samedi 2 novembre 2013

Rudolf Bkouche : Quelques commentaires

La lettre ci-dessous a été écrite par un militant de l’UJFP que nous remercions de ses critiques pertinentes. Pour ne pas allonger le débat, nous n’avons pas souhaité expliciter nos désaccords tant avec l’idéologie multiculturaliste des camarades américains qui ont écrit « Comment renforcer la solidarité avec la Palestine en gagnant la sympathie des Juifs » qu’avec certaines des positions de Rudolf Bkouche et de l’UJFP. Le lecteur curieux d’en savoir plus pourra se reporter à la présentation de ce numéro ainsi qu’à la rubrique « Limites de l’antisionisme » dans les numéros précédents. Y.C.

Bonsoir, Le texte que vous m’avez envoyé pose un pro­blème réel, celui des formes de judé­op­hobie qui exis­tent parmi cer­tains grou­pes qui sou­tien­nent les Palestiniens. Faut-il réagir seu­le­ment sur le plan affec­tif ? Je ne le pense pas, mais cela demande un tra­vail d’expli­ca­tion, sou­te­nir les Palestiniens ne relève en rien de l’antisé­mit­isme, même si le sio­nisme a conduit les Juifs, et par­ti­cu­liè­rement les Juifs israéliens dans une impasse. Il faut donc lutter sur deux fronts, la lutte contre toute forme de judé­op­hobie, le sou­tien aux Palestiniens pour la reconnais­sance de leurs droits, car c’est ce point qu’il faut mettre en avant pour lutter contre toute dérive.

Cela dit, les Juifs engagés dans le sou­tien aux Palestiniens doi­vent aussi dire les choses crûment aux Juifs, le sio­nisme est une impasse pour les Juifs et l’Etat d’Israël doit se déb­arr­asser de cette idéo­logie. Il ne s’agit pas de dia­bo­li­ser le sio­nisme, ori­gi­nel­le­ment il se veut un mou­ve­ment de libé­ration natio­nale des Juifs (ce qui est dis­tinct de ce que les auteurs de O Havruta O Mituta appel­lent la « libé­ration » des Juifs), ce qui conduit les fon­da­teurs du mouv­ment à penser un État pour les Juifs, ce qui en soi n’est ni juste ni injuste, c’est un choix poli­ti­que tout à fait hono­ra­ble.

Reste que, lors­que le ter­ri­toire de l’État est la Palestine, pour des rai­sons his­to­ri­ques qui sem­blent justes, il faut bien que les diri­geants sio­nis­tes pren­nent cons­cience que ce ter­ri­toire est peuplé et se retrou­vent devant l’alter­na­tive sui­vante : aban­don­ner le projet natio­nal, du moins en Palestine, ou conquérir le ter­ri­toire pour en faire celui de l’État des Juifs. C’est mal­heu­reu­se­ment la conquête qui a été choi­sie, la suite en est une conséqu­ence qui est encore loin d’être ter­minée. Cela il faut bien que les Juifs en pren­nent cons­cience, c’est devenu aujourd’hui une ques­tion exis­ten­tielle.

Si on reprend les divers points de la lettre il faut alors pré­ciser cer­tains points :

1- Il est néc­ess­aire de dis­tin­guer l’antisé­mit­isme européen qui s’adres­sait à un peuple paria et la judé­op­hobie qui se dével­oppe aujourd’hui parmi ceux qui confon­dent Juifs, Israéliens et Sionistes. C’est contre cette confu­sion qu’il faut com­bat­tre d’autant que cette confu­sion est entre­te­nue par cer­tai­nes orga­ni­sa­tions juives qui y trou­vent leur compte (en par­ti­cu­lier le CRIF pour parler de la France) parce que tout ce qui est anti­juif ne peut que ren­for­cer l’emprise du sio­nisme sur les Juifs.

2- Il importe de couper court à tout dis­cours antisé­mite, ce qui est loin d’être le fait des seuls Juifs.

