dimanche 14 juillet 2013

« Islamophobie » et alliances électorales en Grande-Bretagne (Rumy Hassan)

(L’auteur de l’arti­cle ci-des­sous est membre de la Socialist Alliance, regrou­pe­ment élec­toral hétérogène entre plu­sieurs grou­pes d’extrême gauche bri­tan­ni­ques et une frac­tion du PC. Le groupe domi­nant de cette coa­li­tion au pro­gramme « anti­ca­pi­ta­liste » très flou, le Socialist Workers Party, est aussi l’orga­ni­sa­tion « révo­luti­onn­aire » la plus impor­tante en Grande-Bretagne. Le SWP pro­pose main­te­nant de sou­te­nir une autre coa­li­tion, RESPECT, lancée par George Galloway, député tra­vailliste exclu du Labour Party pour son oppo­si­tion à la guerre d’Irak, et qui a reçu pen­dant des années des finan­ce­ments pro­ve­nant de l’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis et du Pakistan - car sa paye de député ne lui suf­fi­sait pas. En effet, a-t-il cyni­que­ment expli­qué, il lui fal­lait au moins 150 000 livres de reve­nus par an pour « mili­ter » ! C’est ce poli­ti­cien cor­rompu qu’ont choisi de sou­te­nir le SWP et la majo­rité de la Socialist Alliance aux pro­chai­nes élections rég­io­nales et europé­ennes. L’arti­cle ci-des­sous écrit en juillet 2003 était pré­mo­nit­oire puisqu’il ten­tait déjà de mettre en garde les mili­tants d’extrême gauche contre une alliance élec­to­rale avec la Muslim Association of Britain et contre un usage abusif du terme d’« isla­mo­pho­bie ». Y.C.)

Depuis le 11 sep­tem­bre 2001, l’épithète d’ « isla­mo­pho­bie » est deve­nue de plus en plus en vogue en Grande-Bretagne - non seu­le­ment de la part de musul­mans mais aussi, de façon sur­pre­nante, de larges contin­gents de la gauche. On emploie géné­ra­lement ce terme sans en pré­ciser le sens et dans des contex­tes inadéquats. On l’uti­lise de façon absurde et irres­pon­sa­ble et je crois donc que les révo­luti­onn­aires devraient se dis­pen­ser de l’employer.

De façon très cho­quante, cer­tains mili­tants socia­lis­tes ont eu le mau­vais goût de s’en servir pour dis­cré­diter des cri­ti­ques de gauche ou laïques dirigées contre les aspects réacti­onn­aires de l’enga­ge­ment des musul­mans dans le mou­ve­ment anti-guerre. Que signi­fie donc exac­te­ment ce mot ? Littéralement il désigne la « peur de l’Islam », mais plus exac­te­ment le mépris ou la haine des musul­mans, donc une atti­tude présentée comme ana­lo­gue à l’antisé­mit­isme. Depuis le 11 sep­tem­bre, le res­sen­ti­ment et l’hos­ti­lité de cer­tains médias envers les musul­mans en Grande-Bretagne et plus géné­ra­lement en Occident ont sans aucun doute aug­menté. À son tour, cela a éveillé une cer­taine hos­ti­lité parmi la popu­la­tion. Mais ces sen­ti­ments s’expri­ment rare­ment de façon expli­cite - plutôt de manière codée, par exem­ple lors­que l’on cri­ti­que les deman­deurs d’asile, les réfugiés et bien sûr les « ter­ro­ris­tes » poten­tiels, et ces cri­ti­ques visent les res­sor­tis­sants d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, pas tous les musul­mans. Ce phénomène a été très intense aux États-Unis où les Arabes ont été systé­ma­tiq­uement har­celés pen­dant pres­que deux ans.

Cependant, il est sur­pre­nant de cons­ta­ter que les médias bri­tan­ni­ques, y com­pris la presse à scan­dale, se sont gardés de lancer une atta­que fron­tale contre les musul­mans bri­tan­ni­ques. Sur le plan des atta­ques phy­si­ques, y com­pris des morts, à ma connais­sance il n’y en a eu très peu. En réalité, imméd­ia­tement après le 11 sep­tem­bre un seul Sikh a été tué aux États-Unis parce qu’il por­tait un turban res­sem­blant à celui de Ben Laden. Mais on a eu à dép­lorer un cer­tain nombre d’agres­sions indi­vi­duel­les et de petits atten­tats contre des mos­quées en Grande-Bretagne, par­ti­cu­liè­rement dans les villes du Nord, pro­ba­ble­ment par des voyous du British National Party (groupe dans le genre du Front natio­nal en France mais moins impor­tant élec­to­ra­lement, NdT). Et d’autres actes de van­da­lisme comme le fait de placer une tête de porc devant une mos­quée. Mais le nombre de ces inci­dents a rapi­de­ment dimi­nué même s’ils se pro­dui­sent encore de temps en temps. Nous n’avons certes aucune raison d’avoir la moin­dre com­plai­sance envers ce type d’agis­se­ments, mais tout cela relève-t-il de l’ « isla­mo­pho­bie » ? Nous ne sommes abso­lu­ment pas dans une situa­tion com­pa­ra­ble à celle des Juifs sous le nazisme dans les années 30, ni même dans celle des musul­mans du Gujarat, État de l’Inde dirigé actuel­le­ment par un régime fas­ciste-hin­douiste. Dans les années 70, le National Front représ­entait une menace réelle en Grande-Bretagne et était beau­coup plus dan­ge­reux pour les mino­rités, musul­ma­nes ou non musul­ma­nes d’ailleurs.

De plus, peut-être pour faire contre­poids, les jour­naux et les chaînes de télé­vision les plus res­pon­sa­bles ont rép­andu une image posi­tive (voire exagé­rément posi­tive) de l’Islam et des musul­mans : par exem­ple la BBC a dif­fusé une série d’émissions sur l’Islam tota­le­ment acri­ti­ques ; un repor­tage extrê­mement cha­leu­reux pen­dant une semaine sur la mos­quée de Birmingham ; Channel 4 a réalisé une longue émission quo­ti­dienne, pen­dant 15 jours, sur le pèle­ri­nage de La Mecque en évitant soi­gneu­se­ment de parler des cen­tai­nes de gens qui y meu­rent chaque année à cette occa­sion. Un jour­nal aussi conser­va­teur que le Financial Times a présenté à plu­sieurs repri­ses, en pre­mière page, des photos du pèle­ri­nage de La Mecque et des pan­car­tes anti­guerre de la Muslim Association of Britain (les Frères musul­mans bri­tan­ni­ques, NdT). Peu après le 11 sep­tem­bre, les diri­geants poli­ti­ques et les médias - pré­occupés par de pos­si­bles réactions anti­mu­sul­ma­nes, ont cessé d’uti­li­ser le terme « fon­da­men­ta­liste isla­mi­que ». De même, George Bush Junior a invité un imam à un ser­vice reli­gieux spécial qui s’est tenu peu après le 11 sep­tem­bre à Washington ; quant à Blair, il a ren­contré les représ­entants de la com­mu­nauté musul­mane bri­tan­ni­que. Ces gestes sym­bo­li­ques ont été bien accueillis par les diri­geants musul­mans dans ces deux pays.

Néanmoins de nom­breux musul­mans croient encore que la « guerre au ter­ro­risme » menée par les États-Unis serait en fait une guerre contre l’Islam et donc la plus haute expres­sion de l’« isla­mo­pho­bie ». Mais un tel rai­son­ne­ment nég­lige quel­ques réalités inconfor­ta­bles. Le pays qui mène cette « guerre contre le ter­ro­risme » est certes les États-Unis. Mais pen­chons-nous briè­vement sur les rela­tions de cette grande puis­sance avec le monde « isla­mi­que ».

