lundi 24 juin 2013

Comment lutter ?

(Cet article est extrait du site de la CNT-AIT et de son journal Combat syndicaliste. Même si nous ne partageons pas les positions de ces camarades, le point de vue exprimé ci-dessous tranche avec l’autosatisfaction gauchiste habituelle. Y.C.)

Notre cam­ping annuel a été l’occa­sion, du 3 au 10 août, de revi­si­ter cer­tains thèmes sociaux à la lumière de l’actua­lité. (…) La syn­thèse faite ci-des­sous, si elle est per­son­nelle, s’ins­pire en grande partie de ce qui s’est dit au cours de cette semaine.

ROMPRE AVEC LES INSTITUTIONS DE L'OPPOSITION

En France et dans le monde, des mou­ve­ments de lutte et de contes­ta­tion se pour­sui­vent contre l’évo­lution inexo­ra­ble du capi­ta­lisme vers tou­jours plus d’exploi­ta­tion et de crimes. Ils pren­nent par­fois des formes très méd­ia­tiques, comme ces journées « anti G8 » ou « anti OMC » dont nous avons déjà évoqué les graves caren­ces dans ce jour­nal. La ques­tion de fond qui se pose dans ce cas, c’est de savoir si la cons­truc­tion d’un autre monde est pos­si­ble à partir des débris idéo­lo­giques de l’ancien. Plus précisément de savoir si la trans­for­ma­tion des rela­tions socia­les est com­pa­ti­ble avec la délé­gation de pou­voir dont pra­ti­que­ment tous les partis, syn­di­cats et asso­cia­tions sont les par­ti­sans convain­cus. Tous trou­vent normal qu’un indi­vidu (qu’il soit appelé « citoyen », « cama­rade syn­di­qué », « cher adhérent ») remette à un autre (en général, « délégué » ou « élu ») le droit de décider, en son nom, des choses les plus diver­ses. Cette délé­gation de pou­voir est tel­le­ment poussée qu’elle s’accom­pa­gne du lan­ce­ment sur le marché de figu­res qui ciblent une clientèle, comme une les­sive cible « la ménagère de plus de qua­rante ans ».Ainsi sont lancés les Laguiller, le jeune « fac­teur » Besancenot [1], ou l’iné­vi­table Bové, censés « représ­enter » la contes­ta­tion. L’his­toire a montré que la contes­ta­tion des mécan­ismes d’oppres­sion n’empêche pas leur repro­duc­tion. L’actua­lité nous dém­ontre que la cri­ti­que des médias et des procédés mar­ke­ting n’empêchent pas leur uti­li­sa­tion : l’intel­li­gent­sia de gauche peut savam­ment disséquer le rôle des médias, l’extrême gauche peut trai­ter les jour­na­lis­tes de « nou­veaux chiens de garde », tous cou­rent der­rière les caméras, mul­ti­plient les inter­views et font de leur appa­ri­tion méd­ia­tique la base de leur stratégie.

Or, l’incohér­ence entre les dis­cours et les pra­ti­ques pro­duit tou­jours le même rés­ultat. Les orga­ni­sa­tions d’oppo­si­tion, même les plus radi­ca­les, qui fonc­tion­nent et agis­sent dans cette incohér­ence, sont inexo­ra­ble­ment récupérées et ins­ti­tu­tion­na­lisées par le système, comme tant d’autres avant elles. En fonc­tion de la conjonc­ture et des choix que font les maîtres du système, elles sont appelées à croître quel­que­fois et sou­vent, à sta­gner. Mais dans tous les cas, elles per­dent pro­gres­si­ve­ment leur sens ini­tial. Un autre monde n’est pas pos­si­ble avec les mêmes mécan­ismes, les mêmes schémas d’orga­ni­sa­tion, les mêmes représ­en­tations que l’ancien. Aucun sigle n’est à l’abri de telles dérives. Il faut en tenir le plus grand compte dans notre manière de conce­voir une orga­ni­sa­tion. Le rejet de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, de la délé­gation de pou­voir et de la méd­ia­ti­sation cons­ti­tuent des bases indis­pen­sa­bles.

Autre conséqu­ence de cette ana­lyse : la rup­ture avec les grou­pes d’oppo­si­tion qui fonc­tion­nent avec cette incohér­ence est le préa­lable à poser dans les luttes. Remarquons que beau­coup de gens (sou­vent en dehors des milieux mili­tants), pro­fondément dégoûtés par le déca­lage entre les mots et les actes, font spon­tanément cette rup­ture. En « poli­ti­que » cela prend la forme d’une abs­ten­tion de plus en plus mas­sive, mais c’est plus dif­fi­cile à concré­tiser dans le domaine social. Car la rup­ture appa­raît comme un abîme dans lequel nombre d’indi­vi­dus ont peur de s’engouf­frer.

LIBERER LES CAPACITES D’AUTO-ORGANISATION

Or, la seule solu­tion, c’est de s’auto-orga­ni­ser. Pour cela, il faut que les exploités aient confiance en leurs pro­pres capa­cités. Et cette confiance ne s’acquiert qu’au bout d’un cer­tain temps, un temps qui permet la matu­ra­tion des esprits. Nous devons donc penser des formes de luttes qui per­met­tent aux indi­vi­dus et aux grou­pes en rup­ture de trou­ver leur propre dyna­mi­que de manière à étendre aux autres la confiance et donc l’envie de s’auto-orga­ni­ser. Pour cela, le bilan des différ­entes inter­ven­tions sur le ter­rain social que nous avons pu avoir - en France ou ailleurs - est essen­tiel. Il permet de com­pren­dre que ces pro­ces­sus de matu­ra­tion et d’auto-orga­ni­sa­tion sont liés.

L’auto-orga­ni­sa­tion doit per­met­tre la matu­ra­tion des cons­cien­ces et celle-ci doit ren­for­cer l’auto-orga­ni­sa­tion. En conséqu­ence, tout mou­ve­ment social doit avoir la pré­oc­cu­pation de durer suf­fi­sam­ment pour per­met­tre cette matu­ra­tion. L’expéri­ence apportée dans le débat par des com­pa­gnons gali­ciens fut à cet égard riche d’ensei­gne­ments. Pour repren­dre les propos de l’un d’entre eux, nous devons être cons­cients que, dans le fond, nous irons de déf­aite en déf­aite jusqu’à la vic­toire finale. Ceci mérite une expli­ca­tion. De quel­les déf­aites par­lons-nous ? Nous par­lons de ces déf­aites que les autres bran­dis­sent comme des vic­toi­res ; des vic­toi­res à la Pyrrhus qui béné­ficient à une cor­po­ra­tion, à un sec­teur, à une région et qui se trans­for­ment en déf­aites pour tous. En fait, dans la lutte que nous menons, ce n’est donc pas tant l’acquis matériel qui compte que l’acquis moral. Les ques­tions à se poser sont alors : est-ce que la lutte a ren­forcé la cons­cience de classe ? Est-ce qu’elle a permis l’émerg­ence de la confiance de classe ? Cette cons­cience de classe et cette confiance retrouvées per­met­tent-elles de créer (au moins par­tiel­le­ment) de nou­veaux rap­ports sociaux ? La lutte a-t-elle affai­bli l’appa­reil d’État ? A-t-elle miné la croyance dans les partis et les syn­di­cats ? A-t-elle entamé les ins­ti­tu­tions d’oppres­sion comme l’admi­nis­tra­tion, les médias, le patro­nat ?

C’est à tra­vers ces ques­tions que doit se tirer le bilan des luttes. Sur ce plan, le bilan du mou­ve­ment contre la réf­orme des retrai­tes est plus mitigé que le pou­voir semble le croire. Evidemment, c’est zéro quant aux acquis matériels. En ce qui concerne le moral de la popu­la­tion, sans tirer de conclu­sions défi­ni­tives, il est assez pos­si­ble que l’image de l’État pro­tec­teur en ait pris un coup. De plus, de nom­breux grév­istes ont cons­taté que la contes­ta­tion clas­si­que, gérée par les pro­fes­sion­nels du syn­di­ca­lisme, est deve­nue trop rou­ti­nière et pré­vi­sible. Cette pré­vi­si­bilité par l’adver­saire est une des causes de la déf­aite matéri­elle. Et là, il appa­raît un avan­tage immédiat à l’auto-orga­ni­sa­tion : parce qu’il libé­rera d’autres formes de pensées, un mou­ve­ment auto-orga­nisé trou­vera ses res­sour­ces ailleurs que dans des actions que le pou­voir sait par­fai­te­ment gérer. D’autres formes de pensée, d’autres formes de lutte sont le véri­table pré­lude d’un autre monde. Imaginer d’être et d’agir différ­emment, c’est déjà la mise en pra­ti­que de l’utopie, de ce qui n’existe pas encore, mais dont per­sonne ne peut pré­dire que cela n’exis­tera jamais. Ceci signi­fie que, même si cela n’est pas encore dit clai­re­ment, c’est bien la reprise en main de nos vies, face aux dik­tats de l’argent, qui est à l’ordre du jour. Cette néc­essité de tirer des bilans moraux, de cla­ri­fier en per­ma­nence nos idées, d’aider à la création, au main­tien et au sur­gis­se­ment d’une dyna­mi­que de lutte de plus en plus col­lec­tive, auto-orga­nisée et ima­gi­na­tive, définit à la fois la néc­essité pour les anar­cho­syn­di­ca­lis­tes de s’orga­ni­ser dans la cohér­ence mais aussi le sens de leur inter­ven­tion. Que cela soit dans les manifs, dans les Assemblées Générales, dans les coor­di­na­tions, ils doi­vent encou­ra­ger la libé­ration des capa­cités col­lec­ti­ves qui per­met­tront la création d’un véri­table rap­port de force. Ils doi­vent favo­ri­ser l’ima­gi­na­tion en fonc­tion de chaque situa­tion. C’est en fonc­tion des critères ci-dessus et de chaque situa­tion locale, que doit s’apprécier, à la base, la per­ti­nence d’une action, ce qu’il convient de faire et com­ment.

QUELQUES POSSIBILITES

Nous avons déjà évoqué par voie de tracts ou dans des textes les formes d’action sui­van­tes : 1) Délégations mas­si­ves de grév­istes vers les autres entre­pri­ses, celles qui ne sont pas encore en lutte.

2) Ouverture des lieux en grève. Par exem­ple, il faut sou­li­gner que les grèves dans l’ensei­gne­ment ont sur­tout posé le pro­blème de la ges­tion des gamins. L’occu­pa­tion des écoles avec les parents d’élèves doit per­met­tre l’orga­ni­sa­tion d’acti­vités socia­les pour les enfants, comme des peti­tes fêtes de soli­da­rité, le mon­tage de pièces de théâtre, etc. L’inter­ven­tion d’autres sec­teurs en lutte, comme les inter­mit­tents, peut ainsi aider à donner une ambiance bien éloignée de l’esprit sco­laire clas­si­que. Avec l’avan­tage de faire par­ti­ci­per le quar­tier vivant autour de l’école et de contri­buer à la culture géné­rale de tous. Et les direc­ti­ves (nota­tions, exa­mens, compé­titions entre élèves, hiér­archies, etc.) imposées par le ministère pas­sent à la trappe.

3) Occupations mas­si­ves de bâtiments admi­nis­tra­tifs. Les mani­fes­ta­tions de masse peu­vent se diri­ger vers les lieux du pou­voir, en par­ti­cu­lier les rec­to­rats, préf­ec­tures, les occu­per paci­fi­que­ment ou les encer­cler. 4) Grèves de gra­tuité. Nous avons plu­sieurs fois abordé ce thème (cf. le pré­cédent Combat .syn­di­ca­liste). 5) Grèves avec occu­pa­tion et occu­pa­tions sans grèves. Par exem­ple dans le sec­teur de la santé, il est hors de ques­tion de faire la grève clas­si­que et encore moins la grève géné­rale para­ly­sante, qui serait meur­trière pour les plus démunis. Mais d’autres formes d’action, beau­coup plus intér­ess­antes, exis­tent. Lors de la cani­cule, qui a fait des rava­ges dans la région pari­sienne cet été, un nombre considé­rable de cham­bres d’hôtels de luxe, confor­ta­bles et cli­ma­tisées, était dis­po­ni­ble de par la baisse du tou­risme dans la capi­tale. Qui aurait pu empêcher un mou­ve­ment de pro­fes­sion­nels de la santé et de gens soli­dai­res de réq­ui­siti­onner ces cham­bres cli­ma­tisées pour y mettre ces mala­des que la cani­cule allait tuer ? Ce qui empêche ce type d’action c’est essen­tiel­le­ment la para­ly­sie de l’ima­gi­na­tion des tra­vailleurs qui se lais­sent télég­uider vers l’impasse clas­si­que de l’oppo­si­tion ins­ti­tu­tion­nelle et spec­ta­cu­laire. C’est-à-dire vers des formes d’action gérées et sou­vent sub­ven­tionnées de A à Z par l’État.

Ironie de l’his­toire, le 10 août 2003, alors que des mil­liers de pau­vres gens cre­vaient dans leur HLM aux murs chauffés à blanc par 40° à l’ombre, 200 000 per­son­nes guidées par les médias applau­dis­saient un Bové, réc­lamant un automne… brûlant ! Pour le capi­ta­lisme, mieux valait s’offrir ce spec­ta­cle plutôt que d’avoir à faire face à un petit mil­lier d’infir­mières et de médecins met­tant à l’abri les per­son­nes âgées dans les lits des hôtels de la grande bour­geoi­sie.

Un cam­peur


[1] Présenté dans les médias comme un sym­pa­thi­que fac­teur de base, sou­vent pho­to­gra­phié près de son vélo jaune, Olivier BESANCENOT est, à sa façon un inter­mit­tent du spec­ta­cle… méd­ia­tique : une fois rangée sa pano­plie, le petit fac­teur rede­vient l’atta­ché par­le­men­taire d’Alain KRIVINE, ina­mo­vi­ble leader de la LCR et député européen. Le parti com­mu­niste et la CGT nous avaient gavés pen­dant des années de ces appa­rat­chiks, prét­endus « mét­allos » ou « élect­riciens », qui n’avaient pas mis les pieds dans une usine ni même touché un tour­ne­vis depuis belle lurette?

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