samedi 2 novembre 2013

Commentaire de Jacques Wajnsztejn sur l’article de Gerry Byrne: "Madrid, 11 mars 2004 et « moralisme » : leur morale et la nôtre"

Dire comme Gerry Byrne, que le sta­li­nisme et le rela­ti­visme post-moderne conver­gent vers le cynisme poli­ti­que et l’absence de sens éthique deman­de­rait au moins quel­ques écla­irc­is­sements.

Leur point commun est certes une cri­ti­que de l’uni­ver­sa­lisme des lumières, mais je ne vois guère d’autres points com­muns. Je ne vois pas non plus de conti­nuité entre les deux phénomènes même si l’un semble relayer l’autre. Mais sur­tout, la différ­ence appa­raît dans le fait que là où le sta­li­nisme, mais avant lui le lénin­isme et le fonc­tion­ne­ment général de la sociale-démoc­ratie, condui­sent à un cynisme poli­ti­que adossé à un mora­lisme prolé­tarien (ce qui est tout autre chose qu’une éthique), le rela­ti­visme post-moderne, qui par cer­tains côtés conti­nue la « froi­deur bour­geoise » dénoncée par Adorno, est néanmoins capa­ble de réint­rod­uire des valeurs mora­les.

Il le fait, mais en dehors de la pers­pec­tive huma­niste tra­di­tion­nelle, assi­milée à l’uni­ver­sa­lisme abs­trait que pro­po­sent à la fois la bour­geoi­sie et le prolé­tariat. Le mou­ve­ment « antispéc­iste » et sa morale de l’intérêt et de l’empa­thie ; le mou­ve­ment « fémin­iste radi­cal » et son radi­ca­lisme puri­tain me sem­blent deux bons exem­ples de cette ten­dance (1).

Ce qui me semble plutôt à l’ori­gine du cynisme poli­ti­que, c’est la lutte des clas­ses considérée comme la guerre entre deux camps (et c’est dans cette mesure que la ligne classe contre classe du sta­li­nisme représ­ente un « modèle ») dont la fin ne peut être que la vic­toire totale de l’un sur l’autre (ce que la dic­ta­ture du prolé­tariat doit assu­rer). La pers­pec­tive n’est donc pas du tout celle d’un com­mu­nisme comme étant jus­te­ment la négation de toute les clas­ses dans une révo­lution à titre humain, pers­pec­tive qui ne sera dégagée que par quel­ques indi­vi­dus perdus au sein de la pér­iode contre-révo­luti­onn­aire, tel André Prudhommeaux, ou alors développée à partir de la fin des années 60-début 70, c’est-à-dire quand la crise de la théorie du prolé­tariat éclate et que la théorie com­mu­niste s’auto­no­mise du pro­gramme prolé­tarien.

Très sou­vent, la vio­lence poli­ti­que comme accou­cheuse de l’his­toire a été aussi une voie pour poser la révo­lution comme poli­ti­que, comme forçant les rap­ports sociaux objec­tifs par une sub­jec­ti­vité révo­luti­onn­aire exa­cerbée. C’est le cas du Comité de salut public et de la ter­reur dans la révo­lution franç­aise, de la révo­lution russe, mais sur­tout celui de la révo­lution khmer rouge. Dans la même pers­pec­tive, il y a tout le dis­cours sur la néc­essité d’un homme nou­veau. Tout appa­raît alors pos­si­ble puisqu’on n’est plus dét­erminé par rien dans le système, par une quel­conque objec­ti­vité et que c’est la sub­jec­ti­vité révo­luti­onn­aire qui pose la révo­lution. C’est la posi­tion que déf­endait par exem­ple, quelqu’un d’aussi intér­essant qu’Ulrike Meinhof au sein de la RAF et que défend encore, seul, Loïc Debray au sein de Temps cri­ti­ques.

Tout ce qui est dit sur les ambi­guïtés de l’extrême gauche autour de l’Irak (on pour­rait dire la même chose par rap­port à Israël) n’est pas faux, mais jus­te­ment la fai­blesse de cette posi­tion, c’est qu’elle n’est que morale. J’affir­me­rai donc la même posi­tion mais sur une base poli­ti­que en essayant d’expli­quer pour­quoi l’extrême gauche pense cela. Ce n’est pas parce qu’elle n’a plus d’éthique mais parce qu’elle n’a plus de prin­cipe : la déf­aite du prolé­tariat et des mou­ve­ments des années 60-70 la fait se réfugier dans un nou­veau combat anti-impér­ial­iste qui est capa­ble d’accep­ter toutes les com­pro­mis­sions de la même façon qu’elles avaient déjà été acceptées à l’époque du FLN, du FNL, de l’ETA et de l’IRA (mais alors pour cer­tains il y avait encore l’illu­sion, mais main­te­nant ?) sous prét­exte que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

On retrouve ici l’idée de la lutte entre deux camps. Mais ce n’est pas vrai que l’extrême gauche n’a plus de souci éthique quand elle dég­ou­line de bons sen­ti­ments sur la ques­tion des sans loge­ment, des sans papiers, des immi­grés et plus géné­ra­lement des pau­vres. Il y a 30 ans tout cela aurait été qua­li­fié de « lumpen prolé­tariat » et basta !

Ayant perdu sa bous­sole théo­rique et les prin­ci­pes qui vont avec, l’extrême gauche pose sa morale n’importe où, attirée qu’elle est par les mau­vai­ses odeurs, celles de l’injus­tice, des iné­galités, de la publi­cité par exem­ple. Elle se res­source dans un bain de jou­vence judéo-chrétien très en phase avec l’isla­mi­sa­tion des ban­lieues. L’esprit reli­gieux triom­phe (judéo-chrétien d’un côté, musul­man de l’autre et tout peut co-exis­ter face à la reli­gion de la mar­chan­dise). L’idée qu’on ne puisse lutter contre cette der­nière par le pre­mier ne semble pas faire évid­ence. En conséqu­ence, les cris de rév­olte contre ce qui est déclaré intolé­rable son­nent faux.

Il n’y a pas à oppo­ser des valeurs humai­nes à des non valeurs inhu­mai­nes. Dire cela est encore de l’ordre de l’indi­gna­tion morale et c’est s’inter­dire de com­pren­dre des phénomènes comme Auschwitz. Là encore, je ren­voie à ce qu’Adorno a écrit là-dessus. Les valeurs sont jus­te­ment ce qui est pro­pre­ment humain et c’est en leur nom que se com­met­tent les pires crimes.

Si comme le dit Byrne, la soli­da­rité humaine (2) est impor­tante, c’est parce que nous sommes dans une phase his­to­ri­que où il est pos­si­ble que cela fasse sens parce qu’il n’y a jus­te­ment plus deux camps enne­mis et non, pas parce que cela serait ins­crit au fron­tis­pice de l’idéal socia­liste. C’est ce que reconnais­sent, par exem­ple, sans se repen­tir, la plu­part des anciens par­ti­ci­pants à la lutte armée dans l’Italie des années 70.

Jacques Wajnsztejn

1. Sur cette ques­tion, on peut se repor­ter à : J. Wajnsztejn :Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût. L’Harmattan 2. Sans parler du fait qu’il existe des formes de soli­da­rité qui s’oppo­sent à la soli­da­rité humaine, par exem­ple les soli­da­rités par­ti­cu­la­ris­tes, com­mu­nau­ta­ris­tes et autres. Ce sont elles qui amènent à jus­ti­fier l’injus­ti­fia­ble comme le mon­trent aussi bien les soli­da­rités pro-pales­ti­nien­nes que pro-israéli­ennes.

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