samedi 2 novembre 2013

Combat communiste : « Le terrorisme et les révolutionnaires » (1978)

Nous republions ci-dessous un article paru dans Combat communiste en 1978, suivi d’une critique actuelle de ce texte et de ses présupposés idéologiques sous le titre « Attentats et accidents de travail ». Y.C.

Le ter­ro­risme et les révo­luti­onn­aires, Combat com­mu­niste n°37, 25 mai 1978.

Les révo­luti­onn­aires se trou­vent aujourd’hui confrontés en Europe occi­den­tale au pro­blème du ter­ro­risme. Si l’uti­li­sa­tion du ter­ro­risme par des orga­ni­sa­tions natio­na­lis­tes n’a pra­ti­que­ment jamais cessé dans les pays colo­niaux et s’est par­fois pro­longée dans les mét­ro­poles comme à l’époque de la guerre d’Algérie, il faut remon­ter plu­sieurs dizai­nes d’années en arrière pour retrou­ver des actes ter­ro­ris­tes exercés dans les grands États capi­ta­lis­tes contre des mem­bres de la bour­geoi­sie et de l’appa­reil d’État par des orga­ni­sa­tions se réc­lament - plus ou moins confusément - de la classe ouvrière et du socia­lisme.

La posi­tion des révo­luti­onn­aires est évid­emment beau­coup plus dif­fi­cile dans la mesure où ces actions sont effec­tuées, non plus à des mil­liers de kilomètres, mais dans leur propre pays ou dans les États imméd­ia­tement voi­sins. La bour­geoi­sie met en effet en marche sa gigan­tes­que machine de bour­rage de crânes et reçoit le sou­tien empressé des sta­li­niens, réf­orm­istes et libéraux.

Dans une situa­tion où de tels actes sont, sinon condamnés du moins incom­pris par la majeure partie de la classe ouvrière de la classe ouvrière ou la lais­sent indiffér­ente, les révo­luti­onn­aires doi­vent-ils hurler avec les loups, doi­vent-ils s’indi­gner avec autant de vigueur que la presse bour­geoise et sta­li­nienne pour dém­ontrer qu’ils n’ont rien à voir avec les ter­ro­ris­tes ?

C’est ce qu’a fait la majeure partie de l’extrême gauche (et notam­ment les grou­pes qui se rat­ta­chent à la Quatrième Internationale) en Allemagne et en Italie. C’est aussi ce qu’ont fait fait en France la LCR, Lutte ouvrière et l’OCI. Ainsi LO n’a pas hésité à écrire dans son édi­torial du 13 mai 1978 que l’exé­cution d’Aldo Moro soulève « l’hor­reur et l’indi­gna­tion des tra­vailleurs ». LO se contente de cette condam­na­tion morale et espère sans doute ne pas heur­ter le public dont elle a pu pagner la sym­pa­thie grâce à sa cam­pa­gne élec­to­rale oppor­tu­niste et déma­go­gique.

De son côté, la LCR vient de consa­crer - numéros 648 à 651 de Rouge - une série d’arti­cles théo­riques au ter­ro­risme. La LCR établit une dis­tinc­tion entre les ter­ro­ris­tes « infan­ti­les » (ceux des débuts du mou­ve­ment ouvrier) et les ter­ro­ris­tes « séniles », ceux que nous connais­sons aujourd’hui. Seuls les pre­miers seraient des « cama­ra­des dans l’erreur », les seconds ne méritant pas notre soli­da­rité contre la répr­ession de l’État. Grâce à cette « sub­tile » dis­tinc­tion, la LCR peut se per­met­tre de rap­pe­ler les posi­tions de prin­cipe de la Troisième Internationale qui, tout en condam­nant poli­ti­que­ment et tac­ti­que­ment leur action, appor­tait sa soli­da­rité à des ter­ro­ris­tes empri­sonnés et les confiat même « à la pro­tec­tion du prolé­tariat » (cité par Rouge).

La LCR n’est nul­le­ment gênée de refu­ser sa soli­da­rité aux mili­tants des Brigades rouges et de la Fraction Armée rouge puisqu’il ne s’agit que de « ter­ro­ris­tes séniles »… Cela n’empêche pas la même série d’arti­cles de faire l’apo­lo­gie du ter­ro­risme natio­na­liste et de la Résistance franç­aise : le ter­ro­ris­mes serait une mét­hode légi­time quand on a affaire à un « occu­pant » (sic) ou à un régime dic­ta­to­rial. Il serait hau­te­ment condam­na­ble quand il s’atta­que à des démoc­rates bour­geois. Rouge affirme même que le ter­ro­risme de la Résistance est d’autant plus posi­tif qu’il a déb­ouché sur la vio­lence des masses en 1944-1945 !

Ce ter­ro­risme a en effet déb­ouché sur la pour­suite de la guerre impér­ial­iste après la chute du régime de Vichy et la conti­nua­tion de la bou­che­rie entre prolét­aires français et alle­mands. Car le but ne se sépara pas des mét­hodes : les atten­tats orga­nisés par les rés­istants gaul­lis­tes et sta­li­niens contre l’armée alle­mande ne visaient pas à frap­per une classe, mais un ennemi indiffér­encié : le « boche » (« A chacun son boche », titrait L’Humanité en 1944) et les SS, offi­ciers nazis, n’étaient pas dis­tin­gués des ouvriers sous l’uni­forme. Ces actions étaient un aspect de la guerre impér­ial­iste.

Nous voyons donc que si la LCR fait l’éloge du ter­ro­risme natio­na­liste de la Résistance (dont la quasi-tota­lité de la bour­geoi­sie fait l’apo­lo­gie aujourd’hui), elle capi­tule aussi devant l’opi­nion démoc­ra­tique en refu­sant sa soli­da­rité à des cama­ra­des, dont l’action est sans doute tota­le­ment inef­fi­cace, mais qui ne s’atta­quent qu’à des mem­bres de la bour­geoi­sie et à des sym­bo­les de l’État bour­geois. Cette capi­tu­la­tion obéit à un souci de res­pec­ta­bi­lité qui est étr­anger aux prin­ci­pes révo­luti­onn­aires.

Le rôle des révo­luti­onn­aires est aujourd’hui d’aller à contre-cou­rant de la cam­pa­gne de bour­rage de crânes de la bour­geoi­sie et d’affir­mer sans relâche que le véri­table ter­ro­risme est celui de l’État et du patro­nat. Si nous devons expli­quer qu’on n’abat pas la bour­geoi­sie en exé­cutant un par un ses représ­entants qui trou­ve­ront tou­jours des suc­ces­seurs et qu’une mino­rité armée ne peut rem­pla­cer la classe ouvrière, ces actes ne nous indi­gnent pas. Nous rés­ervons notre indi­gna­tion aux dizai­nes de mil­liers d’ouvriers vic­ti­mes des acci­dents du tra­vail dus à la course au profit, aux tra­vailleurs qui tom­bent en ce moment sous les balles des mer­ce­nai­res du shah d’Iran, aux popu­la­tions vic­ti­mes des bom­bar­de­ments ter­ro­ris­tes de l’armée franç­aise en Afrique.

Pour nous la mort d’un Moro n’est rien de plus - selon la for­mule de Lénine à propos de l’atten­tat qui coûta la vie au roi du Portugal au début du siècle - qu’un acci­dent du tra­vail d’un homme d’Etat bour­geois.

La mise en scène gro­tes­que des Brigades rouges, le simu­la­cre de « tri­bu­nal du peuple » n’ont certes rien à voir avec les mét­hodes des com­mu­nis­tes révo­luti­onn­aires. Mais, même s’ils se trom­pent et si leurs actes peu­vent être nui­si­bles à notre cause, nous sommes, face à la répr­ession, soli­dai­res de ceux qui, au péril de leur vie, ont pris les armes par haine de la bour­geoi­sie, de son système, de ses poli­ti­ciens et de ses flics.

C’est d’ailleurs en affir­mant clai­re­ment et hau­te­ment cette soli­da­rité que nous pour­rons espérer déto­urner de la voie sans issue du ter­ro­risme indi­vi­duel les tra­vailleurs révoltés, les désespérés qui sont tentés de s’y enga­ger. Les révo­luti­onn­aires doi­vent d’autant moins jeter la pierre qu’ils por­tent une part de res­pon­sa­bi­lité dans leur dés­espoir en s’étant jusqu’à présent mon­trés inca­pa­bles de four­nir une alter­na­tive à ces révoltés.

Combat com­mu­niste

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire