samedi 2 novembre 2013

Ronald Creagh : L’horreur ethnocratique

Le drame du Moyen-Orient pré­oc­cupe, pas­sionne, aveu­gle. Une saine réflexion impose de recher­cher une posi­tion qui cor­res­ponde à la fois aux exi­gen­ces de l’éthique et à celles de l’effi­ca­cité.

Un peu de notre âme est dans ce ber­ceau d’une partie de l’huma­nité. Et mille ques­tions se posent : pour­quoi ces perpétuels conflits ? Peuvent-ils nous affec­ter ? Où veut-on nous mener ? Pouvons-nous et devons-nous agir ?

Résumé

Le rôle des ins­ti­tu­tions éta­tiques au Moyen-Orient tend à obs­cur­cir le caractère eth­ni­que du conflit israélo-pales­ti­nien. Il convient de mettre à jour une forme de domi­na­tion trop peu étudiée, la domi­na­tion eth­no­cra­ti­que, plus géné­rale qu’on ne le croît. La réso­lution des hos­ti­lités passe par une prise en compte de ce type de rap­port.

On posera trois ques­tions :

* Pourquoi s’intér­esser à la Palestine ?

* La coexis­tence d’un Etat d’Israel et d’un Etat de la Palestine est-elle la solu­tion sou­hai­ta­ble ?

* Quelle est la struc­ture des rap­ports entre les deux popu­la­tions ?

Cette réflexion se conclura par quel­ques pro­po­si­tions pour une action effi­cace et ins­pirée par l’éthique.

Mais comme l’auteur ne dis­pose pas du pri­vilège de l’infailli­bi­lité, il rece­vra avec reconnais­sance les cri­ti­ques, com­men­tai­res et sug­ges­tions. On trou­vera son adresse à la fin de ce texte.

* Pourquoi s’intér­esser à la Palestine ?

On peut d’abord remar­quer que le drame pales­ti­nien est loin d’être le seul du monde contem­po­rain. On ne parle guère pour­tant des mil­lions de Chinois atteints par le SIDA, du fait de l’incu­rie des ser­vi­ces éta­tiques, des guer­res endé­miques qui sév­issent dans plu­sieurs régions du globe, des pays en ruine d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du sud. En effet, depuis le dix-neu­vième siècle aux Etats-Unis, et de plus en plus fréqu­emment ailleurs, quand les médias et les cam­pa­gnes élec­to­rales ne se livrent pas aux dis­cus­sions tri­via­les, leurs débats sont stric­te­ment cir­cons­crits aux intérêts des clas­ses diri­gean­tes et le choix des posi­tions accep­ta­bles est exclu­si­ve­ment orienté selon leurs intérêts. Ce n’est que lors­que des conflits inter­nes oppo­sent les magnats de la finance, de l’indus­trie ou de la poli­ti­que qu’ils pren­nent à témoin l’opi­nion publi­que afin de la ral­lier à leur camp. Ce fut le cas, par exem­ple, au cours de la guerre du Vietnam.

Les médias ne par­laient guère du sort des Palestiniens pen­dant toute une époque. S’ils le dép­lorent main­te­nant, c’est parce qu’il existe un dés­accord entre les décideurs : le gou­ver­ne­ment israélien d’une part, celui des Etats-Unis de l’autre.

Sans doute, les gou­ver­ne­ments états-unien et israélien sont d’accord sur l’exis­tence et la nature de l’État pales­ti­nien, qu’ils enten­dent main­te­nir dans une situa­tion de colo­nisé et un prin­ci­pi­cule de plus ne chan­ge­rait pas grand chose à la situa­tion. Mais Bush est embar­rassé par son émule, Sharon, car les cada­vres des Palestiniens han­tent le monde arabe et le lui aliènent. Il sou­haite rétablir le calme au plus tôt afin de pou­voir repren­dre ses pro­pres mas­sa­cres, en Iraq ou ailleurs. Ainsi sommes-nous enfermés dans l’espace contrai­gnant d’un dis­cours qui nous impose à la fois l’objet de notre réflexion et ses pro­pres alter­na­ti­ves.

