lundi 24 juin 2013

Ramadanophobie ou athéisme ?

On retrouve dans la polé­mique contre Tariq Ramadan suite à sa tri­bune libre refusée par Libération début octo­bre 2003 les mêmes procédés que ceux uti­lisés contre de nom­breux « anti­sio­nis­tes » : plutôt que d’atta­quer le bon­homme sur le fond (l’abys­sale confu­sion poli­ti­que et phi­lo­so­phi­que qui est la sienne) on dén­once son antisé­mit­isme sup­posé, alors que ce texte relève davan­tage du coup méd­ia­tique que du dis­cours ouver­te­ment antisé­mite. Certes, ses propos peu­vent être inter­prétés dans un sens raciste, mais pour le moment le per­son­nage a pris soin (par pru­dence ? par sincérité ?) de dén­oncer l’antisé­mit­isme. Il est assez évident qu’il a voulu monter une pro­vo­ca­tion méd­ia­tique… et y a par­fai­te­ment réussi. Il est clair aussi que ce mon­sieur plane dans un trip de toute-puis­sance, d’infailli­bi­lité (1), très rép­andu d’ailleurs aussi à l’extrême et à l’ultra-gauche : Puisque j’ai dénoncé l’antisé­mit­isme, je n’ai aucun compte à rendre sur les conséqu­ences éventu­elles de mes propos. J’ai le droit de dire n’importe quoi, car je détiens la vérité.

Mais le plus ennuyeux est que le lyn­chage méd­ia­tique dont Ramadan est l’objet risque de le trans­for­mer en vic­time (2) aux yeux des « citoyens français de confes­sion musul­mane » (pour repren­dre sa phraséo­logie) ou plutôt de culture musul­mane. Si l’on vou­lait bra­quer les enfants, voire les petits-enfants, d’immi­grés nord-afri­cains contre les Juifs français, on ne s’y pren­drait pas autre­ment ! D’ailleurs n’est-ce pas jus­te­ment la fonc­tion d’une grande partie des faux débats per­ma­nents sur le racisme, le com­mu­nau­ta­risme ou l’antisé­mit­isme ? Diviser les tra­vailleurs et les sala­riés entre eux ? Rappeler cons­tam­ment que l’appar­te­nance reli­gieuse (sup­posée), l’iden­tité cultu­relle (présentée comme immua­ble et mil­lén­aire) la cou­leur de la peau ou l’ori­gine natio­nale seraient plus impor­tan­tes que l’appar­te­nance de classe ? Quand Sarkozy promet que bientôt le gou­ver­ne­ment nom­mera un « préfet musul­man » ne ren­force-t-il pas, lui aussi, cette confu­sion entre reli­gion et ori­gine géo-cultu­relle, dans la droite lignée de la ter­mi­no­lo­gie colo­niale ?

Si l’on avait voulu dém­onter le double dis­cours de Ramadan, il aurait mieux valu cri­ti­quer son absurde volonté de syn­thèse entre, d’un côté, un citoyen­nisme fran­chouillard et lèche-bottes vis-à-vis de la République bour­geoise et, de l’autre, une mythi­que « réno­vation » de l’islam dont on ignore quand elle pren­dra effet. Il aurait fallu expli­quer que les « réno­vations » des reli­gions ont tou­jours été accom­plies sous la pres­sion des luttes de classe et des forces poli­ti­ques par­ti­sa­nes de la sépa­ration entre le reli­gieux et le poli­ti­que. Il aurait fallu situer le débat sur l’islam dans le cadre plus large d’une dis­cus­sion sur toutes les formes d’obs­cu­ran­tisme. En effet, il n’y a pas d’un côté les bonnes reli­gions (les trois reli­gions mono­thé­istes plus le boud­dhisme et l’hin­douisme, que l’on devrait étudier à l’école parce qu’elles trans­met­traient des « valeurs posi­ti­ves » fon­da­tri­ces des gran­des civi­li­sa­tions) et de l’autre les « bri­co­la­ges reli­gieux » (New Age, sectes, etc., qui ne véhi­cu­leraient que des idées néga­tives, néf­astes ou ridi­cu­les). Certes il existe des différ­ences nota­bles entre ces croyan­ces mais elles repo­sent toutes sur des inter­pré­tations tota­le­ment fan­tai­sis­tes et mys­ti­fi­ca­tri­ces de la réalité, pro­fondément alién­antes pour les indi­vi­dus.

Mais cela sup­po­se­rait de dén­oncer le rôle néf­aste de toutes les reli­gions (pas seu­le­ment de l’islam) : toutes les reli­gions considèrent les femmes comme des êtres inférieurs intel­lec­tuel­le­ment et phy­si­que­ment et sont vio­lem­ment homo­pho­bes ; toutes les reli­gions prônent la pas­si­vité, la résig­nation face à l’oppres­sion et à l’exploi­ta­tion au nom d’une vie meilleure dans un hypo­thé­tique Autre Monde ; toutes les reli­gions repo­sent sur une contra­dic­tion totale entre quel­ques prin­ci­pes moraux vague­ment sym­pa­thi­ques (tolér­ance, soli­da­rité, com­pas­sion, etc.) et la pra­ti­que quo­ti­dienne des fidèles et des représ­entants offi­ciels de ces croyan­ces, pra­ti­que le plus sou­vent à l’opposé de ces prin­ci­pes ; toutes les reli­gions com­po­sent avec les puis­sants de ce monde,amas­sent des for­tu­nes mobi­lières et immo­bi­lières considé­rables au profit des seuls diri­geants des diver­ses Égl­ises.

Mais expli­quer cela est impen­sa­ble pour tous ces intel­lec­tuels et jour­na­lis­tes de gôche qui se pâment d’admi­ra­tion devant le Dalai Lama, déf­enseur d’une société patriar­cale et hor­ri­ble­ment hiér­archisée où des pay­sans exsan­gues tri­ment pour entre­te­nir une caste reli­gieuse de para­si­tes, ou Jean-Paul II, ce pape qui a laissé et laisse mourir tran­quille­ment des mil­lions d’Africains catho­li­ques à cause de son oppo­si­tion « morale » à l’usage des prés­er­vat­ifs, ou dont les prêtres ont joué un rôle cri­mi­nel lors du géno­cide du Rwanda.

Cela est impen­sa­ble pour des chiens de garde du consen­sus mou qui, lorsqu’on les invite à la télé, font tous assaut de « res­pect », de « tolér­ance » vis-à-vis de la reli­gion et des reli­gieux présents sur le pla­teau, lais­sant à un écrivain pro­vo­ca­teur comme Jack-Alain Léger, aux posi­tions poli­ti­ques plus que dou­teu­ses, le pri­vilège de se réc­lamer de l’athé­isme vol­tai­rien et de citer Averroès qui sou­hai­tait que la reli­gion reste une affaire stric­te­ment privée !!!

Et cela sup­po­se­rait éga­lement de dém­asquer le pater­na­lisme puant qui se cache der­rière les dis­cours citoyen­nis­tes, leur sou­tien impli­cite à l’impér­ial­isme français. En fait, tous ceux jusqu’ici qui sont inter­ve­nus sur la ques­tion du fou­lard isla­mi­que, de la laïcité et de la polé­mique autour des propos dou­teux de Ramadan par­ta­gent ce qu’a dit le minis­tre de l’Intérieur lors de l’émission Cent minu­tes pour convain­cre où il a faci­le­ment dém­ontré à quel point ledit Ramadan était inca­pa­ble de rép­ondre honnê­tement sur des ques­tions pré­cises, que ce soit les vio­len­ces conju­ga­les, la lapi­da­tion des femmes adultères ou le port du hidjab à l’école (3). Sarkozy a déclaré que la reli­gion était fon­da­men­ta­le­ment por­teuse d’ « espoir » et que l’on n’avait pas le droit d’inter­dire aux gens d’espérer ! Les reli­gions ne se réd­uisent jamais à une aspi­ra­tion pure­ment spi­ri­tuelle - et d’ailleurs elles n’en ont pas le mono­pole : les athées savent eux aussi s’inter­ro­ger sur des ques­tions exis­ten­tiel­les fon­da­men­ta­les. Les reli­gions se sont tou­jours mêlées d’orga­ni­ser la société, de contrôler les peu­ples et les indi­vi­dus jusque dans le moin­dre détail ves­ti­men­taire, quand ce n’est pas d’impo­ser par les pogroms, les lyn­cha­ges, les tor­tu­res, les guer­res et les persé­cutions leurs « idées ».

Donc, ce qui pose pro­blème avec Ramadan, ce n’est pas le fait qu’il soit musul­man, mais qu’il veuille rehaus­ser le statut intel­lec­tuel de la reli­gion et établir en France, et ailleurs, un autre rap­port de forces entre athées et croyants. Les révo­luti­onn­aires ne peu­vent se limi­ter à déf­endre la loi (la laïcité) de façon naïve comme le fait par exem­ple la revue Convergences révo­luti­onn­aires, organe de la Fraction de LO : « La loi est donc néc­ess­aire à un moment donné, comme elle peut être un point d’appui indis­pen­sa­ble pour les filles qui veu­lent rés­ister dans leur milieu : je ne porte pas le voile parce que je ne veux pas être exclue de l’école. » On croit rêver : sommes-nous en Iran, où les femmes sont obligées de se voiler ? Quel est le risque qu’une jeune fille se fasse exclure d’une école franç­aise parce qu’elle n’est pas voilée ? Plus grave encore : depuis quand les révo­luti­onn­aires font-ils l’apo­lo­gie de « la loi », et pro­pa­gent-ils l’illu­sion qu’elle serait un « point d’appui indis­pen­sa­ble » pour les luttes ? (4) Certes, la loi de 1905 sur la sépa­ration entre l’Eglise et l’Etat exprime un rap­port de forces moins défa­vo­rable aux athées que les lois qui exis­tent dans tous les autres pays du monde. Néanmoins, le rôle des révo­luti­onn­aires n’est pas de déf­endre « la loi » ou la « laïcité » dans l’abs­trait mais d’expli­quer sans arro­gance, et avec toute la péda­gogie néc­ess­aire sur­tout vis-à-vis des ado­les­cents, les fon­de­ments poli­ti­ques et phi­lo­so­phi­ques de leur athé­isme.

Et cela, en reconnais­sant qu’une partie de l’hos­ti­lité méd­ia­tique contre Ramadan repose non pas sur le contenu rév­oltant de ce qu’il dit et de ce qu’il cache, mais sur le fait même que les médias aient affaire, pour une fois, à un intel­lec­tuel arabe et musul­man qui sait s’expri­mer par­fai­te­ment en français et connaît bien la culture occi­den­tale. On peut com­pren­dre que des jeunes immi­grés ou Français d’ori­gine arabe ou berbère soient fiers de lui, puis­que la télé­vision ne donne jamais la parole à des intel­lec­tuels arabes, berbères ou musul­mans, croyants ou non. Plus exac­te­ment ceux à qui elle donne la parole tien­nent tous un dis­cours ultra modéré sur le plan poli­ti­que et ne déf­endent jamais l’athé­isme. L’ « ori­gi­na­lité » et le danger de Tariq Ramadan est qu’il est le seul à cares­ser dans le sens du poil les alter­mon­dia­lis­tes voire l’extrême gauche et que son dis­cours peut faire illu­sion. Mais on ne doit pas non plus tomber dans le piège de la culpa­bi­lité de l’Homme Blanc. Les idées de Tariq Ramadan sont dan­ge­reu­ses et néf­astes, et doi­vent être dénoncées sans aucun com­plexe.

Y.C.


1. Lorsque Sarkozy lui a fait remar­quer qu’il avait commis une « faute » en met­tant en avant les ori­gi­nes juives (sup­posées) d’un cer­tain nombre d’intel­lec­tuels pro-israéliens, Ramadan a seu­le­ment daigné reconnaître un « déficit de for­mu­la­tion ». Outre le flou pom­peux de la for­mule, on reconnaît bien là le refus d’admet­tre son erreur, refus si rép­andu dans la caste poli­tico-intel­lec­tuelle qu’elle est deve­nue une seconde nature.

2. Le Pen lui aussi joue sur ce regis­tre du « paria », même si son public n’est évid­emment pas le même.

3. Sur la ques­tion des vio­len­ces conju­ga­les per­mi­ses par le Coran (le droit pour un mari de cor­ri­ger sa femme « avec la main »), Ramadan a eu le culot d’expli­quer qu’il avait préfacé un livre écrit par une musul­mane sur la place de la femme en islam et qui déf­endait cette pra­ti­que, parce qu’il trou­vait posi­tif qu’une femme écrive sur des sujets reli­gieux, même s’il n’était pas d’accord avec elle ! Comme le font remar­quer Caroline Fourest et Fiammetta Venner, ce type d’atti­tude cons­ti­tue jus­te­ment une des tech­ni­ques favo­ri­tes des intégr­istes pro­tes­tants, catho­li­ques, musul­mans et juifs ; ils uti­li­sent des femmes pour faire passer leur mes­sage sexiste et perpétuer leur oppres­sion et leur exploi­ta­tion.

Sur la lapi­da­tion des femmes adultères, Ramadan s’est pro­noncé pour un « mora­toire » et non pour sa sup­pres­sion imméd­iate, sous prét­exte que sa posi­tion serait « mino­ri­taire » dans le monde musul­man. Quant au port du hidjab il a refusé, tout en se gar­ga­ri­sant du mot laïcité, de condam­ner le port du fou­lard ou du voile comme un signe de sou­mis­sion de la femme. Cette émission - en dehors de faire appa­raître Sarkozy comme un homme poli­ti­que tolérant et ouvert à côté de Ramadan et Le Pen, tous deux présents sur le pla­teau - a permis de mon­trer la confu­sion poli­ti­que totale de Ramadan.

Comme me l’a écrit un cama­rade « le gou­ver­ne­ment considère les reli­gieux comme les "représ­entants" natu­rels des immi­grés ou des français d’ori­gine maghré­bine. Sarkozy a uti­lisé Ramadan à la fois comme repous­soir qui lui permet de se posi­tion­ner comme déf­enseur des femmes (! !!) et comme un inter­lo­cu­teur offi­ciel reli­gieux. »

Ramadan se prés­ente comme un par­ti­san de la démoc­ratie et d’une réf­orme de l’islam mais en même temps il ne veut pas affron­ter trop vio­lem­ment les convic­tions de ses coré­ligi­onn­aires et des régimes poli­ti­ques qui se réc­lament de l’islam. Il expli­que tran­quille­ment que ce serait pour lui « trop facile » de le faire, et il oublie ainsi la lutte des musul­mans et musul­ma­nes laïcs ou athées dans leurs pro­pres pays, lutte dont il se garde bien d’être soli­daire. Lors de son inter­ven­tion au FSE, le seul État musul­man cri­ti­qué par Ramadan fut la Turquie. Silence total sur l’Iran, le Soudan ou l’Arabie Saoudite, pour ne pren­dre que trois exem­plai­res de dic­ta­tu­res. Et voilà le bon­homme que les « alters » se sont choi­sis comme porte-parole représ­en­tatif des mil­lions de tra­vailleurs de culture musul­mane vivant en France, qu’ils soient croyants ou pas !

4. On com­prend mieux, dans un tel contexte pour­quoi LO se prés­ente aux élections : ce n’est pas pour « faire enten­dre la voix des tra­vailleurs au Parlement » mais pour faire adop­ter des lois qui seront des « points d’appui » indis­pen­sa­bles ! Le cré­tin­isme par­le­men­taire serait-il en train de gagner LO ? Depuis quand les lois sont-elles autre chose que l’expres­sion d’un rap­port de forces entre les clas­ses ou de la volonté d’une frac­tion de la bour­geoi­sie ? Depuis quand sont-elles deve­nues l’expres­sion des exploité(e)s ?

P.S.: Pour ceux qui veu­lent lutter contre tous les intégr­ismes reli­gieux (juif, chrétien et musul­man) et contre toutes les reli­gions nous ne pou­vons que recom­man­der la lec­ture de Tirs croisés, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, édité chez Calmann-Lévy. Ce livre offre de nom­breux exem­ples concrets et précis des infa­mies intégr­istes, et devrait deve­nir le livre de chevet de tous ces révo­luti­onn­aires qui met­tent leur athé­isme dans leur poche au nom de la lutte contre l’isla­mo­pho­bie.

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Ramadan et l’oppres­sion de la femme

Extrait de Tariq Ramadan, Islam, le face à face des civi­li­sa­tions, éditions Tahwid 2001, p 330 :

« (...) Si rien de tout cela n’y fait, alors, et alors seu­le­ment, il serait permis de " frap­per ". (...) Il s’agit alors (...) d’un coup sym­bo­li­que­ment mani­festé à l’aide de la bran­chette du siwâk. (...) Le mes­sage adressé aux hommes est on ne peut plus clair : la voie du dia­lo­gue et de la concer­ta­tion avec son épouse est celle qui cor­res­pond à l’esprit qui se dégage de la Révélation. L’ensei­gne­ment ne s’arrêtait pas à ce verset et à son inter­pré­tation : l’exem­ple du Prophète, plus que tout, était à même d’expri­mer le com­por­te­ment idéal. »

Comportement idéal ? Mahomet épousa une femme de 6 ans qui "entra dans la maison" de son mari à l’âge de neuf ans. Les spéc­ial­istes se dis­pu­tent pour savoir à quel âge le mariage fut consommé (aux alen­tours de 15 ans selon Maleikh Chebel, ce qui serait un âge "normal" pour l’époque) mais, en l’absence de ren­sei­gne­ments fia­bles, le véri­table pro­blème est ailleurs. En quoi un mariage arrangé avec une enfant, conclu donc sans son consen­te­ment , peut-il être un modèle pour les musul­ma­nes et musul­mans au XXIe siècle ? Seul Ramadan le sait.... Sacré fémin­iste, ce Tariq ! (Y.C.)

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Extraits d’un texte de Christine Delphy sur le fou­lard

Christine Delphy a pris une posi­tion d’autant plus cou­ra­geuse qu’elle n’est pas par­tagée par la majo­rité des fémin­istes qui se sont exprimées dans les médias. Voici quel­ques extraits d’un texte que l’on peut trou­ver sur le site Les mots sont impor­tants

Y.C.


« (…) le fou­lard, comme l’islam "néo-com­mu­nau­taire" (…) est une réaction franç­aise - de jeunes Français - à une situa­tion éga­lement franç­aise : l’exclu­sion , le rejet matériel et social d’une partie des jeunes Français par la société franç­aise. Parler de l’Algérie, de l’Iran,etc.. c’est hors-sujet. Le fou­lard n’a pas la même signi­fi­ca­tion dans des contex­tes différents.

Et rap­por­ter le fou­lard isla­mi­que français au fou­lard isla­mi­que dans les pays musul­mans, c’est bien encore une fois, voir ces jeunes d’abord comme étr­angers. Ce rejet met ces jeunes dans une situa­tion de souf­france sociale et psy­cho­lo­gi­que. C’est une géné­ration qui a pris acte de l’échec de la reven­di­ca­tion d’égalité. Renvoyée en dépit de son intég­ration -sa maît­rise de la langue, ses diplômes, ses façons de vivre franç­aises-à sa "différ­ence", elle a pris le parti de reven­di­quer sa différ­ence. (…) Leur parler de laïcité et de République, alors que pour eux la République est une men­teuse, qui dit une chose et en fait une autre, quel effet cela peut-il avoir sur ces jeunes qui savent et expé­rim­entent tous les jours que, non, les chan­ces ne sont pas égales, qui sont traités d’"Arabes", comme si cela jus­ti­fiait le trai­te­ment dis­cri­mi­na­toir, tous les jours ? (…) On peut aussi pren­dre la voie de la suren­chère : réagir à ce qui est une réaction par la répr­ession (vous avez des devoirs et pas de droits), et conti­nuer à créer ainsi en France une société de castes ; qui sera de sur­croît de plus en plus vio­lente, car le risque est de trans­for­mer les isla­mis­tes néo-com­mu­nau­tai­res, ou les jeunes filles qui por­tent le fou­lard aujourd’hui (et pas hier ni demain), en isla­mis­tes radi­caux et radi­ca­les.

(…) L’enjeu pour les jeunes qui se reven­di­quent musul­man-es, c’est de faire reconnaître l’islam comme une reli­gion franç­aise, en France. Que la société le voie comme une pro­vo­ca­tion, c’est dans le droit fil de son rejet des popu­la­tions d’ori­gine maghré­bine. Qu’elle le traite par la répr­ession marche bien dans la per­cep­tion qu’ont ces jeunes de la République comme une machine à persé­cuter l’Arabe et le/la musul­man-e. Qu’on conti­nue et on leur don­nera raison. Oui, c’est une pro­vo­ca­tion : ces jeunes veu­lent mettre la société devant son propre racisme - son rejet non pas des reli­gions mais de cette reli­gion-là pré­cise. L’autre fonc­tion de leur assomp­tion d’une différ­ence choi­sie par eux étant de se sentir enfin un peu mieux dans leurs bas­kets, avec une iden­tité autre que" moins français-e"-oui carrément "autre". (…) »

Christine Delphy

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