samedi 16 novembre 2013

Limites de l’antisionisme (4)

Cette rubrique - hélas ! - régulière fait l’inventaire des sinistres dérapages que l’on constate dans la presse d’extrême gauche ou des raisonnements alambiqués qui y sont tenus à propos de l’antisémitisme et d’Israël. Aussi juste soit une cause (et la défense des droits du peuple palestinien contre l’Etat colonialiste israélien est une juste cause), on ne peut utiliser n’importe quel argument pour la défendre. (Y.C.)

De la cécité volon­taire

Il est curieux de cons­ta­ter la cécité de cer­tains anti­sio­nis­tes israéliens. Uri Avnery vétéran de la lutte contre le sio­nisme dans son pays n’hésite ainsi pas à écrire : « Les déc­la­rations du Premier minis­tre de Malaisie Mahathir bin Muhammad sur le fait que les Juifs contrôlent le monde sont-elles antisé­mites ? Oui et non. Ils illus­trent cer­tai­ne­ment la dif­fi­culté de dén­oncer les dis­cours antisé­mites. Du point de vue des faits, cet indi­vidu a raison quand il affirme que les Juifs exer­cent une influence bien plus grande que leur impor­tance numé­rique dans la popu­la­tion mon­diale. Il est vrai que les Juifs exer­cent une influence signi­fi­ca­tive sur la poli­ti­que des États-Unis, la seule super puis­sance, ainsi que sur les médias amé­ricains et inter­na­tio­naux. On n’a pas besoin des Protocoles des Sages de Sion, faux mani­feste, pour affron­ter ce fait et en ana­ly­ser les causes. Mais les notes finis­sent par faire une musi­que, et la musi­que de Mahathir res­sem­ble vrai­ment à de l’antisé­mit­isme. »

Avec de telles finas­se­ries dia­lec­ti­ques, on n’est pas près de se déb­arr­asser de l’antisé­mit­isme ! Comment ne pas voir que ceux qui s’intér­essent systé­ma­tiq­uement aux prét­endues « ori­gi­nes juives » de X ou de Y ont tou­jours un but poli­ti­que caché ? Ce qui compte ce n’est pas de savoir com­bien de pro­tes­tants, de catho­li­ques ou de juifs sont présents dans les médias ou dans les élites poli­ti­ques de tel ou tel pays, mais de pren­dre posi­tion par rap­port au contenu concret des poli­ti­ques qu’ils déf­endent.

Dans le même texte Uri Avnery affirme à propos de l’Islam : « il y a quel­ques ( ?!) pas­sa­ges négat­ifs sur les Juifs dans le Coran » ; « Mahomet a décrété que les « Peuples du Livre » (juifs et chrétiens) devaient être traités avec tolér­ance » et « pres­que tous les Juifs expulsés de l’Europe catho­li­que se sont ins­tallés dans les pays musul­mans et y ont prospéré ». Là encore, mû par la volonté de ne pas appa­raître « isla­mo­phobe », Uri Avnery oublie un cer­tain nombre de faits évidents et connus de tous :
- le statut de dhimmi réservé aux par­ti­sans des autres reli­gions ouvre la porte à toutes les exac­tions (même si, d’un point de vue comp­ta­ble, elles ont été moin­dres en terre d’Islam qu’à la « Belle Époque » de l’Inquisition) ;
- 700 000 Juifs ont été expulsés des pays arabes depuis la création de l’État d’Israël. On peut bien sûr plai­der que ce sont les « sio­nis­tes » qui ont com­mencé les pre­miers, mais il est dif­fi­cile de nier que l’immense majo­rité des pays arabes ont eu recours à l’arme de l’antisé­mit­isme, aux persé­cutions juri­di­ques et poli­cières contre leurs citoyens juifs dont la majo­rité vivaient dans ces États depuis des siècles et par­fois étaient arrivés avant les dits Arabes… Comment conci­lier cette réalité avec la fic­tion d’une entente mul­ti­cultu­relle et sans nuages ? Mystère.
-  Si l’on veut sortir la ques­tion israélo-pales­ti­nienne de sa dimen­sion reli­gieuse qui l’empoi­sonne des deux côtés, il faut d’abord com­men­cer par ne pas idéa­liser la reli­gion musul­mane, reli­gion aussi oppres­sive que les autres.

Arafat a été « ému » (sic) en voyant La Passion du Christ, ce film « his­to­ri­que » (resic) de Mel Gibson

Dans une lettre ouverte à Yasser Arafat du 3 avril 2004, Uri Avnery écrit : « Dans l’heb­do­ma­daire pales­ti­nien The Jerusalem Times, paru le 26 mars 2004, un court arti­cle rap­porte que vous avez vu le film contro­versé de Mel Gibson La Passion du Christ. Votre assis­tant et proche col­la­bo­ra­teur a déclaré que vous aviez trouvé ce film " émouvant et his­to­ri­que". Puis il a ajouté : "Les Palestiniens sont vic­ti­mes tous les jours du même genre de souf­fran­ces qu’a endurées Jésus durant sa cru­ci­fixion. "Si cette déc­la­ration n’était pas parue dans un jour­nal pales­ti­nien, j’aurais pensé qu’elle avait été inventée par l’appa­reil de pro­pa­gande d’Ariel Sharon. Il est dif­fi­cile d’ima­gi­ner une phrase qui puisse causer davan­tage de tort à la cause pales­ti­nienne. »

Et Uri Avnery d’expli­quer lon­gue­ment et poli­ment à Arafat sur le site de Gush Shalom que le Nouveau Testament n’est pas une source fiable… !!! Comme si Arafat et son conseiller ne le savaient pas et igno­raient que leurs propos allaient faire le jeu de l’extrême droite israéli­enne en plaçant le conflit israélo-pales­ti­nien sur un ter­rain reli­gieux mul­tisé­culaire…

Athéisme sél­ectif ?

Trouvé sur le site de la CNT-AIT, le récit d’un jour­na­liste qui s’inti­tule « Parcours en Palestine occupée » : « Premier contact avec Jérusalem : étr­ange de se trou­ver en contact direct avec les mythes reli­gieux, le Saint Sépulcre, le Mur des lamen­ta­tions, les sta­tions du Chemin de croix… C’est peut-être la mos­quée d’Al-Aqsa qui paraît le moins irré­elle depuis la seconde Intifada. » Toutes les reli­gions repo­sent donc sur des mythes (jusque-là on est plutôt d’accord, quoi­que le marxisme et l’anar­chisme aussi, mais enfin c’est une autre his­toire), mais cer­tains mythes seraient moins « irréels » que d’autres… Ah, l’athé­isme rrr­ra­di­ca­le­ment liber­taire nous rés­erve de « réelles » sur­pri­ses ! Saint Bakounine et saint Proudhon ont dû se retour­ner dans leurs tombes.

Le gou­ver­ne­ment israélien res­pon­sa­ble des atten­tats-sui­ci­des, mais pas le Hamas ? (Article de Eric Ruder, Socialist Worker, 26 mars 2004)

« Dans le passé, Israël a déjà perpétré des assas­si­nats pour pro­vo­quer des atten­tats-sui­ci­des, en cal­cu­lant froi­de­ment que la mort de citoyens israéliens pou­vait être mani­pulée pour obte­nir des béné­fices diplo­ma­ti­ques. » Les « froids cal­culs » sont des deux côtés. Que penser des ter­ro­ris­tes qui ont envoyé à la mort le 24 mars 2004 un enfant pales­ti­nien de 12 ans avec une cein­ture d’explo­sifs autour de la taille ? (Heureusement la cein­ture n’a pas explosé, mais que va-t-il arri­ver à cet enfant dans les pri­sons israéli­ennes ?) Si le « ter­ro­risme d’en haut » (celui de l’État israélien) nour­rit le « ter­ro­risme d’en bas » (le Hamas), la récip­roque est tout aussi vraie, d’autant plus que le projet poli­ti­que du Hamas est d’établir un État isla­mi­que qui lui aussi fera appel au ter­ro­risme d’État à l’intérieur comme à l’extérieur de ses fron­tières. Mais cela nos bons trots­kys­tes amé­ricains s’en moquent. Il leur suffit de « porter les vali­ses » des exploi­teurs de demain en dénonçant les exploi­teurs d’aujourd’hui.

Inconscience ?

Après sa percée élec­to­rale de 1995, Lutte Ouvrière a tenté de créer des petits jour­naux locaux gra­tuits, com­posés d’échos poli­ti­ques. Dans le sup­plément gra­tuit au N° 1444 de Lutte ouvrière du 8 mars 1996, on peut lire l’écho dont nous repro­dui­sons les extraits sui­vants :

« PHILOPROFITS

« Connaissez-vous l’écrivain-phi­lo­so­phe Bernard Henri-Lévy ? Vous devriez, car on le voit beau­coup à la télé. « Bien malin qui pour­rait dire ce qu’il a écrit en tant qu’écrivain (1). Mais en tant que phi­lo­so­phe, nous, nous savons qu’il a écrit sur (contre) le marxisme et sur (contre) le trots­kysme. Il s’est illus­tré, au moment des Européennes, en essayant de prés­enter une liste « pour Sarajevo », pour qu’on fasse la guerre aux Serbes. C’était, bien sûr, par souci d’huma­nité. « Mais il a aussi un violon d’Ingres : depuis dix ans, en effet, pour pré­parer la suc­ces­sion de son papa, décédé réc­emment d’ailleurs, il est vice-pré­sident et suit de très près les affai­res du groupe BECOB, numéro 2 du négoce du bois. Avec sa famille, il détient 65 % des capi­taux du groupe. À noter que le chif­fre d’affai­res de ce groupe a pres­que doublé dans les deux der­nières années. Il est en effet passé de 1,7 à 3 mil­liards de francs entre 1993 et 1995. On voit que ce n’est pas la crise pour tout le monde, et que les phi­lo­so­phes sont loin d’être tous dans la misère. (…) »

Et cela conti­nue comme sur le même regis­tre pen­dant encore une quin­zaine de lignes. Difficile d’ali­gner en si peu de mots autant de cli­chés contre une per­sonne dont le nom est indis­cu­ta­ble­ment juif et qui ne cache pas ses sym­pa­thies pour l’État d’Israël : fau­teur de guerre, intel­lec­tuel obscur, fils de bour­geois, exploi­teur sans scru­pu­les, tels sont les cli­chés qui vien­nent spon­tanément à l’esprit du lec­teur en lisant ce por­trait au vitriol. Lutte ouvrière n’est bien sûr pas antisé­mite, ce n’est pas la ques­tion. Mais « sim­ple­ment » ce groupe est tel­le­ment convaincu d’avoir raison, d’être infailli­ble sur tout, qu’il ne mesure pas la portée de ces dén­onc­iations, aussi justes soient-elles quant aux faits énoncés. Ce sup­plément dis­tri­bué gra­tui­te­ment dans les boîtes aux let­tres des quar­tiers ouvriers abor­dait de façon vivante et humo­ris­ti­que de nom­breu­ses ques­tions impor­tan­tes. Mais pren­dre un intel­lec­tuel juif, sio­niste et gros action­naire pour tête de Turc (si j’ose dire), était-ce vrai­ment malin, si l’on ne veut pas faire la courte éch­elle à Le Pen ?

1. Cet anti-intel­lec­tua­lisme déma­go­gique et popu­liste rap­pelle de sinis­tres sou­ve­nirs : ce n’est pas parce que le réd­acteur de cet écho n’a jamais lu ou vu un livre de BHL qu’il doit juger ses lec­teurs aussi igno­rants que lui (quoi qu’on pense de leur contenu, les romans et essais dudit BHL se trou­vent en livre de poche et dans les kios­ques des gares et super­mar­chés… ce qui n’est pas le cas des livres d’Arlette).

Empathie sél­ec­tive ?