Ainsi le Moyen-Orient ne peut nous lais­ser indifférents et s’il existe d’autres lieux sinis­tres, la proxi­mité de celui-ci offre peut-être plus de pos­si­bi­lités d’action. Néanmoins, nous ne pou­vons enga­ger la réflexion avec des cartes faussées et nous trou­ver coincés dans une seule alter­na­tive, recons­truire ou non l’État pales­ti­nien, quand il existe d’autres pos­si­bi­lités.

* L’État est-il une solu­tion ou fait-il partie du pro­blème ?

Les mili­tants de gauche rai­son­nent que si les Juifs ont droit à un État, les Palestiniens aussi. C’est vrai. Et aussi les Basques, les Bretons, les Corses, les Québécois, le Val d’Aoste, les Arméniens, les Kurdes et les Gitans.

La situa­tion d’urgence, le réal­isme sem­blent impo­ser cette solu­tion et cer­tains anar­chis­tes l’appel­lent de leurs vœux : on ne peut lais­ser se perpétuer un eth­no­cide. Le mou­ve­ment liber­taire se trouve divisé, comme il l’a été en 1914, en 1939, et plus réc­emment au moment de la guerre d’Algérie. Peut-il défiler avec des gens qui crient « allah akhbar », doit-il réc­lamer un État Palestinien, pour mettre fin au mas­sa­cre ? Peut-il s’isoler d’un mou­ve­ment social tou­jours plus visi­ble ? Dans sa posi­tion ultra mino­ri­taire, a-t-il d’autres choix ? Il ne peut s’expo­ser au repro­che de Péguy aux chrétiens : « Ils ont les mains pro­pres, mais ils n’ont pas de mains ». Encore faut-il bien ana­ly­ser la situa­tion et les pos­si­bi­lités offer­tes à la mou­vance liber­taire.

Mais le réal­isme est que la décision d’un État se fera sans deman­der l’avis des liber­tai­res. D’une part, on peut tou­jours appe­ler État n’importe quel col­lec­ti­vité ter­ri­to­riale, et même, pour­quoi pas, une île dés­erte ou un camp de réfugiés.

Quel esprit liber­taire peut-il dans la même phrase réc­lamer l’auto­no­mie d’un peuple et en faire le captif d’un État ? N’est-ce pas contra­dic­toire et per­vers ? L’État d’Israël fut une erreur his­to­ri­que, dénoncée d’ailleurs par cer­tains juifs.

Dès 1906, le jour­nal anar­chiste Mother Earth, publié par Emma Goldman et des mili­tants qui étaient pour la plu­part d’ori­gine judaïque, dép­loraient ce repli iden­ti­taire. Selon eux, les Juifs cons­ti­tuaient un peuple élu au sens où leur statut social les inci­tait à être les meilleurs com­bat­tants de toute guerre de libé­ration. Le repli natio­na­liste cons­ti­tuait un aban­don de l’esprit inter­na­tio­na­liste si caractér­is­tique de la judéité et abou­tis­sait à un retrait du mou­ve­ment révo­luti­onn­aire inter­na­tio­nal. Cette régr­ession, ce rétr­éc­issement des pers­pec­ti­ves n’offri­rait rien en éch­ange : les Polonais avaient bien obtenu la sou­ve­rai­neté natio­nale qu’ils réc­lamaient, cela ne les avait pas empêché d’être la proie de la Russie1 .

L’oppo­si­tion au natio­na­lisme juif n’était pas limitée aux cer­cles radi­caux, elle s’exprima aussi dans des milieux conser­va­teurs. Le « Conjoint Committee » pour les ques­tions concer­nant les com­mu­nautés juives de l’étr­anger, fondé en 1878 par les deux prin­ci­pa­les orga­ni­sa­tions juives bri­tan­ni­ques, le Board of Deputies et l’Anglo-Jewish Association publiait le 24 mai 1917 dans le Times de Londres la déc­la­ration sui­vante :

