juive lui demanda d’user de son influence auprès des bol­ché­viques pour que soit main­te­nue l’égalité des droits que la révo­lution de février leur avait concédée pour la pre­mière fois dans l’his­toire de la Russie, Trotsky déc­lara : « Je ne suis pas un Juif mais un inter­na­tio­na­liste. » Trotsky ne s’oppo­sait pas pour autant aux droits des Juifs. Il sou­li­gne en effet, dans son Histoire de la révo­lution russe, le mérite de la révo­lution de Février qui abolit les 650 lois res­trei­gnant les droits des Juifs en Russie.

En 1921, « alors que Trotsky se trou­vait au sommet de son pou­voir poli­ti­que après la conso­li­da­tion de la révo­lution bol­ché­vique », le grand rabbin de Moscou, Jacob Maze (ortho­gra­phié par­fois Mazeh), « lui rendit visite au nom des Juifs à nou­veau privés de nom­breux droits (…) [la cam­pa­gne anti­re­li­gieuse était dirigée indiffér­emment contre toutes les reli­gions, A.C.]. Trotsky déc­lara : « Je suis un révo­luti­onn­aire et un bol­ché­vique, non un Juif. » Le rabbin Maze lui rét­orqua : « Les Trotsky font la révo­lution et les Bronstein paient l’addi­tion. » Avant cet épi­sode, Trotsky aurait dit à un groupe de Juifs venu lui rendre visite que « les Juifs ne l’intér­essaient pas plus que les Bulgares ». Selon Vladimir Medem, Trotsky assura qu’il ne se considérait ni juif, ni russe, seu­le­ment social-démoc­rate(29).

De fait, une intense cam­pa­gne antisé­mite se dér­oulait en Russie, et à l’extérieur du pays aussi, dirigée contre la révo­lution. « Au plus fort de la guerre civile, l’agence de presse blan­che à Ekaterinbourg, publia un pam­phlet inti­tulé Tristes sou­ve­nirs des bol­ché­viques. Son auteur, Sergei Auslender, y dépeint les lea­ders bol­ché­viques et prin­ci­pa­le­ment Trotsky : "Ce spé­cu­lateur inter­na­tio­nal a mis la Russie sous sa coupe, il fait fusiller les vieux généraux de l’armée, vit dans le palais du Kremlin et com­mande l’armée russe. (…) Il sait com­ment tirer de ses escla­ves ce qu’il y a de pire et de plus pourri." En novem­bre 1921 fut publié à Munich un pam­phlet inti­tulé Bolchévisme juif et préfacé par Alfred Rosenberg, l’idéo­logue nazi. Le but de cette étude était de mon­trer que la révo­lution russe, par son contenu, ses idées et ses diri­geants, était pro­fondément juive : "Depuis le jour de son appa­ri­tion, le bol­chév­isme est une entre­prise juive." Manipulant le nombre des com­mis­sai­res du peuple juifs, Rosenberg tente de dém­ontrer que "la dic­ta­ture prolé­tari­enne qui pèse sur le peuple ruiné, affamé, est un plan préparé dans les bouges de Londres, New York et Berlin". Ses prin­ci­paux exé­cuteurs étaient juifs, tout comme le plus impor­tant d’entre eux, Trotsky-Bronstein dont l’objec­tif était la révo­lution mon­diale. Ce genre de calom­nie avait pour but de dis­cré­diter non seu­le­ment la révo­lution mais éga­lement ses diri­geants (30). »

Mandel suggère que Trotsky était plus cons­cient des hor­reurs poten­tiel­les de l’antisé­mit­isme en Russie(31) que Lénine qui, en tant que leader de la révo­lution et chef du nouvel État sovié­tique, com­bat­tit tou­jours l’antisé­mit­isme de façon impla­ca­ble. Trotsky vou­lait éviter coûte que coûte les mala­dres­ses qui pour­raient sus­ci­ter de nou­vel­les irrup­tions d’antisé­mit­isme en Russie et cette pré­oc­cu­pation s’avéra jus­ti­fiée pen­dant la guerre civile. Durant cette pér­iode, les gardes blancs de Petlioura et Koltchak, aidés par l’armée anar­chiste anti-bol­ché­vique de Nestor Makhno, furent les auteurs, en Ukraine, de plus de mille pogroms, 125 000 Juifs périrent et 40 000 furent blessés, sans comp­ter les pilla­ges systé­ma­tiques qui ané­an­tirent la région(32). (Pour connaître le point de vue de Makhno sur ces accu­sa­tions, lire ses deux textes repro­duits dans ce même numéro de Ni patrie ni fron­tières, pp. 167-172, NDLR). Pour Wistrich, les atta­ques contre les Juifs durant la guerre civile « étaient, tout du moins en partie, une réaction contre le "yid" Trotsky et les armées bol­ché­viques sous son com­man­de­ment(33) ». Ce que Wistrich suggère doit être pris en considé­ration. Cela signi­fie que les pogroms perpétrés par les trou­pes blan­ches, et les anti-bol­ché­viques en général, furent sou­vent un acte de ven­geance contre une révo­lution qu’ils jugeaient l’ « œuvre de Juifs ». Selon Mandel, les mas­sa­cres perpétrés par les Blancs firent « le plus grand nombre de vic­ti­mes juives avant le mas­sa­cre nazi(34) ».

Mais l’antisé­mit­isme n’était pas seu­le­ment le fait des oppo­sants à la révo­lution d’octo­bre. Héritage du tsa­risme, il exis­tait en Russie, et Trotsky fut obligé de le com­bat­tre au sein même de l’Armée rouge. En tant que chef de l’armée, Trotsky fut amené à envoyer des Juifs sur le front pour éviter les com­men­tai­res antisé­mites qui accu­saient les Juifs de rester dans les cou­lis­ses, à des fonc­tions admi­nis­tra­ti­ves au lieu de pren­dre les armes pour déf­endre la révo­lution. Trotsky auto­risa, à la demande du parti sio­niste de Russie, la for­ma­tion du bataillon Poale Zion ; mais, cons­cient de l’antisé­mit­isme de ses sol­dats, il suggéra que les bataillons juifs rejoi­gnent les régiments où il y avait aussi des bataillons d’autres natio­na­lités pour « éviter le chau­vi­nisme qui rés­ulte de la sépa­ration entre les différ­entes natio­na­lités, et qui, mal­heu­reu­se­ment, se fait jour quand sont formées des unités mili­tai­res natio­na­les com­plè­tement indép­end­antes(35) ».

Avant la révo­lution, beau­coup de Russes croyaient que les Juifs étaient « lâches » et évitaient de faire le ser­vice mili­taire ; ce qui expli­que que Trotsky, en tant que chef de l’Armée rouge, ait été apprécié comme un « authen­ti­que Russe », « un com­bat­tant », « un des nôtres », selon les propos d’un cosa­que cité dans Ma vie. Ces propos ne cons­ti­tuent pas un cas isolé. D’autres exem­ples appa­rais­sent dans la litté­ra­ture de l’époque. La roman­cière Seipulina fait dire à un paysan dans l’un de ses contes : « Trotsky est l’un des nôtres, il est russe et bol­ché­vique. Lénine est juif et com­mu­niste. » Dans « Le sel », nou­velle d’Isaac Babel, publiée en 1923, une femme à qui un soldat réq­ui­siti­onne son sel (pro­duit rare à l’époque) lui déc­lare : « J’ai perdu mon sel, je le reconnais et je ne crains pas la vérité. Mais vous, vous ne songez qu’à cou­vrir de sel vos chefs yids Lénine et Trotsky. » Ce à quoi le soldat répond : « Votre affaire n’a aucun rap­port avec les Juifs, citoyenne sabo­teuse, les yids n’ont rien à voir dans tout cela ; et d’ailleurs, puis­que vous en parlez, sur Lénine je n’ai rien à dire mais Trotsky, lui, est le des­cen­dant de l’héroïque gou­ver­neur de Tambov que tous crai­gnaient (36) . » En ces temps de révo­lution et de guerre civile, Trotsky dut faire face au pro­blème de l’antisé­mit­isme dans la mesure où il s’impo­sait dans les pogroms des armées enne­mies, dans la pro­pa­gande anti-bol­ché­vique et au sein même de l’Armée rouge. Plus tard, Trotsky déc­la­rera que l’antisé­mit­isme représ­enta un pro­blème qu’il fut dif­fi­cile de gérer et de com­bat­tre lors du recul révo­luti­onn­aire de la pér­iode sta­li­nienne.

En exil

C’est en exil, en Turquie, le 10 mai 1930, que Trotsky écrivit « Le rôle des tra­vailleurs juifs dans le mou­ve­ment général des tra­vailleurs en France », lettre de rép­onse adressée à Klorkeit (« Clarté » en yid­dish, l’organe du groupe juif de l’Opposition com­mu­niste de gauche de Paris) et qui fut publiée dans le n° 3 de Klorkeit en mai 1930.

Dans ce texte, Trotsky remer­cie le groupe de lui avoir envoyé, pour la pre­mière fois, des infor­ma­tions, sur le mou­ve­ment ouvrier juif en Europe occi­den­tale. Il expli­que le rôle par­ti­cu­lier que les 60 000 ouvriers juifs pour­raient avoir au sein du mou­ve­ment ouvrier français, grâce à leur statut d’immi­grés et à leur appar­te­nance aux cou­ches les plus exploitées du prolé­tariat français, mal orga­nisé et man­quant de l’influence inter­na­tio­na­liste et de l’esprit com­ba­tif caractér­is­tiques du prolé­tariat juif. Trotsky donne l’exem­ple du Bund pour les mettre en garde contre le rôle que ne doit pas s’attri­buer la presse yid­dish : « Il est bien sûr inu­tile d’éloigner les tra­vailleurs juifs du mou­ve­ment ouvrier du pays où ils vivent, comme ce fut autre­fois le cas avec la presse du Bund juif, il faut au contraire qu’ils par­ta­gent au maxi­mum le quo­ti­dien de cette classe ouvrière (37) ».

Dans cette lettre comme dans la sui­vante, écrite le 9 mai 1932 depuis Prinkipo, en Turquie, au quo­ti­dien yid­dish de l’Opposition com­mu­niste de New York, Unser Kampf (publiée dans ce jour­nal le 1er juin 1932 sous le titre « Le rôle de l’ouvrier juif dans le combat du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal » ; imméd­ia­tement tra­duite en anglais et publiée dans The Militant du 11 juin 1932 sous le titre « Salut à Unser Kampf »), Trotsky ne s’oppose pas à la for­ma­tion de grou­pes juifs au sein de l’Opposition. Il est à noter, et notam­ment dans la seconde lettre, qu’il accueille avec un cer­tain enthou­siasme la création de jour­naux en yid­dish et affirme que « l’exis­tence de publi­ca­tions juives indép­end­antes n’a pas pour but d’isoler les tra­vailleurs juifs mais de les atti­rer vers les idées qui unis­sent les tra­vailleurs en une même et seule famille révo­luti­onn­aire inter­na­tio­nale »(38) .

La lettre que Trotsky avait reçue de l’Opposition de gauche de Paris, en 1930, lui deman­dait son avis sur la trans­for­ma­tion de Klorkeit en organe inter­na­tio­nal du prolé­tariat juif. À cette occa­sion Trotsky rép­ondit que l’idée était intér­ess­ante mais qu’il ne voyait pas encore très clai­re­ment la rela­tion du quo­ti­dien avec les mou­ve­ments natio­naux et les orga­ni­sa­tions de l’Opposition. Trotsky pré­cisa que le jour­nal devrait deve­nir plus théo­rico-pro­pa­gan­diste, qu’il ne pour­rait trai­ter séparément les ques­tions poli­ti­ques spé­ci­fiques à chaque pays et s’abs­tint de donner une rép­onse défi­ni­tive plus détaillée.

En 1932, Trotsky prend l’ini­tia­tive d’écrire à Unser Kampf pour indi­quer que l’appa­ri­tion de ce jour­nal représ­ente une avancée très impor­tante. Dans cette lettre, il assure que le groupe new-yor­kais rejette avec intran­si­geance (sic) le prin­cipe bun­diste de fédé­ration des orga­ni­sa­tions natio­na­les. Trotsky invite le quo­ti­dien à « se dével­opper et à s’affir­mer pour pou­voir exer­cer son influence au-delà des fron­tières amé­ric­aines et cana­dien­nes : en Amérique du Sud, en Europe et en Palestine ».

Trotsky, à cette époque-là, ne met pas en doute l’impor­tance, pour l’Opposition, d’un quo­ti­dien yid­dish, inter­na­tio­na­liste et mon­dia­le­ment dis­tri­bué, y com­pris sur « le vieux conti­nent et en URSS ». Il attri­bue aussi un rôle spécial au prolé­tariat juif qui ne se limite plus aux fron­tières de tel ou tel pays, ou à l’influence posi­tive qu’il pour­rait avoir sur les sec­teurs encore non orga­nisés du prolé­tariat, en France ou aux États-Unis. En raison des condi­tions his­to­ri­ques aux­quel­les ils furent soumis, écrit Trotsky, les Juifs sont par­ti­cu­liè­rement réc­ept­ifs aux idées du com­mu­nisme scien­ti­fi­que et inter­na­tio­na­liste, à cause de leur propre dis­per­sion à tra­vers le monde. Pour ces deux rai­sons (en fau­drait-il davan­tage ?), l’Opposition com­mu­niste de gauche peut comp­ter sur une grande influence parmi les prolét­aires juifs.

Si l’Opposition mène un tra­vail adapté au milieu ouvrier juif et publie un quo­ti­dien yid­dish mon­dia­le­ment dis­tri­bué, Trotsky entre­voie la pos­si­bi­lité, pour les idées de l’Opposition, de gagner du ter­rain en Russie par le biais des ouvriers juifs. Les liens cultu­rels et lin­guis­ti­ques com­muns exis­tant entre les tra­vailleurs juifs du monde entier pour­raient favo­ri­ser de manière signi­fi­ca­tive la dif­fu­sion des idées de l’Opposition en Russie, centre de la révo­lution mon­diale(39).

L’antisé­mit­isme russe et la lutte contre l’Opposition trots­kyste

Trotsky, dans ses écrits sui­vants sur la « ques­tion juive », aborda des aspects variés du pro­blème comme l’ « assi­mi­la­tion » des Juifs et l’uti­li­sa­tion du yid­dish, le pro­blème de la « région auto­nome juive » du Birobidjan, l’antisé­mit­isme en URSS, le sio­nisme, le conflit arabo-juif en Palestine et la montée du nazisme. Le pre­mier de ses arti­cles, en fait un entre­tien réalisé à Paris, « Sur le pro­blème juif », fut publié dans Class Struggle (publi­ca­tion appar­te­nant à un groupe éphémère, la Communist League of Struggle menée par Albert Weisbord) en février 1934. En octo­bre de la même année, Trotsky écrivit une « Réponse à une ques­tion sur le Birobidjan », adressée à Ykslagor, un groupe juif de l’Opposition de gauche en URSS qui mili­tait dans un contexte très répr­essif.

Un autre entre­tien, inti­tulé « Entretien avec des cor­res­pon­dants juifs au Mexique », réalisé le 18 jan­vier 1937, fut publié en yid­dish le 24 jan­vier dans le jour­nal socia­liste juif de New York, Forverts et le len­de­main, sous forme d’extraits, en Angleterre dans le Bulletin quo­ti­dien de l’ITA (agence juive de presse). Il fut aussi publié intég­ra­lement en anglais dans la revue men­suelle des trots­kys­tes amé­ricains, Fourth International, en déc­embre 1945. L’entre­tien eut lieu au domi­cile du pein­tre mexi­cain Diego Rivera ; étaient présents P. Rozenberg pour l’ITA, trois réd­acteurs du jour­nal yid­dish publié au Mexique, Unzer Veg, et une secrét­aire qui tra­dui­sait les ques­tions en français. Toutes les rép­onses furent données par écrit, éga­lement en français(40).

Trotsky rédigea le 22 déc­embre 1938 son der­nier écrit exclu­si­ve­ment consa­cré à la ques­tion juive : une lettre à un ami résidant aux États-Unis, publiée sous le titre « Appel aux Juifs nord-amé­ricains menacés par le fas­cisme et l’antisé­mit­isme », dans Fourth Interna-tional en déc­embre 1945. Mais ce ne fut pas son der­nier com­men­taire sur le sujet. Sa pré­oc­cu­pation pour la « ques­tion juive » imprègne plu­sieurs de ses arti­cles sur le fas­cisme et sur la situa­tion mon­diale. Peu de temps avant son assas­si­nat, Trotsky se sou­ciait tou­jours du sort des Juifs comme le montre un extrait de « La guerre impér­ial­iste et la révo­lution prolé­tari­enne mon­diale » (Manifeste de la Conférence d’alarme de la IVe Internationale de mai 1940) auquel nous ferons de nou­veau référ­ence(41).

Citons enfin l’arti­cle de Trotsky « Thermidor et antisé­mit­isme », écrit le 22 février 1937 et publié dans The New International en mai 1941. L’arti­cle ana­lyse un fait par­ti­cu­lier : la montée de l’antisé­mit­isme en URSS après la mort de Lénine et son uti­li­sa­tion contre Trotsky et ses alliés de l’Opposition com­mu­niste. Le terme « Thermidor », conformément au calen­drier adopté par la Révolution franç­aise, désigne le mois durant lequel les jaco­bins radi­caux, menés par Robespierre, furent vain­cus par une aile réacti­onn­aire de la révo­lution qui ne par­vint cepen­dant pas à res­tau­rer le régime féodal. Trotsky uti­lisa ce terme par ana­lo­gie his­to­ri­que, pour désigner la prise du pou­voir par la bureau­cra­tie conser­va­trice sta­li­nienne dans le cadre de rela­tions éta­tiques de pro­duc­tion. Au-delà d’une simple ana­lo­gie, le titre de l’arti­cle indi­que quelle en sera sa thèse cen­trale. Pour Trotsky, la per­sis­tance de l’antisé­mit­isme en Russie n’était pas due à l’inca­pa­cité de la révo­lution de le com­bat­tre, mais au besoin de la contre-révo­lution sta­li­nienne de le prés­erver.

Comme le rap­pelle Glotzer, Trotsky fut le pre­mier à dén­oncer l’usage de l’antisé­mit­isme par Staline dans les débats inter­nes du parti, tout d’abord de façon indi­recte et dis­crète puis ouver­te­ment, « jusqu’à se trans­for­mer, en fait, en thème cen­tral dans le nou­veau climat poli­ti­que imposé par le sta­li­nisme (42) ». Mais lors­que Trotsky affirma que l’antisé­mit­isme pre-nait chaque jour davan­tage d’ampleur depuis 1923, ses déc­la­rations furent accueillies avec incré­dulité, voire indi­gna­tion, par les mili­tants et sym-pathi­sants com­mu­nis­tes. Pour ceux-ci, la Russie révo­luti­onn­aire avait éliminé toute res­tric­tion légale à l’égard des Juifs en 1917 et avait sévè­rement condamné l’antisé­mit­isme - l’assi­mi­lant à un crime. A leurs yeux, l’URSS représ­entait, à l’éch­elle mon­diale, la pensée pro­gres­siste. Ils ne pou­vaient donc pas com­pren­dre que l’État sovié­tique puisse per­met­tre le dével­op­pement d’une haine irra­tion­nelle envers les Juifs. Deux sym­pa­thi­sants com­mu­nis­tes (l’éditeur du quo­ti­dien juif de New York, The Day, B. Z. Goldberg, et un célèbre jour­na­liste de cette même publi­ca­tion, Aaron Glanza) mani­festèrent leur indi­gna­tion face aux dén­onc­iations de Trotsky publiées dans l’« Entretien avec des cor­res­pon­dants juifs au Mexique » (24 jan­vier 1937) dans le jour­nal Forverts, concur­rent de The Day.

Goldberg cri­ti­qua Trotsky dans deux arti­cles, les 26 et 27 jan­vier 1937 : « En ce qui concerne la ques­tion juive, Trotsky adopte une atti­tude caractér­is­tique des poli­ti­ciens méd­iocres : il uti­lise la ques­tion juive à ses pro­pres fins. Ce qui est abso­lu­ment indi­gne de Léon Trotsky. Pour atta­quer Staline, Trotsky estime jus­ti­fié de déc­larer que l’Union sovié­tique est antisé­mite (…). Est-ce la vérité, mon­sieur Trotsky ? Et si ce n’est pas le cas, une telle déc­la­ration est-elle cor­recte ? Peu importe le type de réaction exis­tant actuel­le­ment en Union sovié­tique, et je ne préte­nds pas déf­endre Staline ou l’Union sovié­tique, mais il est inad­mis­si­ble de dire que le régime actuel opprime les mino­rités natio­na­les (…). Trotsky lui-même sait bien que non seu­le­ment toutes les mino­rités natio­na­les sont libres en URSS mais qu’on y garan­tit la prés­er­vation de leur langue et de leur culture ; et cette mesure vaut aussi pour les Juifs (…). Trotsky déc­lare que les diri­geants bol­ché­viques sont en train d’uti­li­ser cette ten­dance antisé­mite pour que l’insa­tis­fac­tion des masses envers la bureau­cra­tie se reporte sur les Juifs (…). Même le Juif le plus ortho­doxe, ou le plus conser­va­teur, peut dire : "Staline est peut-être un pauvre type mais il ne per­met­tra pas que l’antisé­mit­isme se rép­ande en Union sovié­tique" (43) ».

Dans une lettre à Max Schachtman, Glanz écrivit : « L’entre­tien de Trotsky sur l’antisé­mit­isme en Russie est incom­préh­en­sible et dou­lou­reux. Cette accu­sa­tion me semble par­ti­cu­liè­rement mal­ve­nue. Nos Juifs sont très sen­si­bles, et c’est logi­que, à ce qu’il déc­lare au sujet de l’antisé­mit­isme. Dans le contexte de judé­op­hobie mon­diale, la posi­tion offi­cielle de l’URSS, qui punit de mort l’antisé­mit­isme, est une réelle excep­tion. En quel­que sorte, elle fait de ce pays l’unique île habi­ta­ble pour nous, étant donné sa façon de trai­ter le pro­blème. Les Juifs de toutes clas­ses et de tous pays apprécient énormément cela, et à juste raison. Donc, à moins que Trotsky ne puisse nous four­nir des preu­ves, il n’aurait pas dû lancer cette accu­sa­tion (…). Je conserve, bien évid­emment, ma pro­fonde estime pour le gran­diose exilé. Transmets-lui mes ami­tiés et le sou­hait qu’il ait l’occa­sion de prés­enter la vérité au monde entier (44). » Pour Trotsky, des déc­la­rations comme celles de Goldberg et de Glanz reflètent un mode de pensée naïf et peu dia­lec­ti­que, habi­tué à oppo­ser, en deux camps dis­tincts et impermé­ables, l’antisé­mit­isme fas­ciste alle­mand et l’éman­ci­pation des Juifs obte­nue grâce à la révo­lution russe. L’antisé­mit­isme existe en Union sovié­tique, dit Trotsky, et puise dans deux sour­ces : une source tra­di­tion­nelle, qui ne dis­pa­raît pas en une ou deux géné­rations, et la nou­velle haine envers la bureau­cra­tie trans­formée, par igno­rance et sim­pli­fi­ca­tion de la réalité, en haine du Juif. Bien que la popu­la­tion de l’Union sovié­tique comptât à peine 4,2 % de Juifs en 1917, ils cons­ti­tuaient 10%, 15% voire 25% de la popu­la­tion des gran­des villes. Les pro­fes­sions libé­rales et les fonc­tion­nai­res en général étaient recrutés en milieu urbain et non parmi les pay­sans (en grande partie semi-anal­phabètes). Les Juifs de Russie avaient depuis des siècles une tra­di­tion urbaine et un intérêt pour l’appren­tis­sage et la spéc­ia­li­sation pro­fes­sion­nelle qui les plaçait dans des condi­tions d’apti­tude par­ti­cu­lières pour les nou­veaux postes de l’admi­nis­tra­tion publi­que.

