lundi 24 juin 2013

Peut-on purger le mouvement altermondialiste de ses réformards ?

Avec la tenue du FSE à Paris, les actions anti-PS sont montées d’un cran et ont causé quel­ques pro­blèmes lors de la manif du samedi 15 novem­bre 2003, y com­pris entre le SO de la CNT et quel­ques dizai­nes de mili­tants qui vou­laient s’en pren­dre au PS.

Plusieurs cama­ra­des de la FA et de la CNT m’ont affirmé que l’action menée contre le PS à Annemasse n’était deve­nue vio­lente qu’à cause du SO du PS. Je veux bien les croire, reconnaître avoir "cogné" trop fort sur ce que j’ai appelé les "anar­cho-cogneurs" et com­pren­dre qu’ils se soient sentis dif­famés lors­que j’ai com­paré leurs actions (aux inten­tions appa­rem­ment non vio­len­tes) contre le PS avec les mét­hodes des sta­li­niens dans le mou­ve­ment ouvrier.

Mais en vou­lant "mettre le PS à sa place", en queue de manif, le ridi­cu­li­ser par toutes sortes de moyens dits non vio­lents, etc., n’ont-ils pas ouvert une voie royale à ceux qui vou­draient passer à l’affron­te­ment phy­si­que systé­ma­tique ? En effet, une autre com­po­sante du mou­ve­ment, appe­lons-les les "auto­no­mes" pour sim­pli­fier (ou les "Totos" appel­la­tion plus mar­rante), ne l’entend pas de cette oreille et cher­che la confron­ta­tion pour puri­fier le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste français de ses influen­ces "soc’dem’" délétères et pour, paraît-il, expri­mer la rév­olte des "sans".

Pourtant dans les rues, on ne voit guère des cen­tai­nes ou des mil­liers de sans-papiers ou de chômeurs s’atta­quer aux sièges ou aux réunions du PS, mais plutôt de petits com­man­dos, bien connus du milieu anar­chiste, selon les dires mêmes des liber­tai­res qui ont déb­attu des inci­dents du samedi 15 novem­bre. Il ne s’agit donc pas de la colère directe des "sans" mais d’une stratégie d’un petit groupe mino­ri­taire qui pro­fite de la neu­tra­lité bien­veillante des anar­chis­tes vis-à-vis de leurs actions.

Et, dans leurs textes repro­duits ci-après, ils mena­cent de s’atta­quer phy­si­que­ment à ATTAC, à Socialisme par en bas, petit groupe trots­kyste proche du SWP bri­tan­ni­que et désireux d’entrer à la LCR, etc. - en bref, donc à tous ceux qui ne pen­sent pas comme eux. On voit bien, dans leurs écrits et dans leurs actes, que "la logi­que de ces gens-là est incontrô­lable", comme je l’avais écrit le 13 sep­tem­bre. Il n’est pas étonnant que lors de la manif du samedi 15 novem­bre ils aient cher­ché à se réfugier der­rière la CNT. Contrairement à ce qu’écrit un inter­naute, les "auto­no­mes" ne sont pas du tout "incohérents" : ils cher­chent à enclen­cher le cycle clas­si­que pro­vo­ca­tion-répr­ession-soli­da­rité et à mouiller le maxi­mum de gens dans les conséqu­ences de leurs actions « viri­les », à com­men­cer par les anar­chis­tes dont, sans doute, ils se sen­tent les plus pro­ches ou les moins éloignés, du moins si l’on en croit ceux qui s’expri­ment sur Indymedia. Malheureusement pour eux et pour tout le mou­ve­ment social, le cycle pro­vo­ca­tion-répr­ession-soli­da­rité s’arrête géné­ra­lement à la répr­ession, qui les frappe sans pitié, eux mais aussi toute la classe ouvrière et les exploités, comme en tém­oigne l’exem­ple de l’Italie depuis le Mai ram­pant.

En fai­sant du PS la cible prin­ci­pale de leurs atta­ques, para­doxa­le­ment, les Totos évitent de faire la cri­ti­que du PCF et des Verts qui ont pour­tant été au gou­ver­ne­ment en même temps que le PS, et sont tout aussi res­pon­sa­bles de la montée du chômage, des licen­cie­ments col­lec­tifs, des expul­sions des tra­vailleurs immi­grés, de la dég­ra­dation des condi­tions de vie et de tra­vail en général depuis 20 ans, et des inter­ven­tions mili­tai­res de la France en Irak et en Afrique. Ils nég­ligent les res­pon­sa­bi­lités de FO et de la CFDT dans les déf­aites de la classe ouvrière. Ils accré­ditent, invo­lon­tai­re­ment, l’idée que la prin­ci­pale force contre-révo­luti­onn­aire en France dans la classe ouvrière serait le PS alors qu’il est évident qu’il s’agit des appa­reils du PCF et de la CGT.

Sur cer­tains points, liber­tai­res et Totos se rejoi­gnent donc dans leurs ana­ly­ses poli­ti­ques. Ils sures­ti­ment l’influence et l’impor­tance de la social-démoc­ratie dans la situa­tion poli­ti­que et sous-esti­ment celle du sta­li­nisme fut-il "relooké" à la mode ita­lienne (Rifondazione comu­nista).

Le PCF étant en pleine déc­on­fi­ture élec­to­rale et mili­tante, ils sem­blent croire que celui-ci ne serait plus un véri­table danger pour la révo­lution. Il suf­fi­rait donc de s’atta­quer au der­nier obs­ta­cle de taille "à gauche" (le PS) et la voie serait libre pour la Sociale. C’est bien mal connaître le réf­orm­isme et sa variante sta­li­nienne que de croire que parce que l’URSS a dis­paru, que le PCF obtient pour le moment moins de voix aux élections que LO et la LCR réunis, et que loca­le­ment il ras­sem­ble beau­coup moins de monde dans les manifs qu’il y a vingt ans, ses qua­rante mille mili­tants pèseraient peu dans les luttes socia­les et sur­tout qu’ils seraient inca­pa­bles de repren­dre du poil de la bête, pour de nou­veau les contrôler et les amener sur une voie de garage. Quant à la CGT, elle se serait suf­fi­sam­ment dis­tan­ciée du PCF pour deve­nir auto­nome, et pour­quoi pas sus­cep­ti­ble, selon cer­tains, d’être reconquise aux idées du syn­di­ca­lisme révo­luti­onn­aire d’avant 1914. C’est ainsi qu’une autre frac­tion du mou­ve­ment anar­chiste se met à trou­ver des vertus (ou au moins des poten­tia­lités) démoc­ra­tiques à la CGT, comme les cama­ra­des du cercle La Sociale de Montpellier dont le texte figure dans ce numéro de "Ni patrie ni fron­tières".

D’autres cou­rants anar­chis­tes considèrent le PS comme beau­coup « plus res­pon­sa­ble » des mesu­res anti-ouvrières des gou­ver­ne­ments de la gauche plu­rielle que le PCF et les Verts lors de leur pas­sage au gou­ver­ne­ment, blan­chis­sant ainsi, sans le vou­loir, les alliés de la social-démoc­ratie. A propos des inci­dents de la manif, Julien, du SO de la CNT écrit sur Indymedia : « 1° -Que cher­che le Parti socia­liste lorsqu’il vient à une mani­fes­ta­tion "d’extrême gauche" loin de ses posi­tions mais à fort poten­tiel de popu­la­rité ? 2°- Que cher­che-t-il, lorsqu’il y vient sans cortège mais avec cent gros bras armés et qu’il se posi­tionne, en ligne, exac­te­ment à l’endroit ou doit passer le cortège liber­taire ? A faire d’une pierre, deux coups ! « Récupérer méd­ia­tiq­uement par sa "prés­ence" un mou­ve­ment qui ne veut réso­lument pas de lui (à très juste titre) tout en "dém­ontrant" que ce n’est pas à cause de ses suc­ces­si­ves poli­ti­ques réacti­onn­aires qu’il n’y est pas le bien­venu, mais seu­le­ment à cause des dan­ge­reux anar­chis­tes, et d’eux seuls, qui leur ren­trent dedans des qu’ils les voient. »

Si Julien dén­once avec raison les inten­tions du PS, il pro­page tout comme les « auto­no­mes » l’illu­sion que la mani­fes­ta­tion du FSE aurait été une mani­fes­ta­tion d’ « extrême gauche » (même avec des guille­mets, cette affir­ma­tion ne tient pas la route) et que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ne « veut réso­lument pas de lui » (du PS).

Les sta­li­niens (et les trots­kys­tes) ita­liens de Rifondazione comu­nista, s’ils pou­vaient lire cet e-mail, rigo­le­raient bien en déc­ouvrant ce type d’argu­ments. Quelle est la différ­ence entre le PS français et Rifondazione comu­nista qui a déjà par­ti­cipé à plu­sieurs gou­ver­ne­ments bour­geois et est à la pointe du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste en Italie ?

Tous deux sont des enne­mis des tra­vailleurs, même si chacun a sa mét­hode par­ti­cu­lière pour les gruger. Le PS ne se réc­lame plus de la révo­lution et du marxisme depuis belle lurette, Rifondazione comu­nista se réc­lame encore du com­mu­nisme et ouvre grand ses portes aux trots­kys­tes ita­liens, y com­pris dans sa direc­tion. Mais sur le fond, aucun de ces partis n’est plus "digne" de se faire passer pour un adver­saire du capi­ta­lisme. ! Les jeunes et moins jeunes de Rifondazione comu­nista étaient sacrément nom­breux à la manif pari­sienne et per­sonne n’a empêché leurs représ­entants de s’expri­mer au FSE.

Quelle est la différ­ence entre Bertinotti, le secrét­aire général de Rifondazione, grand déma­gogue qui se réc­lame de l’alter­mon­dia­lisme et Hollande, le secrét­aire général du PS ? Une seule : le pre­mier a réussi à mys­ti­fier une grande partie des alter­mon­dia­lis­tes ita­liens, tandis que le second rame un tout petit peu pour le faire en France. Mais tous deux sont des enne­mis, alors pour­quoi dén­oncer les uns et se taire sur les autres ? Pourquoi prôner des actions contre les uns et pas contre les autres ?

Les Totos nagent en pleine incohér­ence poli­ti­que. De plus, les « auto­no­mes » ren­for­cent déli­bérément l’illu­sion que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste pour­rait être autre chose que ce qu’il est : un mou­ve­ment extrê­mement modéré et peu exi­geant, prêt à toutes les allian­ces poli­ti­ques pos­si­bles et à tous les com­pro­mis. Deux exem­ples : la prés­ence du mil­lion­naire Edward Goldsmith, éco­log­iste de la Nouvelle Droite, dans l’International Forum on Globalization, regrou­pe­ment à la base de toutes les luttes contre l’AMI puis contre l’OMC ; les déc­la­rations de Susan George vice-pré­sid­ente d’ATTAC sur l’union néc­ess­aire de la droite et de la gauche contre Bush.

Purger le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste de ses poli­ti­ciens réf­orma­rds, de ses intel­los car­riér­istes, de ses syn­di­ca­lis­tes col­la­bo­ra­tion­nis­tes, de ses curés de gauche et de ses hauts fonc­tion­nai­res, c’est un peu comme si l’on vou­lait purger le MEDEF de ses capi­ta­lis­tes. Lutter contre la prét­endue "récu­pération" de l’alter­mon­dia­lisme est absurde, pour la bonne raison qu’il ne sera jamais révo­luti­onn­aire, ni même séri­eu­sement réf­orm­iste, quel­les que soient les illu­sions des mil­lions de jeunes qui des­cen­dent dans la rue et qui ser­vent de fan­tas­sins à des arri­vis­tes aux dents pour­tant tel­le­ment lon­gues qu’on s’étonne de la naïveté des mani­fes­tants.

Mais sont-ils vrai­ment si naïfs ou leur volonté de cons­truire un « autre monde » ne se satis­fe­rait-elle pas rapi­de­ment d’un capi­ta­lisme mal­thu­sien, retran­ché der­rière les fron­tières de chaque Etat et déf­endant farou­che­ment chaque culture dite natio­nale, eth­ni­que ou rég­io­nale ? L’ambi­guité sur toutes les ques­tions fon­da­men­ta­les n’est-elle pas la prin­ci­pale raison du succès du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ?

Y.C.


15/11/2003
P.S. : Il existe peut-être d autres voies que la cri­ti­que (néc­ess­aire) de l’idéo­logie alter­mon­dia­liste. Celle que tente la cam­pa­gne No Sweat en Grande-Bretagne, en nouant des liens avec des syn­di­ca­lis­tes mexi­cains, indonésiens, etc., et en orga­ni­sant en Europe des tournées de dén­onc­iation des condi­tions de tra­vail dans les pays du Sud, mais aussi en s’intér­essant aux ate­liers clan­des­tins ou aux peti­tes entre­pri­ses où les tra­vailleurs n’ont aucune orga­ni­sa­tion syn­di­cale et sont « surex­ploités ». Ou encore le tra­vail que fait le groupe com­mu­niste liber­taire néerl­andais (De Fabel van de ille­gaal) vis-à-vis des sans-papiers et des réfugiés. Si de telles actions pour la déf­ense des tra­vailleurs immi­grés « illégaux » étaient coor­données à l’éch­elle europé­enne, la lutte de classe ferait un grand pas en avant. Mais voilà, ce n’est pas vrai­ment une prio­rité pour ATTAC.

Je n’ai aucun moyen de vérifier la portée réelle de ces actions mais en tout cas, leurs ini­tia­teurs essayent de sortir du champ clos de la cri­ti­que néga­tive pour faire des pro­po­si­tions posi­ti­ves qui peu­vent intér­esser la « base » du mou­ve­ment dit alter­mon­dia­liste - si elle veut vrai­ment chan­ger le monde.

Commentaire judi­cieux d’un cama­rade :

« Cependant, tant pour le PS que pour Rifundazione, il y a un argu­ment que tu n’emploies pas car tu ne fais pas le dis­tin­guo entre le SO du PS/Fabius-DSK-Strauss-Khan et ....les mil­liers de mili­tants PS qui sont dans les syn­di­cats, les assoc’, les manifs, les comités, les grèves et qui agis­sent honnê­tement ...à l’opposé de l’orien­ta­tion de leur direc­tion et avec atta­che­ment sincère à leur parti dont ils pen­sent qu’il est un outil utile. Cet argu­ment est : l’orien­ta­tion d’un mou­ve­ment n’est pas (n’a pas à être) dét­erminée par les coups de barres de fer mais par les débats entre les différ­entes com­po­san­tes idéo­lo­giques et poli­ti­ques, entre tous ces par­ti­ci­pants. Le pro­blème dans le mou­ve­ment alter’ c’est de déb­attre clai­re­ment de quelle orien­ta­tion poli­ti­que, de quels buts se fixer pour lutter effi­ca­ce­ment contre le système :

- donc pas d’exclu­si­ves ni d’exclu­sions ni de vio­len­ces à l’égard de qui que ce soit dans le mou­ve­ment ouvrier

- donc le mou­ve­ment alter’ a beau­coup de défauts, mais ceux-ci peu­vent être cor­rigés par la dis­cus­sion et non par le baston..

D’autre part, tout le mou­ve­ment ouvrier (parti et syn­di­cat ou lutte concrète) est tou­jours soumis à l’effet de la différ­ence entre base et sommet, mili­tants et direc­tions et c’est tou­jours par la tête que la pres­sion de la classe adverse se trans­met dans le mou­ve­ment ouvrier... »
 
P.E.

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