dimanche 14 juillet 2013

Nucléaire : main basse sur la vie

Malgré les inci­dents à répé­tition, les catas­tro­phes évitées de jus­tesse et l’absence de solu­tion au pro­blème des pou­bel­les nuclé­aires (si ce n’est les enfouir pour qu’on les oublie !), le gou­ver­ne­ment va bientôt sta­tuer sur le renou­vel­le­ment du parc élect­ro­nuc­léaire en France. En dépit de la vétusté des ins­tal­la­tions, EDF a décidé, en sep­tem­bre 2003, sans même atten­dre l’avis de l’Autorité de sûreté nuclé­aire, d’allon­ger la durée de vie des cen­tra­les de trente à qua­rante ans, et s’ache­mine vers l’adop­tion de l’EPR, pro­to­type européen qui ne diffère guère des modèles pré­cédents. L’État français appa­raît encore comme le plus fidèle représ­entant du lobby nuclé­aire civil et mili­taire qui, dés­ormais, dép­asse les fron­tières de l’Hexagone pour agir à l’éch­elle europé­enne : en l’occur­rence, le groupe franco-alle­mand Framatome-Siemens, qui vise le contrôle du marché mon­dial de l’énergie nuclé­aire.

Si les admi­nis­tra­teurs de l’élect­ro­nuc­léaire ne voient pas d’autre issue que la fuite en avant, c’est parce que la société capi­ta­liste a plus que jamais besoin de puis­sance motrice sous forme d’élect­ricité pour faire tour­ner l’immense système de pro­duc­tion et de consom­ma­tion de masse. C’est pour­quoi, dans le même temps où se décide l’adop­tion de l’EPR surgit l’ITER, projet mon­dial de cen­trale à fusion ther­mo­nu­clé­aire, abou­tis­se­ment de vingt ans d’expé­rim­en­tations (Jet européen et autres machi­nes du même genre). L’idée de pou­voir pro­duire de l’élect­ricité à partir de la fusion à très haute tempé­ra­ture (100 mil­lions de degrés), avec des ren­de­ments près de 100 fois plus impor­tants que l’actuelle fis­sion, fait sali­ver les ges­tion­nai­res de l’énergie.

Ils ne man­quent pas de pren­dre prét­exte de l’abon­dance rela­tive du deutérium et du caractère moins radio­ac­tif du tri­tium par rap­port aux matières fis­si­bles comme le plu­to­nium pour res­sor­tir leurs « argu­ments » sur la source d’énergie, enfin trouvée, inép­ui­sable, stable et propre. Indépendamment du caractère très com­plexe et dan­ge­reux de la tech­no­lo­gie mise en œuvre (par exem­ple, le lithium prévu dans l’ITER est aussi explo­sif que le sodium uti­lisé dans Superphénix), la nou­veauté réside dans le caractère supra­na­tio­nal du projet de réacteur à fusion. Les parcs de cen­tra­les à fis­sion furent cons­truits et gérés dans le cadre des prin­ci­paux États natio­naux. Si l’ITER marque le recul de leurs pré­ro­ga­tives en la matière, c’est au béné­fice d’ins­ti­tu­tions supra­na­tio­na­les, comme l’Agence mon­diale de l’énergie, de bailleurs de fonds venus des quatre coins de la planète, de cher­cheurs de toutes les natio­na­lités, etc., œuvrant pour le même projet cen­tra­lisé de création et de dis­tri­bu­tion de l’énergie au niveau mon­dial. Ce qui n’empêche pas les États impli­qués (les États-Unis, l’Union europé­enne, la Russie, la Chine, le Japon et la Corée du Sud) de cher­cher à tirer la cou­ver­ture à eux. Pour la France, dans le des­sein d’accueillir le pro­to­type à Cadarache.