Comme l’affirma Trotsky en 1937 : « Le régime sovié­tique a réc­emment engen­dré une série de nou­veaux phénomènes qui, à cause de la pau­vreté et du bas niveau cultu­rel de la popu­la­tion, ont créé un nou­veau climat antisé­mite. Les Juifs cons­ti­tuent une popu­la­tion typi­que­ment urbaine. Ils représ­entent un pour­cen­tage considé­rable de la popu­la­tion urbaine en Ukraine, dans la Russie blan­che et même dans la Grande Russie. Le régime sovié­tique, plus que tout autre, a besoin d’un nombre élevé de fonc­tion­nai­res. Ceux-ci sont recrutés parmi la popu­la­tion la plus cultivée des villes. Les Juifs, fonc­tion­nai­res de rang moyen ou subal­terne, ont donc occupé un nombre de postes dis­pro­por­tionné dans la bureau­cra­tie. (…) La haine des pay­sans et des tra­vailleurs envers la bureau­cra­tie est un fait fon­da­men­tal de la vie sovié­tique. Le des­po­tisme du régime, la répr­ession de toute cri­ti­que, la volonté d’atro­phier toute pensée vivante, ainsi que les simu­la­cres de procès ne sont que le reflet de cette donnée élém­ent­aire. Même si l’on est a priori favo­ra­ble au régime, il est impos­si­ble de ne pas en déd­uire que la haine envers la bureau­cra­tie se tein­tera d’antisé-mitisme(45). »

Trotsky écrit, un peu plus loin dans le même arti­cle : « Tout obser­va­teur honnête et sérieux, et en par­ti­cu­lier celui qui a vécu quel­que temps parmi les masses labo­rieu­ses, a remar­qué l’exis­tence de l’antisé­mit­isme, non pas celui hérité de l’ancien régime, mais le nouvel antisé­mit­isme "sovié­tique"… »

Un nou­veau climat antisé­mite est né en URSS : les ancien­nes croyan­ces antisé­mites se sont com­binées à des préjugés plus récents contre les Juifs, accusés d’être les nou­veaux exploi­teurs des tra­vailleurs russes. Dans un tel climat, Staline se sert de l’antisé­mit­isme pour ses manœuvres poli­ti­ques, et ce avec tou­jours plus de succès. Pour beau­coup, le mépris (et le terme est faible) de Staline envers les Juifs n’appa­rut clai­re­ment que lors­que les minis­tres des Affaires étrangères russe et alle­mand, Molotov et von Ribbentrop, se serrèrent la main après avoir signé le pacte Hitler-Staline.

Comme le rap­pelle Arkady Vaksberg, « le fait que Staline ait été un antisé­mite convaincu, voire fana­ti­que, n’a été abordé que réc­emment. Les nom­breux livres et arti­cles qui lui ont été consa­crés dans les années 20, 30 et par la suite, font référ­ence à ses traits de caractère, aux divers aspects de sa per­son­na­lité qui en aucun cas ne peu­vent être perçus comme des vertus, sa soif de pou­voir, de ven­geance, sa cruauté, ses tra­hi­sons, sa rancœur, son hypo­cri­sie, etc. Mais son "anti­pa­thie" envers les Juifs, tout aussi avérée, qui pro­vo­qua une série d’actes cri­mi­nels, ne fut men­tionnée que tout réc­emment. Même Trotsky dans son célèbre Staline, n’évoque pas ce "détail" impor­tant (46) ». Encore réc­emment, il était cou­rant de dire que Staline n’était devenu antisé­mite qu’à la fin des années 40. Bien que Vaksberg ait raison de dire que Trotsky ne per­ce­vait pas l’antisé­mit­isme per­son­nel de Staline, on ne peut nier les efforts de Trotsky pour dén­oncer et com­bat­tre l’uti­li­sa­tion de l’antisé­mit­isme par Staline au sein du parti, depuis les hautes sphères jusqu’à la base dans les usines, comme le montre l’épi­sode sui­vant raconté par Trotsky : « L’atta­que contre l’Opposition en 1926 revêtait un caractère ouver­te­ment antisé­mite à l’intérieur du parti, y com­pris à Moscou, mais aussi dans les usines,. Beaucoup d’agi­ta­teurs déc­laraient : "Les Juifs sont en train de cons­pi­rer." J’ai reçu des cen­tai­nes de let­tres dép­lorant les mét­hodes antisé­mites uti­lisées dans la lutte contre l’Opposition. Lors d’une séance du Bureau poli­ti­que je fis passer une note à Boukharine : "Vous avez déjà entendu parler de l’uti­li­sa­tion, même à Moscou, des mét­hodes déma­go­giques des Cent-Noirs (antisé­mit­isme, etc.) contre l’Opposition ?" Boukharine me rép­ondit de façon éva­sive, sur le même bout de papier : "On trouve des cas isolés, c’est sûr !" Je pour­sui­vis : "Je ne parle pas de cas isolés mais bien d’une cam­pa­gne systé­ma­tique parmi les secrét­aires du parti au sein des gran­des entre­pri­ses mos­co­vi­tes. M’accom-pagne­riez-vous à l’usine de Skorokhod afin d’enquêter sur un de ces cas ? (je connais un nombre infini d’exem­ples)" ; Bou-kha­rine rép­ondit par l’affir­ma­tive. Je tentai en vain de lui faire tenir sa pro­messe mais Staline le lui inter­dit caté­go­riq­uement(47) ».

Un autre inci­dent, sur­venu l’année sui­vante, en 1927 et raconté par Léonard Schapiro, est assez révé­lateur : « Parmi les papiers de Trotsky, on trouve men­tion d’une réunion convo­quée par le parti en 1927 pour exiger l’expul­sion de Trotsky, une réunion parmi les cen­tai­nes de réunions orga­nisées par le Secrétariat lors de sa cam­pa­gne pour ladite expul­sion. La posi­tion domi­nante sou­li­gnait que la natio­na­lité de Trotsky l’empêchait d’être com­mu­niste puisqu’elle "révélait qu’il devait être favo­ra­ble à la spé­cu­lation"(48) ».

Selon l’ana­lyse de Trotsky, la poli­ti­que antisé­mite de Staline s’inten­si­fia parallè­lement au dur­cis­se­ment de la lutte contre l’Opposition ; elle en était le prin­ci­pal objec­tif. Dans un pre­mier temps, entre 1923 et 1926 (lors­que Zinoviev et Kamenev, le pre­mier étant juif le second à moitié, sou­te­naient encore Staline), le secrét­aire général du parti uti­lisa l’antisé­mit­isme de façon sub­tile et cachée. Dans la presse et les dis­cours publics, on fai­sait cons­tam­ment référ­ence aux « petits bour­geois des peti­tes villes (…) » qui sou­te­naient Trotsky - allu­sion voilée aux shtetl, ces peti­tes villes juives typi­ques de l’ouest de l’ancien empire tsa­riste.

En 1926, la cam­pa­gne contre l’Opposition adopta un ton ouver­te­ment antisé­mite. Comme l’écrit Trotsky : « durant les mois où l’on pré­parait l’expul­sion des oppo­sants du parti, les arres­ta­tions, les procé­dures d’exil (au second semes­tre 1927) et l’agi­ta­tion antisé­mite assumèrent un rôle dév­as­tateur. Le slogan "A bas l’Opposition" res­sem­blait fréqu­emment au vieux slogan "A bas les Juifs et vive la Russie" (49) ».

Selon Trotsky, il n’y avait pas pro­por­tion­nel­le­ment plus de Juifs dans l’Opposition que dans le parti en général ou dans la bureau­cra­tie, mais Staline était dét­erminé à les iden­ti­fier et les dén­oncer publi­que­ment. Lorsque Kamenev et Zinoviev rejoi­gni­rent l’Opposition, ils devin­rent Rozenfeld et Radomislyski pour leurs adver­sai­res. Le fils cadet de Trotsky (Serguei Sedov por­tait le nom de sa mère, non juive) fut appelé par la suite Bronstein. Le nom de « Trotsky » était plus connu que celui de Bronstein, mais ce der­nier écl­airait davan­tage la filia­tion du jeune Serguei, ce qui était l’effet recher­ché.

Les mét­hodes antisé­mites de Staline étaient, selon Trotsky, pour le moins répugn­antes. Celui qui jamais ne donna d’impor­tance à ses ori­gi­nes natio­na­les, qui plus d’une fois insista sur le fait qu’il n’appar­te­nait à aucune natio­na­lité, qu’il n’était qu’un social-démoc­rate et un inter­na­tio­na­liste, fut amené à reconnaître que « l’antisé­mit­isme avait res­surgi en même temps que nais­sait l’anti-trots­kysme ». Comme le rap­pelle Isaac Deutscher, « Trotsky, dans sa jeu­nesse, avait rejeté avec véhém­ence la reven­di­ca­tion d’"auto­no­mie cultu­relle" pour les Juifs, reven­di­ca­tion que le Bund avait avancée en 1903. Il le fit au nom de la soli­da­rité des Juifs et des non-Juifs avec le socia­lisme. Presque un quart de siècle plus tard, lors­que com­mença la lutte iné­gale contre Staline et qu’il s’adres­sait aux cel­lu­les mos­co­vi­tes du parti pour leur expo­ser sa posi­tion, il dut sup­por­ter des allu­sions à son judaïsme et même des insul­tes antisé­mites non voilées. Ces allu­sions et insul­tes émanaient de mem­bres du parti qu’il avait, aux côtés de Lénine, guidé durant la révo­lution et la guerre civile (50) . »

Staline donna le coup d’envoi de la cam­pa­gne antisé­mite et les autres diri­geants de l’État sovié­tique le sui­vi­rent aisément et avec une grande dés­inv­ol­ture. Selon Glotzer, Boukharine et les mem­bres du Bureau poli­ti­que, Rykov et Tomsky, appuyèrent l’ensem­ble des mesu­res sta­li­nien­nes, y com­pris l’antisé­mit­isme, visant à obte­nir le pou­voir absolu(51).

Purges et antisé­mit­isme

En 1936 com­mencèrent les « Procès de Moscou », simu­la­cres de procès contre l’Opposition que Staline, à ce moment-là, vou­lait éli­miner. La fabri­ca­tion des procès s’appuya sur de faus­ses preu­ves et uti­lisa l’antisé­mit­isme pour donner davan­tage de « légi­timité » à la condam­na­tion de l’accusé, ce qui amena Trotsky à com­pa­rer les Procès de Moscou à d’autres célèbres procès antisé­mites : les affai­res Beilis et Dreyfus.

Méthodes (antisé­mit­isme, faus­ses accu­sa­tions et sen­sa­tion­na­lisme) et objec­tifs (déto­urner l’atten­tion des masses des véri­tables cou­pa­bles et des pro­blèmes réels du pays) étaient si pro­ches que Trotsky affirma que les affai­res Beilis et Dreyfus avaient été les anté­cédents his­to­ri­ques des Procès de Moscou. « Les procès de Moscou, écrit Volkogonov, ne furent pas seu­le­ment une purge géné­rale, ils furent ins­truits pour détr­uire Trotsky mora­le­ment, poli­ti­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment ; l’ordre pour le détr­uire phy­si­que­ment avait déjà été donné long­temps aupa­ra­vant (52) ». L’État sovié­tique encou­ra­geait l’antisé­mit­isme géné­ralisé et persé­cutait les Juifs (Trotsky et les oppo­sants n’étaient pas les seuls Juifs persécutés et l’antisé­mit­isme sta­li­nien ne s’arrêta pas après leur éli­mi­nation : il suffit de penser au « com­plot des blou­ses blan­ches » en 1952 et au destin de Leopold Trepper aux mains de la police sovié­tique après la Seconde Guerre Mondiale), tout en condam­nant à mort les antisé­mites. Staline a main­tenu cette mesure alors même qu’il lançait sa propre cam­pa­gne antisé­mite. Selon Vaksberg, les procès antisé­mites ne furent pas les seuls à se mul­ti­plier dans les années 30, ceux contre les antisé­mites connu­rent la même crois­sance(53). L’État sovié­tique fei­gnait de com­bat­tre l’antisé­mit­isme alors qu’il l’encou­ra­geait.

