samedi 2 novembre 2013

Stephan Grigat : L’antisémitisme, l’antisionisme et la gauche

Conférence tenue à Mayence le 13 mai 2002 dans le cadre des "Deutsche Projektionen." (Café Critique, Vienne) - Traduction : Céline Jouin, Paris

  Si on sou­haite s’infor­mer pour savoir si l’idée d’un antisé­mit­isme de gauche tient debout, on peut se référer à une biblio­gra­phie qui depuis quel­ques années ne cesse de s’élargir. Hannah Arendt cri­ti­quait déjà dans les années cin­quante l’idée que l’antisé­mit­isme serait un phénomène exclu­si­ve­ment de droite : cette idée, comme elle le dit, n’est qu’un préjugé tenace. Depuis, des études innom­bra­bles ont été faites sur l’antisém­ist­isme des pre­miers socia­lis­tes, sur celui des mou­ve­ments ouvriers des 19e et 20e siècles et sur la rela­tion entre les clas­si­ques du marxisme et le judaïsme. Des recher­ches ont été menées sur l’antisé­mit­isme d’Etat dans les anciens pays com­mu­nis­tes, comme sur l’anti­sio­nisme chargé d’antisé­mit­isme des nou­vel­les gau­ches d’Europe de l’ouest ou bien des Etats-Unis. Ces recher­ches cor­res­pon­daient à une posi­tion déf­en­sive de la gauche elle-même. (1) Mais depuis quel­ques années, les choses ont changé : le thème d’un antisé­mit­isme de gauche est devenu tout à fait chic. Ces der­niers temps, de nom­breu­ses confér­ences ont eu lieu dans la plu­part des villes d’Allemagne sur ce thème. Avec la paru­tion du best-seller Nous sommes les gen­tils. L’antisé­mit­isme des gau­ches radi­ca­les, la gauche trouve un moyen de faire du bruit sur le sujet en évitant de se poser les ques­tions impor­tan­tes. L’actua­lité de la ques­tion n’est pas à dém­ontrer. L’atti­tude des différ­entes gau­ches face à la réc­ente dég­ra­dation des rela­tions israélo-pales­ti­nien­nes montre que le débat sur l’antisé­mit­isme de gauche a une fonc­tion pré­cise : il permet de faire dis­pa­raître cer­tai­nes outran­ces, comme le popu­lisme de gauche ou la thé­ma­tique "roman­ti­que" du sang et du sol (Blut und Boden), mais ce débat n’a en aucun cas permis de tirer les choses au clair.

Je vais com­men­cer par donner un aperçu général, et nous pour­rons ensuite dicu­ter des évé­nements de ces der­niers mois. De quoi parle-t-on quand on parle d’un antisé­mit­isme de gauche ?

On parle des choses sui­van­tes :

1. Les clas­si­ques du marxisme, leur rap­port avec l’antisém­ist­isme, avec le judaisme.

2. Les mou­ve­ments ouvriers tra­di­tion­nels qui se référent à ces clas­si­ques, ainsi que "la nou­velle gauche" elle même deve­nue his­to­ri­que.

3. La rela­tion entre l’ansé­mit­isme et l’anti­sio­nisme, et la rela­tion de la gauche avec Israel

4. Un antisé­mit­isme struc­tu­rel, lié à une cri­ti­que du capi­ta­lisme sim­pliste colorée de res­sen­ti­ments antisé­mites.

Bien que la grande majo­rité des gens de gau­ches soit du côté des adver­sai­res de l’antisé­mit­isme, une tra­di­tion d’un antisé­mit­isme de gauche existe bel et bien, qui remonte aux pre­miers socia­lis­tes. On en trouve des traces (qui vont du res­sen­ti­ment inof­fen­sif à l’argu­men­ta­tion plus développée et ouver­te­ment raciste) chez Blanqui, chez Fourier, mais aussi chez Saint-Simon, chez Proudhon, chez Bakounine. Marx et Engels n’étaient pas du tout des antisé­mites débridés, contrai­re­ment à ce qu’affirme Edmund Silberner dans ses tra­vaux. Mais il est vrai que dans les pre­miers écrits de Marx et dans la cor­res­pon­dance avec Engels, on trouve des argu­men­ta­tions et des for­mu­les qui ren­voient clai­re­ment aux cli­chés antisé­mites. Interpréter La Question juive comme un appel à l’assas­si­nat des Juifs, c’est se mépr­endre sur l’argu­men­ta­tion de Marx. Cependant, il faut bien l’avouer : le texte rend pos­si­ble un tel malen­tendu. La pre­mière cri­ti­que du capi­ta­lisme de Marx n’a pas encore cette puis­sance et cette systé­ma­ticité qu’elle acquiè­rera plus tard avec la théorie de la valeur et la cri­ti­que de l’éco­nomie poli­ti­que. Elle laisse encore place à un cer­tain flou et à un res­sen­ti­ment envers le judaïsme.

