lundi 24 juin 2013

Claude Guillon : Comment (se) manifester dans la rue ?

(Ce texte a cir­culé sur a-infos et me semble rép­ondre assez bien aux ques­tions posées dans mes deux arti­cles pré­cédents à propos des divers inci­dents avec le PS et son SO depuis Evian jusqu’au FSE en pas­sant par le Larzac. Une seule remar­que très sub­jec­tive, en forme d’inter­ro­ga­tion et de doute : autant les trots­kys­tes ont ten­dance à reven­di­quer la moin­dre action (l’OCI ne prét­endait-elle pas avoir joué un rôle décisif dans le décl­enc­hement de mai 1968 parce qu’elle avait des mili­tants à Sud-Aviation ou Lutte ouvrière dans telle ou telle grande grève des ban­ques ou des che­mi­nots), autant les liber­tai­res sem­blent faire preuve d’une modes­tie démesurée. Ce serait les « sans », les « inor­ga­nisés », etc. qui se réu­niraient de façon tota­le­ment spon­tanée et déci­deraient d’actions contre le PS. Le contraste entre ces deux dém­arches est tout à l’hon­neur des anar­chis­tes…. à condi­tion qu’il cor­res­ponde à la réalité - ce que j’ignore. Y.C.)

Avis : Le comité de réd­action du Monde liber­taire, auquel j’ai pro­posé ce texte, n’a pas jugé oppor­tun de le publier. Cette décision met un terme à la col­la­bo­ra­tion entamée en février der­nier avec l’heb­do­ma­daire de la Fédération anar­chiste, dans lequel j’ai publié sept arti­cles. Je tiens l’examen public et contra­dic­toire des diver­gen­ces pour une condi­tion du pro­grès des idées et de la théorie révo­luti­onn­aires ; c’est de sur­croît une exi­gence morale. Toute acti­vité mili­tante qui prétend en faire l’éco­nomie est men­songère et par­ti­cipe d’une confu­sion qu’elle devrait contri­buer à dis­si­per.

C. G., Paris, le 12 déc­embre 2003

Lors de la mani­fes­ta­tion du FSE, le 15 novem­bre der­nier, le cortège liber­taire s’est trouvé bloqué, dès son arrivée place de la République, der­rière une délé­gation PS com­posée de nervis et de quel­ques appa­rat­chiks de second rang. Le face-à-cul a duré plu­sieurs heures, avant que le cortège s’ébr­anle et jusqu’à la dis­pa­ri­tion du PS dans la toute der­nière por­tion du par­cours. Des mani­fes­tants ont d’abord lancé des fruits, des yaourts et quel­ques péta­rds-fusées, ce qui tenait plus du monôme que de l’Intifada. Puis, en chemin, ce sont des canet­tes qui ont volé. Environ deux cent per­son­nes, dont cer­tai­nes avaient été expulsées par le ser­vice d’ordre du cortège liber­taire, et dont la plu­part n‚avaient ni les moyens ni peut-être l’envie d’un affron­te­ment, ont ensuite défilé entre le cortège liber­taire et le groupe PS. Ce der­nier a pu char­ger à plu­sieurs repri­ses et bles­ser impunément au moins une demi dou­zaine de jeunes mani­fes­tants, dont l’un séri­eu­sement (frac­tu­res mul­ti­ples). Il me paraît indis­pen­sa­ble de reve­nir sur ces évé­nements pour tenter d’en tirer quel­ques leçons poli­ti­ques et tac­ti­ques.

Le com­mu­ni­qué publié le len­de­main par la CNT (Vignoles), seul texte d’orga­ni­sa­tion à ma connais­sance [1], expri­mait à trois repri­ses le regret que le cortège liber­taire ait dû défiler coupé du reste de la mani­fes­ta­tion. Il me semble que c’était plutôt le fait d‚être coincés der­rière le PS qui était dom­ma­gea­ble, et j’ajou­te­rai hon­teux. Or, il est bon de rap­pe­ler, pour les absent(e)s, que nous étions au moins trois fois plus nom­breux que les « mani­fes­tants » PS ! Je ne veux pas dire par là qu‚un affron­te­ment phy­si­que aurait tourné à notre avan­tage ; cela n’est pas cer­tain. D‚ailleurs, même jeune et en bonne santé, je n’ai jamais par­tagé le fétich­isme de la « baston » que l’on trou­vait chez beau­coup d‚« auto­no­mes [2] » de la fin des années 70 ; j’en ai au contraire dénoncé les impas­ses [3].