Les procès de Moscou par­vin­rent à cumu­ler les deux accu­sa­tions - judaïsme et antisé­mit­isme - chez les mêmes accusés : « Le der­nier procès de Moscou par exem­ple, fut mis en scène dans l’inten­tion, à peine dis­si­mulée, de prés­enter les inter­na­tio­na­lis­tes comme des traîtres Juifs capa­bles de se vendre à la Gestapo alle­mande. Depuis 1925 et sur­tout depuis 1926, une déma­gogie antisé­mite, bien camou­flée, inat­ta­qua­ble, va de pair avec des procès sym­bo­li­ques contre de prét­endus pogro­mis­tes (54). »

Dans la mesure où le dic­ta­teur mit en échec Trotsky et ses alliés en employant des mét­hodes antisé­mites, il est juste de se deman­der si Trotsky fut vaincu parce qu’il était juif, comme l’affir­ment Wistrich et Volkogonov. Wistrich va jusqu’à assu­rer que Winston Churchill jugeait que le judaïsme de Trotsky avait été la cause cen­trale de son échec. L’homme d’État bri­tan­ni­que aurait déclaré : « En plus, il était juif. Et il ne pou­vait rien y faire(55) . »

S’appuyant sur un épi­sode met­tant en cause l’ancien popu­liste Vasiliev, Dimitri Volkogonov affirme que « tout le monde n’accep­tait pas Trotsky comme diri­geant. Parmi les bol­ché­viques, cer­tains n’accep­taient pas son passé non bol­ché­vique ; et pour la popu­la­tion en général, ses ori­gi­nes juives le ren­daient sus­pect. On enten­dait fréqu­emment dire : "Lénine est entouré de Juifs." Parmi la cor­res­pon­dance que Lénine reçut sur le sujet, on trouve le télégr­amme d’un ancien membre de la Volonté du Peuple [Narodnaïa Volia, A.C.], un sym­pa­thi­sant bol­ché­vique, Makari Vasiliev : "Pour sauver le bol­chév­isme, il fau­drait éloigner un groupe de bol­ché­viques extrê­mement res­pectés et popu­lai­res : le gou­ver­ne­ment sovié­tique y gagne­rait beau­coup si Zinoviev, Trotsky et Kamenev - dont la prés­ence aux postes les plus élevés et influents ne reflète pas le prin­cipe d’autodét­er­mi­nation natio­nale - démis-sion­naient imméd­ia­tement." Vasiliev exigea éga­lement "l’éloig­nement volon-taire de Sverdlov, Ioffé, Steklov et leur rem­pla­ce­ment par des per­son­nes d’ori­gine russe" (56) ». Inutile de pré­ciser que Lénine ignora les deman­des du vieux popu­liste Vasiliev.

Il est clair que Staline persé­cuta Trotsky à cause de la menace qu’il représ­entait pour son pou­voir per­son­nel et non pas parce qu’il était juif. Durant les années 1920-1930, pér­iode pen­dant laquelle Staline persé­cuta Trotsky et ses alliés et expulsa l’ex-chef de l’Armée rouge, les Juifs étaient dif­fi­ci­le­ment persécutés par simple haine raciale. Il était encore pér­illeux de s’oppo­ser aux prin­ci­pes établis pré­céd­emment par Lénine. Dans la plu­part des cas, Staline ne persé­cutait pas ses oppo­sants juifs parce qu’il était antisé­mite. Mais comme il était fon­da­men­ta­le­ment antisé­mite, peu lui impor­tait d’uti­li­ser et d’encou­ra­ger l’antisé­mit­isme des masses russes pour légi­timer la persé­cution de ses adver­sai­res. Cependant, tout indi­que que, dans les années 40, le peu de ratio­na­lité sub­sis­tant dans la poli­ti­que antisé­mite de Staline dis­pa­rut com­plè­tement et que la persé­cution des Juifs (aussi inex­pli­ca­ble qu’elle soit à tra­vers une ana­lyse his­to­ri­que) devint l’un des délires d’un esprit malade.

Le sio­nisme

Dans « La désint­égration du sio­nisme et ses pos­si­bles suc­ces­seurs » (1903), Trotsky qua­li­fiait le sio­nisme d’utopie réacti­onn­aire. Selon lui, cette idéo­logie séparait les tra­vailleurs juifs du mou­ve­ment ouvrier en leur fai­sant miroi­ter une pro­messe irréa­li­sable : la cons­truc­tion d’une nation juive sous le capi­ta­lisme. Trente ans plus tard, la situa­tion poli­ti­que mon­diale, et plus par­ti­cu­liè­rement la situa­tion des Juifs, s’était considé­rab­lement dégradée : l’antisé­mit­isme pro­gres­sait à tra­vers toute l’Europe, l’antisé­mit­isme d’État crois­sait en URSS, les nazis pre­naient le pou­voir et persé­cutaient les Juifs alle­mands, et des conflits éclataient fréqu­emment entre les colons juifs et les Arabes vivant en Palestine. En 1934, inter­rogé sur la néc­essité pour les com­mu­nis­tes de rée­xa­miner la ques­tion juive au vu de l’évo­lution de la situa­tion mon­diale, Trotsky déc­lara : « Tant l’exis­tence d’un État fas­ciste en Allemagne que le conflit arabo-juif en Palestine per­met­tent de vérifier, d’une façon encore plus claire qu’aupa­ra­vant, que la ques­tion juive ne peut être résolue dans le cadre du capi­ta­lisme. J’ignore si le judaïsme peut être recons­truit en tant que nation.(…) Mais, sur notre planète, per­sonne ne peut penser qu’un peuple a moins de droits qu’un autre à une terre (…). L’impasse dans laquelle se trou­vent les Juifs d’Allemagne, comme l’impasse dans laquelle se trouve le sio­nisme, est insé­pa­rable de l’impasse du capi­ta­lisme mon­dial dans son ensem­ble (57). »

Dans un entre­tien postérieur, réalisé au Mexique en 1937, Trotsky réitère son oppo­si­tion au sio­nisme ; il réaff­irme que seule une révo­lution prolé­tari­enne pour­rait appor­ter les condi­tions matéri­elles néc­ess­aires à la cons­truc­tion natio­nale juive (dép­la­cement volon­taire et massif des Juifs, éco­nomie pla­ni­fiée, pro­jets topo­gra­phi­ques, création d’un tri­bu­nal prolé­tarien inter­na­tio­nal pour rés­oudre le conflit judéo-arabe).

Mais le doute (« J’ignore si le judaïsme peut être recons­truit en tant que nation ») laisse cette fois place à une cer­ti­tude : « la nation juive se main­tien­dra pour toute une époque à venir ».

Trosky conclut en rap­pe­lant que le socia­lisme se doit de four­nir les condi­tions matéri­elles néc­ess­aires au plein essor natio­nal et cultu­rel du peuple juif (58). Dans le même entre­tien, Trotsky tente d’expli­quer son chan­ge­ment de point de vue sur l’exis­tence d’une nation juive : « Pendant ma jeu­nesse, j’incli­nais plutôt à penser que les Juifs des différents pays seraient assi­milés et que la ques­tion juive dis­pa­raîtrait ainsi d’une manière quasi auto­ma­ti­que. Le dével­op­pement his­to­ri­que du der­nier quart de siècle n’a pas confirmé cette pers­pec­tive. Le capi­ta­lisme décadent a par­tout fait surgir un natio­na­lisme exa­cerbé, dont l’antisé­mit­isme est une des mani­fes­ta­tions. La ques­tion juive s’est sur­tout exa­cerbée dans le pays capi­ta­liste européen le plus développé : l’Allemagne (59). »

Outre le recul du pro­ces­sus d’assi­mi­la­tion des Juifs, dû en grande partie à l’accrois­se­ment de l’antisé­mit­isme, la seconde raison de son chan­ge­ment de posi­tion pro­vient, nous pré­cise Trotsky, du dével­op­pement cultu­rel de la nation juive, et en par­ti­cu­lier du dével­op­pement du yid­dish.

A la fin du XIXe siècle, le yid­dish était considéré, par les Juifs eux-mêmes, comme une langue née de la misère et de l’oppres­sion subie dans les ghet­tos d’Europe orien­tale et de l’empire tsa­riste. Ce ne fut qu’au début du XXe siècle que la litté­ra­ture et les formes d’expres­sion artis­ti­ques (notam­ment théâtrales) s’épano­uirent parmi les Juifs d’Europe orien­tale et des nou­veaux pays d’immi­gra­tion, comme la France, les États-Unis et l’Argentine. « Les Juifs des différents pays, écrit Trotsky, ont créé leur propre presse et développé la langue yid­dish comme un ins­tru­ment adapté à la culture moderne. On doit donc tenir compte du fait que la nation juive se main­tien­dra pour toute une époque à venir(60). » Le chan­ge­ment de point de vue de Trotsky sur l’assi­mi­la­tion des Juifs et sur la création d’un ter­ri­toire pour ceux qui dési­reraient vivre ensem­ble et dével­opper leur nation sous un régime socia­liste ont été inter­prétés comme un « léger chan­ge­ment » » en faveur du sio­nisme. Glotzer écrit : « A la fin de sa vie, Trotsky fut contraint de chan­ger, bien que très légè­rement, sa posi­tion vis-à-vis du sio­nisme (61). » Même affir­ma­tion chez Knei-Paz : « Dans cet arti­cle [« La désint­égration du sio­nisme et ses pos­si­bles suc­ces­seurs », A.C.] Trotsky a défini une fois pour toutes - ou pres­que, puis­que trente ans plus tard il expri­mera un avis légè­rement différent - son hos­ti­lité vis-à-vis du sio­nisme (62). »

Pourtant, Trotsky ne chan­gea pas sa posi­tion de prin­cipe lors­que son point de vue sur l’assi­mi­la­tion des Juifs évolua. Le pro­ces­sus même d’assi­mi­la­tion subit un recul au début du siècle. Aucun spéc­ial­iste de la ques­tion juive ne peut nier qu’à la fin du XIXe siècle, les Juifs d’Europe cen­trale et occi­den­tale étaient en train de s’intégrer à la popu­la­tion des pays dans les­quels ils résidaient, à tra­vers des maria­ges mixtes, une plus grande diver­si­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle et de l’aban­don volon­taire de la reli­gio­sité et des cou­tu­mes juives. Ce pro­ces­sus s’inversa dras­ti­que­ment pen­dant l’entre-deux-guer­res avec le dével­op­pement de l’antisé­mit­isme parmi la popu­la­tion et au niveau de l’État, à tra­vers la (ré)intro­duc­tion de dis­po­si­tions juri­di­ques res­tric­ti­ves.

Trotsky ne fit qu’adap­ter son point de vue à l’évo­lution de la réalité. Il nous est impos­si­ble d’en déd­uire le moin­dre sou­tien à l’idée sio­niste, sous prét­exte que Trotsky modi­fia son point de vue sur le pro­blème juif à l’époque de l’émerg­ence du nazisme et de « l’antisé­mit­isme sovié­tique ». Trotsky s’oppo­sait à l’idée sio­niste et res­tait convaincu que le salut des Juifs dép­endait de la fin du régime capi­ta­liste. Selon Harari, si Trotsky considérait les Juifs comme « une nation sans ter­ri­toire » mais condam­nait le sio­nisme comme une « utopie irréa­li­sable », c’était parce qu’il igno­rait l’étendue de la colo­ni­sa­tion juive en Palestine : « On ne peut le lui repro­cher. Manquant en effet d’infor­ma­tions sur ce qui se pas­sait en Eretz Israel, il igno­rait la lutte conti­nuelle menée, prin­ci­pa­le­ment par les ouvriers juifs de Palestine, contre l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que mais aussi contre "la force réacti­onn­aire des musul­mans" (selon l’expres­sion de Trotsky). Pour lui, les mul­ti­ples efforts pour mettre en œuvre la "aliyah" se résumaient à une simple "immi­gra­tion". Trotsky ne connais­sait pas l’ampleur de la "aliyah" vers Eretz Israel (63). » (Aliyah a plu­sieurs sens en hébreu mais il s’agit ici de l’immi­gra­tion des Juifs vers Israël, NdT.)

Comme nous l’avons vu, Trotsky ne condamna pas le sio­nisme parce qu’il igno­rait la réalité de la colo­ni­sa­tion juive en Palestine. Cependant, lorsqu’il s’intér­essa davan­tage à ce pro­blème, il se plai­gnit de man­quer d’infor­ma­tions plus pré­cises. Hersh Mendel, Juif polo­nais révo­luti­onn­aire, relate dans ses mém­oires une entre­vue clan­des­tine avec Trotsky en 1934, à Versailles. (La ren­contre, sou­haitée par Trotsky afin de dis­cu­ter du régime de Pilsudski en Pologne, fut orga­nisée par le fils aîné de Trotsky, Lyova Sedov). « J’étais sur le point de m’en aller lorsqu’il me demanda sou­dain si j’avais des nou­vel­les du mou­ve­ment des ouvriers juifs en Palestine. Je m’atten­dais pas du tout à cette ques­tion et ne sus que rép­ondre. Il me demanda de bien vou­loir ras­sem­bler du matériel sur ce sujet et de le lui envoyer. J’écrivis aus­sitôt en Pologne pour trans­met­tre aux cama­ra­des sa requête et je m’empres­sai de l’oublier. L’his­toire du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal est pleine de ces révo­luti­onn­aires juifs qui se sou­vien­nent épi­so­diq­uement de leur appar­te­nance au peuple juif et qui s’empres­sent de l’oublier aus­sitôt. Je me disais qu’il en irait de même avec Trotsky, mais il n’était pas homme à oublier ce qu’il tenait pour impor­tant (64). »

Enzo Traverso nous offre un « tém­oig­nage intér­essant de l’intérêt crois­sant de Trotsky pour la ques­tion juive dans les années 30 ». Il s’agit du récit de la visite que Beba Idelson (diri­geante socia­liste-sio­niste vivant en Palestine) rendit à Trotsky en 1937 au Mexique. « Il s’informa sur la vie des Juifs en Palestine en général et posa plu­sieurs ques­tions sur la nature des kib­boutz, sur les rela­tions entre Juifs et Arabes, la situa­tion éco­no­mique du pays, l’uni­ver­sité et la biblio­thèque juives de Jérusalem, etc. Beba Idelson écrit : "Je ne lui par­lais pas comme on parle à un étr­anger. Je sen­tais que j’étais en train de parler à un Juif, un Juif errant, sans patrie. Cela me fit me sentir très proche de lui et je sus que je m’adres­sais à un homme qui pou­vait me com­pren­dre. Trotsky ne devint jamais sio­niste, mais il n’était déjà plus indifférent à l’idée d’une nation juive" (65). » Pour cer­tains auteurs, l’erreur de Trotsky fut de croire à l’immi­nence de la révo­lution mon­diale. Son ana­lyse de la situa­tion inter­na­tio­nale dans tous ses autres aspects était si par­faite que, s’il ne s’était agi de cette croyance aveu­gle, Trotsky aurait sou­tenu le projet sio­niste ou tout du moins un quel­conque projet de cons­truc­tion d’une nation juive, même sous le capi­ta­lisme ; ce qui, selon cer­tains, aurait sauvé les Juifs (ou en tout cas un grand nombre d’entre eux) de l’Holocauste.

Le 19 février 1939, Trotsky fut sol­li­cité par Ruskin, célèbre avocat juif de Chicago, qui sou­hai­tait inclure le célèbre révo­luti­onn­aire exilé dans son pro­gramme d’aide aux Juifs d’Europe : il « (sup­po­sait) que les ori­gi­nes juives de Trotsky l’amè­neraient à par­ti­ci­per à un tel mou­ve­ment ». Mais l’ex-chef de l’Armée rouge lui rép­ondit : « Seule la révo­lution inter­na­tio­nale peut sauver les Juifs (66) ». Effectivement, sans l’appui des puis­san­ces impér­ial­istes, le projet ne dis­po­sait pas des moyens finan­ciers néc­ess­aires pour l’ultime mesure radi­cale : l’évac­uation des Juifs européens. Pour Trotsky, le sio­nisme ne pou­vait sauver les Juifs face à l’avancée du rou­leau com­pres­seur du nazisme et à l’immi­nence de la guerre en Europe. Il « reje­tait l’idée que le projet des sio­nis­tes de partir en Palestine pût représ­enter imméd­ia­tement, face à Hitler, un refuge pour les Juifs. La solu­tion imméd­iate était la révo­lution socia­liste (67) ».

À propos des mesu­res prises par le gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que afin de res­trein­dre l’immi­gra­tion juive en Palestine, Trotsky écrivit, en juillet 1940, un mois avant d’être assas­siné : « La ten­ta­tive de rés­oudre la ques­tion juive par l’émig­ration des Juifs vers la Palestine peut être ana­lysée dés­ormais pour ce qu’elle est : un bluff tra­gi­que pour le peuple juif. Cherchant à gagner la sym­pa­thie des Arabes, plus nom­breux que les Juifs, le gou­ver­ne­ment anglais a net­te­ment modi­fié sa poli­ti­que vis-à-vis des Juifs ; il a renoncé à sa pro­messe de les aider à fonder "un foyer natio­nal juif" en terre étrangère. Les pro­chains épi­sodes mili­tai­res pour­raient trans­for­mer la Palestine en un piège mortel pour des cen­tai­nes de mil­liers de Juifs. Jamais il n’a été aussi évident que le salut du peuple juif est étr­oi­tement lié à l’effon­dre­ment du système capi­ta­liste (68). »

Trotsky s’opposa toute sa vie au sio­nisme, cou­rant réacti­onn­aire, dépo­urvu de moyens pro­pres, et aux objec­tifs irréa­li­sables. En effet, ce mou­ve­ment dép­endait obli­ga­toi­re­ment de l’impér­ial­isme bri­tan­ni­que qui lui accor­dait, ou reti­rait, son sou­tien à sa conve­nance ; il était obligé d’affron­ter le natio­na­lisme arabe et enfin il éloignait les tra­vailleurs juifs du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire socia­liste. Mais, après avoir ana­lysé l’évo­lution de la ques­tion juive durant les pre­mières déc­ennies du XXe siècle, Trotsky for­mula sa concep­tion de la cons­truc­tion natio­nale juive au sein d’un régime socia­liste mon­dial en ces termes : « Les mêmes mét­hodes qui, uti­lisées pour rés­oudre la ques­tion juive sous le capi­ta­lisme sont uto­pi­ques et réacti­onn­aires (le sio­nisme) pren­dront, dans le cadre d’une fédé­ration socia­liste, leur véri­table sens et seront salu­tai­res. Voilà le point que je sou­hai­tais écla­ircir. Comment un marxiste ou un social-démoc­rate peu­vent-ils y voir une objec­tion ?(69) »

On pour­rait repro­cher à Trotsky d’être par­venu tar­di­ve­ment (dans les années 30) à la conclu­sion qu’il revien­drait obli­ga­toi­re­ment au gou­ver­ne­ment prolé­tarien de créer les condi­tions néc­ess­aires au plein essor de la nation juive. Peut-être que l’étude plus atten­tive du judaïsme ukrai­nien, polo­nais ou litua­nien, moins tourné vers les grands cen­tres urbains que les Juifs cos­mo­po­li­tes des gran­des villes de Russie ou d’Europe occi­den­tale, aurait permis de par­ve­nir à cette conclu­sion dès 1917. Mais de toute façon, il n’eût pas été pos­si­ble de pro­po­ser une solu­tion à la « ques­tion juive » en séparant la « partie occi­den­tale » de la « partie orien­tale ». Les Juifs d’Europe occi­den­tale, en voie d’assi­mi­la­tion, sem­blaient mon­trer le chemin que sui­vrait le judaïsme dans son ensem­ble.

Le Birobidjan

L’idée de créer un ter­ri­toire juif en Union sovié­tique surgit dans les cer­cles du Parti com­mu­niste en 1925. Le 4 sep­tem­bre 1926, la sec­tion juive du parti, Yevsekstia, adopta une réso­lution déc­larant sou­hai­ta­ble l’établ­is­sement d’un ter­ri­toire auto­nome juif. Et voilà que le Présidium du Comité exé­cutif de l’URSS décida, le 28 mars 1928, d’orien­ter la colo­ni­sa­tion juive dans la région du Birobidjan, en Sibérie orien­tale, près de la Chine et du fleuve Amour.

Selon Nathan Weinstock, le ter­ri­toire auto­nome juif fut créé de façon pure­ment admi­nis­tra­tive. Les véri­tables intéressés ne furent pas consultés et l’ini­tia­tive ren­contra l’oppo­si­tion d’une partie de l’OZET (orga­ni­sa­tion de colo­ni­sa­tion agri­cole juive en URSS). Le Birobidjan, qui devait rece­voir les colo­nies agri­co­les juives, se situait dans une région aride de Sibérie, choi­sie en raison d’objec­tifs straté­giques : peu­pler l’Extrême-Orient russe et empêcher ainsi l’avancée chi­noise. « Selon les pla­ni­fi­ca­teurs, expli­que Nathan Weinstock, au cours du pre­mier plan quin­quen­nal devait surgir du néant un centre biro­bid­ja­nais comp­tant des dizai­nes de mil­liers de colons juifs. Cette vision uto­pi­que ne cadrait en rien avec les dures réalités. Les condi­tions cli­ma­ti­ques et éco­no­miques étaient tel­le­ment rigou­reu­ses que les deux tiers des colons retournèrent chez eux. Ce qui n’empêcha pas de décréter le Birobidjan "dis­trict auto­nome juif" le 31 octo­bre 1931. De 1928 à 1933, près de 20 000 Juifs s’y ins­tallèrent défi­ni­ti­vement. Lorsque la région fut pro­clamée "pro­vince auto­nome" le 7 mai 1934, sa popu­la­tion juive ne s’élevait qu’à un cin­quième de l’ensem­ble des habi­tants. (Elle attein­dra 23,8% en 1937.) Tout au plus recen­sait-on 20 000 Juifs biro­bid­ja­nais à la fin de 1937. Et encore 5% seu­le­ment étaient engagés dans l’agri­culture (70). »

En 1937, inter­rogé sur sa vision de la création de la « pro­vince auto­nome » juive du Birobidjan, Trotsky rép­ondit qu’il ne possédait pas d’infor­ma­tions spéc­iales (rap­pe­lons que Trotsky quitta l’URSS au moment de la création de ce projet). Il pré­cisa néanmoins qu’à son avis, il ne pou­vait s’agir là que d’une expéri­ence très limitée. Pour que les Juifs puis­sent main­te­nir une exis­tence natio­nale nor­male, Trotsky reconnais­sait la néc­essité d’un ter­ri­toire qui leur serait propre. Mais l’URSS, ajouta-t-il, même sous un régime socia­liste beau­coup plus avancé que le régime sta­li­nien, aura encore bien des dif­fi­cultés pour rés­oudre son propre pro­blème juif (71).

Trotsky ne s’oppo­sait pas à l’idée géné­rale conte­nue dans le projet du Birobidjan : « Aucun indi­vidu pro­gres­siste doué d’intel­li­gence ne pourra émettre d’objec­tion à ce que l’URSS attri­bue un ter­ri­toire spécial aux citoyens qui se sen­tent juifs, s’expri­ment de pré­fér­ence en langue juive et désirent vivre en une masse com­pacte. » Mais il ne niait pas non plus les graves pro­blèmes qu’engen­dre­rait la création de la « pro­vince auto­nome », ni le fait qu’elle allait « iné­vi­tab­lement être le reflet de tous les vices du des­po­tisme bureau­cra­ti­que (72) ».

Le Birobidjan n’allait pas offrir les condi­tions matéri­elles néc­ess­aires au dével­op­pement cultu­rel juif et ne réa­li­serait pas ce que Trotsky (dans une lettre de 1934) considérait être l’obli­ga­tion d’un gou­ver­ne­ment prolé­tarien : « Le sio­nisme coupe les tra­vailleurs de la lutte de clas­ses en fai­sant miroi­ter des espoirs concer­nant un État juif, espoirs irréa­li­sables sous le capi­ta­lisme. Mais un gou­ver­ne­ment ouvrier est tenu de créer pour les Juifs, comme pour toute nation, les cir­cons­tan­ces les meilleu­res pour leur dével­op­pement cultu­rel. Cela veut dire, entre autres, four­nir à ceux des Juifs qui veu­lent avoir leurs pro­pres écoles, leur propre presse, leurs pro­pres théâtres, etc., un ter­ri­toire séparé afin qu’ils puis­sent se dével­opper et s’admi­nis­trer eux-mêmes. C’est ainsi que se com­por­tera le prolé­tariat inter­na­tio­nal quand il sera devenu le maître du globe tout entier. Dans le domaine de la ques­tion natio­nale, il ne doit y avoir aucune res­tric­tion ; au contraire, il faudra attri­buer une aide matéri­elle mul­ti­ple pour les besoins cultu­rels de tous les grou­pes eth­ni­ques et natio­na­lités. Si tel ou tel groupe natio­nal est voué au déclin (au sens natio­nal), cela ne devra rés­ulter que d’un pro­ces­sus natu­rel, mais jamais comme conséqu­ence de quel­ques dif­fi­cultés ter­ri­to­ria­les, éco­no­miques ou admi-nis­tra­ti­ves que ce soit (73) ».

Outre les dif­fi­cultés déjà men­tionnées, le Birobidjan était très loin de Moscou ou de tout autre centre urbain impor­tant. Y sur­vi­vre était dif­fi­cile et se réad­apter à sa ville d’ori­gine encore plus dif­fi­cile, rai­sons pour les­quel­les le Birobidjan a été sou­vent com­paré à un ghetto. Mais pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, le Birobidjan, selon Pierre Teruel-Mania, se trans­forma en véri­table camp de concen­tra­tion. Avec l’avancée des trou­pes nazies, l’URSS évacua toute une partie de la Pologne occupée par l’Armée rouge (près d’un mil­lion de Juifs), la trans­por­tant de force dans des wagons à bes­tiaux vers l’Oural et la Sibérie. La raison de ce dép­la­cement forcé aurait été la méfi­ance de Staline vis-à-vis des Polonais, y com­pris des Juifs polo­nais, sus­cep­ti­bles de sou­te­nir l’inva­sion nazie contre l’Union sovié­tique. Staline sauva invo­lon­tai­re­ment ces Juifs d’une mort cer­taine dans les camps de concen­tra­tion et d’exter­mi­na­tion nazis. Mais d’un autre côté, il les confina et les laissa mourir de faim et de froid dans les régions semi-dés­er­tiques de la Sibérie, en par­ti­cu­lier au Birobidjan. Le nombre de morts, selon les sur­vi­vants, s’élève à 600 000 ou davan­tage. « La seule cer­ti­tude est qu’en 1946, lors­que les Polonais "réfugiés en URSS" furent auto­risés à ren­trer chez eux, les Juifs n’étaient pas plus de 150 000. Des cen­tai­nes de mil­liers périrent de froid et de faim en Sibérie orien­tale, dans le ghetto biro­bid­ja­nais qui n’était rien d’autre qu’un camp de concen­tra­tion (74). »

Le nazisme

Trotsky fut sans nul doute le pre­mier diri­geant poli­ti­que (toutes ten­dan­ces confon­dues) à mettre en garde le monde contre deux dan­gers représentés par la montée du nazisme : une nou­velle guerre mon­diale et l’exter­mi­na­tion phy­si­que des Juifs. En juin 1933, Trotsky écrivait que « Le temps néc­ess­aire à l’arme­ment de l’Allemagne dét­er­mine le délai qui nous sépare d’une nou­velle catas­tro­phe europé­enne. Il ne s’agit ni de mois, ni de déc­ennies. Quelques années seront suf­fi­san­tes pour que l’Europe se retrouve à nou­veau plongée dans la guerre, si les forces intéri­eures de l’Allemagne ne par­vien­nent pas à en empêcher à temps Hitler (75) »

Le brus­que revi­re­ment des chefs nazis, qui se mirent à tenir des propos paci­fis­tes, ne pou­vait étonner que les « naïfs incu­ra­bles ». Les nazis n’avaient pas d’autre solu­tion que recou­rir à la guerre pour faire endos­ser la res­pon­sa­bi­lité des dés­astres intérieurs à des enne­mis extérieurs.

Comme l’écrit Volkogonov : « Trotsky avait prédit la Seconde Guerre mon­diale au début des années 30 (76). » Pour Trotsky, le méd­iocre Hitler ne créa ni poli­ti­que, ni théorie pro­pres : il emprunta sa mét­ho­do­logie poli­ti­que à Mussolini qui connais­sait suf­fi­sam­ment bien la théorie de la lutte des clas­ses de Marx pour l’uti­li­ser contre la classe ouvrière. Quant à ses théories racia­les, il les devait aux thèses racis­tes d’un diplo­mate et écrivain français, le comte de Gobineau. L’habi­leté poli­ti­que de Hitler consista à tra­duire « l’idéo­logie du fas­cisme dans la langue de la mys­ti­que alle­mande » et à mobi­li­ser ainsi, comme Mussolini le fit en Italie, les clas­ses moyen­nes contre le prolé­tariat (seul capa­ble de stop­per l’avancée nazie). Selon Trotsky, avant de deve­nir un pou­voir d’État, le natio­nal-socia­lisme n’avait pra­ti­que­ment pas accès à la classe ouvrière. D’autre part, la grande bour­geoi­sie, même celle qui sou­te­nait finan­ciè­rement le natio­nal-socia­lisme, ne le considérait pas non plus comme son parti. Pour se hisser au pou­voir, le nazisme s’appuya sur une autre base sociale : la petite bour­geoi­sie, ané­antie et paupérisée par la crise en Allemagne. C’est aussi dans ce milieu que les mythes antisé­mites trouvèrent le ter­rain le plus fer­tile.

« Le petit bour­geois a besoin d’une ins­tance supéri­eure, placée au-dessus de la matière et de l’Histoire, protégée de la concur­rence, de l’infla­tion, de la crise et de la vente aux enchères. Au dével­op­pement, à la pensée éco­no­mique, au ratio­na­lisme - aux XXe, XIXe et XVIIIe siècles - s’oppo­sent l’idéal­isme natio­na­liste, source du prin­cipe héroïque. La nation d’Hitler est l’ombre mytho­lo­gi­que de la petite bour­geoi­sie elle-même, son rêve pathé­tique d’un royaume mil­lén­aire sur terre. Pour élever la nation au-dessus de l’his­toire, on lui donne le sou­tien de la race. L’Histoire est présentée comme une éma­nation de la race. Les qua­lités de la race sont cons­trui­tes indép­end­amment des diver­ses condi­tions socia­les. En reje­tant la dimen­sion éco­no­mique comme vile, le natio­nal-socia­lisme des­cend un étage plus bas : du matér­ial­isme éco­no­mique, il passe au matér­ial­isme zoo­lo­gi­que (…). Les nazis excluent du système éco­no­mique actuel le capi­tal usu­rier et ban­caire, comme s’il s’agis­sait d’une force démon­iaque. Or, c’est précisément dans cette sphère, comme chacun sait, que la bour­geoi­sie juive occupe une place impor­tante. Tout en se pros­ter­nant devant le capi­ta­lisme dans son ensem­ble, le petit bour­geois déc­lare la guerre à l’esprit malé­fique de l’accu­mu­la­tion, per­son­ni­fié par le Juif polo­nais au long man­teau mais qui, bien sou­vent, n’a pas un sou en poche. Le pogrom devient alors la preuve indén­iable de la supér­iorité raciale (77). »

La véri­table raison de la vic­toire d’Hitler, selon Trotsky, ne fut pas la force de son idéo­logie mais l’absence de solu­tions alter­na­ti­ves : « Il n’y a pas la moin­dre raison de voir la cause de ces échecs [des Internationales socia­liste et com­mu­niste, A.C.] dans la puis­sance de l’idéo­logie fas­ciste. Mussolini n’a jamais eu, au fond, la moin­dre idéo­logie. L’idéo­logie de Hitler n’a jamais séri­eu­sement influencé les ouvriers. Les cou­ches de la popu­la­tion dont le fas­cisme a, à un moment donné, tourné la tête, c’est-à-dire avant tout les clas­ses moyen­nes, ont eu le temps de se dég­riser. Si, néanmoins, une oppo­si­tion tant soit peu nota­ble se limite aux milieux clé­ricaux, pro­tes­tants et catho­li­ques, la cause ne réside pas dans la puis­sance des théories semi-délir­antes, semi-char­la­ta­nes­ques de la "race" et du "sang", mais dans la faillite effroya­ble des idéo­logies de la démoc­ratie, de la social-démoc­ratie et de l’Internationale com­mu­niste (78). »

Le second pro­nos­tic de Trotsky - l’exter­mi­na­tion des Juifs - est lié à son pro­nos­tic du décl­enc­hement d’une nou­velle guerre mon­diale, mais n’en dépend pas. En 1938, Trotsky affir­mait que « le nombre de pays qui expul­sent les Juifs ne cesse de croître. Le nombre de pays capa­bles de les accueillir dimi­nue (…) Il est pos­si­ble d’ima­gi­ner sans dif­fi­culté ce qui attend les Juifs dès le début de la future guerre mon­diale. Mais, même sans guerre, le pro­chain dével­op­pement de la réaction mon­diale signi­fie pres­que avec cer­ti­tude l’exter­mi­na­tion phy­si­que des Juifs(79) ». Ces lignes furent rédigées, comme nous le rap­pelle Harari, « bien avant que les fours de Hitler com­men­cent à fonc­tion­ner, lors­que le monde entier était indifférent au pro­blème des Juifs (80) ».

Dans le même arti­cle de déc­embre 1938, Trotsky ne met pas seu­le­ment en garde contre le danger de l’exter­mi­na­tion des Juifs mais éga­lement contre l’immi­nence de cette catas­tro­phe ; il appelle tous les éléments pro­gres­sis­tes à aider la révo­lution mon­diale. Cette tâche devient pres­que obli­ga­toire pour les Juifs, y com­pris la bour­geoi­sie juive, car au moment où la Palestine se révèle un « tra­gi­que mirage », le Birobidjan une « farce bureau­cra­ti­que » et où l’Europe et l’Amérique fer­ment leurs fron­tières à l’immi­gra­tion juive, seule la révo­lution peut les sauver du mas­sa­cre : « La Quatrième Internationale a été la pre­mière à dén­oncer le danger du fas­cisme et à indi­quer la voie du salut. Elle appelle les masses popu­lai­res à ne pas se faire d’illu­sions et à affron­ter ouver­te­ment la réalité menaç­ante. Il n’est de salut que dans la lutte révo­luti­onn­aire (…). Les éléments pro­gres­sis­tes et pers­pi­ca­ces du peuple juif doi­vent venir au secours de l’avant-garde révo­luti­onn­aire. Le temps presse. Désormais, un jour équivaut à un mois ou même à une année. Ne tardez pas à agir (81). »

Contrairement aux auteurs qui affir­ment que le pro­nos­tic de Trotsky, si précis soit-il, n’avait pas d’impli­ca­tions pra­ti­ques ou que Trotsky ne pro­posa pas de solu­tions à la hau­teur de ses pré­visions (82), Peter Buch écrit que « pour Trotsky, il n’était pas ques­tion d’"atten­dre" le socia­lisme. Des mesu­res pra­ti­ques étaient néc­ess­aires pour sauver les Juifs des bou­chers nazis. Avec l’échec de la révo­lution socia­liste en Europe, seule une puis­sante cam­pa­gne inter­na­tio­nale des­tinée à dév­oiler les véri­tables plans de Hitler et à forcer les pays occi­den­taux - notam­ment les États-Unis et l’Angleterre - à ouvrir leurs portes et à offrir l’asile aux Juifs, pou­vait aider les Juifs. Trotsky pro­posa une action mas­sive en faveur de la demande d’asile des Juifs menacés. Une telle requête était capa­ble d’unir tous les vrais oppo­sants au fas­cisme, révo­luti­onn­aires ou non, dans un mou­ve­ment de masse qui aurait pu sauver des mil­lions de Juifs des cham­bres à gaz (83) ».