« l’établ­is­sement en Palestine d’une natio­na­lité juive fondée sur la théorie de l’absence de toute patrie pour les Juifs aurait pour conséqu­ence de faire considérer les Juifs comme des étr­angers dans leurs pays d’ori­gine, et de com­pro­met­tre leur situa­tion pénib­lement acquise de citoyens et de natio­naux de ces pays. Bien plus, une natio­na­lité juive poli­ti­que, poussée à sa conclu­sion logi­que, cons­ti­tue­rait dans l’état actuel du monde un véri­table ana­chro­nisme. Le seul critérium cer­tain d’un Juif étant la reli­gion juive, une natio­na­lité juive devrait néc­ess­ai­rement se fonder sur la base de la reli­gion et être limitée à elle. On ne sau­rait admet­tre un ins­tant qu’un grou­pe­ment quel­conque de Juifs puisse aspi­rer à un état cons­ti­tué sur une base reli­gieuse et limité aux ques­tions de liberté de cons­cience. Cependant une natio­na­lité reli­gieuse peut-elle avoir quel­que autre for­mule poli­ti­que ? La seule alter­na­tive serait l’établ­is­sement d’une natio­na­lité juive tem­po­relle, établie sur quel­ques vagues prin­ci­pes de race et de par­ti­cu­la­rités eth­no­gra­phi­ques ; mais une nation ainsi conçue ne serait pas juive au sens spi­ri­tuel du mot ; son établ­is­sement en Palestine serait la négation de tout idéal, de toutes les espér­ances par quoi la res­tau­ra­tion de la vie juive en ce pays se recom­mande à la cons­cience et à la sym­pa­thie du Judaïsme. »

Encore réc­emment, le 7 février 2002, le Congrès rab­bi­ni­que de l’État de New York remet­tait en cause, pour des rai­sons reli­gieu­ses, l’exis­tence de l’État d’Israël : « L’obser­va­tion des préc­eptes de la Torah inter­dit aux Juifs d’avoir un Etat, cet Etat fût -il reli­gieux ».

Dans le camp opposé, les inter­ven­tions du Hamas, du Hezbollah ou même d’Arafat n’augu­rent rien de posi­tif. Les deux pre­miers mani­pu­lent le ter­ro­risme en étant sans doute eux-mêmes manœuvrés par des pays musul­mans et des ser­vi­ces secrets occi­den­taux qui cher­chent à vas­sa­li­ser les Palestiniens. Quant à Arafat, il faut lui deman­der des comp­tes : l’Union europé­enne lui a versé des mil­liards. Où sont-ils passés ?

Ne pas s’enfer­mer dans la ques­tion de la néc­essité d’un État. S’affran­chir du déluge d’expli­ca­tions que dév­ersent les médias. Tout cela relève plus de concepts recy­clés d’un passé immédiat que d’une ana­lyse en pro­fon­deur. Les scien­ces poli­ti­ques ont forgé des outils pour appréh­ender quel­que dix mille ans d’his­toire, - celle des États, - ce qui ne représ­ente guère qu’une infime pro­por­tion de l’his­toire de l’huma­nité. Cinq minu­tes d’un bon film ne suf­fi­sent pas pour le com­pren­dre.

L’appa­ri­tion des « gran­des civi­li­sa­tions » n’a pas éliminé les guer­res tri­ba­les du passé mais les a sans doute exa­cerbées. Les « pro­grès » des tech­ni­ques mili­tai­res per­met­tent de per­fec­tion­ner les trau­ma­tis­mes et les assas­si­nats col­lec­tifs. Les styles et les men­ta­lités se trans­for­ment, les formes diver­ses de grou­pes pri­mai­res per­sis­tent. Aucun conti­nent n’éch­appe aujourd’hui aux que­rel­les eth­ni­ques.

Et leur expli­ca­tion s’accom­pa­gne d’un éternel malen­tendu. On exa­mine les res­pon­sa­bi­lités de l’État, les luttes de classe, les aspi­ra­tions sus­citées par telle ou telle culture eth­ni­que contes­ta­taire, les points de cris­tal­li­sa­tion des conflits. On ne saisit pas le point aveu­gle des col­lec­ti­vités domi­nan­tes et contestées : celles-ci ne veu­lent pas voir que les contes­ta­tai­res les considèrent, elles-aussi, comme de sim­ples grou­pes eth­ni­ques. Les Français de France, par exem­ple, ne se perç­oivent pas comme une ethnie mais comme une culture et une civi­li­sa­tion.

