samedi 2 novembre 2013

Attentats et « accidents de travail » : une « théorie » confuse et dangereuse

Ce texte constitue une critique de l’article de Combat communiste de 1978 publié sur ce site et intitulé « Le terrorisme et les révolutionnaires ». Certains aspects seront précisés en fonction des courriers que nous recevrons. Y.C.

En lisant le texte qui pré­cède, une pre­mière cons­ta­ta­tion (mineure) saute aux yeux : la « théorie » de l’ « acci­dent de tra­vail »déf­endue ici a un grave inconvénient. Si l’on suit ce rai­son­ne­ment, on com­prend mal pour­quoi les révo­luti­onn­aires auraient le moin­dre droit de dén­oncer les « bavu­res » poli­cières, les meur­tres des Escadrons de la mort et les assas­si­nats déguisés commis par exem­ple dans les pri­sons des régimes « démoc­ra­tiques ». Si l’on considère que les représ­entants de la bour­geoi­sie n’ont que ce qu’ils méritent (et le terme de « représ­entants » peut être sacrément exten­si­ble), pour­quoi en serait-il différ­emment pour les « représ­entants » du prolé­tariat ou des exploités ? Mais le pro­blème posé par cet arti­cle est plus grave : sur le fond, ce texte illus­tre plu­sieurs des tares clas­si­ques des « ana­ly­ses » que l’on trouve dans la presse d’extrême gauche :

a) le refus de s’inter­ro­ger sur les conséqu­ences des assas­si­nats poli­ti­ques sur l’idéo­logie et les pra­ti­ques des orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes elles-mêmes.

A l’époque, Combat com­mu­niste igno­rait bien sûr les liens entre cer­tains États (Lybie, Syrie, Allemagne de l’Est) et les grou­pes ter­ro­ris­tes, mais nous aurions pu prévoir que la logi­que sui­ci­daire et sub­sti­tu­tiste de ces grou­pes allait les amener à coopérer, voire à se vendre comme mer­ce­nai­res à d’autres États. De même la « dérive » des orga­ni­sa­tions de guér­illa latino-amé­ric­aines aujourd’hui qui se sont reconver­ties dans le trafic de drogue et le rackett était en partie pré­vi­sible : refu­sant de s’appuyer sur l’auto-orga­ni­sa­tion des ouvriers et des pay­sans, ces grou­pes, puisqu’ils ne réuss­issaient pas à pren­dre le pou­voir et à établir leur dic­ta­ture sur le peuple (cf. l’Algérie, le Vietnam ou Cuba), n’avaient d’autre solu­tion pour conti­nuer leur « combat » que de se trans­for­mer en grou­pes mafieux.

b) l’idée que l’adver­saire capi­ta­liste (ou impér­ial­iste) est res­pon­sa­ble de la bar­ba­rie des mét­hodes de ses oppo­sants.

On en a eu un exem­ple réc­emment lors­que, après l’atten­tat du 11 mars 2004 à Madrid, les indép­end­ant­istes bas­ques mais aussi des mili­tants de la gauche espa­gnole sont des­cen­dus dans la rue pour accu­ser le Parti popu­laire d’Aznar d’être « res­pon­sa­ble » de l’atten­tat et ont chassé le Parti popu­laire du pou­voir. On com­prend la colère des Espagnols, colère causée à la fois par la bar­ba­rie de l’atten­tat, par l’impos­si­bi­lité (pro­ba­ble) de retrou­ver et punir les com­man­di­tai­res de ce meur­tre de masse et par la mani­pu­la­tion poli­ti­que mise en place par le gou­ver­ne­ment Aznar, mais on ne peut oublier l’essen­tiel : c’est al-Quaida qui a déposé les bombes et non des hommes de main du Parti popu­laire, aussi cri­mi­nelle soit la poli­ti­que de ce parti héritier du fran­quisme.

On a d’ailleurs eu droit au même genre de rai­son­ne­ment lors de l’atten­tat du 11 sep­tem­bre, Bush étant présenté comme un plus gros ter­ro­riste que Ben Laden. Ce type de rai­son­ne­ment abou­tit de fait à blan­chir Ben Laden et ses imi­ta­teurs sous prét­exte que son orga­ni­sa­tion aurait tué moins de gens que ne l’ont fait les sanc­tions éco­no­miques en Irak , les bom­bar­de­ments ou les inter­ven­tions amé­ric­aines au Japon (Hiroshima), au Vietnam, au Panama, au Kosovo ou en Afghanistan. Malheureusement cette logi­que de comp­ta­ble n’a rien à voir avec des prin­ci­pes socia­lis­tes.

c) L’idée impli­cite qu’il existe un « bon » ter­ro­risme (ETA en Espagne, le Hamas en Israël, le FLN en Algérie, l’IRA en Irlande, etc.) et un « mau­vais » ter­ro­risme (celui de l’OAS en France, des fas­cis­tes en Italie pen­dant les « années de plomb » ou d’al-Quaida aujourd’hui).

L’extrême gauche est inca­pa­ble de voir qu’il existe un lien entre les moyens que l’on emploie pour par­ve­nir à un but (la Révolution sociale) et ce but lui-même. Si tous les moyens sont employés pour abou­tir à une juste cause, c’est géné­ra­lement le but lui-même qui se trans­forme, comme en tém­oignent toutes les expéri­ences passées, qu’il s’agisse des sociaux-démoc­rates qui à force d’inves­tir l’Etat ont fini par renon­cer aux réf­ormes, ou les partis sta­li­niens qui ont prét­endu ins­tau­rer le socia­lisme en mono­po­li­sant l’exer­cice du pou­voir.

d) l’idée qu’un petit groupe d’indi­vi­dus, animé par une idéo­logie « révo­luti­onn­aire » a le droit de vie et de mort sur les « enne­mis de classe », ces enne­mis allant d’ailleurs du tsar de Russie ou de l’amiral Carrero Blanco au petit chef que l’on « jam­bise » (comme en Italie durant les années 70) ou au flic ou au soldat de base que l’on abat.

Même si les clas­ses domi­nan­tes n’ont jamais eu de scru­pu­les à faire tirer sur des grév­istes ou des mani­fes­tants désarmés, on ne peut en tirer argu­ment pour se faire jus­tice soi-même, car alors les petits grou­pes qui se livrent à ce type de jus­tice « popu­laire » (et même si leurs sen­ten­ces sont approuvées par la majo­rité de la popu­la­tion), ne font que ren­for­cer la pas­si­vité des exploités qui font aveu­glément confiance en leurs « jus­ti­ciers » pour abat­tre le système.

En dehors de l’absence totale de réflexion éthique que sup­pose ce type d’atti­tu­des, on retrouve aussi, en fili­grane, la vieille théorie des deux camps qui a causé tel­le­ment de dom­ma­ges dans le mou­ve­ment ouvrier. Puisque l’URSS est opposée aux États-Unis, elle joue donc un rôle posi­tif à l’éch­elle inter­na­tio­nal et il faut la déf­endre contre l’impér­ial­isme amé­ricain (atti­tude qui a abouti à un sou­tien cri­ti­que à l’impér­ial­isme sovié­tique pen­dant 70 ans et qui a amené cer­tains à sou­hai­ter la vic­toire de Saddam face aux armées amé­ri­cano-bri­tan­ni­ques).

Face au ter­ro­risme, qu’il soit natio­na­liste dans les pays du tiers monde ou « gau­chiste » dans les mét­ro­poles impér­ial­istes, on ne peut avoir la moin­dre indul­gence poli­ti­que. Non par souci légal­iste, mais parce que nous n’avons pas du tout les mêmes objec­tifs poli­ti­ques que ces mili­tants. Cela n’empêche pas de dén­oncer la façon inhu­maine dont les pri­son­niers poli­ti­ques sont traités dans les geôles de la démoc­ratie (la mort lente à laquelle sont condamnés les pri­son­niers d’Action directe par exem­ple) et l’exploi­ta­tion poli­ti­que de leurs actes (ren­for­ce­ment de l’arse­nal lég­is­latif répr­essif, qua­drillage de l’espace public, fichage des citoyens, etc.) du ter­ro­risme par les clas­ses domi­nan­tes.

Mais on ne peut prét­endre lutter pour une société radi­ca­le­ment différ­ente (le com­mu­nisme) si l’on se réjouit chaque fois qu’un soldat amé­ricain tombe en Irak ou si l’on « rés­erve sa com­pas­sion » (comme le dit l’arti­cle de Combat com­mu­niste repro­duit ci-dessus) lorsqu’un groupe d’extrême gauche s’arroge le droit de liqui­der un poli­ti­cien bour­geois comme Aldo Moro. Comprendre les rai­sons des mili­tants ouvriers qui s’enga­geaient dans l’action armée en Italie et être soli­dai­res d’eux face à la répr­ession de l’État était par­fai­te­ment jus­ti­fié. Mais il était illu­soire de croire que ces mili­tants par­ta­geaient la même concep­tion du socia­lisme que nous. Ce qui nous séparait des BR ce n’étaient pas seu­le­ment des « mau­vai­ses » mét­hodes, c’était une autre concep­tion de l’objec­tif final.

Yves Coleman

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Réaction à l'article

Salut Yves,

1) Le rai­son­ne­ment que tu fais me semble tout à fait oppor­tun par rap­port au ter­ro­risme dans lequel ont été impli­qués des mili­tants anti­ca­pi­ta­lis­tes. Par rap­port au ter­ro­risme type Al-Qaïda, les choses me sem­blent un peu différ­entes. Je ne suis pas sûre que l’on puisse aussi faci­le­ment dire à propos de ce type de ter­ro­risme-là que « ce type de rai­son­ne­ment abou­tit de fait à blan­chir Ben Laden et ses imi­ta­teurs », car il n’y a jamais eu d’osmose entre un milieu mili­tant anti­ca­pi­ta­liste et cette mou­vance ter­ro­riste.

Au fond, dans cette forme de ter­ro­risme-là, nous sommes tous condamnés à être spec­ta­teurs, car il s’agit d’affron­te­ments entre appa­reils éta­tiques (de fait ou aspi­rant à le deve­nir) qui nous sont tota­le­ment extérieurs. Or, invo­quer le fait que « son orga­ni­sa­tion a tué moins de gens que ne l’ont fait les sanc­tions éco­no­miques en Irak , les bom­bar­de­ments ou les inter­ven­tions amé­ric­aines au Japon (Hiroshima), au Vietnam, au Panama, au Kosovo ou en Afghanistan » n’est pas forcément une façon de jus­ti­fier Ben Laden, c’est aussi une façon de rap­pe­ler que, toutes « démoc­ra­tiques » qu’elles soient, les puis­san­ces impér­ial­istes sont les pre­mières à com­met­tre des meur­tres de masse de façon indiffér­enciée.

Sans doute les rai­son­ne­ments en termes com­pa­ra­tifs de quan­tité sont-ils dou­teux, mais il est impor­tant de rap­pe­ler dans quel sens fonc­tionne en réalité le rap­port de cause à effet. C’est ce que n’a cessé de faire la gauche amé­ric­aine au moment du 11 sep­tem­bre, et en effet, face à l’exploi­ta­tion patrio­ti­que du sen­ti­ment d’hor­reur faite par tous les grands médias, qui reve­nait à créer l’émotion néc­ess­aire pour sou­te­nir Bush dans son entre­prise, il n’y avait qu’une chose à faire : mar­te­ler que le pre­mier res­pon­sa­ble de ce dével­op­pement du ter­ro­risme, ce sont les pra­ti­ques impér­ial­istes des Etats-Unis.

De ce point de vue-là, la réaction mas­sive des Espagnols me paraît un signe de bonne santé, car s’il y a bien, à la base de cette réac­tivité, un fort sen­ti­ment natio­nal qu’on peut trou­ver ambigu, du moins ce sen­ti­ment ne se mani­feste-t-il pas dans une adhésion aveu­gle au gou­ver­ne­ment.

2) Concernant le ter­ro­risme d’extrême gauche, je suis tout à fait d’accord sur le fond avec ta cri­ti­que. Mais il manque à mes yeux une dimen­sion dans ton rai­son­ne­ment : il y avait dans le choix des ter­ro­ris­tes d’extrême gauche une idée assez naïve de l’affron­te­ment avec l’appa­reil d’Etat outil du capi­tal. Leur idée qu’ils pou­vaient le mettre en crise en recou­rant au ter­ro­risme contre cer­tains de ses représ­entants est non seu­le­ment condam­na­ble en termes de concep­tion de l’action poli­ti­que, mais aussi parce qu’elle repo­sait sur une grande méc­onna­iss­ance des mécan­ismes qui font la soli­dité du système « démoc­ra­tique » en Occident.

Pour cette raison, j’ai tou­jours eu du mal à dire (comme tu le fais toi-même) qu’il faut savoir quand même se soli­da­ri­ser avec eux face à la répr­ession de l’Etat. Je n’ai jamais réussi, je l’avoue, à par­ti­ci­per de tout coeur aux ini­tia­ti­ves de sou­tien des mili­tants d’AD ou bas­ques empri­sonnés, car je n’ai jamais cessé de me dire : ils ont joué aux Zorro avec l’appa­reil répr­essif de l’Etat, ils paient le prix de leur incons­cience (une incons­cience qui, en Italie, a eu des conséqu­ences extrê­mement lour­des pour des mil­liers de gens tou­chés par la répr­ession sans avoir jamais été impli­qués dans le choix du ter­ro­risme, mais aussi en dis­cré­ditant toute forme d’action directe col­lec­tive pen­dant des déc­ennies).

C’est vrai que, ce prix, ils le paient pour beau­coup d’autres moins conséquents et moins cou­ra­geux qu’eux, qui ont déf­endu ver­ba­le­ment leur action et le modèle poli­ti­que qu’elle sous-ten­dait sans jamais passer aux actes ; mais m’étant tou­jours opposée avec véhém­ence à cette concep­tion-là de l’inter­ven­tion poli­ti­que, pour moi, ça coince.

Il me semble que je ne pour­rai arri­ver à me join­dre plei­ne­ment à un mou­ve­ment de soli­da­rité avec les vic­ti­mes de la répr­ession que s’il y avait, de la part de ceux qui ont apporté un sou­tien de fait aux pra­ti­ques ter­ro­ris­tes et qui appel­lent aujourd’hui à la soli­da­rité face à la répr­ession, une auto­cri­ti­que séri­euse et sans détours des pra­ti­ques de l’époque. Or, les argu­ments avancés ces der­niers temps pour déf­endre aussi bien Persichetti que Battisti contre l’extra­di­tion que les mili­tants d’AD en prison me sem­blent conti­nuer à faire l’impasse sur cette auto­cri­ti­que néc­ess­aire.

Nicole T.

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