Trotsky ne considérait pas la menace de l’exter­mi­na­tion des Juifs comme un pro­duit des caractér­is­tiques intrinsèques et plu­risé­culaires du peuple alle­mand - comme l’affir­ment cer­tains his­to­riens du nazisme et plus réc­emment Daniel J. Goldhagen (84) - mais comme un pro­blème créé par le capi­ta­lisme puis­que « la ques­tion juive est la plus cri­ti­que dans le plus capi­ta­liste des pays européens, l’Allemagne (85) ». Isaac Deutscher rap­pelle que, « dans une phrase mémo­rable, motivée par la pré­mo­nition des cham­bres à gaz, Trotsky a ainsi résumé l’essence du nazisme : "Tout ce que la société, si elle s’était développée nor­ma­le­ment (par exem­ple, en direc­tion du socia­lisme), aurait dû expul­ser (…) comme l’excrément de la culture, elle est en train de le rég­ur­giter : la civi­li­sa­tion capi­ta­liste vomit aujourd’hui la bar­ba­rie non digérée" (86) ». Trotsky évoqua aussi le danger de l’antisé­mit­isme aux Etats-Unis, si jamais il deve­nait aussi intense ou pire qu’en Allemagne : « La vic­toire du fas­cisme dans ce pays [la France, A.C.] signi­fie­rait le ren­for­ce­ment de la réaction, et l’essor mons­trueux de l’antisé­mit­isme vio­lent dans le monde entier, sur­tout aux États-Unis(87) ». Ceux qui ne par­vien­nent pas à expli­quer des pas­sa­ges comme celui-ci les oublient symptôm­ati­quement ou les tour­nent en ridi­cule.

Dans une lettre adressée à Glotzer le 14 février 1939, Trotsky va plus loin dans cette pré­vision de l’irrup­tion d’un antisé­mit­isme vio­lent aux Etats-Unis : « Il y a 400 000 Juifs en Palestine, mais Ruskin et ses asso­ciés prét­endent y emme­ner 500000 per­son­nes sup­plém­ent­aires. (Comment ? Quand ?) Je lui rép­ondis qu’ils étaient en train de pré­parer un guet-apens aux Juifs pales­ti­niens. Avant de transférer ces 500 000 per­son­nes, sur­gira une ques­tion pales­ti­nienne interne avec les 2 500 000 Juifs nord-amé­ricains. Le déclin du capi­ta­lisme amé­ricain entraî­nera un essor de plus en plus ter­ri­ble de l’antisé­mit­isme aux États-Unis - en tout cas, plus impor­tant qu’en Allemagne. Si la guerre éclate, et elle écla­tera, de nom­breux Juifs seront les pre­mières vic­ti­mes de la guerre et ils seront pra­ti­que­ment exter­minés. » Si d’une part Glotzer loue la pres­cience de Trotsky - lorsqu’il aborde sa pré­vision de la Solution finale - il ridi­cu­lise sa vision de l’antisé­mit­isme aux États-Unis : « Trotsky était très loin de la réalité amé­ric­aine. Dans ce cas-là, ses abs­trac­tions le des­ser­vi­rent » (88). »

Enzo Traverso rap­pelle que Trotsky dénonçait inlas­sa­ble­ment la fer­me­ture des fron­tières europé­ennes et amé­ric­aines à l’immi­gra­tion juive - action cri­mi­nelle des démoc­raties occi­den­ta­les à la hau­teur du ban­di­tisme nazi. Par conséquent, « la référ­ence impli­cite aux États-Unis, qui refu­saient d’accueillir les Juifs européens menacés par Hitler, dém­ontre que Trotsky voyait dans l’antisé­mit­isme un pro­duit du système impér­ial­iste dans son ensem­ble, et non pas exclu­si­ve­ment la conséqu­ence du délire nazi (89) ». Rappelons éga­lement que les démoc­raties occi­den­ta­les ne furent pas les seules à fermer leurs fron­tières à l’immi­gra­tion juive fuyant le nazisme. « Avant la signa­ture du pacte Hitler-Staline, pen­dant la persé­cution des Juifs en Allemagne, en Autriche et en Tchécoslovaquie, l’URSS sta­li­nienne avait été le seul pays européen - même l’Espagne fran­quiste accor­dait le droit d’asile aux Juifs - à refu­ser l’asile aux Juifs persécutés par Hitler (90). »

En mai 1940, Trotsky convo­qua une Conférence d’alarme de la Quatrième Internationale. Dans « La guerre impér­ial­iste et la révo­lution prolé­tari­enne mon­diale », docu­ment issu de cette confér­ence, on peut lire l’un de ses der­niers com­men­tai­res sur la « ques­tion juive » et son inser­tion dans le pro­blème plus général du destin de l’huma­nité dans sa glo­ba­lité : « Le monde du capi­ta­lisme décadent est sur­peu­plé. La ques­tion de l’admis­sion d’une cen­taine de réfugiés sup­plém­ent­aires devient un pro­blème majeur pour une puis­sance mon­diale comme les États-Unis. A l’ère de l’avia­tion, du télég­raphe, du télép­hone, de la radio et de la télé­vision, les voya­ges d’un pays à l’autre sont para­lysés par les pas­se­ports et les visas. Le gas­pillage occa­sionné par le com­merce mon­dial et le déclin du com­merce natio­nal coïn­cident avec une mons­trueuse inten­si­fi­ca­tion du chau­vi­nisme et par­ti­cu­liè­rement de l’antisé­mit­isme. A l’époque de son ascen­sion, le capi­ta­lisme a sorti le peuple juif du ghetto et en a fait l’ins­tru­ment de son expan­sion com­mer­ciale. Aujourd’hui, la société capi­ta­liste en déclin essaie de pres­ser le peuple juif par tous ses pores : dix-sept mil­lions d’indi­vi­dus sur les deux mil­liards qui habi­tent la terre, c’est-à-dire moins de un pour cent, ne peu­vent plus trou­ver de place sur notre planète ! Au milieu des vastes étendues de terres habi­ta­bles et des mer­veilles de la tech­ni­que qui a conquis pour l’homme le ciel comme la terre, la bour­geoi­sie s’est arrangée pour faire de notre planète une abo­mi­na­ble prison (91) . »

Conclusion

Trotsky n’a pas abon­dam­ment écrit sur la « ques­tion juive ». Une bro­chure suf­fi­rait à regrou­per l’ensem­ble de tous ses écrits, y com­pris les entre­tiens et les para­gra­phes extraits d’arti­cles qui ne sont pas consa­crés exclu­si­ve­ment à la « ques­tion juive ». Ses réflexions sur le sujet s’étalent sur une longue pér­iode, de 1903 à 1940.

De nom­breux auteurs affir­ment qu’au cours de ces trente-sept années, le point de vue de Trotsky sur la « ques­tion juive » a évolué.

Selon Ernest Mandel, Trotsky serait passé d’une vision assi­mi­la­tion­niste typi­que­ment semi-inter­na­tio­na­liste (« la conso­li­da­tion du système bour­geois de pro­duc­tion et de la société bour­geoise conduira iné­vi­tab­lement à l’éman­ci­pation juive (…) et à son assi­mi­la­tion ») à une vision qui dép­assait celle de Marx et Engels (92). Enzo Traverso affirme que « le chan­ge­ment de pers­pec­tive entre 1933 et 1938 ne peut être expli­qué seu­le­ment par un appro­fon­dis­se­ment de sa réflexion théo­rique sur l’antisé­mit­isme : il relève aussi d’une dicho­to­mie inhér­ente à la pensée de Trotsky. Il s’agit de la contra­dic­tion entre sa "phi­lo­so­phie spon­tanée", faite d’une adhésion super­fi­cielle à la tra­di­tion phi­lo­so­phi­que du marxisme de la Deuxième Internationale (tra­di­tion dominée par les figu­res de Plekhanov et de Kautsky), et sa rup­ture pra­ti­que, c’est-à-dire non systé­matisée, avec toute forme de marxisme posi­ti­viste et évo­luti­onn­iste (93) ».

En aban­don­nant sa posi­tion ini­tiale - la croyance en la pos­si­bi­lité de l’assi­mi­la­tion des Juifs et la défi­nition de l’antisé­mit­isme comme un ves­tige de l’ère méd­iévale, syno­nyme de retard et d’igno­rance - Trotsky serait passé à une vision « plus lucide », vision qui allait déf­endre la solu­tion ter­ri­to­riale et ver­rait dans l’antisé­mit­isme l’expres­sion extrême de la bar­ba­rie moderne. Pour Pierre Vidal-Naquet : « de tous les grands diri­geants marxis­tes du XXe siècle, Trotsky est pro­ba­ble­ment celui qui s’appro­che le plus, à la fin de sa vie, d’une vision lucide de la ques­tion juive et de la menace nazie (94) ».

Certes, Trotsky aban­donna l’idée de l’assi­mi­la­tion de Juifs, for­mula l’idée de cons­truc­tion natio­nale juive au sein d’une société com­mu­niste avancée et inclut (comme Lénine) dans son ana­lyse de l’antisé­mit­isme la notion d’une « dis­til­la­tion chi­mi­que­ment pure de la culture impér­ial­iste » - expres­sion de la moder­nité et de la décad­ence mêmes de la société capi­ta­liste, et non plus simple ves­tige cultu­rel d’une société passée (cette affir­ma­tion ne rend pas les autres cadu­ques). Il cessa de faire des déc­la­rations du type « l’antisé­mit­isme dis­pa­raîtra lors­que le capi­ta­lisme dis­pa­raîtra » et affirma que le prolé­tariat ferait tout, lorsqu’il serait maître de la planète, pour garan­tir la fin de l’antisé­mit­isme et la réso­lution de la ques­tion juive.

Mais cette évo­lution n’a pas modi­fié la vision fon­da­men­tale de Trotsky au sujet de la « ques­tion juive » qui fut tou­jours asso­ciée au destin de la révo­lution prolé­tari­enne mon­diale. L’arti­cle de Trotsky, daté de 1913, sur la poli­ti­que de Bismarck en Roumanie, ana­lysé ci-dessus, dém­ontre que Trotsky avait une vision claire de l’uti­li­sa­tion des Juifs en fonc­tion des manœuvres et cons­pi­ra­tions poli­ti­ques inter­na­tio­na­les entre les nations les plus avancées - par les poli­ti­ciens des nations où les Juifs étaient en train de s’ « intégrer » à la popu­la­tion locale depuis des déc­ennies - comme c’était le cas en Allemagne. L’assi­mi­la­tion des Juifs ne leur garan­tis­sait même pas la prés­er­vation de leurs droits civi­ques. Et c’est jus­te­ment parce que la vision de Trotsky n’a jamais été « assi­mi­la­tion­niste » à outrance, qu’il ne mar­gi­na­li­sait pas le mou­ve­ment ouvrier juif (comme l’avait fait la Deuxième Internationale avant 1914). Dès 1903-1904, Trotsky croit que le mou­ve­ment ouvrier juif en tant que tel a un rôle impor­tant à jouer en agis­sant conjoin­te­ment avec l’ensem­ble du mou­ve­ment ouvrier et au sein des mou­ve­ments ouvriers des différents pays. Dans ses pre­miers écrits - « La désint­égration du sio­nisme et ses pos­si­bles suc­ces­seurs » (1903) et « La ques­tion juive en Roumanie et la poli­ti­que de Bismarck » (1913) - Trotsky va plus loin lorsqu’il écrit que « l’intel­li­gent­sia » et les sec­teurs intermédi­aires de la popu­la­tion juive, y com­pris ceux qui for­maient partie du mou­ve­ment sio­niste, devraient sou­te­nir la social-démoc­ratie car elle seule lut­te­rait pour les droits des Juifs. Dans les années 30, lorsqu’on calom­nia Trotsky en assu­rant qu’il rece­vait de l’argent des Juifs for­tunés nord-amé­ricains, il dém­entit cette rumeur, mais ajouta que si la bour­geoi­sie juive lui offrait son aide, il l’accep­te­rait volon­tiers car tout Juif devait sou­te­nir l’unique mou­ve­ment capa­ble de sauver litté­ra­lement sa peau (95). Trotsky ne conce­vait pas l’éman­ci­pation poli­ti­que (la conquête de l’égalité des droits civi­ques) et l’assi­mi­la­tion comme une solu­tion pos­si­ble au pro­blème juif. La révo­lution de 1917 ne pou­vait réussir à elle seule à rés­oudre la « ques­tion juive ».

De ce fait, la vision de Trotsky est extrê­mement proche de celle de Marx dans La Question juive (1843). Trotsky ne dép­asse pas la vision de Marx, il l’exprime à tra­vers des exem­ples vivants illus­trant les pro­blèmes poli­ti­ques de son temps. Le véri­table sens de l’arti­cle de Marx sur la « ques­tion juive » tend à être déformé par les mots durs et les termes en appa­rence antisé­mites employés dans ce texte. Mais une lec­ture atten­tive de l’arti­cle dém­ontre que Marx sou­te­nait, au moment même où l’assi­mi­la­tion des Juifs sem­blait indi­quer la fin du « pro­blème juif », que la société capi­ta­liste ne lais­se­rait jamais le Juif oublier qu’il était juif. L’éman­ci­pation finale des Juifs du judaïsme et de la société dans son ensem­ble ne pour­rait avoir lieu qu’après le dép­as­sement du système capi­ta­liste de pro­duc­tion et la révo­lution prolé­tari­enne mon­diale.

Dans des termes et dans un contexte bien différents, Trotsky exprima très tôt le même point de vue que Marx, bien qu’il n’ait jamais évoqué son arti­cle. C’est la vision dia­lec­ti­que de Trotsky qui lui permit d’abou­tir à la for­mu­la­tion de l’idée de la cons­truc­tion natio­nale juive après la révo­lution socia­liste mon­diale (en tant que néc­essité et non comme désir per­son­nel) et à prévoir de façon très pré­cise le tra­gi­que destin des Juifs après l’échec de la révo­lution en Europe. L’ori­gi­na­lité de sa vision sur la « ques­tion juive » a consisté à tou­cher l’essence de la « ques­tion juive », sans dép­endre de la lec­ture du texte de Marx et à partir de ses pro­pres connais­san­ces théo­riques et de l’obser­va­tion poussée de la réalité,.

Arlene Clemesha


NOTES

1.Vladimir Medem, De mi Vida, Buenos Aires, Ediciones Bund, 1986, pp. 262-263. (Trad. en français par H. Minczeles et A. Wieworka, Ma vie, Champion, 1969.)

2. Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)

3. Cf. V. Medem, op. cit. p. 279. Sur le Ve Congrès du Bund et la décision de ne pas inclure la dis­cus­sion sur le pro­gramme natio­nal dans les actes du Congrès, voir p. 273.

4. V. I. Lénine, « The natio­na­li­za­tion of Jewish schools » in Daniel Rubin (éd.), Anti-Semitism and Zionism, New York, International Publishers, 1987, p. 63.

5. Cf.. V. Medem, op. cit., p. 279.

6. Cf. I. Deutscher, op. cit., pp. 74-75.

7. Enzo Traverso, Les marxis­tes et la ques­tion juive, Paris, Kimé, 1997, p. 154.

8. Cf. V. Medem, op. cit., p. 281.

9. Robert Wistrich, Revolutionary Jews from Marx to Trotsky, Londres, Harrap Publishers, 1976, p. 193. Albert Glotzer pré­cise lui aussi que « l’uni­ver­si­taire marxiste David Riazanov affirme que Trotsky fut l’ins­tru­ment de Lénine à ce sujet » [« Je ne suis pas un Juif mais un inter­na­tio­na­liste » in Trotsky : Memoir & Critique, New York, Buffalo, Prometheus Books, p. 212.]

10. Cité par Y. Harari, « Trotsky y la cues­tión judía », Raíces, Testimonio 31, sdp, p. 4.

11. Idem.

12. Cité par Peter Buch, « Introduction » in Leon Trotsky. On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 7.

13. Cf. Y. Harari, op. cit., pp. 4-5.

14. Cf. Baruch Knei-Paz, The Social and Political Thought of Leon Trotsky, Oxford, Clarendon, 1979, p. 541 ; Peter Buch, op. cit., p. 7.

15. A. Glotzer, op. cit., p. 212.

16. Léon Trotsky, 1905, Paris, Minuit, 1969, pp. 121-123.

17. Cf. B. Knei-Paz, op. cit., p. 346. Selon Enzo Traverso « il est intér­essant de noter que Trotsky fut le seul diri­geant marxiste de renom à inter­ve­nir sur cette ques­tion : Otto Bauer, Karl Kautsky, Victor Adler, George Plekhanov et Lénine ne trou­blèrent pas, à cette occa­sion, le silence du mou­ve­ment socia­liste au sujet de l’antisé­mit­isme ». (E. Traverso, « Trotsky et la ques­tion juive », Quatrième Internationale, Paris, 1990, p. 76.

18. Cf. Y. Harari, op. cit., p. 5.

19. Cité par B. Knei-Paz, op. cit., p. 542.

20. Idem, p. 543.

21. Idem, p. 544.

22. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 6

23. Idem, p. 5.

24. A. Glotzer, op. cit., p. 213.

25. B. Knei-Paz, op. cit., p. 542.

26. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 7.

27. Idem, p. 7.

28. A. Glotzer, op. cit., p. 209.

29. Tous les extraits se trou­vent dans : A. Glotzer, op. cit., p. 208.

30. Dimitri Volkogonov, Trotsky. The Eternal Revolutionary, New York, Free Press, 1996, pp. 206-207.

31. Ernest Mandel, Trotsky como alter­na­tiva, São Paulo, Xamã, 1995, p. 203. (La Pensée poli­ti­que de Léon Trotsky, Ernest Mandel, 1980, Maspero, La Découverte "Poche", réé­dition 2003.)

32. Cf. Meir Talmi, « Análisis histórico del pro­blema » in Nahum Goldman et al. Nacionalidad opri­mida. La minoría judía en la URSS, Montevideo, Mordijai Anilevich, 1968, p. 26.

33. R. Wistrich, op. cit., p. 199.

34. E. Mandel, op. cit., p. 203.

35. Cité par R. Wistrich, op. cit., p. 199.

36. Cité par Y. Harari, op. cit., p. 8.

37. Léon Trotsky, « Letter to Klorkeit and to the Jewish Workers in France », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 15 (« Le rôle des ouvriers juifs », 10 mai 1930, marxist inter­net archive.)

38. Léon Trotsky, « Greetings to Unser Kampf », Idem, p. 16.

39. Léon Trotsky, « Letter to Klorkeit and to the Jewish Workers in France », Idem, pp. 14-17.

40. Cf. J. Harari, op. cit., p. 12.

41. Les arti­cles de Trotsky cités sont publiés dans Leon Trotsky, On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994.

42. A. Glotzer, op. cit., p. 218.

43. Cité par A. Glotzer, op. cit., pp. 222-224.

44. Idem.

45. Léon Trotsky, « Thermidor and anti-Semitism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 23. (« Thermidor et l’antisé­mit­isme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982)

46. Arkady Vaksberg, Stalin Against the Jews, New York, Vintage, 1995, pp. 15-16.

47. Léon Trotsky, op. cit., p. 26.

48. Cité par A. Glotzer, op. cit., p. 218.

49. Léon Trotsky, op. cit., p. 26.

50. Isaac Deutscher, Los Judíos no Judíos, Buenos Aires, Kikiyon, 1969, p. 37.

51. Cf. A. Glotzer, op. cit., pp. 217-218.

52. D. Volkogonov, op. cit., p. 381.

53. Cf. A. Vaksberg, op. cit., p. 70.

54. Léon Trotsky, « Interview with Jewish cor­res­pon­dents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 18.

55. Cf. R. Wistrich, op. cit., p. 201.

56. D. Volkogonov, op. cit., pp. 92-93.

57. Leon Trotsky, « On the Jewish Problem », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 18.

58. Léon Trotsky, « Interview with Jewish cor­res­pon­dents in Mexico », Idem, p. 20.

59. Idem.

60. Idem. Le yid­dish a qua­si­ment dis­paru dans les déc­ennies postéri­eures au mas­sa­cre des Juifs d’Europe par le nazisme.

61. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

62. B. Knei-Paz, op. cit., p. 541.

63. Y. Harari, op. cit., p. 11.

64. Hersh Mendel, Memoirs of a Jewish Revolutionary, Londres, Pluto Press, 1989, p. 308.

65. Enzo Traverso, « Trotsky et la ques­tion juive », Quatrième Internationale, Paris, 1990, p. 80.

66. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

67. John O’Mahony, « Trotskyism and the Jews », Workers’ Liberty, Londres, n° 31 (mai 1996), p. 30. (Cet arti­cle de Sean Matgamma est repro­duit dans ce numéro de Ni patrie ni fron­tières sous le titre « De Trotsky au trots­kysme des imbé­ciles », pp. 97-106, NDLR.)

68. Ugo Caffaz, « Trockji e la ques­tione ebraica", Le Nazionalità Ebraiche, Florence, Vallechi, 1974, p. 108.

69. Léon Trotsky, "Thermidor and Anti-Semitism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, pp. 28-29. (« Thermidor et l’antisé­mit­isme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982.)

70. Nathan Weinstock, Le Pain de misère, vol. III, Paris, La Découverte, 1986, p. 43.

71. Léon Trotsky, « Interview with Jewish cor­res­pon­dents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, pp. 20-21.

72. Léon Trotsky, « Thermidor and Anti-Semitism », Idem, p. 28. (« Thermidor et l’antisé­mit­isme », 22 février 1837, La lutte, tome 12 des Œuvres de Trotsky, EDI, 1982.)

73. Léon Trotsky, « Reply to a ques­tion about Birobidjan », Idem, p. 19.

74. Pierre Teruel-Mania, De Lénine au Panzer-Communisme, Paris, Maspero, 1971, p. 112.

75. Léon Trotsky, « ¿Qué es el nacio­nal­so­cia­lismo ? », El fas­cismo, Buenos Aires, CEPE, 1973, p. 85. (« Qu’est-ce que le natio­nal-socia­lisme » se trouve dans les œuvres de Trotsky publiées chez EDI et aussi dans le recueil Comment vain­cre le fas­cisme ? Éditions de la Passion, 1993.)

76. D. Volkogonov, op. cit., p. 415.

77. Léon Trotsky, op. cit., pp. 77-78, pp. 80-81.

78. Léon Trotsky, « La agonía mortal del capi­ta­lismo y las tareas de la IV° Internacional », Programa de Transición para la Revolución Socialista, Caracas, Avanzada, 1975, p. 38. (L’agonie mor­telle du capi­ta­lisme et les tâches de la Quatrième Internationale, Programme de tran­si­tion pour la révo­lution socia­liste, cf. le site marxist inter­net archive).

79. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews mena­ced by fas­cism and anti-semi­tism », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 29.

80. Y. Harari, op. cit., p. 15.

81. Léon Trotsky, op. cit., p. 30.

82. Cf. R. Wistrich, op. cit., p. 206 ; B. Knei-Paz, op. cit., p. 554.

83. Peter Buch, op. cit., pp. 4-5.

84. Daniel J. Goldhagen, Les bour­reaux volon­tai­res de Hitler. Les Allemands ordi­nai­res et l’Holocauste, Le Seuil, 1997.

85. Léon Trotsky, « Interview with Jewish cor­res­pon­dents in Mexico », On the Jewish Question, New York, Pathfinder, 1994, p. 20.

86. Isaac Deutscher, Los Judíos no Judíos, Buenos Aires, Kikiyon, 1969.

87. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews mena­ced by Fascism and anti-Semitism », op. cit., p. 29.

88. A. Glotzer, op. cit., p. 230.

89. Enzo Traverso, Les marxis­tes et la ques­tion juive, Paris, Kimé, 1997, pp. 221-222.

90. P. Teruel-Mania, op. cit., p. 111.

91. Léon Trotsky, « Imperialism and anti-Semitism », op. cit., p. 30.

92. E. Mandel, Trotsky como alter­na­tiva, São Paulo, Xamã, 1995, p. 199, 202 et 206. (La Pensée poli­ti­que de Léon Trotsky, Ernest Mandel, 1980, Maspero, La Découverte "Poche", réé­dition 2003.)

93. E. Traverso, Les Marxistes et la ques­tion juive, Paris, Kimé, 1997, p. 222.

94. P. Vidal-Naquet, Los Judíos, la Memoria y el Presente, Mexico, FCE, 1996, p. 205. (En français : Les Juifs, la mém­oire et le présent, Le Seuil, 1995.)

95. Léon Trotsky, « Appeal to American Jews mena­ced by Fascism and anti-Semitism », op. cit., p. 29.

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