L’antisé­mit­isme a tou­jours été nié, mini­misé ou excusé dans le mou­ve­ment ouvrier européen, en par­ti­cu­lier dans le mou­ve­ment alle­mand. Dans le pire des cas, il a été pro­pagé ouver­te­ment, légitimé comme le seul anti­ca­pi­ta­lisme cohérent. Ruth Fischer par exem­ple, membre du comité cen­tral du PC alle­mand, s’excla­mait, dans un dis­cours qu’il a tenu en 1923 : "Piétinez les capi­ta­lis­tes juifs ! Pendez-les aux lam­pa­dai­res ! Ecrasez-les !"

Les cam­pa­gnes sta­li­nien­nes contre le sio­nisme et le cos­mo­po­li­tisme peu­vent être considérées comme les formes les plus extrêmes de l’antisé­mit­isme de gauche. La révo­lution d’Octobre, menée par Lénine, a amélioré la condi­tion des Juifs par rap­port à l’époque tsa­riste, -même si on remar­que une res­sem­blance struc­tu­relle entre la cri­ti­que lénin­iste de l’impér­ial­isme et l’antisé­mit­isme-. Avec Staline, un homme accédait au pou­voir qui avait déjà uti­lisé l’antisé­mit­isme dans la lutte pour la suc­ces­sion de Lénine. Quant au dével­op­pement ultérieur de Staline, on peut sup­po­ser qu’il a délaissé un antisé­mit­isme tac­ti­que pour deve­nir un antisé­mite convaincu : à la fin de sa vie, il avait envi­sagé la dép­or­tation mas­sive des Juifs sovié­tiques.

Après la Seconde Guerre Mondiale, l’URSS a sou­tenu un moment le projet de la fon­da­tion de l’Etat d’Israel. A la fin des années qua­rante, pour­tant, l’anti­sio­nisme était devenu la doc­trine offi­cielle, doc­trine, qui comme aucune autre, rece­vait l’appui des popu­la­tions, aussi bien en URSS, qu’en Pologne ou en RDA. Alors que l’anti­sio­nisme de Lénine, avant Auschwitz, pose sur­tout des ques­tions d’orga­ni­sa­tion poli­ti­que et considère le sio­nisme comme un natio­na­lisme ordi­naire, après la Seconde Guerre Mondiale, le sio­nisme est considéré comme une forme par­ti­cu­liè­rement per­fide de natio­na­lisme, forme illé­gi­time dans son prin­cipe et menaçant les autres nations. Ce chan­ge­ment d’opti­que a été opéré sous le gou­ver­ne­ment de Staline et a per­duré après la dés­ta­li­ni­sation. En Europe de l’ouest, l’anti­sio­nisme après 45 est long­temps resté le domaine de l’extrême droite. A l’excep­tion des partis com­mu­nis­tes dog­ma­ti­ques tournés vers l’URSS, les partis de gauche d’Europe de l’ouest ont eu jusqu’en 1967 -surout en RFA- une atti­tude très posi­tive à l’égard d’Israel.