Les majo­rités prét­en­dument silen­cieu­ses se déc­ouvrent sou­dain mino­ri­tai­res. Aux Etats-Unis par exem­ple, elles se voient contrain­tes d’offrir des gages sym­bo­li­ques en recru­tant quel­ques mino­ri­tai­res pour exer­cer dans leurs ins­ti­tu­tions des fonc­tions de représ­en­tation. En France, le cou­rant lepén­iste, d’extrême-droite, s’invente un passé ima­gi­naire et, sous cou­vert de natio­na­lisme, exprime sans le dire des reven­di­ca­tions de type eth­ni­que. Même les poli­ti­ciens conven­tion­nels uti­li­sent le voca­bu­laire res­pec­ta­ble des poli­to­lo­gues ; ils par­lent d’intég­ration, de citoyen­neté, d’État de droit, et même dén­oncent ce qu’ils conç­oivent comme une forme de colo­nia­lisme ou d’impér­ial­isme. Or la domi­na­tion eth­ni­que ne signi­fie pas seu­le­ment qu’une ethnie est dominée : il y a sou­vent aussi une ethnie domi­nante. Pour les dominés, l’intég­ration est impos­si­ble en dehors des allian­ces matri­mo­nia­les. Celles-ci sont par­ti­cu­liè­rement dif­fi­ci­les lorsqu’à l’obs­ta­cle finan­cier et poli­ti­que s’ajou­tent les intran­si­gean­ces dog­ma­ti­ques des reli­gions et des rites eth­ni­ques.

Ce type par­ti­cu­lier de domi­na­tion qu’est l’eth­no­cra­tie est volon­tai­re­ment ignoré par les médias, mais aussi par des obser­va­teurs poli­ti­ques qui n’hésitent pour­tant pas à parler d’eth­no­cide.

* Ethnocide ou eth­no­cra­tie ?

Israéliens et Palestiniens vivent une tragédie, mais la situa­tion est loin d’être symét­rique. Il existe d’un côté une puis­sance mili­taire majeure, sou­te­nue par une super­puis­sance hégé­mo­nique, de l’autre un cha­pe­let d’îlots où sub­siste une popu­la­tion isolée et sans déf­ense. Une grande partie de celle-ci vit dans de misé­rables camps de réfugiés et survit à une occu­pa­tion mili­taire qui dure depuis trente-cinq ans, c’est-à-dire le temps d’une géné­ration. Sa condi­tion est com­pa­ra­ble à la situa­tion des Noirs d’Afrique du sud, au temps de l’apar­theid : ces grou­pe­ments humains ne sont que des colo­nies, même s’ils sont gra­ti­fiés de tous les emblèmes d’un État. Si cer­tai­nes de leurs orga­ni­sa­tions se sont lancées dans des atten­tats sui­ci­des, qui relèvent assurément du ter­ro­risme, ces actes se dér­oulent dans un cadre qui n’est pas celui d’une guerre, comme le disent les com­men­ta­teurs, mais d’une guerre colo­niale. De plus, l’inva­sion israéli­enne de leur ter­ri­toire, après l’implan­ta­tion systé­ma­tique de colo­nies israéli­ennes dans ces encein­tes, s’ajou­tant aux déc­la­rations de Sharon d’intro­duire dans le pays deux ou trois mil­lions de juifs, res­sem­ble fort à une volonté d’éli­miner une popu­la­tion par tous les moyens pos­si­bles, voire à un eth­no­cide.