1. Les États-Unis sou­tien­nent depuis long­temps le régime saou­dien, allié cru­cial au Moyen-Orient. L’Arabie saou­dite possède les sites les plus sacrés de l’Islam. Le gou­ver­ne­ment amé­ricain n’a jamais émis la moin­dre pro­tes­ta­tion contre la bru­ta­lité et le caractère oppres­sif de cette société bar­bare - par « res­pect pour les valeurs et la culture isla­mi­ques ». C’est bien sûr du bara­tin, mais la réalité est là.

2. Après Israël, le pays au monde qui reçoit le plus d’argent des États-Unis est l’Égypte - pays musul­man.

3. En 1991, la coa­li­tion dirigée par les États-Unis a « libéré » le Koweit, pays musul­man - avec l’aide de pra­ti­que­ment tous les États musul­mans du Golfe.

4. En 1999, les Américains et leurs alliés de l’OTAN ont « libéré » le Kosovo - pro­vince majo­ri­tai­re­ment musul­mane - de la Serbie « chréti­enne ». L’ex-pré­sident serbe Milosevic est actuel­le­ment jugé à La Haye pour crimes contre l’huma­nité (en par­ti­cu­lier contre des musul­mans koso­vars).

5. Les États-Unis ont armé, entraîné et financé les fon­da­men­ta­lis­tes isla­mis­tes qu’étaient les mou­ja­hi­dine afghans au cours de leur lutte contre les Russes. Et ils ont financé Ousama ben Laden.

6. Les États-Unis ne se sont pas opposés à la main­mise des tali­bans sur l’Afghanistan en 1966, tali­bans qui ont lar­ge­ment été une création du Pakistan, allié puis­sant des États-Unis et « répub­lique isla­mi­que ».

7. Les États-Unis pous­sent les Européens à accep­ter l’entrée de la Turquie dans l’Union europé­enne. Même si la Turquie est un État laïc, la plu­part des Turcs sont, du moins en prin­cipe, musul­mans.

Nous pour­rions allon­ger encore cette liste. Mais les éléments ci-dessus sont suf­fi­sants pour nous deman­der en quoi la poli­ti­que étrangère amé­ric­aine relève-t-elle de la « guerre contre l’Islam » ou de « l’isla­mo­pho­bie ». Ce n’est pas pour rien que les diri­geants des pays musul­mans par­lent rare­ment d’ « isla­mo­pho­bie ». De plus, tout le monde que les musul­mans pro­ve­nant du sous-conti­nent indien ou d’Asie orien­tale sont traités de façon bien plus dure et sont vic­ti­mes d’une dis­cri­mi­na­tion bien plus impor­tante de la part de leurs « frères » musul­mans dans les pays arabes (notam­ment du Golfe) que dans les pays occi­den­taux. Malheur à ceux qui répètent, comme des per­ro­quets, l’argu­ment de l’isla­mo­pho­bie contre la droite occi­den­tale, cet argu­ment pour­rait se retour­ner cruel­le­ment contre eux. De plus, il ne gêne abso­lu­ment pas les impér­ial­istes. En effet, l’impér­ial­isme amé­ricain se moque com­plè­tement de la reli­gion d’un pays étr­anger tant que ses intérêts éco­no­miques et straté­giques sont satis­faits. L’Amérique sou­tient les régimes les plus réacti­onn­aires et dic­ta­to­riaux du monde musul­man tant qu’ils font son jeu. S’ils pren­nent un peu d’indép­end­ance, alors ils sont soumis à toute la puis­sance de feu de l’Empire. On peut donc reconnaître qu’il existe une cer­taine hos­ti­lité contre les Arabes, hos­ti­lité qui se trans­forme par­fois en des sen­ti­ments anti­mu­sul­mans et devien­nent l’une de ses jus­ti­fi­ca­tions. Mais cela ne change pas le fait que, en Grande-Bretagne comme ailleurs, il n’existe pour le moment aucune base matéri­elle pour « l’isla­mo­pho­bie ».

Le terme d’ « isla­mo­pho­bie » est appa­rem­ment né en Grande-Bretagne durant l’affaire Rushdie à la fin des années 80. Les fon­da­men­ta­lis­tes musul­mans vou­laient ainsi tenter de réd­uire au silence des cri­ti­ques comme Salman Rushdie et ceux qui sou­te­naient son droit à la libre expres­sion. Les intégr­istes prét­endaient que seule l’ « isla­mo­pho­bie » de l’État et de la société bri­tan­ni­ques per­met­tait que ses écrits res­tent impu­nis. L’impli­ca­tion était claire : toute cri­ti­que de l’Islam était assi­milée à de l’ « isla­mo­pho­bie » et donc inter­dite. Les mili­tants pro­gres­sis­tes ne peu­vent et ne doi­vent pas accep­ter un tel chan­tage. A ceux qui, à gauche, ne sont pas convain­cus par cette ana­lyse, nous pose­rons quel­ques ques­tions fon­da­men­ta­les.

> Quelle est, par exem­ple, votre posi­tion vis-à-vis des mil­liers de femmes qui, au Pakistan, ont cou­ra­geu­se­ment mani­festé contre la loi Huddood imposée, au milieu des années 80, par le général Zia ul-Haq (allié intégr­iste clé à l’époque pour les États-Unis) et dont le but était de réd­uire les femmes, sur le plan juri­di­que, à un statut de citoyen­nes inféri­eures ? Ces femmes agis­saient cer­tai­ne­ment par isla­mo­pho­bie - vous aurait déclaré n’importe quel imam.

> De même, quelle est votre posi­tion vis-à-vis de ceux qui pro­tes­tent contre l’appli­ca­tion de la charia dans les pro­vin­ces du nord du Nigeria où l’on a réc­emment condamné à la mort par lapi­da­tion une femme accusée d’adultère ? Ces mani­fes­tants sont des « isla­mo­pho­bes », vous affir­mera n’importe quel mollah.
 
> Ou bien quelle est votre posi­tion sur l’ex-musul­mane, d’ori­gine soma­lienne, aujourd’hui députée de droite hol­lan­daise, qui a été l’objet d’une chasse aux sor­cières parce qu’elle avait affirmé que les hommes musul­mans oppri­maient les femmes ? Il est clair que de telles ques­tions et impli­ca­tions ont été gros­siè­rement ignorées. La plu­part des grou­pes d’extrême gauche ne veu­lent pas s’atta­quer aux croyan­ces réacti­onn­aires de leurs nou­veaux alliés.

De plus ils font preuve d’une extra­or­di­naire indul­gence -par exem­ple ils ont auto­risé les mili­tants de la Muslim Association of Britain et leurs ora­teurs à prier et crier sans cesse « Allah ouak­bar »( Dieu est grand). Aucune autre mani­fes­ta­tion de foi reli­gieuse n’a été auto­risée (par exem­ple per­sonne n’a pu réciter le Notre-Père ou des prières boud­dhis­tes) ; aucun athée n’a eu le droit de chan­ter l’Internationale à la tri­bune. Certains évoquent, au len­de­main de la guerre d’Irak, la pos­si­bi­lité que la Socialist Alliance conclue un pacte élec­toral avec des grou­pes musul­mans et des diri­geants reli­gieux afin de former une sorte de Coalition pour la paix et la jus­tice (orga­ni­sa­tion paci­fiste amé­ric­aine regrou­pant des éco­log­istes et des représ­entants de nom­breu­ses Égl­ises, NdT).

Apparemment ceux qui ont dénoncé « l’isla­mo­pho­bie » veu­lent fran­chir encore un pas et main­te­nant s’enga­ger dans l’ « isla­mo­phi­lie ». L’affaire n’en est qu’à ses bal­bu­tie­ments, mais il semble que la Coalition contre la guerre (Stop the War Coalition) aurait l’inten­tion de se trans­for­mer en une coa­li­tion élec­to­rale. Si ce projet devait se matér­ia­liser, il s’agi­rait d’une étr­ange for­ma­tion hybride : un regrou­pe­ment élec­toral entre des pro­gres­sis­tes athées et des fana­ti­ques reli­gieux qui, sur des ques­tions essen­tiel­les, déf­endent des posi­tions pro­fondément réacti­onn­aires. Avant qu’un tel front uni catas­tro­phi­que se concré­tise, il me semble néc­ess­aire de sou­li­gner quel­ques faits.

On peut sup­po­ser que cette coa­li­tion ten­tera de ren­for­cer ses liens avec la Muslim Association of Britain, prin­ci­pale orga­ni­sa­tion musul­mane du mou­ve­ment anti­guerrre. La MAB se réc­lame fiè­rement des idées de Maulana Maududi, membre fon­da­teur du Jamaat-I-Islami au Pakistan (Tariq Ali dén­once ses idées dans Le Choc des fon­da­men­ta­lis­mes). Rappelons que le Jamaat et ses compères isla­mis­tes réacti­onn­aires ont gagné un grand nombre de sièges aux élections pakis­ta­nai­ses et qu’ils ont déclaré la guerre non seu­le­ment aux femmes et aux pro­gres­sis­tes mais aussi à toute per­sonne qui a la moin­dre idée moderne dans la pro­vince de la Frontière du Nord-Ouest qu’ils contrôlent dés­ormais (cette pro­vince regroupe 19 des 153 mil­lions d’habi­tants du Pakistan, NdT).

L’élection du pre­mier - et du seul - conseiller muni­ci­pal de la Socialist Alliance (au nord de l’Angleterre) semble jouer un cer­tain rôle dans ce tour­nant de l’extrême gauche bri­tan­ni­que. Dans la ville de Preston, la Socialist Alliance locale a obtenu le sou­tien des musul­mans et de l’imam d’une mos­quée avec les­quels ils ont étr­oi­tement col­la­boré durant le mou­ve­ment anti­guerre. Certains croient qu’il s’agit d’une bonne tech­ni­que qui per­met­trait de gagner d’autres sièges, du moins dans les cir­cons­crip­tions comp­tant un grand nombre de musul­mans. L’argu­ment étant que les musul­mans radi­ca­lisés par la guerre vote­ront pour des can­di­dats d’extrême gauche. Mais ce rai­son­ne­ment com­porte d’énormes failles.

> Tout d’abord, il est exact que l’on assiste à une radi­ca­li­sa­tion des musul­mans - mais la grande majo­rité d’entre eux ont été radi­ca­lisés par l’islam, et non par des argu­ments révo­luti­onn­aires, marxis­tes ou même sim­ple­ment anti-impér­ial­istes. Lorsque les musul­mans s’intér­essent à l’Afghanistan, l’Irak ou la Palestine, c’est parce que ces pays font partie de l’Islam - et c’est aussi pour­quoi ils sont sen­si­bles à la thèse de l’« isla­mo­pho­bie ». Certes, et nous ne pou­vons que nous en réjouir, peu de musul­mans ont rejoint réc­emment les orga­ni­sa­tions intégr­istes en Grande-Bretagne, mais - hélas - un nombre encore plus réduit d’entre eux a été convaincu par les idées poli­ti­ques de gauche ou laïques.

> De même nous ne devrions jamais oublier que la plu­part des musul­mans ont sou­tenu l’inter­ven­tion amé­ric­aine et celle de l’OTAN contre la Serbie en 1999. Nous pou­vons donc être sûrs que si les États-Unis décidaient d’atta­quer, disons, la Corée du Nord ou un pays latino-amé­ricain, on ver­rait peu de musul­mans des­cen­dre dans la rue contre une telle inter­ven­tion.

> Enfin, il est impen­sa­ble que des révo­luti­onn­aires envi­sa­gent même l’idée de tra­vailler avec des imams dans une coa­li­tion élec­to­rale. Les mos­quées sont des bas­tions du sexisme et de la ség­régation des genres. Elles représ­entent un affront à toute idée mini­male de démoc­ratie. D’ailleurs cer­tains musul­mans affir­ment, avec raison, que l’idée même de démoc­ratie n’est pas isla­mi­que, puis­que les lois faites par les êtres humains sont une insulte à la loi de Dieu, loi qui leur pré-existe. Les imams sont obligés de res­pec­ter la charia. Même s’il leur est impos­si­ble d’appli­quer la charia dans l’espace public des pays occi­den­taux, ils peu­vent au moins l’impo­ser dans l’enceinte des mos­quées, et c’est cer­tai­ne­ment ce que font beau­coup d’entre eux.

Si les argu­ments pré­cédents ne vous sem­blent pas suf­fi­sants, deux puis­san­tes rai­sons mili­tent contre la for­ma­tion d’une telle coa­li­tion, et elles concer­nent la com­mu­nauté asia­ti­que, com­mu­nauté beau­coup plus impor­tante (que les com­mu­nautés arabes, ira­nien­nes, tur­ques ou berbères en Grande-Bretagne, NdT).

Tout d’abord la for­ma­tion d’une coa­li­tion élec­to­rale entre l’extrême gauche et les intégr­istes musul­mans ren­for­cera iné­vi­tab­lement les éléments reli­gieux au sein des com­mu­nautés « musul­ma­nes » aux dépens des forces laïques et pro­gres­sis­tes. Les idées et les pra­ti­ques ouver­te­ment réacti­onn­aires (par exem­ple sur les ques­tions des droits des femmes ou des homo­sexuels) conti­nue­ront à ne pas être cri­ti­quées (en effet, l’extrême gauche gar­dera le silence sur ces ques­tions si elle veut former une coa­li­tion avec les fon­da­men­ta­lis­tes).

> Enfin, une telle coa­li­tion aura un effet repous­soir massif sur les Asiatiques non musul­mans. Déjà l’indul­gence de l’extrême gauche vis-à-vis des orga­ni­sa­tions musul­ma­nes et tout le barouf réalisé autour de l’ « isla­mo­pho­bie » les ont incités à se tenir à dis­tance. Comme on a pu le cons­ta­ter, leur prés­ence dans le mou­ve­ment anti­guerre a été déris­oire. Tout pacte élec­toral avec des imams et des grou­pes musul­mans ne pourra qu’accen­tuer une telle divi­sion et ren­for­cer leur rés­ist­ance à s’enga­ger poli­ti­que­ment.

En conclu­sion, je dirai donc que la gauche radi­cale devrait éviter d’employer le terme d’« isla­mo­pho­bie » (et en tout cas ne jamais l’uti­li­ser contre les par­ti­sans de la laïcité), et devrait reje­ter toute alliance élec­to­rale avec les grou­pes musul­mans. Le rai­son­ne­ment qui jus­ti­fie de telles allian­ces est erroné, ne fait que divi­ser les tra­vailleurs et encou­ra­ger les forces réacti­onn­aires. L’extrême gauche doit rester sur ses posi­tions tra­di­tion­nel­les, qui sont excel­len­tes : lutter contre le racisme et le dén­oncer (qu’il vise les musul­mans ou les non-musul­mans), et sou­te­nir sans cesse la lutte contre l’impér­ial­isme. Plutôt que de l’exem­ple de la ville de Preston, c’est du succès du Scottish Socialist Party, en Écosse, que les révo­luti­onn­aires devraient s’ins­pi­rer en Angleterre, au Pays de Galles et ailleurs.

Rumy Hasan,
Membre de la Socialist Alliance de Birmingham,
Juillet 2003

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