Après la guerre des six jours, les choses ont changé bru­ta­le­ment. D’une part, la gauche com­mence à cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment israélien et doit imméd­ia­tement se déf­endre, au début à raison, contre l’accu­sa­tion qui lui est faite d’antisé­mit­isme. D’autre part, dès 1967, une agi­ta­tion anti­sio­niste très for­te­ment teintée d’antisé­mit­isme se met en branle et devient bientôt domi­nante dans pres­que toute la gauche. C’est par­ti­cu­liè­rement clair en RFA. Dans la gauche d’Allemagne de l’ouest, que ce soit chez les sociaux-démoc­rates, chez les Verts, les alter­na­tifs, les fémin­istes, les gau­chis­tes, les Autonomes, les Antiimpérialistes ou mêmes chez cer­tains grou­pes armés, il devient inu­tile de faire la différ­ence entre l’antisé­mit­isme et l’anti­sio­nisme.

L’atten­tat contre la maison des Juif de Berlin Ouest par les "Tupamaros Westberlin", groupe qui pré­fi­gure celui des "Bewegung 2. Juni" est un exem­ple dés­ormais clas­si­que de ce fait, ainsi que les hymnes de louan­ges de la RAF et d’autres grou­pes de gauche après l’assas­si­nat de spor­tifs israéliens en 1972 à Munich, ou, dans les années 80, les mani­fes­ta­tions contre la guerre israéli­enne au Liban, qui eurent lieu -fait signi­fi­ca­tif- non pas devant les ambas­sa­des d’Israel mais devant les syna­go­gues. On peut aussi rete­nir le slogan -devenu lui aussi un clas­si­que- qui était peint sur les murs de la Hafenstrasse à Hambourg, et qui lançait : "Boykottez "Israel" ! Les mar­chan­di­ses, les kib­boutz et les plages ! Palestine, le peuple te libé­rera ! Révolution jusqu’à la vic­toire !"

On peut établir à partir de ce slogan ce que seront les caractér­is­tiques prin­ci­pa­les de l’anti­sio­nisme de gauche. D’abord la délé­gi­ti­mation de l’Etat d’Israel dont on met ici le nom entre guille­mets, ce que seuls les jour­naux de Springer se per­met­taient de faire avec la RDA, mais aussi l’igno­rance nar­quoise de la persé­cution nazie (ce slogan res­sem­ble comme un frère au slogan nazi "N’ache­tez pas chez les Juifs !") et l’enthou­siasme pour le "peuple" et l’"espace vital". On se sou­vient éga­lement en Allemagne du lég­end­aire "calen­drier vert" des années 80, dans lequel l’éditeur recom­men­dait en toutes let­tres au lec­teur de ne pas aller faire ses cour­ses ches les com­merçants Juifs.

On l’a dit, cet antisé­mit­isme s’enra­cine dans une tra­di­tion. Par exem­ple, entre les deux guer­res, en Autriche, le repro­che adressé à un parti concur­rent de faire office de "troupe de pro­tec­tion des Juifs" (Judenschutztruppe) était mon­naie cou­rante et venait de tous bords.

L’agi­ta­tion contre les "Juifs riches", la "grande bour­geoi­sie juive" et le "capi­ta­lisme juif" est en revan­che une forme d’antisé­mit­isme spé­ci­fique aux sociaux-démoc­rates. Dans le mou­ve­ment ouvrier de Weimar, sous la Première République, on s’appli­quait à flat­ter l’antisé­mit­isme des masses. Par exem­ple, sur de nom­breu­ses affi­ches com­mu­nis­tes et socia­les-démoc­rates le capi­tal est per­son­ni­fié sous les traits d’un Juif (ou plutôt de ce qui était devenu la phy­sio­no­mie typi­que du Juif dans la pro­pa­gande antisé­mite). Le fait, par exem­ple, que les Rothschild soient deve­nus la cible des sociaux-démoc­rates n’a pas grand chose à voir avec l’influence finan­cière réelle de cette famille, mais cor­res­pond à la colo­ra­tion antisé­mite que possède une cer­taine cri­ti­que du capi­ta­lisme, telle qu’elle est menée dans le mou­ve­ment ouvrier.

Ce n’est pas un hasard si le très antisé­mite Georg von Schönerer, un de ceux qui a nourri la doc­trine d’Hitler, et qui pen­dant des années n’a pas cessé de cri­ti­quer les Rothschilds, jouis­sait d’une cer­taine sym­pa­thie du coté des sociaux-démoc­rates.