3- Si la souf­france juive existe et si elle a en mém­oire le géno­cide du milieu du siècle der­nier, il importe de rap­pe­ler que le mou­ve­ment sio­niste n’est pas né de la Shoah mais d’un antisé­mit­isme viru­lent qui s’est développé en Europe dans la seconde partie du XIXe et dont le géno­cide est l’extrême abou­tis­se­ment. Cela ne jus­ti­fie en rien l’injus­tice de 1948 et il importe de rap­pe­ler que nous ne pou­vons accep­ter une injus­tice sous prét­exte qu’une autre a été perpétrée (et je rap­pelle qu’il ne s’agit pas seu­le­ment de la Shoah).

4- Il faut alors être capa­ble de dis­tin­guer le conflit Israël/Palestine et l’Holocauste. Les Palestiniens, et plus géné­ra­lement les Arabes, ne sont en rien res­pon­sa­bles de l’Holocauste et l’on peut rap­pe­ler que l’Europe leur a fait payer un crime européen. Le dire n’est en rien anti­juif, même si cela peut cho­quer, mais c’est aussi une façon de sortir d’un cercle qui oppo­se­rait d’une façon inél­uc­table Juifs et Palestiniens ou Juifs et Arabes.

5- Il n’y a pas à dis­tin­guer « bons Juifs » et « mau­vais Juifs ». Ce n’est pas une ques­tion de culture juive, c’est une ques­tion d’enga­ge­ment indi­vi­duel par rap­port à une ques­tion de droit. Il y a des Juifs réacti­onn­aires comme il y a des Juifs pro­gres­sis­tes, ce n’est pas une ques­tion de judaïsme. Il y a, comme dans tout peuple, une diver­sité juive, ce qui importe c’est de sortir du dis­cours uni­ver­sel sur les Juifs qui ren­ver­rait à une essence juive introu­va­ble. Cela dit, je pense qu’il importe de dis­tin­guer entre une cri­ti­que de la reli­gion juive et une cri­ti­que contre les Juifs. Les intégr­istes juifs de ma famille ne valent pas mieux que les intégr­istes musul­mans, bien mieux ils ont beau­coup de points com­muns. Quant à notre judéité, que signi­fie-t-elle ? une judéité fondée sur une reli­gion qui reste somme toute assez fermée ou celle des Lumières juives qui se sont développées au XVIIIe siècle ? Le fait que beau­coup de Juifs se soient retrouvés à gauche relève moins de la judéité que de la condi­tion de paria qu’ils vivaient en Europe. Persécutés, ils devaient se battre pour leur exis­tence et se sont retrouvés natu­rel­le­ment du côté des opprimés. C’est ce sen­ti­ment d’être les héritiers d’un peuple opprimé qui a conduit cer­tains d’entre nous à s’enga­ger pour les droits des Palestiniens.

6- Qu’est-ce que l’iden­tité juive ? le sen­ti­ment d’être juif, ce qui suffit. En quoi cela impli­que-t-il un État juif, voire un État juif né d’une conquête mili­taire, fût-ce sur le ter­ri­toire de l’anti­que Israël ? En quoi la notion de peuple juif impli­que-t-elle que soit com­mise une injus­tice contre un autre peuple ? Je ne remets pas en cause la notion de peuple juif, elle existe puis­que les Juifs se reconnais­sent comme un peuple, mais un peuple doit-il néc­ess­ai­rement se concré­tiser dans un État-nation ? On pour­rait donner l’exem­ple des Roms.

7- Il est vrai que les Israéliens qui lut­tent au côté des Palestiniens sont des sio­nis­tes, ce que l’on ne sau­rait leur repro­cher. Ils sont nés dans un pays qui s’est cons­truit autour de cette idéo­logie et il est normal qu’ils en por­tent la marque (cela n’a rien de péjo­ratif). Ils ont cepen­dant pris cons­cience des contra­dic­tions qu’ils vivaient, en par­ti­cu­lier les refuz­niks qui ont com­pris ce que l’armée atten­daient d’eux. Les plus avancés ont fait le pas de cri­ti­quer non seu­le­ment la poli­ti­que anti­pa­les­ti­nienne de leur pays mais l’idéo­logie qui la sous-ten­dait. Cela dit, la posi­tion des juifs de la Diaspora ne sau­rait être la même, y com­pris pour ceux qui, pour diver­ses rai­sons, se sen­tent pro­ches d’Israël, ce qui n’est pas cri­ti­qua­ble. C’est aux Juifs de la Diaspora de sou­te­nir ceux des Israéliens qui lut­tent pour la reconnais­sance des droits des Palestiniens. Mais il est vrai que le sio­nisme, en ins­tru­men­ta­li­sant à son profit la souf­france juive passée et en par­ti­cu­lier la Shoah, contri­bue à empêcher les Juifs de voir l’impasse dans laquelle ils ont été conduits, impasse qui pour­rait se ter­mi­ner par une nou­velle catas­tro­phe pour les Juifs si ceux-ci ne se réveillent pas à temps. Il me semble impor­tant de le dire, c’est aussi lutter contre la judé­op­hobie, c’est aussi vou­loir que l’injus­tice de 1948 ne se répare pas par une nou­velle catas­tro­phe pour les Juifs israéliens.

Il est vrai que l’expres­sion « sio­nisme = racisme » est cho­quante, mais la poli­ti­que sio­niste a conduit le sio­nisme a pra­ti­quer une forme de racisme à l’encontre des Palestiniens. Le mou­ve­ment sio­niste ne pou­vait sortir indemne de la conquête, d’autant qu’il se heur­tait à la rés­ist­ance des conquis. Peut-on rap­pe­ler que l’expres­sion de « judéo-nazi » est due à un Israélien, juif ortho­doxe, qui avait com­pris que l’occu­pa­tion d’après 1967 ne pou­vait que cor­rom­pre les Israéliens et qui fut à l’ori­gine du mou­ve­ment des refuz­nicks, je veux parler de Leibowitz.

S’il est vrai que les Juifs d’Europe ont cru trou­ver en Israël la fin de leur souf­france, igno­rant pour la plu­part d’entre eux l’injus­tice qui était com­mise en leur non, cela montre com­ment le mou­ve­ment sio­niste a su uti­li­ser à son profit la souf­france juive. Raison de plus pour tenir un lan­gage de vérité. Il faut rap­pe­ler que toutes les colo­nies de peu­ple­ment se sont cons­trui­tes à partir de popu­la­tions parias. Je me conten­te­rai de donner l’exem­ple du peu­ple­ment européen cons­ti­tué des déportés de 1848, des déportés de la Commune, des Alsaciens refu­sant de deve­nir Allemands en 1871, puis plus tard des Italiens fuyant le fas­cisme et des Espagnols fuyant le régime de Franco. Devenus les « petits blancs » de la colo­ni­sa­tion franç­aise ils étaient pour les Algériens les colons, même si la majo­rité d’entre eux vivaient chi­che­ment.

8- D’accord sur le mot « Israël » et l’on peut considérer que le nom d’Israël pris par l’État est une confis­ca­tion du judaïsme.

9- Il est néc­ess­aire de sou­te­nir les mou­ve­ments israéliens qui lut­tent pour déf­endre les droits des Palestiniens, ce qui impli­que de mar­quer la dis­tinc­tion entre les Israéliens, comme il est néc­ess­aire de faire la dis­tinc­tion dans toute nation cons­ti­tuée entre les divers cou­rants qui la tra­ver­sent, de sou­te­nir les uns et de dén­oncer les autres.

10- Le terme « libé­ration des Juifs » n’est pas clair. J’ai dit plus haut qu’il fal­lait dis­tin­guer la libé­ration des Juifs en tant qu’elle cor­res­pond à leur reconnais­sance comme citoyens des pays où ils vivent, ce qu’au XIXe siècle on appe­lait leur éman­ci­pation, et le sio­nisme en tant que mou­ve­ment de libé­ration natio­nal du peuple juif.

J’arrête ici cette rép­onse déjà trop longue même si elle est trop rapide. Cela dit, je crois aussi dan­ge­reux la cri­ti­que des Juifs en tant que Juifs que leur éloge systé­ma­tique. Comme je l’ai déjà dit, les Juifs sont mul­ti­ples et l’on ne sau­rait les pren­dre en bloc, pas plus que n’importe quel groupe humain. Lorsque j’étais jeune, nous étions quel­ques-uns à dire qu’un Juif a le droit d’être un salaud, vou­lant dire ainsi que si un Juif est un salaud, cela n’impli­que en rien que les autres le sont ; il fau­drait ajou­ter que si un Juif est digne d’éloges, cela n’impli­que en rien que tous les Juifs sont dignes d’éloges.

Rudolf Bkouche

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