Le terme est-il trop fort ? Sans doute, une auto­rité dans le domaine de l’anthro­po­lo­gie, Pierre Clastres, a-t-il uti­lisé le mot au sujet de la des­truc­tion de la culture d’un groupe eth­ni­que. Et il est vrai­sem­bla­ble que l’eth­no­cide cultu­rel ait été intro­duit par le mono­thé­isme, car les grou­pes poly­thé­istes accep­taient l’exis­tence d’autres divi­nités 2. Depuis, au nom de la reli­gion, mais aussi du pro­grès ou de l’État, on a éra­diqué des mil­liers de cultu­res. Tous les peu­ples connus sont eth­no­cen­tri­ques et, géné­ra­lement, mép­risent les autres. Seuls les mono­thé­istes sont eth­no­ci­dai­res et la civi­li­sa­tion capi­ta­liste, qu’elle soit libé­rale comme aux Etats-Unis ou com­mu­niste comme en Chine, a repris cette vision hiér­arc­hique des cultu­res : contrai­re­ment aux autres sociétés, le mépris ne suffit pas, il faut impo­ser son mode de vie.

Mais cette défi­nition, trop large, demande à être précisée. A la différ­ence du géno­cide, exter­mi­na­tion phy­si­que d’un groupe eth­ni­que, natio­nal, reli­gieux ou racial , l’eth­no­cide peut être défini comme la des­truc­tion par­tielle ou totale de l’orga­ni­sa­tion poli­ti­que, sociale, éco­no­mique et cultu­relle d’un grou­pe­ment humain : « l’Histoire pul­lule d’exem­ples qui mon­trent que l’on peut sup­pri­mer un grou­pe­ment humain sans pour autant sup­pri­mer phy­si­que­ment ses mem­bres dès lors que l’on détruit toutes ses formes d’orga­ni­sa­tion ».

Il est impor­tant de cla­ri­fier la situa­tion juri­di­que des crimes perpétrés, mais on ne peut s’en tenir là : l’ensem­ble du contexte social doit être pris en compte, et c’est là que peut se révéler un concept fort utile, celui d’eth­no­cra­tie, sans doute forgé par Oren Yiftachel, géog­raphe, Université Ben Gourion de Beer-Sheva (Israël), qui d’ailleurs l’appli­que à la situa­tion d’Israël

"L’ETHNOCRATIE est un type de régime très rép­andu à tra­vers le monde, mais il est rare­ment un objet d’étude dans le champ des scien­ces socia­les. Son objec­tif prin­ci­pal est de faci­li­ter l’expan­sion, "l’eth­ni­ci­sa­tion" et la domi­na­tion d’une nation-ethnie (ou "groupe titu­laire") sur un ter­ri­toire et un Etat contestés. On trouve des exem­ples récents de régimes eth­no­cra­ti­ques au Sri Lanka, en Malaisie, Israël/Palestine, Estonie, Serbie ou Irlande du Nord.

Un régime eth­no­cra­ti­que procède de la com­bi­nai­son de trois prin­ci­pa­les forces his­to­ri­ques et poli­ti­ques en un même temps et un même lieu : (a) la colo­ni­sa­tion, mou­ve­ment de popu­la­tion qui permet de contrôler un ter­ri­toire étr­anger ; il peut être externe (vers un autre Etat ou conti­nent) ou interne (au sein d’un même Etat) ; (b) l’ethno-natio­na­lisme, qui s’appuie sur le droit d’auto-dét­er­mi­nation natio­nale pour jus­ti­fier les vues expan­sion­nis­tes de la nation-ethnie domi­nante ; (c) la "logi­que eth­ni­que" du capi­tal, qui tend à stra­ti­fier les grou­pes eth­ni­ques en des ethno-clas­ses par des procé­dures inéq­ui­tables de mobi­lité des capi­taux, d’immi­gra­tion et de glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique.

De l’action concertée de ces trois forces déc­oulent plu­sieurs caractér­is­tiques fon­da­men­ta­les dans la plu­part des eth­no­cra­ties :

- l’eth­ni­cité et, sou­vent, la reli­gion, dét­er­minent le par­tage des res­sour­ces et des pou­voirs, plutôt que la citoyen­neté ;

- la nation eth­ni­que domi­nante s’appro­prie l’appa­reil d’Etat et donne forme au système poli­ti­que, aux ins­ti­tu­tions publi­ques, à la géog­raphie, à l’éco­nomie, à l’immi­gra­tion, aux lois et à la culture, de façon à étendre et conso­li­der son pou­voir sur l’Etat et le ter­ri­toire ; la logi­que eth­ni­que de rép­ar­tition du pou­voir pola­rise le corps poli­ti­que et le système de partis ;