Dans les années cin­quante, les partis com­mu­nis­tes d’Europe de l’ouest ont cru bon, à cause de leur rela­tion étr­oite avec le parti sovié­tique, d’affir­mer qu’il n’y avait aucun rap­port entre la pro­pa­gande anti­sio­niste qui sév­issait en URSS et dans le bloc de l’est et l’antisé­mit­isme clas­si­que. Cet aveu­gle­ment fut tel qu’ils allèrent jusqu’à légi­timer les grands procès antisé­mites des années cin­quante, tel le procès Slansky, en Tchécoslovaquie, dans lequel onze des qua­torze accusés étaient juifs et à qui le com­man­dant Smola repro­chait "un com­plot trots­kyste-sio­niste-titoiste". Ces mêmes partis com­mu­nis­tes jus­ti­fièrent éga­lement le procès qui suivit le "com­plot des médecins" en URSS, dans lequel six Juifs et trois autres hommes se virent accusés d’être des "agents du sio­nisme", des assas­sins de hauts fonc­tion­nai­res et de vou­loir atten­ter à la vie de Staline. Les jour­naux com­mu­nis­tes de l’époque, au lieu de considérer les médecins comme les vic­ti­mes d’un cam­pa­gne antisé­mite, voyait en eux l’incar­na­tion du mal, "des bêtes sous forme humaine", comme l’écrit par exem­ple la Volksstimme autri­chienne.

Depuis 1968, les gau­ches tra­di­tion­nel­les ont ren­forcé leur cri­ti­que envers Israel. L’anti­sio­nisme des nou­vel­les gauche a pris de l’ampleur. Depuis, le début des années 70, la pro­pa­gande des grou­pes de gauche ne se dis­tin­gue que fai­ble­ment de celle des grou­pes arabes et des grou­pes de droite. Dans un jour­nal maoïste par exem­ple, on lit que "les clas­ses diri­gean­tes sio­nis­tes exer­cent les mêmes pra­ti­ques sur les Palestiniens que les Nazis ont exercé sur les Juifs". Bien sûr, la preuve de l’exis­tence de camps d’exter­mi­na­tion israéliens n’est pas donnée. C’est sur­tout pen­dant la guerre du Liban que les com­pa­rai­sons entre Israel et l’Allemagne nazie abon­dent. Manachem Begin est pres­que cons­tam­ment gra­ti­fié du titre de "nazi-fas­ciste".

D’autre part, dans les années 90, l’anti­sio­niste et sta­li­nien Karam Khella est cour­tisé par cer­tains. Cet homme sou­tient dans ses écrits les posi­tions nues de l’antisé­mit­isme clas­si­que ; selon lui, tant que les Juifs seront fidèles au sio­nisme, ils seront eux-mêmes res­pon­sa­bles de leur persé­cution. Certains anti-impér­ial­istes dif­fu­sent sur des feuilles volan­tes cette vérité étonn­ante de nou­veauté : "L’Etat d’Israel doit son exis­tence à la vio­lence", comme si c’était une par­ti­cu­la­rité de cet Etat. Il est intér­essant de voir que cette cri­ti­que d’Israel a pour pen­dant, dans les cer­cles anti­sio­nis­tes, une absence com­plète de cri­ti­que fon­da­men­tale de l’Etat en général. Ce qu’on repro­che à Israel -sa vio­lence d’Etat, sa trans­for­ma­tion en nation-, c’est ce qu’on veut pour les frères et sœurs pales­ti­niens. L’Etat et la Nation sont pour la plu­part des anti­sio­nis­tes des étapes néc­ess­aires sur le chemin de l’éman­ci­pation -tant qu’ils ne sont pas reven­di­qués pas les Juifs.

