samedi 2 novembre 2013

Judéophobie et judéophilie

Cet article de Rudolf Bkouche circule sur le site de l’AFPS 59/62 : http://www.nord-palestine.org, Nous remercions l’auteur de nous avoir permis de le reproduire. Y.C.

Halte aux agis­se­ments anti­juifs ! Je veux parler évid­emment de ces orga­ni­sa­tions et de ces per­son­na­lités qui considèrent que toute cri­ti­que de la poli­ti­que israéli­enne ou du sio­nisme par­ti­cipe de l’antisé­mit­isme et qui n’admet­tent pas qu’un Juif puisse être cri­ti­que envers la poli­ti­que israéli­enne ou, pis, être anti­sio­niste. Une façon d’enfer­mer les Juifs dans une idéo­logie qui les conduit à une impasse, trans­for­mant le peuple paria d’hier en un peuple guer­rier et conquérant, au risque d’aug­men­ter une judé­op­hobie qui s’adresse aujourd’hui moins au peuple paria d’hier qu’aux sio­nis­tes d’aujourd’hui. Judéophobes, sio­nis­tes et pro­sio­nis­tes se retrou­vent ainsi dans cette équation insup­por­ta­ble : « juif = israélien = sio­niste ».

Si l’on considère que le racisme relève moins de la notion bio­lo­gi­que de race (que celle-ci soit per­ti­nente ou non importe peu ici) que d’un essen­tia­lisme qui conduit à voir dans cer­tains « autres » une essence (bio­lo­gi­que ou autre) à laquelle ils ne peu­vent éch­apper, on voit com­bien se retrou­vent les anti­juifs des deux bords, les judé­op­hobes et les judé­op­hiles, sans parler des Juifs qui se com­plai­sent dans une idéo­logie qui leur permet, au nom de la situa­tion de paria de leurs aïeux, de ne pas voir une réalité qui leur déplait : la guerre fon­da­trice de l’Etat d’Israël, loin d’être la guerre d’indép­end­ance du peuple juif, ne fut que la guerre de conquête d’un ter­ri­toire condui­sant à l’expul­sion de la majo­rité des habi­tants de ce ter­ri­toire. Ce refus de voir la réalité, cet « irréal­isme sio­niste » comme le nom­mait Edward Saïd, permet de ne pas com­pren­dre le conflit entre Israël et les Palestiniens, ce qui permet de réd­uire le refus pales­ti­nien, et plus géné­ra­lement le refus arabe, de la conquête à une forme d’antisé­mit­isme.

On peut alors considérer comme rele­vant d’un autisme juif le fait que cer­tai­nes orga­ni­sa­tions ou cer­tai­nes per­son­na­lités juives inter­vien­nent pour s’oppo­ser à toute forme d’expres­sion publi­que d’une cri­ti­que à l’encontre de la poli­ti­que israéli­enne ou du sio­nisme. Ainsi ces mul­ti­ples procès, dont le der­nier à propos d’un arti­cle publié dans le jour­nal Le Monde et signé par Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave, arti­cle qui leur appa­raît d’autant plus intolé­rable qu’Edgar Morin est juif. Il y a quel­ques mois, Claude Lanzmann fus­ti­geait dans le jour­nal Le Monde le voyage d’écrivains en Israël et en Palestine pour avoir décrit la réalité de l’occu­pa­tion, mais il s’en pre­nait en par­ti­cu­lier au poète Breytenbrach, lequel était d’autant plus cou­pa­ble qu’il est juif. Dans une inter­view au Figaro à propos de Tariq Ramadan, Alexandre Adler expli­quait que l’atti­tude de Ramadan lui parais­sait moins grave que celle de cer­tains Juifs qu’il qua­li­fiait de « traîtres » pour oser cri­ti­quer le sio­nisme. Je ne crois pas que cette accu­sa­tion infa­mante ait sou­levé un tollé méd­ia­tique tel que celui qui a suivi les déc­la­rations de Ramadan s’atta­quant à cer­tains intel­lec­tuels juifs, et non aux intel­lec­tuels juifs comme cer­tains ont voulu le faire accroire. Quel que soit le juge­ment que l’on peut porter sur Ramadan, on ne peut considérer son arti­cle comme antisé­mite sous prét­exte qu’il dénonçait cer­tains thu­rifér­aires de la cause sio­niste sans pour autant mettre en cause tous les intel­lec­tuels juifs en tant que juifs. Faudrait-il considérer toute cri­ti­que à l’encontre d’Alain Finkielkraut ou d’Alexandre Adler comme une forme d’antisé­mit­isme ? Ce serait pour­tant une forme d’antisé­mit­isme que d’exiger que cer­tains, sous prét­exte qu’ils sont juifs, soient protégés de la cri­ti­que. Mais il y a plus grave que l’autisme juif, c’est le sou­tien apporté à cet autisme sous prét­exte que les Juifs étaient encore, il y a peu, des parias. On peut le voir à tra­vers une cer­taine judéo-philie qui n’est qu’une forme plus sour­noise d’antisé­mit­isme. Et parmi ces anti­juifs judéo-philes on pour­rait citer ceux qui pro­pa­gent l’idée que l’anti­sio­nisme n’est qu’une forme d’an-tisé­mit­isme. Ainsi Taguieff qui ose écrire ce mau­vais pam­phlet qui s’appelle La nou­velle judé­opho-bie, exem­ple remar­qua­ble d’une pensée sta­li­nienne qui cons­truit toute son argu­men-tation sur la pra­ti­que de l’amal­game ; ainsi se trouve ras­sem­blés pêle-mêle les isla­mis­tes et leurs alliés trots­kys­tes, marxis­tes com­pa­tis­sants ou chrétiens sen­ti­men­taux. Il est vrai qu’il suffit d’oublier le point essen­tiel du conflit, l’exis­tence des Palestiniens, pour sou­te­nir n’importe quel délire et il suffit de citer quel­ques dis­cours du FIS algérien pour expli-quer ce que pen­sent les trots­kys­tes.

Mais il semble qu’en France un pas a été fran­chi lors­que l’on voit cer­tains minis­tres venir au secours des orga­ni­sa­tions juives et de leurs amis judé­op­hiles. On pour­rait citer le procès intenté à Willem, maire d’une petite ville de la ban­lieue lil­loise, lequel avait décidé de boy­cot­ter les jus de fruits israéliens dans les can­ti­nes sco­lai­res dont il avait la res­pon­sa­bi­lité et fut pour cette raison pour­suivi par l’Association Cultuelle Israélite de Lille (! !!). Lors du procès, le Procureur de Lille avait déclaré qu’il n’y avait pas lieu de pour­sui­vre et Willem avait été relaxé. Cela ne devait pas satis­faire nos gou­ver­nants et le par­quet de Douai inter­jec­tait appel sur injonc­tion du Garde des Sceaux, minis­tre de la Justice. Ainsi un minis­tre s’auto­ri­sait à atta­quer le Parquet de Lille pour com­plaire à quel­ques orga­ni­sa­tions juives. En appel, l’Avocat Général de Douai, qui sem­blait ne pas se sentir à son aise dans ce procès, deman­dait une amende de 2000 euros, lais­sant au Tribunal le soin de qua­li­fier le délit. Le Tribunal cou­pait la poire en deux en condam­nant Willem à 1000 euros d’amende.

On pour­rait aussi citer l’inter­ven­tion du minis­tre de la Culture qui deman­dait la sup­pres­sion d’une des séances du film « Route 181 » de Eyal Sivan et Michel Khleifi, sous prét­exte que ce film pour­rait pro­vo­quer des inci­dents. Il est vrai que ce film, réalisé par un ciné­aste israélien et un ciné­aste pales­ti­nien, est inac­cep­ta­ble pour les sio­nis­tes et leurs amis ; par avance ils décident que ce film peut pro­vo­quer à la haine raciale. Mais plus grave que l’atti­tude des orga­ni­sa­tions juives et leurs amis judé­op­hiles, c’est l’atti­tude du minis­tre de la Culture qui pose pro­blème ; en quoi le minis­tre doit-il donner raison aux fana­ti­ques de l’inter­dic­tion ? en quoi un minis­tre de la Culture doit-il limi­ter l’expres­sion cultu­relle pour plaire à quel­ques fana­ti­ques.

Il faut alors cher­cher une raison plus pro­fonde à cette judé­op­hilie : l’Europe n’a pas réglé ses rap­ports avec les Juifs et la judé­op­hilie n’est qu’une façon de se dédo­uaner d’une his­toire dou­lou­reuse . La culpa­bi­lité europé­enne conduit cer­tains à sou­te­nir le sio­nisme pour réparer les crimes de leurs pères, et par conséquent à ne pas voir l’injus­tice com­mise à l’encontre des Palestiniens. Ainsi le phi­lo­so­phe Habermas peut déc­larer dans une inter­view au jour­nal Le Monde :

Quel Européen pour­rait, après la Shoah, contes­ter à Israël son droit à l’exis­tence ?

comme si la ques­tion de l’Etat d’Israël était une ques­tion entre l’Europe et les Juifs, comme si les Palestiniens n’étaient pas concernés par la conquête et l’occu­pa­tion de leur pays.

La solu­tion parais­sait pour­tant bonne qui sem­blait rés­oudre ce que l’on a appelé la ques­tion juive et qui de sur­croît per­met­tait l’établ­is­sement d’un « bas­tion avancé de la civi­li­sa­tion contre la bar­ba­rie » comme le pro­clamèrent cer­tains res­pon­sa­bles sio­nis­tes. Après le géno­cide et les six mil­lions de morts, l’Europe accep­tait que les Juifs devien­nent de vrais Européens, d’autant qu’ils allaient deve­nir de bons petits sol­dats blancs face à un monde arabe considéré comme encore bar­bare. Seul obs­ta­cle à cette solu­tion, les Palestiniens, ce que l’Europe refuse encore de com­pren­dre, même si cer­tains dis­cours mar­quent une cer­taine com­pas­sion envers les Palestiniens, comme si cette com­pas­sion suf­fi­sait à rés­oudre le conflit.

Rudolf Bkou­che

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