dimanche 14 juillet 2013

État des lieux à la Poste après les grèves de mai-juin 2003

En cette fin d’année 2003, le climat social à la Poste n’est ni à la mobi­li­sa­tion du per­son­nel ni à l’agi­ta­tion syn­di­cale. Et ce malgré les mena­ces du « contrat de plan », de la réor­ga­ni­sation des ser­vi­ces finan­ciers, de la dis­tri­bu­tion et des cen­tres de tri avec ses conséqu­ences sur les emplois, les fer­me­tu­res de bureaux de poste, etc.

Les atta­ques subies contre la Sécurité sociale, les retrai­tes, et menées par le gou­ver­ne­ment Raffarin, pèsent encore. Les séqu­elles de l’échec des grèves (et les retraits finan­ciers sur les salai­res) inci­tent les pos­tiers à l’atten­tisme et sont ren­forcées par la pas­si­vité des fédé­rations syn­di­ca­les de la Poste. Enfin, la dyna­mi­que du rou­leau com­pres­seur par­le­men­ta­riste et élec­to­ral­iste com­mence à pro­duire ses effets avec la com­pli­cité des poli­ti­ques (syn­di­cats et partis).

L’impli­ca­tion plus ou moins enthou­siaste dans la pré­pa­ration du FSE ou la par­ti­ci­pa­tion à cet évé­nement ont servi de pal­lia­tif ou d’ersatz à une réelle mobi­li­sa­tion sur le ter­rain. Ainsi aucune ini­tia­tive n’a été orga­nisée par les fédé­rations, hormis un « com­mu­ni­qué commun CGT, CFDT, FO, CFTC, SUD », pour une « journée d’ actions uni­tai­res mul­ti­for­mes » qui concrè­tement n’a donné lieu à aucune action forte sym­bo­li­que, et encore moins à une grève, le 23 octo­bre 2003. Rarement une si large unité syn­di­cale n’a engen­dré une si grande pas­si­vité.

Le bilan de la grève pour les pos­tiers est commun à l’ensem­ble du mou­ve­ment de grève de mai-juin 2003

Les pos­tiers ont rapi­de­ment rép­ondu à la grève exem­plaire des ensei­gnants (comme en 1995 à l’exem­ple des che­mi­nots), mais jamais majo­ri­tai­re­ment, puis­que les journées d’action les plus fortes furent sui­vies à envi­ron 30 % et le reste à 5%. La fédé­ration SUD-PTT, impor­tante dans le sec­teur, a joué un rôle posi­tif pour le lan­ce­ment de la mobi­li­sa­tion avec l’appel à la grève géné­rale, face à l’atten­tisme et au frein de la CGT. Cependant les appa­reils fédéraux (CGT, FO) ont adopté une dém­arche pas­sive, fixant de fait des limi­tes aux actions afin de ne pas dés­ta­bi­liser le gou­ver­ne­ment Raffarin. Ils ont ins­tru­men­ta­lisé les grèves et les mobi­li­sa­tions en vue de sim­ples pres­sions et négoc­iations dans et sur le dos des tra­vailleurs, comme à leur habi­tude.

De ce point de vue, la stratégie com­mune (malgré quel­ques nuan­ces) des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les « radi­ca­les ») et des mili­tants poli­ti­ques comme ceux de SUD, du Groupe des Dix, de FO Ile-de-France, était bien de s’en remet­tre aux direc­tions confédérées pour un appel uni­taire à la grève géné­rale. Cette stratégie leur per­met­tait aussi de se dém­ettre de leurs tâches essen­tiel­les qui auraient plutôt dû être de s’adres­ser aux tra­vailleurs et aux struc­tu­res de base inter­pro­fes­sion­nel­les, de les appe­ler à pren­dre en mains leurs pro­pres affai­res, à n’avoir confiance qu’en eux-mêmes et en leurs pro­pres forces (expri­mant ainsi leur défi­ance et leur dés­app­ro­bation des bureau­cra­ties).

Apparemment motivés et « radi­caux », les mots d’ordre de grève géné­rale et d’inter­pel­la­tion des confé­dé­rations laissèrent les mains libres à celles-ci, et les cau­tion­naient par avance, quitte à les cri­ti­quer après coup mais trop tard ; à aucun moment les éléments les plus « radi­caux » ne furent les fers de lance d’une autre manière de lutter et de s’orga­ni­ser hors des mét­hodes syn­di­ca­les. Et ils se gardèrent bien de dén­oncer la pas­si­vité des syn­di­cats, leur com­pli­cité avec les partis de gauche soli­dai­res du gou­ver­ne­ment. Pourtant, les tra­vailleurs en grève à tra­vers une dém­arche inter­pro­fes­sion­nelle tou­chant privé et public, ont prouvé sur le tas, mais de manière hésit­ante et tâton­nante, leurs aspi­ra­tions à dép­asser les divi­sions en se dotant d’autres outils de lutte : comités de grève et coor­di­na­tions à diver­ses éch­elles loca­les et dép­ar­tem­en­tales (Rouen et l’Éduc­ation natio­nale en furent les deux meilleurs exem­ples). Mais à aucun moment une direc­tion légi­time et alter­na­tive aux bureau­cra­ties syn­di­ca­les n’a été struc­turée natio­na­le­ment.

Alors que les mili­tants de Lutte Ouvrière et de la LCR font depuis des années de la pro­pa­gande sur les comités de grève et les coor­di­na­tions, ils n’ont rien fait pour les cons­truire au plan natio­nal (LO, bien au contraire, s’y est même opposée chez les ensei­gnants). Voilà bien la preuve qu’aujourd’hui en France les orga­ni­sa­tions dites révo­luti­onn­aires ou syn­di­ca­les radi­ca­les ont aban­donné leur projet de rup­ture avec le capi­ta­lisme, avec le réf­orm­isme, et avec les bureau­cra­tes, alors même qu’en pleine grève ils pou­vaient s’appuyer sur le mou­ve­ment de masse et les grév­istes.

Pendant et après ce mou­ve­ment, non seu­le­ment ces ques­tions n’ont pas été posées par ceux-ci, mais encore ils les repoussèrent quand cer­tains grév­istes ont tenté de les évoquer lors des assem­blées géné­rales afin d’enga­ger un vrai débat démoc­ra­tique par­tagé par tous, au début du mou­ve­ment à la Bourse du tra­vail, en matinée à l’assem­blée de SUD-PTT et l’après-midi à la réunion du Groupe des 10.

Une fois de plus, comme pen­dant et après novem­bre 1995, le bilan de ces grèves n’a pas été tiré à partir des critères d’orga­ni­sa­tion, de mét­hode de lutte, d’auto­no­mie du mou­ve­ment et de son auto-orga­ni­sa­tion, pour créer ou favo­ri­ser une expres­sion légi­time de contre-pou­voir face au gou­ver­ne­ment et aux bureau­cra­tes.

Ce ne sont pas les ini­tia­ti­ves du ras­sem­ble­ment du Larzac ou du Forum social européen qui, malgré leurs succès, mas­que­ront la dérive poli­ti­que oppor­tu­niste et l’atten­tisme élec­to­ral­iste de ces orga­ni­sa­tions (en par­ti­cu­lier LO et la LCR).

Christian Béridel, pos­tier à Paris-Louvre 15/12/2003

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