En règle géné­rale, les anti-impér­ial­istes savent bien rendre compte dans leurs bro­chu­res des "dép­or­tations de juifs d’Europe de l’est et de l’Allemagne nazie en Palestine", mais quand il s’agit des dép­or­tations réelles vers Auschwitz et vers Treblinka, ils ne disent plus rien. En évoquant des soit-disant dép­or­tations de Juifs en Palestine, ils font allu­sion à une ques­tion qui reste d’actua­lité : la prét­endue col­la­bo­ra­tion entre Juifs et Nazis, qui, selon cer­tains anti­sio­nis­tes, aurait fonc­tionné jusque dans les camps de concen­tra­tion. L’insis­tance sur ce thème, la col­la­bo­ra­tion entre Juifs et Nazis, dans les cer­cles anti­sio­nis­tes, a pour com­plément la totale déné­gation de la sym­pa­thie que de nom­breux Palestiniens ont éprouvés pour le natio­nal­so­cia­lisme. Cette sym­pa­thie peut être illus­trée par la visite que le grand Moufti de Jerusalem, el-Husseini, rendit à Hitler en 1941, et par la visite des camps de concen­tra­tion qu’il fit par la suite en com­pa­gnie de Eichmann. Dans le monde arabe, après 1933, de nom­breu­ses ten­ta­ti­ves ont été faites pour fonder des partis fas­cis­tes et natio­nal­so­cia­lis­tes.

La col­la­bo­ra­tion présumée entre Juifs et Nazis résume à peu près tout ce que les anti­sio­nis­tes ont à dire sur l’époque du natio­nal­so­cia­lisme. Ils com­pren­nent peu l’antisé­mit­isme. Une bro­chure d’un groupe anti-impér­ial­iste affirme que celui-ci est dirigé contre les "hommes de reli­gion juive", comme si la persé­cution et l’exter­mi­na­tion des Juifs au 20e siècle n’était qu’une his­toire de reli­gion. Sur le sio­nisme au contraire, ils sont incol­la­bles. Chaque anti­sio­niste est capa­ble d’énumérer la tota­lité des congrès sio­nis­tes depuis la fin du 19e siècle, et peut citer par cœur des pas­sa­ges de la déc­la­ration Balfour et de L’Etat des Juifs de Herzl. Toute dis­cus­sion sur le sujet est inu­tile. Il est impor­tant de voir que la raison d’être fon­da­men­tale de l’Etat israélien n’est pas à cher­cher du côté de Bâle, mais bien du côté d’Auschwitz. Même si les sio­nis­tes avaient déjà montré en Palestine que la fon­da­tion d’un Etat juif était pos­si­ble, l’exter­mi­na­tion conduite par les Nazis a montré qu’elle était néc­ess­aire. Toute la per­fi­die de l’argu­men­ta­tion anti­sio­niste appa­raît en ceci : le rôle cen­tral d’Auschwitz est reconnu, certes, mais il est présenté comme une sorte de col­la­bo­ra­tion entre sio­nis­tes et nazis.

Alors que pour la majo­rité des anti­sio­nis­tes, les Juifs ne sont ni un peuple ni une nation, les Palestiniens, eux, le sont. Cela est bien typi­que d’une gauche qui ne ne peut expri­mer sa soli­da­rité qu’envers des hommes qu’elle "col­lec­ti­vise" en fai­sant d’eux des "peu­ples", ou qu’en repre­nant leur "auto-col­lec­ti­vi­sa­tion". Le fait que les Palestiniens cons­ti­tuent un peuple ne fait pour elle pas de doute. En fin de compte, ils ont tout de même une terre qui leur revient. Si on prend la pro­pa­gande anti­sio­niste au mot, ce ne sont pas les hommes, mais la terre qu’il faut libérer. Le slogan de la Hafenstrasse à Hambourg pro­met­tait au mor­ceau de terre qu’on appelle "Palestine" sa libé­ration par le peuple ("Das Volk wird dich befreien !"), ailleurs, on lance "ton peuple vain­cra !". Mais ce ne sont que des hommes qui peu­vent être libéré de l’exploi­ta­tion ou de la domi­na­tion. Que signi­fie "libérer" un mor­ceau de terre, si ce n’est expul­ser une partie de la popu­la­tion qui y vit, c’est-à-dire l"’épurer" ? Dans ce cas précis, ce sont bien les Juifs qu’il s’agit d’expul­ser.