Sur une liste de dis­cus­sions liber­taire, un auteur ayant écrit plu­sieurs livres favo­ra­bles à l’eutha­na­sie fait cir­cu­ler un texte inti­tulé « De Dachau à Berk-sur-Mer », dans lequel il com­pare « l’achar­ne­ment des médecins de Berk à main­te­nir "en vie" le jeune Vincent contre sa volonté affirmée » à celui des « médecins nazis » !!! Je n’ai aucune envie de repro­duire le reste de son argu­men­ta­tion car elle est de la même eau : écœurante. Quand on lit ce genre de prose, on voit les dégâts qu’ont causé dans cer­tains milieux les négati­onn­istes - je fus le seul, sur cette liste de dif­fu­sion, à réagir contre ce texte par ailleurs rempli de bonnes inten­tions et d’empa­thie pour les per­son­nes qui sou­hai­tent mourir lorsqu’ils sont atteints de mala­dies incu­ra­bles. L’empa­thie sél­ec­tive, une mala­die gau­chiste ?

Faut-il dén­oncer les délateurs ?

Le Prolétariat uni­ver­sel, feuille recto verso « ultra­gau­che » spéc­ialisée dans la dén­onc­iation tous azi­muts (de la bour­geoi­sie, des isla­mis­tes, des sta­li­niens, des fémin­istes, des gau­chis­tes, des sociaux-démoc­rates, des anti­ra­cis­tes, des syn­di­cats, des ONG, du Pape, et j’ai dû en oublier quel­ques-uns) s’atta­que dans son numéro 82 du 21 octo­bre 2003 à la prét­endue Histoire de l’ultra­gau­che écrite par Christophe Bourseiller, ou plus exac­te­ment le P.U. s’atta­que à la per­sonne de cet auteur. Autant il est normal de cri­ti­quer poli­ti­que­ment et sans conces­sions ce livre pour ses tém­oig­nages non recoupés, ses ragots présentés comme des faits his­to­ri­ques, sa confu­sion théo­rique, sa mau­vaise foi, son objec­tif poli­ti­que à peine dis­si­mulé, etc., autant il est inad­mis­si­ble, après avoir affirmé (propos par défi­nition invé­rif­iable) que Christophe Bourseiller « tra­vaille sans relâche pour la police en tant qu’ins­pec­teur privé », d’en rajou­ter encore une couche en glo­sant dans un arti­cle sur le fait que Bourseiller est un pseu­do­nyme et dans un autre sur le fait que ledit auteur serait d’« ori­gine juive » : « Comme si être d’ori­gine juive devait lui épargner d’être considéré comme une balance et un arri­viste sans scru­pule », écrit le subtil P.U. Même si c’est Bourseiller qui s’est lui-même placé sur ce ter­rain pour se déf­endre d’une accu­sa­tion d’antisé­mit­isme, pour­quoi en rajou­ter ? Tout comme le réd­acteur de LO ci-dessus, celui du P.U. est dans un trip de toute-puis­sance : il a le droit de tout dire, na ! Personne ne peut l’accu­ser de quoi que ce soit et il peut se per­met­tre de jeter de la boue aux quatre coins de l’hori­zon.

Le poids des mots, le choc des photos ?

Après Socialisme inter­na­tio­nal (cf. Ni patrie ni fron­tières n° 1) c’est Combat syn­di­ca­liste qui s’y colle. Une photo sans com­men­tai­res d’un soldat israélien qui met en joue un petit enfant pales­ti­nien (à vue d’œil 4-5 ans) accom­pa­gné de ses parents. Le contexte : on ne le connaît pas, on ignore si la photo a été découpée ou pas, et le maquet­tiste de la CNT-AIT ne s’est sans doute même pas posé la ques­tion. Que dirait-on si un jour­nal « sio­niste » mon­trait un enfant égorgé par un Palestinien ou son cada­vre en petits mor­ceaux après un atten­tat sui­cide ? Quand les gau­chis­tes arrê­teront-ils de jouer avec les images ?

La nou­velle « race des sei­gneurs » ?

C’est avec ce titre émin­emment subtil que les anar­chis­tes bri­tan­ni­ques concluent la der­nière partie d’une bro­chure consa­crée aux arti­cles de la revue Freedom et notam­ment à une polé­mique entre Emma Goldman et un liber­taire de l’époque, que nous tra­dui­rons dans un pro­chain numéro. Prendre le voca­bu­laire nazi et le retour­ner contre les Juifs, voilà à quoi en sont réduits cer­tains « anti­sio­nis­tes »...

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