dimanche 14 juillet 2013

Les islamistes au Pakistan : contre la classe ouvrière et contre les femmes

« Quand l’injus­tice acquiert force de loi, la rés­ist­ance devient un devoir. »

Extraits d’un arti­cle paru en jan­vier 2004 Solidarity N° 44, organe de l’Alliance for Workers Liberty (Grande-Bretagne)

Faryal Velmi s’est rendu réc­emment au Pakistan et a inter­viewé plu­sieurs mili­tants du LPP, notam­ment Farooq Tariq. (…) Le Labour Party of Pakistan (LPP) a été créé en 1997. D’ins­pi­ra­tion trots­kyste, il regroupe envi­ron deux mille mem­bres et représ­ente la prin­ci­pale orga­ni­sa­tion d’extrême gauche de ce pays. Le LPP essaie de recons­truire le mou­ve­ment ouvrier de ce pays et com­bat­tre la poli­ti­que du pré­sident Musharaf qui a pris le pou­voir à la suite d’un coup d’État mili­taire en 1999. Le sec­teur public a été restruc­turé et pri­va­tisé, ce qui a pro­vo­qué une véri­table explo­sion du chômage. De nou­vel­les lois comme la loi sur les rela­tions indus­triel­les (IRO) ont été intro­dui­tes en 2003 et elles ont sup­primé cer­tains droits élém­ent­aires des tra­vailleurs.

Selon Farooq Tariq, « il ne peut pas y avoir de grève légale au Pakistan ». Avant la loi exi­geait que les syn­di­cats don­nent un préavis de 15 jours au patron avant de pou­voir enta­mer une action. Les nou­vel­les lois ont rendu tout préavis de grève illégal, et inter­di­sent même d’inten­ter un recours devant les tri­bu­naux. (…) Les intégr­istes sont le prin­ci­pal obs­ta­cle pour cons­truire ce que Farooq Tariq appelle « un mou­ve­ment syn­di­cal pro­gres­siste authen­ti­que ». Le fon­da­men­ta­lisme reli­gieux et l’islam poli­ti­que sont de plus en plus popu­lai­res depuis deux ans. Les six prin­ci­paux grou­pes intégr­istes du pays se sont réunis pour former le Muttahida Majlis-i-Amal (MMA) et ils ont obtenu 15 % des voix lors des élections natio­na­les de 2002.

Ils ont réussi une telle per­for­mance en orga­ni­sant d’énormes mani­fes­ta­tions contre le tour­nant radi­cal du régime. Musharaf s’est en effet retourné contre les tali­bans et a ensuite sou­tenu la guerre amé­ric­aine en Irak. Le MMA contrôle dés­ormais le gou­ver­ne­ment de la Province de la fron­tière du Nord-Ouest. Il cher­che à appli­quer sa ver­sion de la charia et a déjà édicté des lois contre la mixité dans les écoles, la prés­ence de femmes sur les pan­neaux et affi­ches publi­ci­tai­res, et il a intro­duit de nou­veaux pro­gram­mes sco­lai­res et uni­ver­si­tai­res. Le plus grand parti de cette coa­li­tion est le Jamaat-i-Islami, qui se vante d’avoir des mil­lions de mem­bres. Fondé en 1941, ce parti n’a jamais eu autant de pou­voir qu’aujourd’hui. Il est soli­de­ment implanté dans la jeu­nesse et chez les étudiants et le maire de Karachi appar­tient à ce parti.

La base du pou­voir du MMA au Pakistan repose sur les 75 000 madra­sas (écoles reli­gieu­ses). Leur inter­ven­tion dans le mou­ve­ment ouvrier est réc­ente. « Dans les années 70, m’expli­que Farooq Tariq, ils disaient que les syn­di­cats étaient incom­pa­ti­bles avec l’Islam. Aujourd’hui, ils veu­lent en faire partie. Ils sont inter­ve­nus avec succès et cons­ti­tuent dés­ormais une véri­table menace contre le mou­ve­ment ouvrier. » Ils ont formé leur propre confé­dé­ration syn­di­cale, la National Labour Federation, dont l’influence ne fait que croître. Les grou­pes affilés au MMA ont gagné de l’influence dans tous les grands syn­di­cats et pren­dront pro­ba­ble­ment la direc­tion de cer­tains d’entre eux. Dans le syn­di­cat des employés des cen­tra­les élect­riques et des bar­ra­ges, l’un des syn­di­cats les plus impor­tants au Pakistan, une liste du MMA a obtenu 46 000 voix, soit seu­le­ment 4 000 voix de moins que les gagnants aux der­nières élections syn­di­ca­les.

« Ils magouillent tou­jours avec les patrons et inci­tent les tra­vailleurs à capi­tu­ler. Dans les syn­di­cats où ils exer­cent une influence prépond­érante, ils n’ont jamais appelé à la grève », nous pré­cise Farooq Tariq. Mais le pou­voir poli­ti­que du MMA lui permet de « rés­oudre » de nom­breu­ses grèves impor­tan­tes par l’intermédi­aire de digni­tai­res reli­gieux influents ou de poli­ti­ciens du MMA qui, à l’issue d’un simple coup de télép­hone aux patrons, concluent avec eux un « accord ». Cela impres­sionne de nom­breux ouvriers. Ils se sen­tent plus en confiance avec un mou­ve­ment capa­ble de faire des­cen­dre des foules dans la rue et d’avoir une grande influence dans l’élite poli­ti­que. « Chaque fois que le LPP est inter­venu dans des cam­pa­gnes où le MMA et les intégr­istes étaient impli­qués, dit Farooq Tariq, nous avons réussi à leur dis­pu­ter la direc­tion des luttes. »

Il m’a cité l’exem­ple du mou­ve­ment des sans-terre qui a pris son essor en 2000/2001. Les sol­dats ont occupé les terres de mil­liers de pay­sans. Au départ, les fon­da­men­ta­lis­tes ont pris la tête du mou­ve­ment. Ils deman­daient aux pay­sans de céder devant les mili­tai­res et de rendre une partie des terres. Le LPP est inter­venu, a mené cam­pa­gne contre toute com­pro­mis­sion, a avancé un pro­gramme de déso­béi­ssance civile et a rem­porté un grand succès. Cette vic­toire ne représ­ente qu’une vic­toire minus­cule, car le MMA uti­lise Internet, la presse, la télé­vision et la radio pour pro­mou­voir sa déma­gogie réacti­onn­aire et conser­va­trice.

« Nous avons une poli­ti­que très claire, m’a expli­qué Farooq Tariq. Nous ne conclu­rons jamais d’allian­ces avec le moin­dre groupe intégr­iste. Nous ne par­ti­ci­pe­rons jamais avec eux à aucune lutte dite "anti-impér­ial­iste » car le fon­da­men­ta­lisme reli­gieux n’a rien d’anti-impér­ial­iste. » (…)

« Les Européens ne com­pren­nent pas la nature de l’intégr­isme reli­gieux. Les grou­pes d’extrême gauche européens qui veu­lent conclure des allian­ces avec les intégr­istes igno­rent à qui ils ont affaire. En Grande-Bretagne les grou­pes fon­da­men­ta­lis­tes ne cons­ti­tuent qu’une petite mino­rité. Ici, au Pakistan, ils sont deve­nus une force semi-fas­ciste. »

Depuis le coup d’État du général Zia-ul-Haq en 1979, d’impor­tan­tes frac­tions de l’armée entre­tien­nent des liens étroits avec les digni­tai­res intégr­istes et leurs orga­ni­sa­tions. Leurs rela­tions ont évolué avec le temps, mais même après le trem­ble­ment de terre poli­ti­que du 11 sep­tem­bre 2001, et la décision de Muscharaf de sou­te­nir la « guerre contre le ter­ro­risme », leurs rela­tions sont encore étr­oites. Musharaf a uti­lisé les fon­da­men­ta­lis­tes pour dres­ser un bar­rage entre lui et l’oppo­si­tion non fon­da­men­ta­liste et pour lancer un ulti­ma­tum à l’Occident : Acceptez-moi, sinon vous aurez affaire aux intégr­istes qui me sou­tien­nent et sont prêts à pren­dre le pou­voir dans un État qui possède l’arme nuclé­aire.

D’un côté, il inter­dit et persé­cute les grou­pes intégr­istes ; de l’autre il se sert des députés du MMA au sein du Parlement. Maintenant que le dia­lo­gue reprend avec l’Inde et que le pro­blème de l’avenir du Cachemire revient sur le devant de la scène, la rela­tion de Musharaf avec les intégr­istes va deve­nir de plus en plus tendue. Il a déjà survécu à deux ten­ta­ti­ves d’assas­si­nat, dont beau­coup pen­sent qu’elles ont été orga­nisés par la frac­tion la plus radi­cale des intégr­istes qui veut briser l’alliance entre le MMA et l’armée et pren­dre la direc­tion du mou­ve­ment. Les cama­ra­des du LPP mènent la lutte contre le conser­va­tisme reli­gieux et le fana­tisme dans le cadre de Women Workers Helpline.

Fondée en 2000, l’orga­ni­sa­tion fonc­tionne de façon auto­nome du LPP et a des sec­tions à Karachi, Hyderabad et Lahore. Elle cher­che à ce que les tra­vailleu­ses pakis­ta­nai­ses acquièrent davan­tage d’auto­no­mie et à dével­opper la soli­da­rité à leur égard. Helpine les informe de leurs droits à l’intérieur comme à l’extérieur des entre­pri­ses, et les aide à faire valoir ces droits. Comme le dit un auto­col­lant de cette orga­ni­sa­tion : « Femmes, réveillez-vous. Vous êtes seules maîtr­esses de votre destin. » L’orga­ni­sa­tion offre une assis­tance télép­ho­nique, orga­nise des stages et des sémin­aires, et tient des mee­tings chaque mois à Lahore. (…) Elle est en butte à l’hos­ti­lité du MMA et du Jamaat-Islami. « Les intégr­istes prét­endent que la vio­lence domes­ti­que est une ques­tion privée et que si une femme est une bonne épouse pour­quoi donc son mari vou­drait-il la battre ou la muti­ler (1) ? » Une autre ques­tion clé pour les femmes pakis­ta­nai­ses est « la loi Hudood ». Cette loi archaïque et dis­cri­mi­na­toire a été intro­duite par le général Zia-ul-Haq en 1980 et elle considère que le viol d’une femme doit être attesté par quatre témoins mas­cu­lins. Dans le cas contraire, elle est accusée d’adultère et peut être empri­sonnée et lapidée.

Une com­mis­sion spéc­iale a été mise en place pour revoir cette loi et a décidé qu’elle devait être sup­primée imméd­ia­tement. Presque tous les partis poli­ti­ques sont d’accord - sauf le MMA.

Le gou­ver­ne­ment de la Province de la fron­tière du nord-ouest, contrôlé par le MMA, a voté à l’una­ni­mité pour conser­ver cette loi. Les femmes du Jamaat-i-Islami ont orga­nisé plu­sieurs mani­fes­ta­tions pour sou­te­nir cette loi. Selon elles, ceux qui veu­lent sup­pri­mer cette loi impo­sent les idées d’une mino­rité de femmes « occi­den­ta­lisée »s et s’oppo­sent aux intérêts de la majo­rité des femmes pakis­ta­nai­ses. Ce sont les femmes de la classe ouvrière qui souf­frent le plus de cette loi. Au Pakistan, une femme est violée toutes les deux heures, et une est vic­time d’un viol col­lec­tif toutes les huit heures au Pakistan. Près de 75 % des femmes empri­sonnées au Pakistan le sont pour adultère en raison de la loi Hudood. (…)

Faryal Velmi


(1) Note du tra­duc­teur : De nom­breu­ses femmes sont hor­ri­ble­ment mutilées suite aux coups ou aux actions de leurs maris. Ceux-ci tra­fi­quent en effet la cui­si­nière à gaz de leur épouse de façon à ce que lors­que celle-ci se met à cui­si­ner, l’appa­reil domes­ti­que explose, cau­sant de ter­ri­bles bles­su­res ou leur mort.

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