lundi 24 juin 2013

Alain Lipietz et le foulard

Extraits d’un texte d’Alain Lipietz sur le foulard… …paru dans Pro-Choix de décembre 2003 et sur Internet (cf. le site de ce député vert : http://lipietz.net/article.php3?id_...). Pour une fois qu’un écolo, par ailleurs réformard carriériste et opportuniste impénitent, nous donne des éléments de réflexion utiles, n’hésitons pas à nous en servir ! (Y.C.)

« (…) Qu’en est-il des filles ou jeunes femmes sco­la­risées ? elles vivent comme elles peu­vent leurs pro­blèmes de femmes dans la société qui est la nôtre : patriar­cale et machiste, sou­mise à la publi­cité et dres­sant leur corps en vue du désir mas­cu­lin. Et cela en une pér­iode de leur vie de femme par­ti­cu­liè­rement dif­fi­cile à négocier (puberté, amorce de la rup­ture avec la famille d’ori­gine, aggravée dans le cas des « issues de l’immi­gra­tion » par leur dif­fi­culté à se situer). Par cer­tains aspects, ces rites les protègent, par d’autres, ils les oppri­ment. Le port du fou­lard par une ado­les­cente me paraît une bénéd­iction (pour les parents) par rap­port à l’ano­rexie ou à la drogue.

« Bien malin qui peut dire quel sens précis « sym­bo­lise » pour elles tel ou tel rite. En tout cas il ne sert à rien de mar­te­ler par inter­net le lien entre le fou­lard et ce qu’il est sensé sym­bo­li­ser. Car il n’y a rien de plus fra­gile, arbi­traire, conven­tion­nel, que le rap­pro­che­ment ("sym­bole") entre un signe et ce qu’il "signi­fie". Pour les imams, pères, frères, futurs maris, le fou­lard imposé aux filles signi­fie "Tu nous est sou­mise". Mais pour les filles qui le por­tent, il peut aussi bien signi­fier "Bas les pattes", ou "arabe, musul­mane et fier de l’être", ou, pour les plus poli­tisées, "No Logo".

« Il peut être ten­tant d’inter­dire un rite sous prét­exte d’inter­dire l’expres­sion de l’oppres­sion qu’il sym­bo­lise. L’intérêt en est très limité. En quoi la sup­pres­sion d’un sym­bole, qui plus est incons­cient ou dont le sens est réfuté par celles qui le pra­ti­quent, peut faire recu­ler la réalité de cette oppres­sion ? Sohane a été brûlée, sans voile. Et que rép­ondre à celles qui le pra­ti­quent en déniant le sens qu’on lui prête ? On n’abou­tira qu’à char­ger ce rite d’une nou­velle signi­fi­ca­tion : la rés­ist­ance à une persé­cution reli­gieuse !

« C’est pour­quoi les actuels par­ti­sans de l’inter­dic­tion du fou­lard à l’école appor­tent un ultime et qua­trième argu­ment (après la « mino­rité », la signi­fi­ca­tion du rite et la pres­sion com­mu­nau­taire). Même si une femme majeure pra­ti­que un rite libre­ment et en toute connais­sance de cause, en réfutant le sens sym­bo­li­que qu’on lui prête usuel­le­ment et en lui en don­nant un autre (par exem­ple stric­te­ment mys­ti­que), il faut le lui inter­dire, à cause du mau­vais exem­ple qu’elle donne à ses cama­ra­des et au prét­exte qu’il offre aux domi­nants de leur com­mu­nauté de leur impo­ser l’obser­vance de ce rite. »

« (…) Nous ne sommes pas dans le cas de l’Iran, de l’Algérie ou du Maroc, où le combat pour le droit de NE PAS porter (le voile, NDLR) est à la fois conforme aux prin­cipe de liberté reli­gieuse et de par­faite urgence tac­ti­que ! Dans ces pays, la liberté reli­gieuse , c’est d’abord la liberté de ne pas être musul­man ou de ne pas s’embar­ras­ser de rites oppres­sifs.

« En France, la der­nière des libertés reli­gieu­ses à conquérir, c’est le droit d’être musul­man si on le sou­haite (ou juif, dans cer­tains quar­tiers) et de l’affi­cher sans se faire insul­ter. Pour assu­rer ici le droit de NE PAS porter le fou­lard, faut-il inter­dire de le porter ?

« (…) cette solu­tion (…) est à la fois « tordue », contraire à un droit uni­ver­sel, poli­ti­que­ment extrê­mement dan­ge­reuse dans une conjonc­ture d’isla­mo­pho­bie (ce serait une nou­velle capi­tu­la­tion devant une ancienne demande du Front natio­nal, et l’on va bien vite cons­ta­ter que le sar­ko­zysme ne nous protège nul­le­ment du lepe­nisme, selon le vieux prin­cipe de l’ori­gi­nal et de la copie), et sur­tout une capi­tu­la­tion devant le com­mu­nau­ta­risme. Exclues de l’école de la République, ces filles n’auraient que la res­source d’aller dans des écoles musul­ma­nes, ou tout sim­ple­ment de n’aller plus à l’école du tout.

« (…) Selon la for­mule de très nom­breu­ses mili­tan­tes fémin­istes arabes (sans doute une majo­rité), je suis « contre le voile et contre l’inter­dic­tion du voile ».

« Bref, je crois qu’il faut mener la lutte contre l’isla­misme réacti­onn­aire (…), exac­te­ment comme fut menée la lutte contre les thèses et les pres­crip­tions anti-fémin­istes de l’église catho­li­que dans les années 1950 : selon l’éthique de la convic­tion et non par la persé­cution de la reli­gion elle même. »

Alain Lipietz

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