- les fron­tières géo­po­li­tiques sont floues et pri­vilégient sou­vent les mem­bres du groupe eth­ni­que domi­nant dans la dia­spora, au dét­riment des mino­rités ;

- la ség­régation des "ethno-clas­ses" et la stra­ti­fi­ca­tion socioé­co­no­mique sont essen­tiel­les et visent à prés­erver les fron­tières géog­rap­hiques, poli­ti­ques, éco­no­miques et socia­les sur une base eth­ni­que.3 »

Israël n’est pas une démoc­ratie, ce qui signi­fie­rait que les ins­ti­tu­tions éta­tiques soient gou­vernées par l’ensem­ble des citoyens. Il a en effet été établi une dis­tinc­tion entre "citoyen­neté" et "natio­na­lité", qui fait que les Palestiniens ont la citoyen­neté mais pas la natio­na­lité ; et dans les ter­ri­toi­res occupés ils n’ont même pas cette citoyen­neté, alors que les occu­pants israéliens peu­vent voter et, en fait, leurs voix chan­gent l’équi­libre des forces à l’intérieur du pays. De plus, les Juifs du monde entier ont le droit d’ache­ter des ter­rains, ce qui est dénié aux Palestiniens. Ces acqui­si­tions ne devien­nent pas pro­priété d’Etat, mais pro­priété ina­lié­nable des juifs du monde. La société est donc bien assise dans un cadre juri­di­que eth­ni­que et non dans celui d’une démoc­ratie.

La désa­ra­bi­sation s’appuie sur l’idéo­logie reli­gieuse. On parle de "réde­mption de la terre," ce qui en est la sacra­li­sa­tion. On réécrit l’his­toire en par­lant d’un "retour" après un "exil forcé" alors que des Juifs demeurèrent en Palestine des siècles après la des­truc­tion du Temple.

Le mou­ve­ment sio­niste a permis la création de la Fondation natio­nale juive, qui a le droit d’ache­ter la terre, et aussi d’autres asso­cia­tions. L’Organisation sio­niste mon­diale/Agence juive fait partie du gou­ver­ne­ment et dis­pose par­fois d’un budget égal à celui de l’État d’Israël, et elle reçoit de cet État d’énormes pou­voirs. Par exem­ple, elle a eu pour mis­sion d’encou­ra­ger la nata­lité, de manière à ce que les juifs aient plus d’enfants que les arabes.

Cette réflexion, appli­quée au rap­port entre Israël et la Palestine écl­aire la situa­tion glo­bale et ouvre les différents axes d’une action cons­truc­tive. 4

* Conjuguer l’éthique et l’effi­ca­cité

La situa­tion mino­ri­taire de la mou­vance liber­taire, ses posi­tions poli­ti­ques, l’écartent d’office des décisions inter­na­tio­na­les. C’est aussi un atout. Elle évite ainsi d’être com­pro­mise dans une ges­tion imméd­iate, dictée par les intérêts des grands. Ainsi libérée, elle a tout loisir de se consa­crer à une réflexion sur les gran­des ques­tions et à une effi­ca­cité sur le long terme. Elle peut se deman­der, par exem­ple, s’il est sou­hai­ta­ble de lais­ser aux géné­rations futu­res un héri­tage de conflits.

Une réflexion liber­taire se situe hors de la morale et se place dans le champ de l’éthique. La morale, en effet, ne peut se jus­ti­fier ni par l’évo­lution des mœurs ni par une décision démoc­ra­tique ; le décideur doit donc se camou­fler sous des valeurs qu’il pro­clame « essen­tiel­les » et qui lui seraient dictées de l’extérieur ; il invo­que les tra­di­tions du groupe ou les gran­des sour­ces d’ins­pi­ra­tion de l’huma­nité, une divi­nité trans­cen­dante, une sub­stan­ti­fi­que nature humaine, un incontour­na­ble droit de l’homme. À ces mora­les imposées au nom d’un impé­ratif, l’éthique liber­taire oppose son propre examen des rap­ports de forces en prés­ence, elle évalue leur capa­cité à aug­men­ter l’auto­no­mie des êtres qui y sont impli­qués, et elle s’assume comme ins­tance de décision indi­vi­duelle et col­lec­tive.