Pas étonnant qu’il ne suf­fise pas aux anti­sio­nis­tes de parler de la "des­truc­tion" (Zerstörung) d’Israel -c’est le mot d’usage dans la théorie marxiste : on parle de la des­truc­tion du pou­voir d’Etat bour­geois-, mais qu’il pré­fère le mot "exter­mi­na­tion" (Vernichtung). Savoir si les anti­sio­nis­tes sont ouverts à la cri­ti­que, celle qui ques­tionne l’antisé­mit­isme latent ou mani­feste de leurs argu­men­ta­tions, ou s’ils la rejette comme signe d’une ter­reur idéo­lo­gique exercée à l’éch­elle mon­diale par le "lobby sio­niste" n’est pas sans impor­tance : cela permet de savoir si, pour parler le jargon des scien­ces humai­nes, l’anti­sio­nisme a pour fon­de­ment une concep­tion du monde antisé­mite conso­lidée ou non.

Il ne faut pas perdre de vue l’idée que l’anti­sio­nisme, pris au sens strict, ne peut pas être vrai­ment de gauche. Si la gauche était aussi anti­na­tio­na­liste qu’elle devrait l’être, elle aurait, bien sûr quel­ques dif­fi­cultés avec l’idéo­logie natio­nale du sio­nisme. Mais elle n’en ferait pas une mon­ta­gne, et n’aurait pas à se pro­cla­mer anti­sio­niste pour autant. Tout compte fait, les gau­ches qui s’enga­gent du côté des Kurdes sont peut-être contre Kemal, mais géné­ra­lement elles n’appa­rais­sent pas "anti­ke­ma­lien­nes", et ceux qui sont soli­dai­res de la Polisario n’atta­chent pas forcément une impor­tance extrême au nom spé­ci­fique de l’idéo­logie natio­nale maro­caine. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut considérer dans le débat actuel que le sio­nisme est un natio­na­lisme comme un autre, ou que l’Etat d’Israel est un Etat comme un autre. Ce ne serait qu’une com­mo­dité qui per­met­trait de fermer les yeux devant les condi­tions spé­ci­fiques de la nais­sance et de l’exis­tence de l’Etat israélien, et un prét­exte pour lui refu­ser notre soli­da­rité.

L’exis­tence d’un antisé­mit­isme de gauche est évid­ente. Elle prend, après Auschwitz, la forme de l’anti­sio­nisme et appa­raît comme une forme spé­ci­fique d’antisé­mit­isme, qui, parce qu’il n’est plus pos­si­ble de haïr direc­te­ment la col­lec­ti­vité juive, s’en prend à l’Etat d’Israel. Bien que ce soit dif­fi­cile à dire dans le débat actuel, c’est bien grâce à l’auto­rité de l’Etat israélien que les fan­tas­mes d’exter­mi­na­tion qu’on trouve, larvés, dans la pensée anti­sio­niste ne sont pas deve­nus réalité.

Mais l’antisé­mit­isme dans la gauche ne se mani­feste pas seu­le­ment sous forme d’anti­sio­nisme. Un moment essen­tiel de l’antisé­mit­isme moderne peut se lire dans la haine envers l’aspect abs­trait de la pro­duc­tion capi­ta­liste de mar­chan­di­ses, aspect qui est "bio­lo­gisé" et incarné dans les Juifs. Ce point était direc­te­ment visi­ble dans la sépa­ration que le natio­nal­so­cia­lisme fai­sait entre un capi­tal alle­mand "créant" de la richesse, et un capi­tal juif s’en "empa­rant". La racine de cette dis­tinc­tion n’est pas une inven­tion du natio­nal­so­cia­lisme, c’est bien plus une dis­tinc­tion cou­rante que font tous les sujets de la société bour­geoise, celle entre un capi­tal indus­triel créateur d’emplois et un capi­tal finan­cier impro­duc­tif qui se limite à la cir­cu­la­tion des biens. Dans les débats actuels sur la glo­ba­li­sa­tion, on trouve des argu­ments qui prés­entent, à défaut de points com­muns sur le contenu, de fortes res­sem­blan­ces struc­tu­rel­les avec ceux de l’antisé­mit­isme.

Il est sur­pre­nant de voir que l’antisé­mit­isme de gauche n’a jamais été étudié en rela­tion avec une cri­ti­que de l’idéo­logie de la gauche. L’anti­sio­nisme des pays de l’ex-bloc de l’est est en général inter­prété seu­le­ment comme une manœuvre tac­ti­que du gou­ver­ne­ment, alors qu’il fau­drait le mettre en rela­tion avec le marxisme-lénin­isme. On peut cons­ta­ter que ceux qui cri­ti­quent l’antisé­mit­isme de gauche com­met­tent sou­vent la même erreur que l’antisé­mit­isme qu’il cri­ti­quent, en l’ana­ly­sant uni­que­ment d’un point de vue fonc­tio­na­liste.

L’antisé­mit­isme des gau­ches a bien sûr quel­que chose à voir avec les concep­tions qui domi­nent à gauche du capi­ta­lisme et de l’impér­ial­isme, de l’Etat et de la Nation, du fas­cisme et du natio­nal­so­cia­lisme. Une grande partie des gau­ches réduit le natio­nal­so­cia­lisme à une forme par­ti­cu­liè­rement repous­sante de la domi­na­tion de classe, exercée par les frac­tions les plus agres­si­ves de la bour­goi­sie. La dimen­sion meur­trière de l’antisé­mit­isme est sou­vent ou bien ignorée, ou bien inter­prétée comme simple ins­tru­ment de domi­na­tion ou comme un moyen de faire diver­sion. (1) Le capi­ta­lisme n’est pas com­pris par les gau­ches tra­di­tion­nel­les comme une tota­lité sociale fétichisée, mais comme la somme de tous les capi­ta­lis­tes qui se trou­vent, face à la classe des tra­vailleurs, dans une posi­tion d’anta­go­nisme com­plet et irréc­on­cil­iable. Alors, comme l’écrit de façon très per­ti­nente Thomas Haury, "se cons­ti­tue une pensée binaire et mora­li­sante qui part du prin­cipe qu’une clique de méchants diri­geants opprime d’inno­cen­tes vic­ti­mes, au moyen d’une répr­ession directe, de la cor­rup­tion des poli­ti­ques socia­les et d’une pro­pa­gande dif­fusée par les médias." (3) Ce qu’il faut cri­ti­quer, com­bat­tre et abolir -et là réside l’ana­lo­gie struc­tu­relle si fâcheuse avec l’antisé­mit­isme-, ce n’est pas un rap­port social, ce sont des hommes qui représ­entent une partie, un aspect de ce rap­port social.

De part sa com­préh­ension sim­pliste de l’impér­ial­isme, une grande partie de la gauche réduit la domi­na­tion à la domi­na­tion étrangère et le capi­ta­lisme à l’exploi­ta­tion par un capi­tal étr­anger. La référ­ence peu éclairée aux mou­ve­ments de libé­ration natio­nale du Tiers-Monde a conduit à la réaff­ir­mation des caté­gories de domi­na­tion que sont les caté­gories d’Etat, de nation et de peuple. Un anti-impér­ial­isme qui n’est pas capa­ble de faire la différ­ence entre la cri­ti­que de ce qu’on appe­lait la poli­ti­que impér­ial­iste et la prise de partie incondi­tion­nelle en faveur des vic­ti­mes de cette même poli­ti­que conduit forcément à col­la­bo­rer avec des dic­ta­teurs, des natio­na­lis­tes et des antisé­mites de tous genres.

La vision du monde antiimpér­ial­iste qui se nour­rit de l’idéo­logie du sta­li­nisme -du marxisme-lénin­isme- prés­ente bien des points com­muns avec l’antisé­mit­isme. Comme le dit Thomas Haury, l’anti­sio­nisme des gau­ches "est la pro­jec­tion du schéma anti-impér­ial­iste sur le conflit entre Israel et le mou­ve­ment natio­nal de libé­ration pales­ti­nien. Ainsi l’affi­nité struc­tu­relle déb­ouche en partie sur une affi­nité de contenu : non seu­le­ment la vision anti-impér­ial­iste du monde n’est pas vac­cinée contre l’antisé­mit­isme, mais elle a ten­dance, sous forme d’anti­sio­nisme, à la pro­duire elle-même." (4)

On peut dire pour résumer qu’une gauche qui inter­prète le natio­nal­so­cia­lisme uni­que­ment comme une forme extrême d’oppres­sion de la classe ouvrière, qui fait l’apo­lo­gie de l’Etat, au lieu de reconnaître dans la déf­ense du "bien commun" l’idéo­logie de la Volksgemeinschaft, qui refuse non pas la forme de domi­na­tion fétichisée de la nation, mais seu­le­ment les outran­ces natio­na­lis­tes, qui affirme la valeur au sens de La Critique de l’éco­nomie poli­ti­que tout en dénonçant les "excès" du capi­ta­lisme libre et sans racine, qui vise, non pas la poli­ti­que comme forme prin­ci­pielle mais les poli­ti­ciens, non pas les rap­ports capi­ta­lis­tes mais les capi­ta­lis­tes eux-mêmes, se dével­op­pera tou­jours dans un dan­ge­reux voi­si­nage avec l’antisé­mit­isme.

Cela n’empêche pas qu’au début des années 90, des per­son­nes du cou­rant anti-ger­ma­ni­que alle­mand, en vou­lant abor­der la ques­tion d’un antisé­mit­isme de gauche, se soient retrouvées face à un mur, même si, entre temps, cette ques­tion est deve­nue un lieu commun. Elle est devenu tel­le­ment évid­ente qu’il semble qu’on puisse dés­ormais se passer de toute réflexion sur le sujet. Le livre cité plus haut Nous sommes les gen­tils montre bien que la cri­ti­que de l’antisé­mit­isme, qui n’est même pas en mesure de four­nir un concept de son objet, se confond avec des lita­nies plei­nes de bonnes inten­tions, d’appi­toie­ment, de sen­ti­men­ta­lité, et de timi­dité. En atten­dant, l’éditeur se réjouit du bon accueil de son livre par la cri­ti­que. On a appa­rem­ment besoin de déb­attre sur l’antisé­mit­isme de gauche. C’est plus un moyen de venir à bout du passé et de dia­lo­guer entre les géné­rations qu’une façon de saper séri­eu­sement les bases de l’antisé­mit­isme de gauche. Les com­men­tai­res affectés que fait la gauche sur la situa­tion actuelle en Israel montre pour­tant à quel point ce serait néc­ess­aire. Une grande partie de la gauche a main­te­nant com­pris qu’on ne peut pas mettre en ques­tion le droit à l’exis­tence de l’Etat des sur­vi­vants de la Shoa. Mais sou­vent les pro­fes­sions de foi en faveur d’Israel sont faites du bout des lèvres, car en même temps on exige d’Israel des choses insensées, qui, si elles étaient menées à bien, met­traient son exis­tence en péril.

Sur une ban­de­role à Berlin, lors d’une mani­fes­ta­tion, on a pu lire, en sub­stance, cet inef­fa­ble slogan : "Contre l’antisé­mit­isme alle­mand et contre l’impér­ial­isme israélien". La volonté de tout arran­ger au mieux ne fait qu’empi­rer les choses : on met en fait sur le même plan l’exter­mi­na­tion nazie et ce qu’on inter­prète comme "l’expan­sion" israéli­enne. Mais cet exem­ple date de plus d’un an.

Je ne vais pas me mettre à énumérer les actes insensés de la gauche qui se sont déroulés à New York, en France ou à Berlin depuis la reprise de l’inti­fada pales­ti­nienne. Qu’elle se soli­da­rise avec l’antisé­mit­isme pales­ti­nien et arabe, ou, comme dans cer­tains cer­cles éclairés, qu’elle se tienne sobre­ment sur une posi­tion équid­ist­ante, selon laquelle tout est un peu la faute de tout le monde, cette gauche-là, en tant que com­mu­niste, on aime­rait ne plus trop avoir affaire à elle.

(1) Voir Stephan Grigat : « Bestien in Menschengestalt ». Antisemitismus und Antizionismus in der öster­rei­chischen Linken. In : Weg und Ziel, 2/1998 (http://contextXXI.medai­web.at)

(2) Sur ce point voir l’arti­cle de Stephan Grigat "Ökon­omie des Endlösung " ? Antisemitismustheorie zwi­schen Funktionalismus und Wertkritik, in « Weg und Ziel » n°1, 1997, p.44.

(3) Cf. Thomas Haury : Zur Logik des bun­des­deut­schen Antizionismus, in Vom Anzionismus zum Antisemitismus, de Léon Poliakov, Freiburg i. Br. 1992, p139.

(4) Ibid. , p. 141.

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