dimanche 14 juillet 2013

Retour sur le mouvement (Collectif La Sociale)

(Le texte ci-dessous ne reflète absolument pas mon point de vue sur les syndicats en général et sur la CGT en particulier... et c’est justement pourquoi "Ni patrie ni frontières" le publie volontiers, en même temps que d’autres défendant des positions très différentes sur l’intervention des révolutionnaires dans les entreprises. Y.C.)

Collectif La Sociale

Notre collectif, « La Sociale », est constitué principalement de militants de la CGT. Notre vision des événements en est nécessairement influencée, nous en sommes bien conscients. Cependant il nous a semblé important de faire entendre notre son de cloche, justement parce que, à de rares exceptions près, ceux qui, syndicalistes et anarchistes à la fois, se sont exprimés dans le mouvement libertaire l’ont fait à notre sens selon des doctrines qui sont étrangères à ce mouvement. Ainsi a-t-on pu lire, à longueur de page des journaux du mouvement libertaire ou dans les tracts, une incroyable litanie de propos gauchistes, pour la plupart empruntés au trotskisme. De fait, ceux qui se croient toujours plus libertaires que les autres nous ont gavé de leur foi dans un nouveau « fer de lance » de la lutte, de la trahison des « dirigeants » syndicaux, de la radicalité supposée (mais jamais constatée) de la base, etc., etc. Pour notre part, nous avons tenu à ce que chacun sache qu’il existe un autre point de vue libertaire, le nôtre, et que, si nous acceptons de nous tromper sur tel ou tel point, nous avons fait une analyse concrète de faits concrets, en tenant au loin les fantasmes.

Retour sur le mou­ve­ment

Les gran­des luttes comme celles que nous venons de vivre ont le mérite de pous­ser les logi­ques, d’écla­ircir les posi­tions. Si nous sen­tions venir les diver­gen­ces bien avant les évé­nements (1), le posi­tion­ne­ment des liber­tai­res et des syn­di­ca­lis­tes révo­luti­onn­aires ou plutôt de ceux d’entre eux qui s’expri­ment dans leur presse (2) nous a laissé pour le moins son­geur.

Du sou­tien aux « assem­blées géné­rales » inter­pro­fes­sion­nel­les et autres coor­di­na­tions, à l’incan­ta­tion à la grève géné­rale en pas­sant par l’apo­lo­gie des petits syn­di­cats dits alter­na­tifs, rien n’a manqué. La presse liber­taire a aussi réussi à rés­erver ses lignes les plus dures non pas contre le gou­ver­ne­ment, le patro­nat ou même la CFDT ou la CGC mais contre une orga­ni­sa­tion qui n’a pour­tant pas signé les accords, qui a assuré l’essen­tiel du tra­vail néc­ess­aire à la mobi­li­sa­tion et qui a ras­sem­blé au moins la moitié des mani­fes­tants dans ses rangs : la CGT.

Mais ce qui ne cesse de nous étonner, c’est que tous ces posi­tion­ne­ments sont les mêmes que ceux de... l’extrême gauche. Il nous semble aujourd’hui que de trop nom­breux cama­ra­des font fausse route. Aujourd’hui, l’anar­chisme et l’anar­cho-syn­di­ca­lisme en par­ti­cu­lier, pour­raient redon­ner des pers­pec­ti­ves à une classe ouvrière qui n’en a plus. Mais pour cela, il faut avoir les idées clai­res. Nous espérons que l’ana­lyse que nous vous livrons puisse être utile aux liber­tai­res et aux syn­di­ca­lis­tes.

Le rap­port de force

Pendant ce conflit, cer­tain d’entre nous ont cru au len­de­main du 13 mai qu’il était peut-être pos­si­ble de faire recu­ler l’offen­sive du gou­ver­ne­ment. C’était se lais­ser gagner par l’eupho­rie du moment, oublier toutes les ana­ly­ses sur la « contre-révo­lution » qui nous menaçait. La confron­ta­tion allait avoir lieu et ça s’enga­geait mal pour la classe ouvrière.

En effet, la France a la par­ti­cu­la­rité d’être le pays où il existe le plus d’orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et où le nombre de syn­di­qués est le plus faible. A peine 8% de tra­vailleurs orga­nisés et mal­heu­reu­se­ment for­te­ment divisés. Une pra­ti­que de la grève de moins en moins « natu­relle » due à des années de com­bats perdus, de déman­tèlement des bas­tions ouvriers, au rem­pla­ce­ment des vieilles géné­rations mili­tan­tes par des jeunes sans culture de lutte. Un prolé­tariat de plus en plus ato­misé dans de peti­tes unités de tra­vail, les PMI et les PME, elles-mêmes sous la pres­sion des barons du capi­ta­lisme.

En face, le gou­ver­ne­ment est cons­cient de tout cela, bien qu’il soit méfiant vis-à-vis d’une pos­si­ble fronde popu­laire. Il détient tous les leviers du pou­voir, fort de sa légi­timité démoc­ra­tique écras­ante (3) et, à la différ­ence de la gauche, il est sans com­plexe au sujet des coups qu’il peut nous donner. Il sait éga­lement depuis notre déf­aite de 95 (4), qu’il suffit d’être patient, quitte à lâcher quel­ques conces­sions aux sec­teurs les plus mobi­lisés. Il a retenu aussi que s’atta­quer de front aux cor­po­ra­tions les mieux orga­nisées conduit au ren­for­ce­ment de leurs orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Ce coup-ci, il jouera plus fin.

De plus, depuis plus de 15 ans et le fameux livre blanc de Michel Rocard, ver­sion natio­nale d’une logi­que mon­diale, les médias - véri­tables fabri­ques de l’opi­nion publi­que - nous expli­quent à lon­gueur d’année que notre santé, nos retrai­tes ont un coût trop élevé. Ces mêmes médias en arri­vent même à influen­cer les mili­tants qui y voient là une source d’infor­ma­tion comme une autre et en oublient qu’elle est mani­pu­la­trice et sert habi­le­ment les intérêts de la bour­geoi­sie. Pour ter­mi­ner, les tra­vailleurs ont peu de chose à atten­dre d’une éventu­elle alter­na­tive à gauche car ils savent bien que ques­tion « coups de cou­teau dans le dos » ( pri­va­ti­sa­tions, pré­ca­ri­sation, flexi­bi­li­sa­tion, allè­gement de coti­sa­tions patro­na­les, casse du ser­vice public, etc.) la gauche en connaît un rayon. Et cela n’est pas vrai­ment mobi­li­sa­teur pour un prolé­tariat qui ne sait plus vrai­ment à quel saint se vouer, pour des syn­di­ca­lis­tes qui ont tou­jours attendu beau­coup de la représ­en­tation poli­ti­que et qui aujourd’hui se sen­tent bien seuls. Nous allions monter sur le ring et nous n’étions pas favo­ris, loin de là.

L’unité

Les puis­san­tes mobi­li­sa­tions de mai et de juin n’ont pas une ori­gine spon­tanée. Elles sont le fruit d’un ras-le-bol général des poli­ti­ques réacti­onn­aires que nous font vivre les différents gou­ver­ne­ments depuis trop long­temps. Elles sont le fruit d’atta­ques répétées sur notre système de retraite : rap­ports alar­mis­tes, décrets Balladur, plan Juppé, accords de Barcelone. Elles sont le fruit d’un mal-vivre géné­ralisé...Elles sont sur­tout le fruit d’un long tra­vail de contre-infor­ma­tion et de mobi­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Elles sont le fruit de l’unité concrétisée par la plate-forme des pro­po­si­tions des orga­ni­sa­tions CGT, CFDT, CGC, CFTC, FO, FSU, UNSA et déjà déd­aignée par le G10. C’est bien le tra­vail assuré par les gran­des confé­dé­rations qui a permis la montée en puis­sance des reven­di­ca­tions et d’assu­rer la mobi­li­sa­tion tant le 1er février, le 3 avril (5) et le 13 mai. C’est le 13 mai où la mobi­li­sa­tion a été la plus forte et ceci n’est pas tant dû à la capa­cité de mobi­li­sa­tion de la CFDT qu’à l’effet cata­ly­seur de l’unité syn­di­cale sur la mobi­li­sa­tion des sala­riés. Il sera bon de nous en sou­ve­nir pour les luttes à venir car même si la CFDT est enfoncée jusqu’au cou dans la col­la­bo­ra­tion, elle n’en reste pas moins un syn­di­cat de masse majo­ri­tai­re­ment implanté dans le privé.

Quant au G10, tou­jours en marge de l’unité mais sen­tant la mobi­li­sa­tion monter, il tente le coup de force en appe­lant à la grève géné­rale « reconduc­ti­ble » dès le 13, espérant bien entraîner une partie de la CGT. Comme si la grève géné­rale n’était qu’un simple mot d’ordre que l’on peut reconduire à sou­hait. Ce fut un échec cui­sant. Peu de sala­riés, peu de syn­di­cats l’ont suivi. Quand ils l’ont fait, les plus clair­voyants ont repris le tra­vail, his­toire de ne pas jouer les avant-gardes et de garder des forces car on ne pro­clame pas une grève géné­rale... qui ne se fait pas toute seule.

Appeler à la grève géné­rale à ce moment-là n’était ni cré­dible, ni sérieux. On ne peut pas repro­cher à la CGT de ne pas l’avoir fait. Elle a été tout sim­ple­ment prag­ma­ti­que. A la vue du rap­port de force tou­jours très défa­vo­rable malgré les mil­lions de mani­fes­tants, il n’était pas rai­son­na­ble de briser l’unité car à cette date la CFDT était tou­jours de la partie.

Quoi qu’il en soit, la CFDT brisa ses enga­ge­ments le 15 et le mou­ve­ment ne fut plus jamais aussi puis­sant. En agis­sant ainsi, François Chérèque et ses amis cou­paient l’herbe sous le pied de son oppo­si­tion interne que les mobi­li­sa­tions auraient requin­quée. Ils plaçaient sa cen­trale comme inter­lo­cu­teur pri­vilégié de tous les gou­ver­ne­ments et comme par­ti­sane des « réf­ormes néc­ess­aires ». Ils bri­saient le front syn­di­cal issu de la stratégie cégét­iste du « syn­di­ca­lisme ras­sem­blé ». De réc­entes déc­la­rations de secrét­aires cédét­istes deman­dant à la CGT de stop­per cette orien­ta­tion sont là pour le confir­mer. En effet, le syn­di­ca­lisme ras­sem­blé est un puis­sant levier pour les luttes puisqu’il répond à la demande d’unité de la part des sala­riés, mais il a le « tort » de ren­for­cer prin­ci­pa­le­ment la CGT car elle est le plus gros et le plus com­ba­tif des syn­di­cats. Le G10 ne s’y est pas trompé non plus puis­que toute sa stratégie s ’est basée sur « ne jamais faire l’unité » (6) et essayer de « pous­ser la CGT à la faute ».

Les assem­blées géné­rales inter­pro­fes­sion­nel­les et autres coor­di­na­tions

Voici ce que nous écrivions dans un tract le 10 juin :

« On voit beau­coup fleu­rir par les temps qui cou­rent des comités et autres coor­di­na­tions ! Ca a le goût de l’indép­end­ance, le parfum de la sou­plesse non confor­miste et, ce qui n’est pas nég­lig­eable, ça se donne des titres ron­flants qui nous ber­cent de ten­dres illu­sions. Nous deman­dons à ceux qui se sont engagés dans ce type de struc­ture de réfléchir aux ques­tions sui­van­tes :

- Qui est réel­lement man­daté dans les AG et par qui ?

- Qui contrôle la tri­bune et donc les débats et les votes ?

- En quoi un comité/coor­di­na­tion est plus effi­cace qu’un syn­di­cat ?

- Pourquoi créer une struc­ture différ­ente si c’est pour fina­le­ment « faire pres­sion » sur les confé­dé­rations syn­di­ca­les pour qu’elles se posi­tion­nent « cor­rec­te­ment » ?

Pour nous, anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, les rép­onses sont clai­res : l’expéri­ence acquise dans les confé­dé­rations ne peut être rem­placée par des struc­tu­res éphémères. Quant au risque de mani­pu­la­tion poli­ti­que, il est bien plus grand dans des lieux infor­mels où navi­guent les vieux bris­cards du gau­chisme. »

Nous ne nous étions pas trompés. Tout ça a un air de déjà vu. Et une fois de plus, de trop nom­breux cama­ra­des tom­bent dans les vieux pièges en essayant de réinv­enter l’eau chaude. Les débats sur l’orga­ni­sa­tion sont vieux de plus d’un siècle et il nous sem­blait bien que les anar­chis­tes avaient tran­ché la ques­tion. Nous vou­lons bien croire que cer­tai­nes coor­di­na­tions aient plutôt bien fonc­tionné et évité les mani­pu­la­tions, mais ce ne fut géné­ra­lement pas le cas. En outre, elles ne prés­entent pas les avan­ta­ges des struc­tu­res riches d’expéri­ence mise en place depuis un siècle par le mou­ve­ment ouvrier.

A Montpellier, c’est autour des ensei­gnants du pre­mier degré que ce sont cons­trui­tes les « AG » inter­pro. Tout d’abord, dès février et plus encore à partir d’avril, les ensei­gnants ont entamé la lutte au sujet de la déc­ent­ra­li­sation. Rapidement ils ont orga­nisé des AG dites de sec­teur (géog­rap­hique), sou­te­nues par des syn­di­cats (SNUIPP-FSU, SUD Education, SNE, SNUDI-FO, CNT ) . Malheureusement cette orga­ni­sa­tion favo­rise l’expres­sion de gros contin­gents de convain­cus qui se cou­pent du grand nombre resté dans les établ­is­sements. Que 4 à 500 per­son­nes vote la grève reconduc­ti­ble à l’AG de Montpellier c’est bien, mais quand cette grève n’est suivie que par 20% maxi­mum des per­son­nels dans un dép­ar­tement appa­rem­ment très mobi­lisé cela pose ques­tion sur sa représ­en­ta­tivité. En revan­che, les temps forts ont mobi­lisé jusqu’à 80% des per­son­nels.

De plus lors de ces AG, pas de mandat, pas de contrôle, chacun dit la sienne, et on vote « un homme = une voix », peu importe qui il est, d’où il vient, où il tra­vaille, et sur­tout qui et com­bien il représ­ente... On peut rajou­ter à propos des syn­di­cats asso­ciés qu’au moins deux sont for­te­ment influencés par les trots­kis­tes locaux : SNUIPP (LCR) et FO (PT).

Le 25 mai, le « ser­vice d’ordre » de ce comité bous­cule des mili­tants de la CGT et empêche les mani­fes­tants de suivre la mani­fes­ta­tion uni­taire en la déto­urnant sous prét­exte qu’il avait prévu un autre trajet (7). Pourtant la FSU et FO fai­saient partie de l’inter­syn­di­cale uni­taire. Alors quel jeu jouaient le SNUIPP et le SNUDI-FO ?

Ce comité de grève appelle le 29 mai à des « AG » inter­pro. On y arrive. On remar­que qu’en plus dudit comité, le G10 y appelle ainsi que les satel­li­tes trots­kis­tes tels que l’Ecole Emancipée-FSU. Les gau­chis­tes manœuvrent par­tout pour tirer dans ce sens, quitte à essayer mani­pu­ler des AG d’entre­pri­ses par­fois avec succès sur la fin du mou­ve­ment. Les délégués de ces boites ont alors la fâcheuse ten­dance de ne pas porter la parole de leur AG d’entre­prise mais de faire redes­cen­dre les « ordres » de l’inter-pro. Le « comité cen­tral » n’est pas bien loin.

Les buts avoués sont d’atti­rer des syn­di­cats confédérés, de pous­ser les confé­dé­rations à appe­ler à la grève géné­rale. Un autre but est d’affai­blir la CGT, de dres­ser contre elle une partie des tra­vailleurs en l’accu­sant de tous les maux. Le 12 juin, c’est sans hési­tation que des ensei­gnants, des mili­tants de SUD et de la LCR cons­puent la CGT lors d’une prise de parole de Marc Lopez, secrét­aire de l’UD CGT. Il s’agit d’un tra­vail de sape qui ne peut que conduire à la divi­sion dura­ble du sala­riat.

Outre les pro­blèmes de contrôle déjà sou­levés nous notons que, hormis le SNUDI-FO, aucun de ces syn­di­cats n’est confédéré (la CNT pèse si peu...). L’inter­pro­fes­sion­nel, ils ne le connais­sent pas et ne le pra­ti­quent pas. Ces AG inter­pro­fes­sion­nel­les visent aussi à com­bler ces man­que­ments.

L’appel s’adresse à tous et donc on éli­mine de fait les AG sur les lieux de tra­vail qui sont à notre avis les plus légi­times et qui sont celles qu’orga­ni­sent les syn­di­cats confédérés. On y retrouve les même tra­vers que ceux que nous avons déjà cité plus haut à propos des AG des ensei­gnants. Ils sont même exa­cerbés. Nous rajou­te­rons que nous ne pou­vons pas conce­voir que la grève soit décidée par d’autres que ceux qui la font dans l’entre­prise concernée, c’est à dire in fine ceux qui en sup­por­tent le coût, qu’il soit psy­cho­lo­gi­que ou finan­cier.

On a éga­lement du mal à ima­gi­ner des AG à 50 000 per­son­nes. Heureusement, elles n’en ont jamais ras­sem­blé plus de 500. Que des liber­tai­res sou­tien­nent une orga­ni­sa­tion qui favo­rise le cen­tra­lisme et la mani­pu­la­tion par de petits grou­pes de gens bien orga­nisé nous sur­prend. Le fédé­ral­isme proud­ho­nien cher aux anar­chis­tes et au mou­ve­ment ouvrier est bien loin.

Les mani­pu­la­tions de LO à la coor­di­na­tion natio­nale des ensei­gnants sont de la même teneur. Les exem­ples sont légions. Pour nous, anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, il va de soi que seule une orga­ni­sa­tion rigou­reuse et une pra­ti­que de la lutte peu­vent empêcher ce type de mani­pu­la­tion. Certes, le mou­ve­ment se cher­chait et une partie de celui-ci a cru bon de « s’auto-orga­ni­ser ». Mais cette « auto-orga­ni­sa­tion » ne fit guère plus que de l’impro­vi­sa­tion. On ne gagne pas une bataille d’une telle impor­tance en n’y étant pas préparé. Cela nous désole de voir des anar­chis­tes tomber dans le pan­neau gau­chiste et oublier un siècle de réflexions et de pra­ti­ques tant pour éviter les mani­pu­la­tions que sur la néc­essité de « s’auto-orga­ni­ser » en struc­tu­res per­ma­nen­tes: les syn­di­cats ouvriers.

La seule cer­ti­tude, c’est qu’il nous paraît néc­ess­aire de ren­for­cer le syn­di­ca­lisme c’est-à-dire de mul­ti­plier ses adhérents et de réd­uire son nombre de cha­pel­les. Les AG doi­vent avoir lieu sur les lieux de tra­vail et les syn­di­cats doi­vent porter leurs reven­di­ca­tions. La coor­di­na­tion doit être l’œuvre des syn­di­cats au sein de leurs Unions Locales ou Départementales ainsi que dans leurs Fédérations. Et en atten­dant une hypo­thé­tique orga­ni­sa­tion unique, les anar­cho-syn­di­ca­lis­tes doi­vent, à l’intérieur des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et des unions pro­fes­sion­nel­les où ils mili­tent, pous­ser au regrou­pe­ment des syn­di­qués et des tra­vailleurs en lutte dans des inter­syn­di­ca­les qui com­plè­teront le système. Il n’y a là rien de nou­veau : il s’agit des pra­ti­ques mises en place par le syn­di­ca­lisme depuis ses ori­gi­nes et que par­fois nous oublions.

La grève géné­rale

Pendant la lutte de classe que nous venons de vivre, le terme de grève géné­rale a été uti­lisé à toutes les sauces. C’est pour­quoi on est en droit de s’inter­ro­ger sur la signi­fi­ca­tion des appels lita­ni­ques du type : « Dirigeants des orga­ni­sa­tions ouvrières (sic) !Appelez à la grève géné­rale » alors que l’on doit savoir que « la grève géné­rale », à aucun moment et dans aucun pays, n’a été décrétée par qui que ce soit, si ce n’est par les tra­vailleurs eux-mêmes. Les appels à la grève géné­rale dans l’édu­cation, ou à la grève géné­rale reconduc­ti­ble, nous confir­ment cette confu­sion. Soyons sérieux la grève géné­rale est tout d’abord inter­pro­fes­sion­nelle, elle néc­es­site l’occu­pa­tion des lieux de tra­vail. Ensuite elle peut deve­nir expro­pria­trice, les tra­vailleurs pre­nant en main la pro­duc­tion et les ser­vi­ces publics. Ce sont alors les pré­mices de la Révolution. Cette confu­sion des mots a eu cours dans les AG, dans la presse syn­di­cale, dans la déc­la­ration des bureau­cra­tes, dans l’ensem­ble des médias. Elle est la preuve d’une culture syn­di­cale limitée et affa­die avec la volonté de cer­tai­nes com­po­san­tes syn­di­ca­les d’uti­li­ser cet imbro­glio pour éviter l’élarg­is­sement.

Il a été beau­coup repro­ché à la CGT de ne pas appe­ler à la grève géné­rale. Ces repro­ches vien­nent essen­tiel­le­ment d’orga­ni­sa­tions extéri­eures à la CGT et qui pour beau­coup lui sont hos­ti­les ou concur­ren­tes. On cher­che­rait à l’affai­blir, on ne s’y pren­drait pas autre­ment. La CGT n’a pas cessé de dire que la grève géné­rale ne se décrétait pas, que ce serait les tra­vailleurs à la base qui la déci­deraient. Il est sur­pre­nant que des liber­tai­res aient quel­que chose à redire à cela.

Dans un tel contexte, le rôle d’une confé­dé­ration est bien de favo­ri­ser l’exten­sion du mou­ve­ment . De nom­breux mili­tants de la CGT se sont mobi­lisés dans ce sens. Les appels confé­déraux à élargir, à étendre le mou­ve­ment ont été inces­sants. La bataille de l’opi­nion publi­que a été gagnée. De nom­breu­ses fédé­rations ont appelé à la grève reconduc­ti­ble et à une mobi­li­sa­tion géné­rale à partir du 3 juin. On peut repro­cher à la CGT cette date tar­dive, le manque de rythme de la mobi­li­sa­tion avec des journées d’actions peut-être trop éloignées. Quoi qu’il en soit, les sala­riés du privé ne se sont jamais mobi­lisés mas­si­ve­ment après le 25 mai, et ceux du public ne l’ont fait que pen­dant les temps forts, même dans les sec­teurs for­te­ment mobi­lisés où les préavis reconduc­ti­bles étaient déposés. Nous avons tous pu le cons­ta­ter (la presse « pro-grève géné­rale » en fait aussi le cons­tat). La mobi­li­sa­tion des sala­riés est for­te­ment corrélée à l’implan­ta­tion syn­di­cale et les déserts sont légion. Dans ces condi­tions on repro­che à la CGT de ne pas avoir appe­ler à la grève géné­rale alors que tous les signes mon­traient qu’on allait au casse-pipe. Il ne faut pas confon­dre audace et témérité. C’est cela aussi la force d’une confé­dé­ration : être capa­ble de juger d’une situa­tion en cou­vrant de larges fran­ges du prolé­tariat.

Des cama­ra­des ont joué les avant-gardes alors qu’ils étaient géné­ra­lement très mino­ri­tai­res. Ils ont perdu par­fois un ou deux mois de salaire. C’était cou­ra­geux mais ils ont conduit des sala­riés à l’abat­toir. Des drames humains se sont joués. Des sala­riés sont dégoûtés à vie de lutter. C’était insensé.

Les orga­ni­sa­tions qui pous­saient à la roue ne pre­naient aucun risque car elles étaient inca­pa­bles de la faire cette grève géné­rale. La CGT elle-même n’a plus la capa­cité de porter ce moyen d’action. Pourtant, elle aurait eu à en assu­mer seule les conséqu­ences poli­ti­ques en cas d’échec. Et l’échec était cer­tain à la vue du rap­port de force. On ima­gine aisément les conséqu­ences : un mou­ve­ment ouvrier balayé, à genoux pour des années, inca­pa­ble de ren­for­cer son orga­ni­sa­tion pour être en capa­cité de mener les luttes à venir et de frei­ner l’offen­sive capi­ta­liste. Enfin nous ne pou­vons pas nous empêcher de raconter quel­ques anec­do­tes. A la fédé­ration des che­mi­nots CGT, on en rigole encore. Quand le petit fac­teur de Neuilly, ex-can­di­dat LCR à la pré­sid­enti­elle, syn­di­qué SUD se voyant revi­vre Octobre est venu exhor­ter les che­mi­nots d’un dépôt à la grève géné­rale. Ces der­niers lui ont fait remar­quer qu’à son bureau de poste les sala­riés étaient au boulot. Il en est reparti le cul mer­deux.

A Montpellier, le 14 et le 15 mai, ce sont des adhérents du SNUI (G10), de SUD-PTT (G10) et du comité de grève des ins­ti­tu­teurs qui ont voulu voter la grève illi­mitée... à l’AG des che­mi­nots.

Et enfin une der­nière plus dra­ma­ti­que, celle du comité inter­pro de Montpellier qui a orga­nisé l’occu­pa­tion des voies de chemin de fer, alors que seu­le­ment une ving­taine de train sur une moyenne jour­na­lière de 260 pas­saient ce jour-là, les che­mi­nots étant en grève. Trois cent per­son­nes y sont allées (à com­pa­rer à des mani­fes­ta­tions à 50 000). Elles se sont faites matra­quer. Cette vio­lence ne peut servir que la Réaction. Au mieux, cette pseudo radi­ca­lité n’est qu’un aveu de fai­blesse.

Pour conclure

Des com­bats, nous allons en livrer d’autres et en perdre beau­coup face à la Réaction. Tous les acquis issus des conquêtes ouvrières du passé vont être mal­menés. Nous sommes impuis­sants à y rép­ondre à court terme du fait de nos divi­sions et de nos fai­bles effec­tifs.

Il est confor­ta­ble dans ces condi­tions d’accu­ser « les autres » d’être res­pon­sa­bles des échecs col­lec­tifs que nous subis­sons. Il est confor­ta­ble de se réfugier dans de peti­tes orga­ni­sa­tions où on est bien au chaud entre convain­cus et de passer son temps à tirer sur des cama­ra­des qui se bat­tent pour­tant pied à pied. Bien sur, les gran­des confé­dé­rations et la CGT en pre­mier, n’ont pas toutes les vertus. Il y a des choses qui déc­onnent, nous le concédons volon­tiers. Il y a des fédé­rations qui jouent un jeu trou­ble, notam­ment cer­tai­nes du privé qui crai­gnent de perdre des cartes si on défend les fonc­tion­nai­res. Peut-être n’ont-elles pas bien lu le plan Fillon ? Il y a aussi les cama­ra­des qui ont une place bien au chaud et qui ne veu­lent sur­tout pas la perdre quitte à faire quel­ques « peti­tes » conces­sions qui res­sem­blent à de grand recul pour les tra­vailleurs. La CGT est éga­lement confrontée à la délé­gation de pou­voir, ce qui arrange bien ceux qui délèguent et tém­oigne en même temps d’un vide mili­tant rela­tif.

Il est vrai que de nom­breux cama­ra­des n’arri­vent pas à se déb­arr­asser de leur vieux fan­tasme sur la néc­essité de l’alter­na­tive poli­ti­que de gauche, du déc­ou­page entre le poli­ti­que et le syn­di­cal. Il n’est pas facile de chan­ger une façon de penser et d’agir vieille de plus d’un demi-siècle et nous ne pen­sons pas que cette ques­tion se rés­oudra d’un coup. Pourtant la CGT a de nom­breu­ses pro­po­si­tions sociét­aires, poli­ti­ques mais elle n’a pas encore réappris à se passer des partis pour les porter en avant. La visite de Bernard Thibault au congrès du PS était sans doute des­tinée à ras­su­rer les tenants de ce par­tage des taches. La CGT est aussi tra­versée de cou­rants qui aime­raient bien la voir s’ins­ti­tu­tion­na­li­ser. L’aban­don des référ­ences au socia­lisme au congrès de 95 va dans ce sens. Et comme la nature à hor­reur du vide, on nous pro­pose aujourd’hui de les rem­pla­cer par l’utopie « d’un nou­veau statut du sala­rié » qu’on serait en mesure de mieux faire appli­quer que les différents textes actuels. C’est de la Science-fic­tion. Pour nous néanmoins, la CGT reste de loin l’orga­ni­sa­tion la plus vivante, la plus por­teuse de pro­mes­ses. D’ailleurs, il n’y a qu’à en faire le cons­tat sur les der­nières années, par­tout où ça se bagarre la CGT n’est jamais loin ! Toutes les orga­ni­sa­tions peu­vent-elles en dire autant ?

Certains, qui sont pour­tant inca­pa­bles de faire de tels cons­tats (et pour cause), nous prés­entent les SUD et le G10 comme le nouvel El Dorado. Mais on est bien en mal de nous dire pour­quoi. Seuls les trots­kis­tes le savent. Leurs efforts pour en assu­rer le contrôle payent. A Montpellier G10 et LCR défilent géné­ra­lement côte à côte. Ici, les gau­chis­tes ont qua­si­ment tous quitté les autres syn­di­cats (hors édu­cation natio­nale) et n’ont pas hésité à divi­ser un peu plus les sala­riés en réa­lisant des scis­sions (8).L’orga­ni­sa­tion en syn­di­cats dép­ar­tem­entaux issue de ses ori­gi­nes cédét­istes faci­lite gran­de­ment la prise en main de ses struc­tu­res. Fin août, c’est encore le G10 qui est venu au secours de l’extrême gauche suite à une alter­ca­tion avec Nikonoff, pré­sident d’ATTAC. Ce soi-disant syn­di­ca­lisme de « lutte et de trans­for­ma­tion sociale », par­fois effi­cace dans les conflits cor­po­ra­tis­tes, a subi un échec cui­sant ce prin­temps en étant inca­pa­ble de peser sur la situa­tion. Alors que la CGT est de moins en moins une cour­roie de trans­mis­sion, le G10 fait le chemin inverse. Il pour­rait bien en subir les conséqu­ences aux pro­chai­nes élections pro­fes­sion­nel­les. Déjà cet été, le SNJ-G10 (majo­ri­taire chez les jour­na­lis­tes) a perdu 3,5% au profit du SNJ-CGT(9). Quant à la CNT, nous com­pre­nons la nos­tal­gie qu’elle ins­pire aux anar­chis­tes. Mais la Révolution espa­gnole, c’était en 1936.Certes, elle fut un très grand syn­di­cat ouvrier outre-Pyrénées mais aujourd’hui en France ne reste-elle pas qu’un syn­di­cat anar­chiste malgré ses récents succès ? Et nous ne vou­lons pas d’un syn­di­cat anar­chiste car nous ne vou­lons pas d’un syn­di­cat com­mu­niste, ni d’un syn­di­cat trots­kiste, ni d’un syn­di­cat socia­liste... Nous vou­lons un grand syn­di­cat réun­issant les tra­vailleurs, celui de la classe ouvrière et du prolé­tariat(10).

Malgré le sen­ti­ment d’échec, le syn­di­ca­lisme a dém­ontré à nou­veau ce prin­temps qu’il était la seule force capa­ble de s’oppo­ser au capi­ta­lisme . Il apporte des capa­cités d’actions au plus proche des sala­riés dans leurs entre­pri­ses mais aussi au niveau natio­nal et inter­na­tio­nal sur les grands sujets de société. Outre les néc­essités de ren­for­cer son orga­ni­sa­tion, le syn­di­ca­lisme devra aussi pren­dre à bras le corps son déficit de com­mu­ni­ca­tion. Tel que nous l’avons déjà dit, les médias sont très influents et notre presse, nos tracts sem­blent bien déris­oires. Le syn­di­ca­lisme doit penser à se doter d’un grand outil de com­mu­ni­ca­tion, tel une radio ou une télé­vision. C’est ambi­tieux mais sûrement incontour­na­ble.

Le rôle des anar­chis­tes est de s’inves­tir mas­si­ve­ment dans le mou­ve­ment syn­di­cal tel qu’il l’a fait à l’aube du XXe siècle. Nous confron­ter aux autres, avan­cer avec eux, appor­ter nos ana­ly­ses, nos pra­ti­ques de la démoc­ratie (assem­blée, man­da­te­ments, rota­tions des tâches, procès-ver­baux, etc.) sans les arrière-pensées bou­ti­quières qu’ont les pos­tu­lants à la conquête du pou­voir poli­ti­que.

Conscient que les choix d’adhésions puis­sent être variés, par­tout les sala­riés, les syn­di­ca­lis­tes, les anar­chis­tes doi­vent s’oppo­ser à l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion mor­tifère du syn­di­ca­lisme et à son mor­cel­le­ment. Bien au contraire ils doi­vent tra­vailler à son dével­op­pement, à son unité d’action et éviter tout émi­et­tement syno­nyme de divi­sions et de temps perdu. Reconstruire pierre après pierre l’unité orga­ni­que du « parti du tra­vail » est un enjeu majeur. L’indép­end­ance face au patro­nat, à l’état et aux partis poli­ti­ques est pri­mor­diale pour ras­sem­bler les sala­riés et mener une poli­ti­que authen­ti­que­ment prolé­tari­enne. Le syn­di­ca­lisme doit se posi­tion­ner sur les choix de société, oeu­vrer à déf­endre, conso­li­der et conquérir des acquis de société en atten­dant « la sup­pres­sion de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste, notam­ment par la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tions et d’éch­ange ». Enfin le syn­di­ca­lisme doit dével­opper ses liens inter­na­tio­naux pour lutter effi­ca­ce­ment contre la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste et étendre l’esprit de la lutte et l’espoir d’un autre futur.

Septembre 2003,
Collectif anar­cho-syn­di­ca­liste de Montpellier, « La Sociale » la.sociale@wana­doo.fr


(1) Cf. les numéros de la lettre-MSL publiés depuis le début de cette année.

(2) Il existe des excep­tions nota­bles.

(3) La res­pon­sa­bi­lité de ce dés­astre dans les mobi­lisés de ce prin­temps incombe à beau­coup : com­mu­nis­tes, extrême gauche, fédé­rations CGT qui ont appelé à voter Chirac,... et même des anar­chis­tes.

(4) Novembre-déc­embre 95 est devenu un véri­table mythe au point d’oublier que le Plan Juppé est passé. Seuls les régimes spéciaux qui ne sont pas des régimes de fonc­tion­nai­res (che­mi­nots, EDF-GDF,...) ont tiré leur épingle du jeu, notam­ment parce que ces tra­vailleurs fai­saient l’objet d’une atta­que fron­tale (statut, emploi, avenir, etc.) visant à des­sou­der les « bas­tions du syn­di­ca­lisme ».La droite de l’époque était plus faible et plus divisée et elle a fait « l’erreur » his­to­ri­que de vou­loir aller vite et de s’atta­quer aux sala­riés encore bien orga­nisés. On peut néanmoins sou­li­gner que si les che­mi­nots ont défait la direc­tion de la SNCF et gagné 7 ans de paix rela­tive, les gaziers et élect­riciens ont vu l’ouver­ture à la concur­rence en Europe se pour­sui­vre. Non, décidément l’hiver 95, ce n’était pas le grand soir.

(5) La confé­dé­ration CFDT n’a pas appelé le 3 avril.

(6) Les tracts de SUD Rail sont édifiants : tout en se joi­gnant à l’appel du 3 juin, ils n’ont de cesse de cri­ti­quer les autres orga­ni­sa­tions.

(7) A Montpellier, les ser­vi­ces d’ordre sont excep­tion­nels, les mani­fes­ta­tions se dér­oulant géné­ra­lement sans heurt. On rajou­tera que ce jour-là, la plu­part des mili­tants cégét­istes étaient à Paris.

(8) Par exem­ple, à la Mutualité Sociale Agricole de l’Hérault, ils ont pro­vo­qué une scis­sion dans la CGT pour créer SUD. Il y a aujourd’hui 5 syn­di­cats pour envi­ron 300 sala­riés. Les admi­nis­tra­teurs se frot­tent les mains.

(9) SNJ 42,4% (-3,26), CGT 19,8% (+4), CFDT 15,8% (-1,3).

(10) Erico Malatesta (théo­ricien anar­chiste) disait déjà cela... il y a un siècle.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire