dimanche 14 juillet 2013

Les bolcheviks, l’Islam et la liberté religieuse (Dave Crouch)

[Cet article est paru dans le numéro de décembre 2003 de la Socialist Review, mensuel du Socialist Workers Party, groupe trotskyste britannique. Nous sommes en désaccord total avec la présentation très partiale de l’histoire complexe des rapports entre question religieuse et question nationale en URSS qui est faite dans ce texte. Mais aussi avec l’analyse plus générale du rôle de la religion, ainsi qu’avec l’analyse des causes de la « dégénérescence » de la révolution russe et de la politique de l’Internationale communiste. Cependant l’intérêt de cet article n’est pas d’ordre historique mais politique. Il veut accréditer l’idée que, à la Belle Époque de la révolution russe pour les trotskystes (pour simplifier, les années 1917-1923), la charia (la loi islamique) a pu vivre en bonne intelligence avec les soviets (sous-entendu le pouvoir des travailleurs) et que donc aujourd’hui l’histoire pourrait se répéter. Cette mystification historique que nous tenterons de démonter dans un prochain numéro de Ni patrie ni frontières et sur le site de la revue est moins importante que l’objectif politique immédiat qu’elle sert : légitimer des alliances politiques avec les forces islamistes actuelles (comme la Muslim Association of Britain, cf. l’article sur cette organisation déjà publié dans Ni patrie ni frontières mais que nous republions ici) et blanchir les intégristes dans les pays musulmans, comme en témoigne la participation du SWP aux deux conférences internationales « anti-impérialistes » du Caire aux côtés des Frères musulmans égyptiens. Or c’est cela qui pose problème : il suffit de lire les témoignages des militants pakistanais du LPP ou irakiens du Parti communiste-ouvrier d’Irak (WCPI) que nous publions dans ce numéro. Ceux-ci, confrontés à la répression violente des islamistes irakiens et pakistanais (mais aussi iraniens, cf. le site en anglais du Parti communiste ouvrier d’Iran et celui de Solidarité Irak en français), n’ont que faire d’une vision idyllique des amours entre les musulmans soviétiques des années 20 et les bolcheviks. Ils luttent aujourd’hui pour leur survie et pour celle de la classe ouvrière face aux partisans de la charia. En embellissant les islamistes des années 20, le SWP cherche à embellir les islamistes actuels pour mieux pouvoir manifester à leurs côtés comme cela a été encore le cas récemment à Londres devant l’ambassade de France. Une politique - au mieux - suicidaire comme en témoigne le sort des gauchistes iraniens qui avaient cru soutenir de façon critique Khomeiny au début de la « révolution iranienne » Ils peuplent aujourd’hui les geôles ou les cimetières de leur pays. Y.C.]

Dave Crouch

« Les révo­luti­onn­aires peu­vent tirer des leçons de la poli­ti­que des bol­che­viks vis-à-vis des citoyens musul­mans de l’ex-empire russe. »

La révo­lution russe de 1917 a éclaté dans un empire qui abri­tait seize mil­lions de musul­mans - soit dix pour cent de la popu­la­tion totale. La chute du tsa­risme radi­ca­lisa les musul­mans qui exi­geaient la liberté reli­gieuse et les droits natio­naux que leur refu­saient les tsars.

Le 1er mai 1917, le pre­mier Congrès pan­russe des musul­mans se tint à Moscou. À l’issue de débats très vifs, cette assem­blée vota en faveur de la reconnais­sance des droits des femmes, fai­sant des musul­mans russes les pre­miers au monde à libérer les femmes des res­tric­tions qui caracté­risaient les sociétés isla­mi­ques de l’époque. En même temps, les diri­geants conser­va­teurs musul­mans étaient hos­ti­les à tout chan­ge­ment révo­luti­onn­aire. Comment réa­girent à l’époque les marxis­tes russes, les bol­che­viks ?

L’athé­isme Le marxisme est une concep­tion matér­ial­iste du monde, donc tota­le­ment athée. Mais, parce qu’ils savent que la reli­gion plonge ses raci­nes dans l’oppres­sion et dans l’alié­nation, les partis poli­ti­ques marxis­tes n’exi­gent pas que leurs mem­bres ou leurs sym­pa­thi­sants soient athées. C’est pour­quoi les bol­che­viks n’inclu­rent jamais l’athé­isme dans leur pro­gramme. De fait, ils accueilli­rent des musul­mans de gauche dans les partis com­mu­nis­tes. Le diri­geant bol­che­vik Léon Trotsky remar­qua en 1923 que, dans cer­tai­nes ancien­nes colo­nies de la Russie, près de 15 % des mili­tants du PC étaient musul­mans et évoqua ces « nou­vel­les recrues révo­luti­onn­aires inexpé­rimentées qui tapent en ce moment à notre porte ». Dans cer­tai­nes par­ties de l’Asie cen­trale, les musul­mans représ­entaient jusqu’à 70 % des effec­tifs.

Les bol­che­viks adoptèrent une appro­che très différ­ente vis-à-vis des chrétiens ortho­doxes, reli­gion au ser­vice de l’occu­pa­tion bru­tale des colons russes et des mis­sion­nai­res. La poli­ti­que du Parti en Asie cen­trale, sou­te­nue par Moscou, sti­pu­lait que « l’absence totale de préjugés reli­gieux » n’était une condi­tion d’adhésion indis­pen­sa­ble que pour les Russes. C’est pour­quoi, en 1922, près de mille cinq cents Russes furent expulsés du Parti com­mu­niste du Turkestan à cause de leurs convic­tions reli­gieu­ses, mais pas un seul tur­co­phone. Les bol­che­viks vou­laient en effet cor­ri­ger les effets des crimes du tsa­risme dans ses ancien­nes colo­nies. Lénine et Trotsky com­pre­naient qu’il ne s’agis­sait pas seu­le­ment d’une ques­tion de jus­tice élém­ent­aire, mais qu’il fal­lait aussi que les bol­che­viks déblaient le ter­rain pour per­met­tre aux divi­sions de classe dans la société musul­mane d’émerger.

Après la révo­lution de 1917, cer­tains colons russes d’Asie cen­trale avaient adhéré au parti bol­che­vik, mais ils usurpèrent le slogan de « Tout le pou­voir aux soviets » et le retournèrent contre la popu­la­tion locale, majo­ri­tai­re­ment pay­sanne. Pendant deux ans, la région fut coupée de Moscou par la guerre civile, par conséquent ces « bol­che­viks » auto­pro­clamés eurent les mains libres pour persé­cuter les peu­ples indigènes. C’est pour­quoi une rév­olte isla­miste armée éclata, celle des Basmatchis. Lénine parla de l’impor­tance « gigan­tes­que, his­to­ri­que » de redres­ser la situa­tion. En 1920, il ordonna « d’envoyer dans des camps de concen­tra­tion en Russie tous les anciens mem­bres de la police, de l’armée, des forces de sécurité, de l’admi­nis­tra­tion, etc., qui étaient des pro­duits de l’ère tsa­riste et qui rôdaient autour du pou­voir sovié­tique [en Asie cen­trale ] parce qu’ils y voyaient la perpét­uation de la domi­na­tion russe ».

Les monu­ments, les livres et les objets sacrés isla­mi­ques volés par les tsars furent rendus aux mos­quées. Le ven­dredi - jour sacré pour les musul­mans - fut déclaré jour férié dans toute l’Asie cen­trale. Un système juri­di­que parallèle fut créé en 1921, avec des tri­bu­naux isla­mi­ques qui admi­nis­traient la jus­tice selon les lois de la charia. L’objec­tif était que les gens aient le choix entre la jus­tice révo­luti­onn­aire et la jus­tice reli­gieuse. Une com­mis­sion spéc­iale concer­nant la Charia fut créée au sein du Commissariat sovié­tique à la jus­tice. On inter­dit cer­tains des châtiments prônés par la charia (comme la lapi­da­tion ou le fait de couper une main) car ils contre­di­saient le droit sovié­tique. Les décisions des tri­bu­naux isla­mi­ques concer­nant ces ques­tions devaient être confirmées par une juri­dic­tion supéri­eure.

Certains tri­bu­naux isla­mi­ques défiaient la loi sovié­tique, en refu­sant, par exem­ple, d’accor­der le divorce aux femmes qui en fai­saient la demande, ou en considérant que le tém­oig­nage d’une femme valait seu­le­ment la moitié de celui d’un homme. C’est ainsi qu’en déc­embre 1922 un décret intro­dui­sit la pos­si­bi­lité qu’une affaire soit rejugée devant les tri­bu­naux sovié­tiques si l’une des par­ties le réc­lamait. Même ainsi, entre 30 et 50 % de toutes les affai­res étaient résolues par des tri­bu­naux isla­mi­ques, et en Tchétchénie le chif­fre mon­tait à 80 %.

Un système d’édu­cation parallèle fut aussi établi. En 1922 les droits de cer­tains biens waqf (1) furent rendus à l’admi­nis­tra­tion musul­mane, à condi­tion qu’ils soient uti­lisés à des fins édu­ca­tives. Cela sti­mula donc la création des madra­sas (écoles reli­gieu­ses). En 1925, les 1 500 écoles musul­ma­nes de l’État du Daghestan, dans le Caucase, accueillaient 45 000 étudiants, et cet État ne comp­tait que 183 écoles publi­ques. Par com­pa­rai­son, en novem­bre 1921, les mille écoles sovié­tiques de toute l’Asie cen­trale ne rece­vaient que 85 000 élèves - chif­fre très modeste par rap­port à la jeu­nesse sco­la­ri­sa­ble dans cette région. Le Commissariat aux affai­res musul­ma­nes, qui siégeait à Moscou, super­vi­sait la poli­ti­que russe envers l’Islam. Des musul­mans aux connais­san­ces marxis­tes très limitées occu­paient des posi­tions élevées dans ce ministère. Il en rés­ulta une scis­sion dans le mou­ve­ment isla­mi­que. Les his­to­riens s’accor­dent à dire que la majo­rité des diri­geants musul­mans sou­te­naient les soviets, convain­cus que le pou­voir sovié­tique garan­tis­sait la liberté reli­gieuse.

Les musul­mans eurent une dis­cus­sion appro­fon­die sur l’exis­tence d’une simi­li­tude entre les valeurs isla­mi­ques et les prin­ci­pes socia­lis­tes. À l’époque on enten­dait sou­vent des slo­gans comme « Vive le pou­voir des soviets, vive la charia ! » « Vive la liberté, la reli­gion et l’indép­end­ance natio­nale ! » Les par­ti­sans d’un « socia­lisme isla­mi­que » appe­laient les musul­mans à créer des soviets.

Alliances

Les bol­che­viks conclu­rent des allian­ces avec le groupe panis­la­mi­que kazakh des Ush-Zhuz (qui rejoi­gni­rent le PC en 1920), les guér­illas panis­la­mis­tes ira­nien­nes des Jengelis et les Vaisites, orga­ni­sa­tion soufie. Au Daghestan, le pou­voir sovié­tique dut en grande partie son exis­tence aux par­ti­sans du diri­geant musul­man Ali Hadji Akushinskii. En Tchétchénie, les bol­che­viks recrutèrent Ali Mataev, diri­geant d’un puis­sant ordre soufi, qui pré­sida le Comité révo­luti­onn­aire tchétchène. Dans l’Armée Rouge les « bataillons isla­mi­ques » du mollah Katkakhanov regrou­paient des dizai­nes de mil­liers de sol­dats.

Lors du pre­mier Congrès des peu­ples de l’Orient, qui se tint à Bakou en sep­tem­bre 1920, les diri­geants bol­che­viks russes lancèrent un appel à la « guerre sainte » contre l’impér­ial­isme occi­den­tal. Deux années plus tard, le qua­trième congrès de l’Internationale com­mu­niste approuva la poli­ti­que d’allian­ces avec les panis­la­mis­tes contre l’impér­ial­isme. Moscou employa déli­bérément des trou­pes non russes pour com­bat­tre en Asie cen­trale - ils envoyèrent des détac­hements de Tatars, de Bashkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks et de Turkmènes se battre contre les enva­his­seurs anti­bol­che­viks. Les sol­dats tatars cons­ti­tuaient plus de 50 % des trou­pes sur le front de l’Est et dans le Turkestan pen­dant la guerre civile.

La poli­ti­que des bol­che­viks dans l’Armée Rouge ne cons­ti­tuait qu’un des aspects d’une poli­ti­que glo­bale : ils vou­laient en effet s’assu­rer que les peu­ples non russes contrôlent eux-mêmes les nou­vel­les répub­liques auto­no­mes dans les ancien­nes colo­nies de l’empire tsa­riste. Cela impli­quait le départ des colons russes et cosa­ques - dans le Caucase et en Asie cen­trale, les colons furent encou­ragés à reve­nir en Russie, et dans cer­tains cas chassés de force. La langue russe cessa d’être la langue domi­nante et les lan­gues autoch­to­nes furent employées dans les écoles, les admi­nis­tra­tions, les jour­naux et l’édition. On créa un pro­gramme massif de « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » (comme on l’appel­le­rait aujourd’hui). Les représ­entants des natio­na­lités allogènes furent promus à des posi­tions diri­gean­tes dans l’État et dans les partis com­mu­nis­tes, et on leur donna la pré­fér­ence en matière d’emploi sur les Russes. On créa des uni­ver­sités pour former une nou­velle géné­ration de diri­geants natio­naux non russes.

Cependant les efforts pour garan­tir la liberté reli­gieuse et les droits natio­naux étaient cons­tam­ment minés par la fai­blesse de l’éco­nomie. L’iso­le­ment de la révo­lution russe signi­fiait qu’une pau­vreté ter­ri­fiante fai­sait peser une menace mor­telle sur le régime sovié­tique. Déjà en 1922, les sub­ven­tions de Moscou à l’Asie cen­trale durent être dimi­nuées et on ferma de nom­breu­ses écoles publi­ques. Les pro­fes­seurs aban­don­naient leurs postes faute de tou­cher un salaire. Cela signi­fiait que les écoles musul­ma­nes en vin­rent à représ­enter la seule solu­tion pour la popu­la­tion. « Quand vous ne pouvez four­nir du pain, vous n’osez enle­ver aux gens son sub­sti­tut », déc­lara Lounatcharky, com­mis­saire du peuple à l’Éduc­ation. On sup­prima les sub­ven­tions aux tri­bu­naux isla­mi­ques entre la fin de 1923 et le début de 1924. Mais des fac­teurs éco­no­miques empêchaient déjà les musul­mans de porter plainte au tri­bu­nal. Si, par exem­ple, une jeune femme refu­sait d’accep­ter un mariage arrangé par sa famille ou de se marier à un mari déjà poly­game, elle avait peu de chan­ces de sur­vi­vre parce qu’elle ne pou­vait trou­ver ni tra­vail ni loge­ment indép­endant.

Enfin, la bureau­cra­tie sta­li­nienne accrut sa main­mise sur la révo­lution. De plus en plus, elle s’atta­qua à ce qu’elle appe­lait les « dév­iations natio­na­lis­tes » dans les Républiques non russes et encou­ra­gea la renais­sance du chau­vi­nisme grand-russe. À partir de la seconde moitié des années 20, les sta­li­niens com­mencèrent à pla­ni­fier une atta­que fron­tale contre l’Islam au nom du droit des femmes. Le slogan prin­ci­pal de leur cam­pa­gne était « khudz­hum », c’est-à-dire atta­que, agres­sion, offen­sive.

Le khudz­hum entra en action mas­si­ve­ment le 8 mars 1927, à l’occa­sion de la journée inter­na­tio­nale des femmes. Au cours de mee­tings de masse, on appela les femmes à enle­ver leur voile. De petits grou­pes de musul­ma­nes autoch­to­nes montèrent sur des podiums et se dévoilèrent en public, après quoi on brûla leurs voiles. Cette opé­ration gro­tes­que ren­ver­sait com­plè­tement les prio­rités du marxisme. Nous étions bien loin de l’époque où les mili­tan­tes bol­che­vi­ques se voi­laient pour mener un tra­vail poli­ti­que dans les mos­quées. Cette poli­ti­que était à des années-lumière des ins­truc­tions de Lénine qui déc­larait : « Nous sommes abso­lu­ment opposés à toute offense contre les convic­tions reli­gieu­ses ». Inévitablement le « khudz­hum » pro­vo­qua une réaction en retour. Des mil­liers d’enfants musul­mans, spéc­ia­lement des filles, furent retirés des écoles sovié­tiques par leur famille et dém­issionnèrent des jeu­nes­ses com­mu­nis­tes. Des femmes non voilées furent agressées dans les rues, par­fois violées et des mil­liers d’entre elles furent tuées.

L’offen­sive contre l’Islam marqua le com­men­ce­ment d’une rup­ture bru­tale avec la poli­ti­que révo­luti­onn­aire inau­gurée en octo­bre 1917. Tandis que l’Union sovié­tique lançait un pro­gramme d’indus­tria­li­sa­tion forcée, les diri­geants natio­naux et reli­gieux musul­mans furent phy­si­que­ment éliminés et l’Islam plon­gea dans la clan­des­ti­nité. Le rêve de la liberté reli­gieuse fut enterré lors de la Grande Terreur des années trente.

Dave Crouch

(1). Waqf : biens (terres, bou­ti­ques, etc.) dont les reve­nus ser­vent à entre­te­nir ou cons­truire des bâtiments reli­gieux (mos­quées, madra­sas) mais aussi des édi­fices d’intérêt public (hôpitaux, ponts, cana­li­sa­tions). Ce système était très rép­andu au Moyen Age et avait éga­lement de gros avan­ta­ges pour les riches. Il leur per­met­tait en effet d’éviter que l’on confis­que éventu­el­lement leur for­tune mais aussi de tour­ner les règles musul­ma­nes en matière d’héri­tage. Les biens waqf étaient considérés comme sacrés et le cadi (représ­entant local du pou­voir judi­ciaire) était chargé de les gérer. Au XXe siècle le système du waqf a pro­gres­si­ve­ment dis­paru dans les pays musul­mans, sauf en Iran (N.d.T.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire