dimanche 14 juillet 2013

Syndicats et mouvements sociaux

Décomposition sociale et poli­ti­que


Recomposition des pôles radi­caux

Le départ d’un nombre non nég­lig­eable de struc­tu­res, de mili­tants et d’adhérents de la CFDT dirigée par Chérèque est le signe, le témoin de l’état de crise non seu­le­ment de la CFDT mais de l’ensem­ble du mou­ve­ment syn­di­cal et social avec ses impli­ca­tions dans le champ de la société civile et poli­ti­que.

La CFDT, caisse de réson­ance par­ti­cu­lière depuis les années 60

Avant, pen­dant et après 1968, de la CFTC déc­onf­ess­io­nalisée à la CFDT pro­mo­trice de l’auto­ges­tion non ali­gnée (pour peu de temps) ren­trant dans le giron du PS alors dans l’oppo­si­tion, pour deve­nir le chan­tre de la col­la­bo­ra­tion gou­ver­ne­men­tale de « gauche », puis de droite, inféodée au MEDEF, cette confé­dé­ration est passée par des étapes par­ti­cu­lières et contra­dic­toi­res, elle s’est trouvée au centre d’enjeux impor­tants pour l’ensem­ble des évo­lutions socia­les, idéo­lo­giques et poli­ti­ques. En qua­rante ans, aucune autre confé­dé­ration n’a connu autant d’ouver­tu­res, de pres­sions, de trans­for­ma­tions et de régr­essions aussi dra­ma­ti­ques.

À la différ­ence de FO, rela­ti­ve­ment stable dans sa pra­ti­que pro-patro­nale et oppor­tu­niste sous cou­vert d’ « indép­end­ance », ou de la CGT anar­cho-syn­di­ca­liste avant 1914 conver­tie majo­ri­tai­re­ment à l’union sacrée pour la grande bou­che­rie de 1914-1918, sous influence sociale-démoc­rate jusqu’en 1936, puis enfin sous domi­na­tion sta­li­nienne, après la scis­sion de FO en 1947. Le grand combat des Lip, le sou­tien actif aux comités de sol­dats, aux reven­di­ca­tions du MLAC, etc., auront été des évé­nements phares en France que la confé­dé­ration CFDT (malgré son fonc­tion­ne­ment bureau­cra­ti­que) aura cou­verts ou accom­pa­gnés. Mais ce fut aussi la tra­hi­son du mou­ve­ment de grèves de novem­bre-déc­embre 1995 avec Nicole Notat, puis la signa­ture des accords sur les 35 heures néf­astes pour l’ensem­ble des tra­vailleurs.

Une phase déci­sive des règ­lements et diver­gen­ces a com­mencé avec l’exclu­sion des mili­tants oppo­sants de la CFDT-PTT en 1989, lors d’un impor­tant mou­ve­ment de grève parti du sec­teur des camions jaunes et qui s’est étendu aux cen­tres de tri pari­siens. Les ani­ma­teurs de l’oppo­si­tion aux bureau­cra­tes, en majo­rité mem­bres ou sym­pa­thi­sants de la LCR ou liber­tai­res (ceux de Lutte ouvrière avaient choisi de rester à la CFDT), avaient alors pris l’ini­tia­tive de fonder une nou­velle fédé­ration : SUD (Solidaires, Unitaires, Démocratiques) refu­sant de se lais­ser piéger par le faux choix entre la CGT et FO - la CNT leur sem­blait trop mar­gi­nale. En 1995, lors de la grande grève inter­pro­fes­sion­nelle où les che­mi­nots CFDT, à l’ini­tia­tive de la lutte, avaient cha­huté Nicole Notat, considérée comme « minis­tre syn­di­cale » du gou­ver­ne­ment Juppé, ceux-ci (dont la LCR) avaient décidé de rester malgré tout dans la maison et de pour­sui­vre le combat en res­pec­tant le « jeu démoc­ra­tique » pour gagner la majo­rité (erreur très grave et pleine d’illu­sions). Bien entendu, à froid, après les grèves, dans la confu­sion, la dis­per­sion, les forces d’oppo­si­tion s’étaient affai­blies, cer­tains s’étaient senti usés ou déc­ouragés. À nou­veau c’est après un grand conflit social (mai-juin 2003) dans tout le pays que les oppo­sants ont fini par décider de quit­ter la confé­dé­ration, non pas dans les meilleu­res condi­tions (sur des bases et des mét­hodes clai­res) mais dans le déc­ou­ra­gement pour rejoin­dre (une partie impor­tante) la CGT. Choix d’autant plus com­plexe qu’ainsi ils se retrou­vent dans un syn­di­cat qui depuis quel­ques années, effec­tue lui aussi son recen­trage, recen­trage tant cri­ti­qué à la CFDT ; alors que la CGT a accom­pa­gné les mou­ve­ments de 1995 et de 2003 pour mieux les éto­uffer et les dévoyer en refu­sant d’appe­ler et de mobi­li­ser pour la grève géné­rale à chaque conflit.

La CGT s’est adaptée au capi­ta­lisme, a pri­vilégié les négoc­iations par pres­sion au dét­riment des mét­hodes lutte de classe, sans signer, mais en lais­sant FO ou la CFDT se com­pro­met­tre. L’ouver­ture à l’Europe après l’effon­dre­ment de la Fédération syn­di­cale mon­diale (sta­li­nienne) en 1989 a été un prét­exte de plus pour ren­for­cer son oppor­tu­nisme et sa reconnais­sance par les syn­di­cats majo­ri­tai­re­ment sociaux-démoc­rates de l’Europe occi­den­tale.

Ces mili­tants et struc­tu­res d’oppo­si­tion CFDT ont-ils préparé, orga­nisé et négocié leur entrée à la CGT ? À quel­les condi­tions ? Sur quel­les bases : places dans les appa­reils bureau­cra­ti­ques, reconnais­sance de cou­rants, différ­ences de ten­dance ? Nous n’en savons rien.

Toujours est-il qu’au moment où la direc­tion confé­dé­rale CGT connaît une phase de dif­fi­cultés pour modi­fier sa ligne, la faire accep­ter à sa base, surfer sur le mou­ve­ment social, éviter la rup­ture avec le gou­ver­ne­ment et le MEDEF afin main­te­nir « la paix sociale » et alors qu’elle refuse de dés­ta­bi­liser les gou­ver­ne­ments de droite comme de gauche, l’arrivée des ex-CFDT peut appa­raître comme un ren­fort et une cau­tion à cette même poli­ti­que, ces mét­hodes qu’ils ont cri­ti­quées sinon com­bat­tues, cor­rec­te­ment ou non, dans la CFDT. Mais, nous dira-t-on, que faire d’autre ? Quelle autre dém­arche ? Quelles autres pro­po­si­tions ?

Avec l’arrivée de Mitterrand et de la « gauche » au gou­ver­ne­ment s’est posée à l’éch­elle de l’ensem­ble du mou­ve­ment ouvrier (partis et syn­di­cats) la ques­tion cen­trale de l’indép­end­ance idéo­lo­gique, orga­ni­sa­tion­nelle et poli­ti­que, sur des bases de classe pour les syn­di­cats et les tra­vailleurs. À tra­vers les mul­ti­ples modes de col­la­bo­ra­tion, pas­sive ou active, lors des gran­des restruc­tu­ra­tions de la mét­all­urgie, des dockers, des arse­naux, de l’auto­mo­bile, à l’occa­sion des pri­va­ti­sa­tions et liqui­da­tions de sec­teurs entiers des « bas­tions ouvriers », de l’éco­nomie, à tra­vers les reculs sociaux, les atta­ques contre le droit du tra­vail, les 35 heures, etc., on a pu cons­ta­ter dans chaque confé­dé­ration (CGT, CFDT et même FO et FEN) des ten­ta­ti­ves de rés­ist­ance qui se sont exprimées plus ou moins timi­de­ment, ou ouver­te­ment, contre leurs direc­tions bureau­cra­ti­ques. Mais ces ten­ta­ti­ves ont tou­jours été dis­persées, isolées, vite bâillonnées ou déc­ouragées contre ces adap­ta­tions oppor­tu­nis­tes et bureau­cra­ti­ques parce que sans vision, sans ana­lyse conséqu­ente, sans projet de regrou­pe­ment ouvert et public s’adres­sant à l’ensem­ble des oppo­si­tions et des tra­vailleurs des divers sec­teurs concernés. Les uns et les autres - oppo­si­tions, sec­teurs éco­no­miques, bas­tions ouvriers - ont été atta­qués et battus suc­ces­si­ve­ment sans pers­pec­ti­ves et mét­hodes de lutte glo­ba­les effi­ca­ces.

Quel bilan de la part des mili­tants des orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires ? Alors qu’avant et pen­dant 1968, l’ensem­ble des orga­ni­sa­tions « révo­luti­onn­aires » avaient un faible ancrage numé­rique dans la classe ouvrière de ce pays, malgré une pra­ti­que ancienne et séri­euse d’inter­ven­tion (grève de 1947 à Renault, grève des fonc­tion­nai­res en 1953, etc., dém­arche anti­co­lo­nia­liste pen­dant les guer­res d’Indochine et d’Algérie), leurs posi­tions dans les diver­ses confé­dé­rations étaient fra­gi­les et mar­gi­na­lisées par les bureau­cra­tes.

Dès le début des années 70 et dans la pér­iode 1980-1990, les mili­tants radi­caux et révo­luti­onn­aires ont conquis une légi­timité reconnue par les tra­vailleurs dans les syn­di­cats, et pour cer­tains cas dans les struc­tu­res syn­di­ca­les. Mais ce tra­vail en pro­fon­deur et de longue haleine a été limité dans son effi­ca­cité par des erreurs d’orien­ta­tion syn­di­cale et poli­ti­que. Au nom du tra­vail de masse et de la néc­essité de gagner des posi­tions dans les appa­reils, les mili­tants LCR dans la CFDT, OCI-PT dans FO, et de LO dans la CFDT, ont séparément, chacun de leur côté, mené leur poli­ti­que d’adap­ta­tion bou­ti­quière et se sont tous retrouvés piégés, assi­milés ou exclus selon les cas, par les diver­ses bureau­cra­ties syn­di­ca­les et poli­ti­ques dans le mou­ve­ment ouvrier. À aucune pér­iode, dans une entre­prise privée ou publi­que (mét­all­urgie, Santé, PTT, etc.), ils n’ont tenté publi­que­ment, par-delà les fron­tières arti­fi­ciel­les des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et poli­ti­ques, de s’adres­ser ensem­ble aux tra­vailleurs. Ils n’ont pas cher­ché à dével­opper une pro­pa­gande uni­taire, séri­euse et cons­tante pour les comités de grève, les coor­di­na­tions, pen­dant les grands mou­ve­ments de grève de 1995 ou de 2003 ; ils ne se sont pas battus ensem­ble pour des comités de base uni­tai­res ou inter­syn­di­caux indép­endants des bureau­cra­tes et partis inféodés au gou­ver­ne­ment, contre toute forme de col­la­bo­ra­tion. Autant la phase de cons­ti­tu­tion des SUD et du Groupe des Dix a cons­ti­tué une réaction posi­tive au départ contre le blo­cage des appa­reils syn­di­caux, autant la per­sis­tance d’un projet séparé lors des gran­des batailles des syn­di­cats CGT-FO-CFDT et FEN a entraîné un pro­ces­sus de soli­di­fi­ca­tion et de bureau­cra­ti­sa­tion des mili­tants, atta­chés comme tous les autres à leurs appa­reils et à leur statut de per­ma­nents dans une pér­iode d’échecs mul­ti­ples.

Aujourd’hui le départ des mili­tants et des struc­tu­res CFDT aurait pu être l’occa­sion d’un grand débat ouvert à tous, syn­di­qués ou non, sur l’évo­lution, la dégén­ére­scence ou la recom­po­si­tion, le regrou­pe­ment inter­syn­di­cal élargi de tous ceux qui, dans la CGT, la CFDT, FO, la FSU, le Groupe des 10 et la CNT enten­dent s’oppo­ser effi­ca­ce­ment et radi­ca­le­ment aux atta­ques du gou­ver­ne­ment Raffarin. Les mili­tants révo­luti­onn­aires sont deve­nus des « syn­di­ca­lis­tes » au lieu de com­bat­tre sur la base des acquis et des prin­ci­pes d’indép­end­ance de classe, pour des représ­en­tations démoc­ra­tiques et légi­times comme des orga­nis­mes de lutte à tous les niveaux (entre­prise, inter­pro­fes­sion­nel et natio­nal) aptes à porter et expri­mer les aspi­ra­tions et les volontés de tous les exploités, tra­vailleurs et chômeurs.

Christian Béridel, 15/12/2003

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