Aujourd’hui, les États sortis vain­queurs de la Seconde Guerre mon­diale mono­po­li­sent l’usage de la force nuclé­aire, ce qui leur confère le pou­voir lié à la pos­ses­sion d’armes de pres­sion et de des­truc­tion sans com­pa­rai­son dans l’his­toire humaine. C’est pour­quoi, États-Unis en tête, ils ont encore moins l’inten­tion d’aban­don­ner le nuclé­aire mili­taire que le nuclé­aire civil, pour des rai­sons qui tien­nent à la fois à la puis­sance et au pres­tige. Bien qu’ils ne visent plus à garan­tir le par­tage du monde, comme à l’époque de la Guerre froide, ils ont plus que jamais comme objec­tif de le contrôler et de le sou­met­tre en bloc. Voilà pour­quoi la doc­trine mili­taire offi­cielle n’est plus la « dis­sua­sion » mais le « cho­quer pour se faire res­pec­ter », selon la for­mule du Pentagone, reprise par tous les états-majors. Derrière la fable des traités de réd­uction des arse­naux nuclé­aires, voire de leur éli­mi­nation sous le contrôle de l’ONU, se pro­file donc bien autre chose que la fin de l’aven­ture nuclé­aire.

Pour les États nucléar­istes, il s’agit de mettre à la fer­raille des mas­to­don­tes deve­nus obsolètes et de s’assu­rer le mono­pole de la recher­che et de la création d’armes nuclé­aires, ther­mo­nu­clé­aires, etc., de moin­dre puis­sance uni­taire et moins radio­ac­ti­ves, mais dont l’uti­li­sa­tion mas­sive fera des rava­ges et sèmera la ter­reur. De tels arse­naux seront plus adaptés aux théâtres d’opé­rations diver­si­fiés qui caracté­risent les guer­res « prév­en­tives » actuel­les. L’Irak a pu en faire l’expéri­ence dès 1991, avec l’emploi de l’ura­nium appau­vri à titre de bou­clier, de cône de choc et de bombe radio­lo­gi­que. De même, la plu­part des États ont accepté le mora­toire sur l’inter­dic­tion des essais nuclé­aires en gran­deur nature, car il ne couvre que les bombes A et H qui font appel à la fis­sion.

En revan­che, il laisse le champ libre aux expé­rim­en­tations plus sophis­ti­quées menées en labo­ra­toire : du NIF de Livermore (aux États-Unis) au laser Mégajoule de Bordeaux, on met les bou­chées dou­bles pour pré­parer, à l’abri des encein­tes, des bombes H de poche, uti­li­sant le laser comme déto­nateur. Face à une telle fré­nésie nucléar­iste, il n’est pas étonnant que la France se soit empressée, à l’image des États-Unis d’ailleurs, de pro­mul­guer, en plein mois d’août 2003, un arrêté ministériel clas­sant toutes les infor­ma­tions rela­ti­ves aux matières nuclé­aires dans le champ « secret-déf­ense »1 : les peines encou­rues par les asso­cia­tions et les indi­vi­dus qui enfrein­draient cet inter­dit vont jusqu’à sept ans de prison et 100 000 euros d’amende. Au nom de la sécurité de l’État, de celle des citoyens et de la lutte contre le danger ter­ro­riste ! L’argu­ment sécu­rit­aire sert encore à faire passer des lois d’excep­tion. Les anti­nu­clé­aires ayant le bec cloué, l’indus­trie peut ainsi tran­quille­ment lancer ses machi­nes de mort.

En misant sur les énergies « renou­ve­la­bles », les Verts ont voulu jouer la carte de la contes­ta­tion de l’élect­ro­nuc­léaire au sein d’un gou­ver­ne­ment socia­liste pro­nu­clé­aire. Il suf­fi­sait selon eux d’accep­ter le pro­lon­ge­ment de la durée de vie des cen­tra­les nuclé­aires de dix ans - donc aussi les ris­ques d’explo­sion dus à leur délab­rement - et de geler l’EPR le temps de roder les énergies « alter­na­ti­ves » qui pren­draient ensuite le relais2… La ques­tion de l’arse­nal nuclé­aire était, bien entendu, occultée. Au final, le parti éco­log­iste, der­rière des pro­po­si­tions fumeu­ses de « sortie négociée » de l’élect­ro­nuc­léaire, a en réalité contri­bué à la perpét­uation du nuclé­aire en général.

Évide­mment, il ne s’agit pas de s’oppo­ser aux pal­lia­tifs que des indi­vi­dus ou des grou­pes met­tent en place, à éch­elle réd­uite, afin d’éch­apper quel­que peu à leur dép­end­ance éner­gétique pour leur usage domes­ti­que, mais de com­pren­dre que les pro­po­si­tions « alter­na­ti­ves » des Verts et du réseau Sortir du nuclé­aire sont à la fois conser­va­tri­ces et irréa­li­sables. Elles sont conser­va­tri­ces car elles procèdent de la même dém­arche que celle qui condui­sit au nuclé­aire, à savoir la néc­essité d’ali­men­ter en énergie la société capi­ta­liste, ici en diver­si­fiant les sour­ces d’énergie : éoli­ennes, solai­res, etc.

Au pro­blème social posé par le nuclé­aire, ils oppo­sent, en ges­tion­nai­res du système, des solu­tions tech­ni­cien­nes qui, à leur façon, par­ti­ci­pent à la dég­ra­dation de la vie. Elles sont de plus irréal­istes, car elles ne cons­ti­tue­ront, pour long­temps sans doute, que des sour­ces annexes d’énergie. L’idée de « ser­vice public de l’élect­ricité sans nuclé­aire », pré­conisée par les éco­log­istes, ne cache rien d’autre que l’illu­sion de pou­voir assu­rer, sous l’égide de l’État, le contrôle du marché de l’énergie qui lui éch­appe de plus en plus.

Nous affir­mons, nous, que la sortie du nuclé­aire n’est pas négoc­iable, à moins d’accep­ter d’enchaîner l’huma­nité pour quel­ques déc­ennies de plus (quel­ques dizai­nes de mil­liers d’années si l’on compte la durée de vie du plu­to­nium) à des pol­lu­tions irrév­er­sibles, aux ris­ques d’acci­dents et aux drames humains qui en déc­oulent : la mise en état d’urgence de la société, c’est-à-dire la mili­ta­ri­sa­tion de la vie sociale, le confi­ne­ment et la dép­or­tation des popu­la­tions et l’éli­mi­nation des réc­al­citrants, la mort lente enfin pour le plus grand nombre. Scénario déjà vu à Tchernobyl, à Tokaï-Muraet à Long Island…

Nous repous­sons de même toutes les prét­endues alter­na­ti­ves qui ne font que perpétuer et accroître la puis­sance du système social qui nous dépossède de notre vie et qui sac­cage l’ensem­ble de la vie ter­res­tre. Certes, à défaut de mou­ve­ments sociaux décidés à en finir avec l’exploi­ta­tion et la domi­na­tion sous toutes ses formes, « la lutte contre le nuclé­aire » res­tera sans doute le pré carré de lob­bies citoyen­nis­tes, pré­occupés d’amé­nager de façon plus ou moins réal­iste et dura­ble l’uni­vers capi­ta­liste planét­aire, et d’accéder au pou­voir ou, à défaut, à son anti­cham­bre au titre de conseillers du prince. Et pour­tant, seules de telles oppo­si­tions radi­ca­les au monde nucléarisé peu­vent redon­ner son sens à la liberté humaine.

Des électrons libres anti­nu­clé­aires Itaque@club-inter­net.fr Paris, le 15 jan­vier 2004

1 - Les matières nuclé­aires sont toutes les matières qui contien­nent l’un des six éléments fis­si­les, fer­ti­les ou fusi­bles rete­nus par la loi : ura­nium, plu­to­nium tho­rium, lithium 6, deutérium et tri­tium. Tous les types de com­bus­ti­bles nuclé­aires sont donc concernés, de leur fabri­ca­tion jusqu’à leur trans­port, leur retrai­te­ment ou leur sto­ckage.

2- Le député vert européen Yves Cochet déc­larait encore réc­emment : « Le parc [de cen­tra­les actuel­les] est suf­fi­sam­ment jeune pour qu’on prenne [la décision de cons­truire l’EPR] au plus tôt en 2012-2015. » Le Monde, 10/10/2003.

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