Elle se rap­pelle aussi, et dans le même temps, que la valeur d’un acte ne tient pas aux seules inten­tions ; elle est fonc­tion de ses conséqu­ences. Le tra­vail cons­truc­tif est plus fécond que la dén­onc­iation tous azi­muts ; et il est plus honnête de s’enga­ger dans son propre lieu de vie que de dép­lorer ce qui se passe ailleurs.

A court terme, les Français, par exem­ple, peu­vent réc­lamer l’inter­dic­tion des mili­ces privées, tel le Bétar des sio­nis­tes 5, pra­ti­quer le boy­cott des pro­duits d’Israël et lutter contre la dés­inf­or­mation orga­nisée par les bel­ligérants.

Israël connaît aussi des iné­galités éco­no­miques et socia­les, et tout le monde, loin de là, ne pro­fite pas du conflit. Eviter de confon­dre le peuple avec ses élites éco­no­miques, poli­ti­ques et reli­gieu­ses est une pre­mière étape de la réflexion et de l’action, ne serait-ce que pour ne pas se lais­ser empor­ter par la pas­sion.

Nous devons sur­tout un sou­tien aux mili­tai­res insou­mis et aux par­ti­sans israéliens et pales­ti­niens d’une entente entre les peu­ples. Il est temps d’orga­ni­ser leur déf­ense et de l’expri­mer sur la place publi­que avec la Ligue des Droits de l’homme, avec les Pacifistes, mais aussi avec toutes les asso­cia­tions et per­son­nes acti­ves dans la déf­ense de la dignité humaine. A la pas­sion sadi­que pour les récits des guer­res nous pou­vons sub­sti­tuer les épi­sodes et struc­tu­res qui cons­ti­tue­raient une his­toire de la tolér­ance. Juifs et Arabes ont des passés fort hono­ra­bles qu’ils pour­raient redéc­ouvrir. Mais com­mençons par balayer devant notre porte : lut­tons sans relâche contre l’antisé­mit­isme et le com­plexe de supér­iorité à l’égard des Arabes.

Enfin, à long terme, l’auto­no­mie des per­son­nes sur l’ensem­ble du ter­ri­toire pales­ti­nien ne peut s’enten­dre que dans une struc­ture fédé­ra­tive à laquelle tous par­ti­ci­pent sur des bases affi­ni­tai­res plutôt qu’eth­ni­ques, même si celles-ci se recou­pent sou­vent. Plutôt que de voir deux popu­la­tions s’exter­mi­ner, n’est-ce pas la seule solu­tion viable ? Le passé ne revient jamais, mais les peu­ples chan­gent. Qui aurait pu pré­dire, il y a moins d’un siècle, que des pays comme l’Allemagne et la France éch­an­geraient leurs jeu­nes­ses et leurs savoirs, et même qu’ils for­me­raient une Union supéri­eure à leurs États res­pec­tifs ? Un avenir accep­ta­ble n’est pos­si­ble que s’il est déjà intensément désiré.

Ronald Creagh

1 jan­vier 2003

(1) Mother Earth, New York, vol. I, (March 1906) n° 1, « Atavism ».

(2) Les récits des mis­sion­nai­res chrétiens sont rem­plis de nar­ra­tions sur leurs conflits avec les "sor­ciers" et autres magi­ciens, et il suffit de se rendre à Bethléem pour voir les riva­lités séculaires de ces divers mono­thé­ismes.

(3)

(4) Le caractère crypto-eth­ni­que des grou­pes reli­gieux méri­terait une longue étude, par exem­ple au sein des col­lec­ti­vités dominées, comme la Pologne le fut long­temps, ou encore dans les com­mu­nautés d’immi­grants.

(5) En France, par exem­ple, il est auto­risé depuis 1923.

Aucune repro­duc­tion à caractère com­mer­cial n’est auto­risée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire