samedi 2 novembre 2013

Madrid, 11 mars 2004, et « moralisme » : leur morale et la nôtre

Ce texte d’une mili­tante de l’Alliance for Workers Liberty a été publiée sur le site de cette orga­ni­sa­tion trots­kyste bri­tan­ni­que. Y.C.

Face aux atten­tats de Madrid, ma réaction imméd­iate ne diffère pas, je sup­pose, de celle de mil­lions de gens, quel­les que soient leurs convic­tions poli­ti­ques. Ce sont les doutes qui nous divi­sent. Je ne sais pas bien com­ment expri­mer mon malaise par rap­port à cer­tains des doutes exprimés dans la gauche radi­cale, tels que :

> « Nous ne pou­vons pas pren­dre posi­tion tant que nous ne savons pas qui est res­pon­sa­ble de ces atten­tats. » Réponse : Ce sont des êtres humains. Ces atten­tats sont un crime et doi­vent être condamnés. Ou encore : « Comment cela va-t-il influen­cer les pers­pec­ti­ves du mou­ve­ment anti­guerre ? » Réponse : Cela dép­endra de la façon dont ce mou­ve­ment réa­gira : avec déc­ence et huma­nité ou en tour­nant autour du pot.

Qu’est-il arrivé à notre huma­nité ? Quand la gauche révo­luti­onn­aire a-t-elle perdu sa morale ?

Il ne s’agit pas pour moi ici de régler des comp­tes avec telle ou telle ten­dance poli­ti­que par­ti­cu­lière. J’ai été ému par la déc­ence de cer­tains de mes adver­sai­res poli­ti­ques et par­fois choqué par la froi­deur de cer­tains mili­tants de mon propre camp. Je veux parler ici des idées de base, jamais remi­ses en cause, qui font partie de l’air que nous res­pi­rons, de la culture poli­ti­que que par­tage la gauche radi­cale.

Un exem­ple très simple suf­fira pour illus­trer mon propos. Combien de fois ai-je entendu des cama­ra­des déc­larer : « Celui-là, le soir du Grand Soir, on le col­lera au mur et on le fusillera. » En général, ce n’est pas dit séri­eu­sement, mais ce genre de bru­ta­lité dés­inv­olte ne serait pas considérée comme drôle, si on par­lait d’un viol ou d’une réflexion raciste (ce qui est un pro­grès, puisqu’autre­fois ces sujets prêtaient à rire). Bien sûr, je sais que nous devrons affron­ter de dures néc­essités en lut­tant pour la libé­ration de l’huma­nité, par contre je n’admets pas la dél­ec­tation avec laquelle ces néc­essités sont acceptées par cer­tains d’entre nous. Comme si le prin­ci­pal objec­tif du socia­lisme était de décl­encher une orgie de revan­che.

Le simple fait de parler de morale semble sus­pect dans l’extrême gauche. Il est devenu poli­ti­que­ment inadéquat de lier morale et dis­cours poli­ti­que. L’accu­sa­tion de « mora­lisme » permet d’éto­uffer une dis­cus­sion poli­ti­que. On considère l’évo­cation de l’éthique soit comme une preuve de naïveté, soit comme une mani­pu­la­tion poli­ti­que, aussi l’éli­mine-t-on du débat. Aujourd’hui l’extrême gauche ne sent pas le besoin de rép­ondre à des ques­tions mora­les. Ces ques­tions n’auraient aucune légi­timité - les mili­tants se com­por­tent comme si elles n’avaient jamais été posées dans le passé.

Cela n’a pas tou­jours été le cas. Les œuvres de Marx et Engels, et celles des pre­miers socia­lis­tes, regor­gent d’indi­gna­tion morale et d’appels aux sen­ti­ments. Pour eux, à l’évid­ence, le socia­lisme était, entre autres, une affaire morale. J’ai failli écrire une « croi­sade » morale, parce que, pour beau­coup d’entre eux, le socia­lisme était lié au sen­ti­ment reli­gieux, et cela cons­ti­tue peut-être l’un des pro­blèmes des socia­lis­tes actuels. Mais, même dans le cas de Marx, qui était fier de son athé­isme, ses œuvres abon­dent de réflexions mora­les.

Que s’est-il donc passé et pour­quoi la situa­tion a-t-elle changé ? La pre­mière cause de cette situa­tion est le sta­li­nisme. Et ensuite le rela­ti­visme post-moderne. Bien sûr, avant l’avè­nement de Staline, il exis­tait déjà des posi­tions mora­les dou­teu­ses dans le mou­ve­ment ouvrier. Mais c’est le sta­li­nisme qui a pro­vo­qué cette secousse sis­mi­que dans la men­ta­lité socia­liste, qui a radi­ca­le­ment inversé le sens des valeurs, en abais­sant les valeurs les plus élevées, et en trans­for­mant la dimen­sion morale en un champ de mines où per­sonne n’ose plus s’aven­tu­rer.

Le sta­li­nisme a agi comme une tumeur sur le cer­veau du socia­lisme, met­tant fin pro­gres­si­ve­ment aux fonc­tions les plus élaborées : la mém­oire, le juge­ment, l’empa­thie. Je n’uti­lise pas cette métap­hore par hasard. Une de mes amies est morte d’une tumeur au cer­veau et elle m’a confié que le pire, ce qui la ren­dait mal­dade, c’était la pensée que ce corps étr­anger était en train de chan­ger sa per­son­na­lité, d’avaler et d’usur­per son iden­tité la plus pro­fonde. Le sta­li­nisme a englouti et rejeté l’iden­tité du socia­lisme, en atta­quant ses prin­ci­paux fon­de­ments. Ses vic­ti­mes humai­nes gisent dans des tombes (sou­vent ano­ny­mes) depuis plus de cin­quante ans, mais son poison intel­lec­tuel imprègne encore nos dis­cus­sions. Le sta­li­nisme a ébranlé les deux piliers essen­tiels de la morale socia­liste : la vérité et l’empa­thie humaine, et les a trans­formées en des zones inter­di­tes d’accès. Le post­mo­der­nisme s’en engouf­fré dans ce vide, et, en insis­tant sur la rela­ti­vité de toutes les valeurs humai­nes (en prônant un rela­ti­visme absolu ?), a empêché que l’on puisse trou­ver le moin­dre remède. Quel est donc ce poison qui nous enva­hit ?

La valeur rela­tive de la vie humaine

« On ne compte pas les morts, lors­que Dieu est de notre côté », chan­tait Bob Dylan. Mais, c’est main­te­nant la gauche radi­cale, plutôt que les diri­geants impér­ial­istes, qui considère que l’appar­te­nance poli­ti­que d’un cada­vre est plus impor­tante que notre com­mune appar­te­nance à l’huma­nité. Cette atti­tude aurait sans doute sur­pris nos ancêtres socia­lis­tes. Ils ful­mi­naient contre le peu de valeur accordée à la vie des pau­vres, de la classe ouvrière, et par­ti­cu­liè­rement à la vie des enfants. Ils considéraient, sans la moin­dre rétic­ence, que le concept de la vie humaine était une valeur abso­lue, tout sim­ple­ment parce que le système capi­ta­liste ne la reconnais­sait pas dans la pra­ti­que. Ils remet­taient en cause l’affir­ma­tion que toutes les vies humai­nes avaient la même valeur dans cette société, mais ils ne dou­taient pas de la valeur de la vie elle-même.

Quand je parle de la valeur rela­tive de la vie humaine, je fais allu­sion à l’inca­pa­cité de condam­ner les atten­tats-sui­ci­des ou le ter­ro­risme - lorsqu’ils sont perpétrés par « notre camp ». Nous nous sen­tons obligés de placer des guille­mets iro­ni­ques autour du mot ter­ro­risme, comme pour si, en expri­mant ainsi notre scep­ti­cisme, nous pou­vions vider un acte ter­ro­riste de son sens, ou faire comme s’il ne s’était jamais pro­duit.

Le ter­ro­risme est bien un phénomène bien réel. Ce mot a un sens très lar­ge­ment accepté (même si l’on peut, bien sûr, dis­cu­ter pour savoir si tel ou tel acte entre dans cette caté­gorie). Le ter­ro­risme est le fait de pren­dre pour cible, de façon délibérée et indét­erminée, des popu­la­tions civi­les afin de sus­ci­ter un état de peur géné­ralisé, dans l’espoir d’obte­nir un chan­ge­ment poli­ti­que. Même si cet objec­tif poli­ti­que est une cause que nous sou­te­nons, les socia­lis­tes ne devraient jamais sou­te­nir le ter­ro­risme, parce qu’il porte atteinte à un prin­cipe fon­da­men­tal de la morale révo­luti­onn­aire. Nous ne pou­vons nous conten­ter de dire que nous sommes en dés­accord avec le ter­ro­risme d’un point de vue uni­que­ment tac­ti­que, parce qu’il est inef­fi­cace ou contre-pro­duc­tif. Nous devons nous oppo­ser au ter­ro­risme pour des rai­sons de prin­cipe.

Mais com­mençons d’abord par évoquer deux affir­ma­tions qui ser­vent à faire diver­sion dans le débat sur le ter­ro­risme. « Bush est le vrai ter­ro­riste », par exem­ple. Lorsque des gou­ver­ne­ments pren­nent déli­bérément et régul­ièrement pour cible des popu­la­tions civi­les pour créer la pani­que et la démo­ra­li­sation, que ce soit à Dresde ou à Bagdad, il s’agit d’un crime de guerre. Nous pou­vons, dans notre matériel de pro­pa­gande, affir­mer que ce crime de guerre est l’équi­valent moral du ter­ro­risme, dans son sens le plus cou­rant. Pour être abso­lu­ment clair, je crois que le ter­ro­risme, les crimes de guerre, les crimes contre l’huma­nité sont tous injus­ti­fia­bles du point de vue de la morale socia­liste. Mais lors­que l’on dit que Bush est un « vrai » ter­ro­riste, on sous-entend, par contraste, que les atten­tats ter­ro­ris­tes ne seraient pas de « vrais » actes ter­ro­ris­tes, et qu’ils ne méri­teraient donc pas d’être condamnés.

Et qu’en est-il de la prét­endue « guerre au ter­ro­risme » ? A mon avis, il est juste de mettre cette expres­sion entre guille­mets. Le concept même de « guerre au ter­ro­risme » est incohérent du point de vue de la logi­que, poli­ti­que­ment mal­honnête et uti­lisé pour dis­si­mu­ler des atta­ques contre les libertés mêmes que cette guerre est censée déf­endre. Il est absurde de faire la guerre à une façon de faire la guerre. C’est aussi absurde que de mener une guerre contre l’usage des armes chi­mi­ques. On peut certes inter­dire cet usage, mais le ter­ro­risme n’a que faire des lois. Que peut diable signi­fier « gagner la guerre au ter­ro­risme » ? Que plus aucun groupe d’hommes ne sera jamais capa­ble de ter­ro­ri­ser une popu­la­tion civile ? La seule façon de par­ve­nir à un tel objec­tif serait d’éli­miner toutes les libertés, de liqui­der la société civile. Par conséquent dire que les socia­lis­tes doi­vent s’oppo­ser, par prin­cipe, au ter­ro­risme n’impli­que aucun sou­tien à « nos » gou­ver­ne­ments dans leur prét­endue « guerre au ter­ro­risme ». Nous devrions refon­der la morale socia­liste et renouer avec ses deux piliers : la vérité et le res­pect de la vie, de la liberté et de la dignité humai­nes. Pourquoi ?

> Parce que le socia­lisme est fondé sur la soli­da­rité humaine, sur l’affir­ma­tion que c’est ce que nous avons en commun, notre huma­nité (et non nos différ­ences his­to­ri­ques acci­den­tel­les - ori­gi­nes eth­ni­ques, natio­na­les, genre, etc.), qui dét­er­mine la façon dont nous devrions être traités.

> Parce que notre projet poli­ti­que est de créer une société fondée sur ces valeurs, plutôt que sur les valeurs anti-humai­nes de la société de classe.

« Les phi­lo­so­phes n’ont fait qu’inter­préter le monde de différ­entes manières, ce qui importe c’est de le trans­for­mer », écrit Marx dans ses Thèses sur Feuerbach. Cette affir­ma­tion n’a aucun sens en dehors d’une pré­oc­cu­pation morale. Changer le monde est quel­que chose que nous devrions faire. Le tra­vail monu­men­tal de des­crip­tion et d’ana­lyse mené par Marx dans Le Capital et dans bien d’autres ouvra­ges n’a pas de sens si l’on en sous­trait la conclu­sion que le système qu’il décrit est mau­vais, que nous sen­tons qu’il fau­drait le chan­ger.

Un socia­lisme dénué de valeurs mora­les n’est pas une ver­sion allégée du socia­lisme, mais sa négation même. Et tous nos efforts poli­ti­ques, s’ils ne sont pas fondés en der­nière ins­tance sur la morale socia­liste, sont au mieux mas­tur­ba­toi­res, au pire psy­cho­ti­ques.

Gerry Byrne

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