lundi 24 juin 2013

Aujourd’hui, ils cognent le PS, demain à qui le tour ?

La « logi­que » des anar­cho-cogneurs est incontrô­lable

« La révo­lution russe reflète, à une petite éch­elle, la lutte séculaire entre le prin­cipe liber­taire et le prin­cipe auto­ri­taire. En effet, qu’est-ce que le pro­grès sinon l’accep­ta­tion plus géné­rale des prin­ci­pes de la liberté contre ceux de la coer­ci­tion. ? » Emma Goldman

Depuis quel­ques mois, un cer­tain nombre d’actions vio­len­tes ont été menées contre des diri­geants et des mili­tants du PS, au cours de manifs contre la guerre en Irak ou contre le G8 ainsi qu’au ras­sem­ble­ment du Larzac de cet été. Dans « Le Monde liber­taire » du 11 sep­tem­bre un membre du groupe Déjacque (Lyon) de la FA, vante les bien­faits de ces actions menées, selon lui, par des mili­tants de la Fédération anar­chiste ou de la CNT (dite CNT-Vignoles), et il se plaint même que la presse n’en parle pas assez ou les attri­bue à la LCR !!! Jusqu’ici, dans les manifs « de gauche », ceux qui cognaient pro­ve­naient d’un cou­rant poli­ti­que bien par­ti­cu­lier : le Parti com­mu­niste français et ses sym­pa­thi­sants dans la CGT. Ces mét­hodes ont tou­jours été dénoncées par les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche ou liber­tai­res. Et l’on sait d’où vien­nent ces mét­hodes.

Elles ont été systé­ma­tiq­uement importées dans le mou­ve­ment ouvrier mon­dial par l’appa­reil de la Troisième Internationale (com­mu­niste). Et elles avaient été « rôdées » contre les oppo­sants du Parti bol­che­vik russe, au cours des pre­mières années de la révo­lution d’Octobre.

Rappelons, à ceux qui ont appa­rem­ment la mém­oire courte, que les anar­chis­tes et les trots­kys­tes espa­gnols, entre autres, ont été vic­ti­mes de ce type de mét­hodes dans le mou­ve­ment ouvrier. A l’époque, les sta­li­niens espa­gnols n’hésitaient pas à liqui­der phy­si­que­ment leurs adver­sai­res révo­luti­onn­aires.

En France, après 1968, ici ou là, des mili­tants maoïstes ou trots­kys­tes (ceux de l’actuel PT) ont été mêlés à des inci­dents mineurs de ce type, entre frac­tions de l’extrême gauche, mais ces inci­dents étaient isolés, et considérés comme des « bavu­res », pas comme le fruit d’une stratégie délibérée.

Mais voilà que « Le Monde liber­taire » publie un arti­cle d’une demi-page, arti­cle dans lequel son auteur jus­ti­fie ce type de mét­hodes au nom d’une lutte véri­tab­lement effi­cace contre le « social-libé­ral­isme », lutte que seuls mèneraient les anar­chis­tes.

On passe donc à un cran supérieur. Ce n’est donc plus un inci­dent isolé, mais une stratégie : cogner sur les mili­tants socia­lis­tes sous prét­exte qu’ils déf­endent une idéo­logie réf­orm­iste et ont sou­tenu un gou­ver­ne­ment qui s’atta­quait aux tra­vailleurs et déf­endait les intérêts du patro­nat. On ne peut s’empêcher de penser que les anar­chis­tes (mino­ri­tai­res, espérons-le, au sein du mou­ve­ment anar­chiste) qui par­ti­ci­pent à de telles actions et les théo­risent s’atta­quent au maillon le plus faible, sur le plan mili­tant, de la gauche ins­ti­tu­tion­nelle. On voit mal en effet com­ment ils pour­raient avoir la capa­cité de s’en pren­dre au PCF ou à la CGT. Mais s’ils sont décidés à en déc­oudre pour­quoi s’arrêter au PS ? En dehors de la sociale-démoc­ratie, de nom­breux cou­rants poli­ti­ques dits de gauche sou­tien­nent le « social-libé­ral­isme », c’est-à-dire le capi­ta­lisme. Pourquoi ne pas casser la gueule aux Verts, aux radi­caux de gauche, à la CFDT, à FO ou à la FSU ? Et on pour­rait allon­ger la liste : après tout puis­que les orga­ni­sa­tions trots­kys­tes sont « auto­ri­tai­res » et conti­nuent à jus­ti­fier la répr­ession de Cronstadt, et qu’en plus elles appel­lent régul­ièrement à voter pour la gauche « sociale-libé­rale », pour­quoi les lais­ser s’expri­mer dans les manif ou les ras­sem­ble­ments ? La logi­que des cogneurs est tou­jours incontrô­lable, quelle que soit leur idéo­logie. Non seu­le­ment ces mét­hodes sont inad­mis­si­bles mais elles tra­his­sent, exac­te­ment comme celles des sta­li­niens, l’inca­pa­cité à avan­cer des argu­ments poli­ti­ques soli­des.

Pourquoi ces anar­cho-cogneurs qui prét­endent com­bat­tre « les dic­ta­teurs » et la « bour­geoi­sie de gauche » ont-ils peur d’affron­ter les socia­lis­tes sur le ter­rain des idées ? Serait-ce parce que leur pro­gramme poli­ti­que est fai­blard et peu convain­quant qu’ils ont recours à la vio­lence phy­si­que ? Serait-ce parce qu’ils sont mino­ri­tai­res et jusqu’ici inca­pa­bles de gagner la confiance et l’appui des opprimés et des exploités qu’ils cognent sur les autres ? Très fran­che­ment, il faut sou­hai­ter que ce type d’indi­vi­dus ou de grou­pes intolérants et vio­lents res­tent tou­jours mino­ri­tai­res car s’ils acquéraient de l’influence ils agi­raient exac­te­ment comme les bol­che­viks ont agi vis-à-vis des anar­chis­tes russes, ou les sta­li­niens espa­gnols vis-à-vis des grou­pes révo­luti­onn­aires.

Les anar­chis­tes ont tou­jours prét­endu avoir une supér­iorité éthique sur les marxis­tes, par­ti­sans selon eux des pires magouilles, de mét­hodes auto­ri­tai­res et de l’usage de la répr­ession éta­tique contre leurs adver­sai­res poli­ti­ques. Les liber­tai­res ont tou­jours expli­qué que la fin ne jus­ti­fiait pas les moyens. Les anar­cho-cogneurs actuels ont-ils tout oublié ou jamais rien appris ? Comme le dit jus­te­ment Emma Goldman, qui n’avait rien d’une paci­fiste et n’était pas opposée à l’usage de la vio­lence dans cer­tai­nes cir­cons­tan­ces : « L’expéri­ence de la révo­lution russe a puis­sam­ment ren­forcé ma convic­tion que la grande mis­sion de la révo­lution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un chan­ge­ment fon­da­men­tal des valeurs socia­les et humai­nes. Les valeurs humai­nes sont encore plus impor­tan­tes parce qu’elles fon­dent toutes les valeurs socia­les. »

Y.C.


13/09/2003
POST-SCRIPTUM : L’ arti­cle ci-dessus, envoyé à Indymedia, a pro­vo­qué quel­ques vives réactions. Certaines (condensées ci-des­sous et sur le site www.mon­dia­lisme.org/nipa­trie­ni­front...) appor­tent des pré­cisions utiles sur les faits évoqués peu clai­re­ment dans l’arti­cle du Monde liber­taire : pour résumer, aucun mili­tant du PS n’aurait jusqu’ici été frappé, et l’objec­tif aurait été "seu­le­ment", en uti­li­sant des mét­hodes "non vio­len­tes", d’empêcher les socia­lis­tes de mani­fes­ter en tête de telle manif, de les obli­ger à mani­fes­ter en queue de cortège, de quit­ter telle manif ou tel lieu où ils n’étaient pas les bien­ve­nus, de leur balan­cer du com­post ou des toma­tes pour­ries, bref en aucun cas de les « cogner ». Il s’agi­rait uni­que­ment d’une « vio­lence sym­bo­li­que », d’une non-vio­lence par­fai­te­ment maîtrisée. Donc l’expres­sion que j’ai uti­lisée ("anar­cho-cogneurs") serait inexacte, voire calom­nia­trice.

Je reconnais volon­tiers que ma for­mule polé­mique est - pour le moment - déplacée si les récits publiés sont tous exacts (cepen­dant, deux d’entre eux prés­entent une ver­sion bien différ­ente de ce qui s’est passé à Annemasse). Néanmoins, la fron­tière entre vio­lence sym­bo­li­que et vio­lence réelle est très ténue, comme le sou­li­gnent avec raison les fémin­istes, lorsqu’il s’agit du harcè­lement sexuel par exem­ple, ou de publi­cités, de gestes ou de remar­ques sexis­tes. Pourquoi ce que les anar­chis­tes considèrent évident dans les rap­ports entre les hommes et les femmes ne le serait plus dans les rap­ports entre mili­tants déf­endant des orien­ta­tions poli­ti­ques différ­entes ?

D’ailleurs, plu­sieurs par­ti­ci­pants au débat sur Indymedia ne s’embar­ras­sent pas de préc­autions ora­toi­res et trou­vent par­fai­te­ment normal de fran­chir la limite entre non-vio­lence (ou vio­lence sym­bo­li­que) et vio­lence réelle, et pen­sent qu’il faut s’atta­quer phy­si­que­ment aux mili­tants du PS ou de tout parti ou syn­di­cat pro-capi­ta­liste. J’ignore s’ils sont représ­en­tat­ifs, et de quoi, en tout cas, leur inter­pré­tation est bien différ­ente de celle, plus modérée, des mem­bres de la FA qui se sont exprimés sur Indymedia. Ce qui ten­drait à prou­ver que ce pro­blème est habi­tuel­le­ment esca­moté, sous prét­exte, ce qui est vrai, que le PS, au gou­ver­ne­ment, comme dans l’oppo­si­tion est com­plice ou acteur de toute une série de mesu­res contre les tra­vailleurs, quand ce n’est pas d’inter­ven­tions mili­tai­res en Afrique ou en Irak, contre d’autres peu­ples.

Mais je ne crois pas à la théorie de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive, ni au fait que tous les mili­tants du PS devraient payer indi­vi­duel­le­ment pour ce que font leurs diri­geants. En effet, si on se lance dans une guégu­erre « non vio­lente » vis-à-vis du PS com­ment peut-on croire séri­eu­sement s’atta­quer seu­le­ment à l’ins­ti­tu­tion (le « parti de pou­voir », « social-traître », etc.) sans tou­cher les indi­vi­dus qui la com­po­sent - et ceux qui seront en pre­mière ligne : les mili­tants de base ? Aucun révo­luti­onn­aire n’a le droit de cen­su­rer les mili­tants du PS (ou de tout autre syn­di­cat ou parti poli­ti­que de gauche ou d’extrême gauche) qui veu­lent se réunir, mani­fes­ter, tenir un stand, etc., où que ce soit. Ces mét­hodes n’ont pas de place dans un mou­ve­ment qui prétend chan­ger la société et ins­tau­rer d’autres rap­ports entre les êtres humains que des rap­ports de force et de vio­lence. Et elles ont de sinis­tres anté­cédents, n’en dépl­aisent à mes contra­dic­teurs qui sem­blent igno­rer que la social-démoc­ratie tra­his­sait déjà les tra­vailleurs il y a un siècle, et que le pro­blème ne se pose pas seu­le­ment depuis 1981.

Certes, la social-démoc­ratie représ­ente, aujourd’hui, une force beau­coup plus faible parmi les ouvriers, mais pas parmi les sala­riés (fonc­tion­nai­res, ensei­gnants, etc.). Et elle a de puis­sants liens avec des syn­di­cats comme FO, la CGT ou la CFDT qui la sou­tien­nent chaque fois qu’elle est au pou­voir. Ceux qui écrivent qu’il fau­drait élargir la lutte dite « non vio­lente » ou la « vio­lence sym­bo­li­que » à la CFDT, au PCF ou aux Verts (curieu­se­ment aucun ne men­tionne FO), chaque fois que ces partis ou syn­di­cats pren­nent des posi­tions hos­ti­les aux intérêts des tra­vailleurs (c’est-à-dire, si l’on y réfléchit 2 minu­tes, pres­que tout le temps) ne mesu­rent pas la portée de leurs écrits. On s’enga­ge­rait alors dans une série d’affron­te­ments phy­si­ques au sein même du mou­ve­ment syn­di­cal, asso­cia­tif, etc., qui serait sui­ci­daire, non seu­le­ment pour les anar­chis­tes qui tom­be­raient dans ce piège, mais pour tout le mou­ve­ment ouvrier - ou plutôt pour ce qu’il en reste.

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