Cependant, ce 15 novem­bre, notre supér­iorité numé­rique ouvrait la pos­si­bi­lité de partir, par les trot­toirs, vers un autre point du cortège général, quitte à s’y insérer sans auto­ri­sa­tion. Cette dém­arche, d’une non-vio­lence active aurait eu l’avan­tage de créer une dyna­mi­que col­lec­tive. On peut penser qu’elle aurait entraîné la plus grande partie de ceux et celles qui ont fina­le­ment défilé devant lui (libre aux autres de rester en arrière pour har­ce­ler le PS). Parler, comme le fait le com­mu­ni­qué CNT, de « mani­fes­tants mas­qués » donne une image incom­plète de la situa­tion. Bien peu de gens l‚étaient. Je donne cette pré­cision non pour stig­ma­ti­ser le port d’un fou­lard (je remonte le mien devant les caméras et en cas de gazage) mais pour indi­quer la nature de la popu­la­tion liber­taire hors-cortège, parmi laquelle on trou­vait, outre l’auteur de ces lignes et un raton laveur, divers encartés énervés, des mili­tants étr­angers, et beau­coup de jeunes qui, peut-être faut-il le pré­ciser, n‚étaient pas nés à l’époque de l’« auto­no­mie ».

La CNT assure « pou­voir com­pren­dre » l‚hos­ti­lité dont ces mani­fes­tants fai­saient montre à l‚égard du PS. C’est le moins ! Si l‚on se situe, comme elle tient à le rap­pe­ler jus­te­ment, sur le ter­rain de la lutte de clas­ses, alors les partis qui ont par­ti­cipé ou par­ti­ci­pent à la ges­tion et à la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste sont évid­emment des enne­mis qu’il est légi­time de com­bat­tre, y com­pris en les chas­sant des cortèges. Lorsque c’est impos­si­ble, du fait d’un rap­port de force défa­vo­rable, il faut au moins éviter de paraître, en les sui­vant, admet­tre la légi­timité de leur prés­ence. Voilà qui me sem­ble­rait poli­ti­que­ment « contre-pro­duc­tif ». Or, c’est le qua­li­fi­ca­tif que retient la CNT à propos des inci­dents qui ont émaillé la mani­fes­ta­tion.

Nous voilà d’accord sur un terme, mais qu’en est-il de son contenu ? Que cher­che-t-on à pro­duire en mani­fes­tant ? Pour ce qui concerne ce que la presse bour­geoise a retenu des inci­dent ˜ critère d‚appréc­iation dont la valeur reste à déb­attre ˜ je me reporte au titre du Monde (18 nov. 03) : « La délé­gation du PS a défilé sous une pluie de canet­tes de bière et d’insul­tes ». Un autre arti­cle du même numéro sou­li­gne que le PS peine à impo­ser sa légi­timité dans les mou­ve­ments sociaux. Que les anar­chis­tes ˜ en tant que « révé­lateurs » ˜ soient asso­ciés à ces conclu­sions me convient par­fai­te­ment. Par contre, il serait navrant de lais­ser s’ins­tal­ler dans la tête de jeunes mili­tant(e)s l’idée que cons­truire une orga­ni­sa­tion [4] et plus géné­ra­lement un mou­ve­ment liber­taire entraîne méca­niq­uement cer­tains renon­ce­ments, voire la néc­essité d’assu­mer des tâches de main­tien de l’ordre, comme l’on cons­tam­ment fait les diver­ses orga­ni­sa­tions marxis­tes-lénin­istes dans les années 70. Les mili­tants de la LCR qui protégeaient, encore réc­emment, ici une banque, là une caserne, ne se trans­for­maient pas par magie noire en amis des ban­quiers ou en sup­por­teurs de l‚armée. Cependant, et quelqu’aient été leurs moti­va­tions, ils se met­taient dans la situa­tion concrète de jouer les flics, y com­pris en jouant très clas­si­que­ment de la matra­que, contre des mani­fes­tants atta­quant des cibles légi­times. On m’objec­tera que nous n’en sommes pas là. C’est vrai et c’est tant mieux, mais il est pré­fé­rable, je pense, de pré­venir les pro­blèmes par la réflexion et la confron­ta­tion théo­rique plutôt que d’atten­dre qu’un inci­dent grave les rende impos­si­bles à poser. Il ne manque d’ailleurs pas de signes annon­cia­teurs fâcheux. J’ai moi-même vu, lors d’une mani­fes­ta­tion du prin­temps der­nier, des mili­tants CNT mettre entre la mani­fes­ta­tion et le Macdo du car­re­four des Gobelins une rangée de SO, d’ailleurs toute sym­bo­li­que (per­sonne n’ayant eu l’idée de dém­onter ce Macdo à ce moment). La police s’était, semble-t-il, mise en tête que les anar­chis­tes s’en pren­draient à la chaîne de « res­tau­rants ». Il avait donc été jugé per­ti­nent d’affi­cher la dét­er­mi­nation inverse On voit que l’atti­tude prise dans la rue recoupe des ques­tions poli­ti­ques dont on ne peut faire l’éco­nomie, en se jugeant par essence (liber­taire) à l’abri des dérives auto­ri­tai­res et des bavu­res. Ce ne sont pas les idées qui dét­er­minent les réactions indi­vi­duel­les dans les situa­tions de ten­sion, ce sont les situa­tions concrètes elles-mêmes [5]. Mieux vaut donc éviter de se mettre dans cer­tai­nes situa­tions, dans cer­tains rôles, dont il sera peut-être impos­si­ble de se tirer hono­ra­ble­ment.

Démocratie directe et tra­vaux pra­ti­ques

À plu­sieurs repri­ses, des mem­bres différents du SO liber­taire ont jus­ti­fié leur atti­tude en recou­rant au même voca­bu­laire poli­ti­que. « Nous, on n‚est pas un grou­pus­cule, on pra­ti­que la démoc­ratie directe » dit l’un à un mani­fes­tant qu’il expulse du cortège. « J’ai un mandat impé­ratif », dit un autre qui veut pous­ser un de mes amis sur le trot­toir. Ces référ­ences aux moda­lités de la démoc­ratie directe lais­sent son­geurs. D’abord parce que dans le cas d’espèce, si démoc­ratie il y a eu, elle n‚a concerné que les mili­tants des orga­ni­sa­tions, et cer­tai­ne­ment quel­ques mili­tants de cha­cune d’elles. S’il est normal qu’une orga­ni­sa­tion dét­er­mine sa propre posi­tion, la prét­ention à l’impo­ser à tous ceux/celles qui rejoi­gnent les cortèges liber­tai­res par sym­pa­thie poli­ti­que est exor­bi­tante (non, avoir déposé à la préf­ec­ture la demande d’auto­ri­sa­tion d‚une mani­fes­ta­tion ne me paraît pas un argu­ment pour impo­ser tel com­por­te­ment à tous les liber­tai­res présents).

Lorsque des décisions sont à pren­dre dans la rue, pour­quoi ne pas considérer l’ensem­ble des mani­fes­tants comme une assem­blée géné­rale sou­ve­raine ? La ques­tion devrait plutôt être posée ainsi : com­ment peut-on faire autre­ment, quand on prétend adop­ter la démoc­ratie directe comme prin­cipe d’orga­ni­sa­tion ?

Il me semble que nous gagne­rions à considérer les mani­fes­ta­tions, non pas comme des mises en scène stér­éotypées (plus ou moins for­matées pour TF 1, incar­na­tion sup­posée de l’« opi­nion »), mais comme des ate­liers de tra­vaux pra­ti­ques. Ceux-ci pour­raient avoir pour thèmes quel­ques prin­ci­pes dyna­mi­ques : démoc­ratie directe de masse, et non de cha­pelle ; non-vio­lence active et col­lec­tive, chaque fois qu‚elle est réa­li­sable ; n’oublions pas non plus que l’on peut ridi­cu­li­ser un adver­saire sans vio­lence phy­si­que (la liste demeure ouverte aux sug­ges­tions). Et puis mani­fes­tons-nous sans com­plexe, et lors­que nous sommes les plus nom­breux ˜ ce qui n’est pas rare dés­ormais ˜ pre­nons toute notre place, sur­tout si c’est la pre­mière ! Je serais fâché que nous parais­sions donner raison à ce mani­fes­tant, plus désabusé qu’agres­sif, qui disait le 15 novem­bre : « Maintenant les anars, c’est gros bras devant et mou­tons der­rière » !

Claude Guillon


[1] C’est de ce texte que sont extraits les pas­sa­ges que je cite. Seule la CNT a com­menté l’évé­nement, elle seule dis­pose d‚un SO [on me dit que la FA aussi ; j’en prends acte. Constater l’absence d’un SO per­ma­nent n’était pas, dans mon esprit, une cri­ti­que], sa visi­bi­lité dans la rue est sans com­pa­rai­son avec celle des autres grou­pes ; c’est pour­quoi il sera davan­tage ques­tion d’elle ici.

[2] Le voca­ble « auto­nome » ou plus fami­liè­rement « toto » vient faci­le­ment à cer­tai­nes lèvres pour stig­ma­ti­ser des mani­fes­tants offen­sifs ou réfr­act­aires aux consi­gnes des SO. C’est com­met­tre un ana­chro­nisme et déva­lo­riser un adjec­tif très hono­ra­ble.

[3] On trou­vera dans Pièces à convic­tion (Noésis, 2001) deux textes, por­tant l’un sur la pér­iode de l’auto­no­mie et l’autre sur les mani­fes­ta­tions de la jeu­nesse en 1990.

[4] Je laisse ici de côté le débat sur la nature exacte de la CNT Vignoles : syn­di­cat-parti, orga­ni­sa­tion anar­cho-syn­di­ca­liste, syn­di­cat « radi­cal » ?

[5] Exemple : ayant accepté de porter un uni­forme, pris dans une embus­cade, j’en viens pour sauver ma peau à tirer sur un ennemi avec lequel je sou­hai­tais fra­ter­ni­ser.

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