samedi 11 mai 2013

Wendy McElroy : La nouvelle mythologie du viol



Wendy McElroy : La nouvelle mythologie du viol


Ou com­ment l’on a poli­tisé la dou­leur des femmes

L’objec­tif de Ni patrie ni fron­tières étant de pro­vo­quer le débat, cet arti­cle bien informé sur le fémin­isme amé­ricain m’a semblé par­ti­cu­liè­rement riche, d’autant plus qu’il concerne une ques­tion com­plexe, sur laquelle les révo­luti­onn­aires ont peu écrit et réfléchi. Enfin, ce texte a le mérite de poser clai­re­ment les termes d’une dis­cus­sion qui, en France, se dér­oule de façon très confuse - quand elle a lieu. (Yves Coleman)
J’ai une énorme dette envers le fémin­isme. Lorsque j’ai été violée, durant mon ado­les­cence, j’ai pu émerger de cette épr­euve en un seul mor­ceau grâce au tra­vail pré­pa­rat­oire que le fémin­isme avait effec­tué pour des femmes dans ma situa­tion. Je savais que j’avais le droit d’être en colère, non seu­le­ment contre l’homme, mais aussi contre le système juri­di­que qui le protégeait lui, et pas moi. Et je savais que je n’étais pas cou­pa­ble.
Mais un chan­ge­ment inquiétant s’est pro­duit dans l’appro­che du fémin­isme vis-à-vis du viol. Le viol a cessé d’être un acte de vio­lence que des cri­mi­nels com­met­tent contre des indi­vi­dus de sexe féminin. Il est dés­ormais placé au ser­vice d’un pro­gramme poli­ti­que plus large qui accuse tous les hommes de violer toutes les femmes.

Ce chan­ge­ment est inquiétant pour au moins deux rai­sons :
1) La nature même du viol a été redé­finie et
2) Il est devenu un crime consub­stan­tiel au genre mas­cu­lin. Antérieurement, il était considéré comme une expéri­ence anor­male : un crime, une vio­la­tion de la vie nor­male. Quand la poli­ti­sa­tion du viol a-t-elle com­mencé ?*
Dans les années 1960, les fémin­istes ont démoli le mythe selon lequel le viol concer­nait uni­que­ment les « mau­vai­ses filles » qui se bala­daient seules la nuit. Les recher­ches entre­pri­ses ont montré que n’importe quelle femme pou­vait être atta­quée, y com­pris dans sa propre maison et par quelqu’un qu’elle connais­sait. Les fémin­istes ont fait explo­ser le mythe selon lequel les vio­leurs étaient des hommes mina­bles qui se plan­quaient dans les ruel­les obs­cu­res. Des enquêtes ont révélé que les vio­leurs pou­vaient être de jeunes types aux joues plei­nes et ver­meilles qui vivaient dans la maison d’à côté. Le fémin­isme a rem­placé la mytho­lo­gie par des faits et mis en place des struc­tu­res appor­tant une aide pra­ti­que aux femmes qui souf­fraient. Aux États-Unis, la lutte contre le viol a fran­chi une pre­mière étape déci­sive en 1971.

Mais dans les années 1970, les fémin­istes développèrent un tra­vail théo­rique qui plaça le viol au cœur de notre culture. Il sym­bo­lisa la façon dont l’homme ordi­naire voyait la femme ordi­naire. Dans les années 1980, le viol fut tota­le­ment poli­tisé : il devint une arme impor­tante, si ce n’est l’arme prin­ci­pale, per­met­tant au patriar­cat de main­te­nir les femmes à leur place.

Comme l’affir­mait le pre­mier para­gra­phe du Manifeste des fémin­istes radi­ca­les de New York : « Ce n’est pas par hasard que les fémin­istes radi­ca­les de New York, à tra­vers la tech­ni­que des grou­pes de cons­cience, ont déc­ouvert que le viol n’est pas un mal­heur indi­vi­duel mais une expéri­ence par­tagée par toutes les femmes, sous une forme ou sous une autre. Lorsque plus que deux per­son­nes ont souf­fert la même oppres­sion, le pro­blème n’est plus per­son­nel, il est poli­ti­que - et le viol est un pro­blème poli­ti­que. » Le Manifeste pour­sui­vait : « (…) l’homme se sent tou­jours gêné, menacé par la pos­si­bi­lité que la femme réc­lame un jour son droit entier à mener une exis­tence humaine, aussi a-t-il inventé des moyens pour la main­te­nir en escla­vage. Il a créé le mariage et, à tra­vers la famille, il s’atta­che la femme qui devient son épouse et la mère de ses enfants. Il la plonge dans un état d’impuis­sance et de dép­end­ance, la force à tra­vailler quand il a besoin de ses bras, l’isole (phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment) et, pour prou­ver fina­le­ment son pou­voir et la rava­ler au statut d’une simple pos­ses­sion, d’un objet, d’un mor­ceau de viande, il la viole. Le viol est l’expres­sion logi­que de la rela­tion essen­tielle exis­tant actuel­le­ment entre l’homme et la femme. » (Cité dans Rape : The First Sourcebook for Feminists. Report from the Workshop on Self-Defense, de Mary Ann Manhart, p. 215.)

Le viol n’était plus un crime commis par cer­tains indi­vi­dus contre d’autres indi­vi­dus ; il en est venu à faire partie d’une ana­lyse de classe. Il a trouvé sa place dans une idéo­logie poli­ti­que qui avait un projet révo­luti­onn­aire. Dans la conclu­sion de Rape : the First Sourcebook for Feminists, May Ann Manhart expli­que ce chan­ge­ment straté­gique dans la façon d’affron­ter le viol et écl­aire pour­quoi on est passé du sou­tien aux vic­ti­mes indi­vi­duel­les à la poli­ti­sa­tion. « Au début de ce livre, nous avons expli­qué que la pre­mière étape du pro­ces­sus fémin­iste consiste à enta­mer une prise de cons­cience et que l’ultime étape est l’action poli­ti­que (…). L’éveil de la cons­cience est un acte poli­ti­que et à son tour l’action poli­ti­que contri­bue à éveiller la cons­cience (…). Dans un sens, le viol n’est pas une ques­tion réf­orm­iste mais une ques­tion révo­luti­onn­aire. En effet, notre objec­tif ultime est d’éli­miner le viol et cet objec­tif ne peut être atteint sans une trans­for­ma­tion révo­luti­onn­aire de notre société. Cela signi­fiera une trans­for­ma­tion de la famille, du système éco­no­mique et de la psy­cho­lo­gie des hommes et des femmes, de sorte que l’exploi­ta­tion sexuelle et l’exploi­ta­tion éco­no­mique devien­dront impos­si­bles et même inconce­va­bles » (p. 249-250).

Dans son livre Rape : The Power of Consciousness, Susan Griffith expli­que ce qui sous-tend la nou­velle théorie du viol. Selon elle, le vrai vio­leur n’est pas l’homme qui commet cet acte odieux, mais le système poli­ti­que du patriar­cat. « Le marxisme m’a appris à recher­cher les causes socia­les et à obser­ver la façon dont la nature humaine est façonnée par les condi­tions extéri­eures (…). Mais, au-delà et en plus de ses préjugés contre les femmes, l’idéo­logie de la Gauche n’accep­tait pas les chan­ge­ments que nous vivions (…). Nous avons donc rejeté la théorie selon laquelle le capi­ta­lisme était res­pon­sa­ble du viol. Et s’ils nous disaient que le patriar­cat n’était qu’une des formes du capi­ta­lisme, nous leur rép­ondions que le capi­ta­lisme n’était qu’une des formes du patriar­cat » (p. 26, Harper and Row, San Francisco, 1979).
Une phi­lo­so­phe impor­tante du fémin­isme radi­cal, Adrienne Rich, définit ainsi la nature de ce patriar­cat vio­leur : « Le patriar­cat est le pou­voir des pères : un système fami­lial, social, idéo­lo­gique, poli­ti­que dans lequel les hommes - par la force et la pres­sion directe, ou à tra­vers des rituels, des tra­di­tions, des lois, le lan­gage, la cou­tume, l’étiqu­ette, l’édu­cation, et la divi­sion du tra­vail - dét­er­minent quel rôle les femmes ont le droit de jouer ou pas. Et dans chaque cas la femme est sou­mise à la volonté du mâle » (p. 21, Of Woman Born, Londres, Virago, 1977).

C’est ainsi que le viol devint un acci­dent poli­ti­que pou­vant sur­ve­nir à tout moment et à n’importe quelle femme. Dans son essai devenu pres­que lég­end­aire, Rape : The All-American Crime, la fémin­iste radi­cale Susan Griffin définit une posi­tion qui n’est plus très radi­cale : « En fait, l’exis­tence du viol, quelle que soit la forme qu’il prend, béné­ficie à la classe domi­nante des mâles blancs. Car le viol est une forme de ter­ro­risme qui limite bru­ta­le­ment la liberté des femmes et les rend dép­end­antes des hommes (…). Cette atti­tude oppres­sive envers les femmes est ins­ti­tu­tion­na­lisée par la famille tra­di­tion­nelle » (p. 3, Rape Victimology, sous la direc­tion de Leroy G. Schultz, Charles C. Thomas, Springfield, 1975).
Le chan­ge­ment de posi­tion du fémin­isme concer­nant le viol a atteint un point de non-retour en 1975 lors de la publi­ca­tion de l’ouvrage de Susan Brownmiller : Le Viol. Dans ce livre, Brownmiller retrace l’his­toire du viol, de l’époque de Néanderthal jusqu’à celle de l’homme moderne et s’attarde lon­gue­ment sur les pér­iodes de guer­res et de crises. Le Viol marqua un tour­nant capi­tal, puisqu’il avait l’ambi­tion de « donner au viol son his­toire ». Mais l’auteur y prés­ente aussi une nou­velle ana­lyse théo­rique. Pour elle, le viol est le mécan­isme fon­da­men­tal qui per­met­trait aux hommes, en général, de perpétuer leur domi­na­tion sur les femmes, en général. Elle prétend donc que tous les hommes béné­ficient du fait que cer­tains d’entre eux sont des vio­leurs.

Je com­prends que cette vision du viol puisse être séd­uis­ante. Parfois, j’ai eu envie d’accu­ser tous les hommes de la vio­lence que j’ai subie. Et j’étais cer­tai­ne­ment en colère contre tous les hommes. Mais la théorie des fémin­istes radi­ca­les (1) concer­nant le viol pose au moins deux pro­blèmes : elle est fausse et elle cause du tort aux femmes.
Au cours du pro­ces­sus de poli­ti­sa­tion et de col­lec­ti­vi­sa­tion de la dou­leur des femmes, le fémin­isme radi­cal a réussi à annu­ler les acquis des années 1960 - époque où les mythes sur le viol et les bar­rières entre les hommes et les femmes avaient eu une chance de dis­pa­raître. Aujourd’hui, de nou­veaux mythes et de nou­vel­les bar­rières ont été érigés entre les deux sexes. Toute étude de cette nou­velle mytho­lo­gie doit com­men­cer par Le Viol. Dans ce livre Brownmiller insiste sur trois points fon­da­men­taux, et liés entre eux : 1) Le viol est un élément essen­tiel du patriar­cat. 2) Les hommes ont créé une « psy­cho­lo­gie de masse » du viol et (3) Le viol est une pra­ti­que mas­cu­line « nor­male ». Je suis en dés­accord avec ces trois affir­ma­tions.

Le viol est-il un élément essen­tiel du patriar­cat ?

Il s’agit sans doute du mythe le plus impor­tant du fémin­isme radi­cal à propos du viol. En clair, ce crime aurait une seule cause, et de plus, poli­ti­que : l’oppres­sion géné­rale des femmes par les hommes. Tout cela pro­vient d’une inter­pré­tation extrême du slogan « Le per­son­nel est poli­ti­que. » Le Viol arrive à cette conclu­sion davan­tage en emprun­tant un chemin idéo­lo­gique qu’à l’issue d’une recher­che empi­ri­que. Bien que le livre de Brownmiller soit par­fois pris pour une chro­ni­que his­to­ri­que, une fort parti-pris sous-tend sa prés­en­tation des faits. Prenons par exem­ple ce qu’elle écrit sur la pro­priété privée : « Les concep­tions de la hiér­archie, de l’escla­vage et de la pro­priété privée déc­oulent de l’assu­jet­tis­se­ment ini­tial des femmes, et ne peu­vent repo­ser que sur ce pro­ces­sus » (p. 8). Et : « L’escla­vage, la pro­priété privée et la sou­mis­sion des femmes sont des réalités, et les pre­mières lois écrites qui nous ont été trans­mi­ses reflètent cette stra­ti­fi­ca­tion » (p. 8).

Pour les fémin­istes indi­vi­dua­lis­tes, l’escla­vage n’est pas lié à la pro­priété privée. Il est, au contraire, la négation de la forme élém­ent­aire de la pro­priété privée : la pos­ses­sion de son corps. C’est-à-dire le droit natu­rel et ina­lié­nable de tous les gens sur leur propre corps. En d’autres termes, l’escla­vage est l’exem­ple le plus extrême de des­truc­tion de la pro­priété privée. Et la reconnais­sance de la pro­priété privée, la « réapp­ropr­iation de soi », est la meilleure déf­ense des femmes contre le viol.
Dans son livre, Sexual Personae, la fémin­iste indi­vi­dua­liste Camille Paglia prés­ente une pers­pec­tive différ­ente. Loin de considérer que notre culture est la cause du viol, Paglia pense au contraire qu’elle protège les femmes contre les agres­sions. Ce n’est pas en dépit de la société, mais grâce à elle, que les femmes peu­vent se bala­der tran­quille­ment dans la rue sans être molestées. « Génération après géné­ration, les hommes ont été mora­le­ment éduqués, raf­finés, et per­suadés de renon­cer à leur ten­dance à l’anar­chie et à la bru­ta­lité. La société n’est pas l’ennemi, comme le prét­endent les fémin­istes igno­ran­tes. Elle protège la femme contre le viol » (p. 51, Vintage Books, New York 1992).

Existe-t-il une « psy­cho­lo­gie de masse » du viol ?

Le second mythe de Brownmiller est le sui­vant : selon elle, les hommes, en général, auraient créé une psy­cho­lo­gie de masse du viol. Brownmiller prétend que tous les hommes sont des vio­leurs invétérés et toutes les femmes leurs proies : « Lorsque l’homme a com­pris que son pénis pou­vait servir d’arme pour rép­andre la peur, il a fait l’une des déc­ouv­ertes les plus impor­tan­tes des temps préh­is­to­riques, au même titre que l’uti­li­sa­tion du feu et de la pre­mière hache de pierre. Des temps préh­is­to­riques jusqu’à l’époque actuelle, le viol a joué une fonc­tion cru­ciale (….). Le viol n’est ni plus ni moins qu’un pro­ces­sus cons­cient d’inti­mi­da­tion par lequel tous les hommes main­tien­nent toutes les femmes dans la peur » (p. 14, les mots sou­li­gnés le sont dans l’ori­gi­nal). Même si l’on peut se deman­der com­ment Brownmiller a réussi à dénicher des infor­ma­tions sur le viol et les com­por­te­ments mas­cu­lins aux temps préh­is­to­riques, son mes­sage est clair : les hommes sont, par nature, des vio­leurs.
Pour étoffer sa thèse, Brownmiller fait flèche de tout bois en mani­pu­lant des récits anec­do­ti­ques et des extraits de fic­tions. La sél­ection de ces exem­ples trahit sa par­tia­lité, comme lors­que Brownmiller note : « Les gens se deman­dent sou­vent ce que les mythes clas­si­ques de l’Antiquité grec­que ont à dire sur le viol. En réalité, ils ne nous dév­oilent pas grand-chose » (p. 313).

Ces mythes sont pour­tant considérés géné­ra­lement comme des arché­types de la psy­cho­lo­gie humaine. Si Brownmiller sou­haite conti­nuer à déf­endre l’idée que l’oppres­sion mas­cu­line est un phénomène per­ma­nent - de la déc­ouv­erte du pou­voir du pénis jusqu’à aujourd’hui - elle doit, en toute honnêteté, s’intér­esser à la mytho­lo­gie grec­que. Elle ne peut se conten­ter de choi­sir au hasard les sta­tis­ti­ques et les récits anec­do­ti­ques qui confor­tent sa posi­tion. Mais, même en pio­chant par-ci par-là des exem­ples dans l’his­toire et la fic­tion, les preu­ves qu’apporte Brownmiller ne sont pas suf­fi­san­tes pour étayer sa conclu­sion, selon laquelle tous les hommes seraient des vio­leurs.
A l’appui de cette thèse, les fémin­istes radi­ca­les ont pro­duit toute une série de sta­tis­ti­ques ter­ri­fian­tes. Dans sa pré­face au livre Acquaintance Rape : the Hidden Crime, les édit­rices Andrea Parrot et Laurie Bechhofer citent un chif­fre sou­vent men­tionné : « Environ une femme sur quatre, aux Etats-Unis, sera vic­time d’un viol ou d’une ten­ta­tive de viol avant d’attein­dre 25 ans, et trois-quarts de ces agres­sions se pro­dui­ront entre des gens qui se connais­sent mutuel­le­ment » (p. IX, John Wiley and Sons, New York, 1991).

Ce chif­fre stupéfiant se fonde sur des docu­ments du FBI. En déc­ouvrant ces sta­tis­ti­ques effrayan­tes, les femmes ont natu­rel­le­ment ten­dance à nég­liger une donnée essen­tielle : trois femmes sur quatre ne seront JAMAIS violées. Même si l’on admet que chaque vio­leur ne commet qu’une seule agres­sion sur une seule femme (ce qui est inexact, puis­que de nom­breux vio­leurs sont des réci­div­istes), cette sta­tis­ti­que signi­fie que 75% des hommes ne com­met­tront jamais ce crime odieux. En fait, beau­coup d’hommes se por­te­raient imméd­ia­tement au secours d’une femme si elle était vic­time d’une telle agres­sion sous leurs yeux.
Cette remar­que peut sem­bler évid­ente, voire facile. Mais, face à des affir­ma­tions stupéfi­antes et non dém­ontrées du type : « Tous les hommes sont des vio­leurs », il faut répéter quel­ques évid­ences.
Si un groupe radi­cal prét­endait : « Tous les pro­tes­tants blancs et bisexuels sont des sadi­ques », et que les sta­tis­ti­ques prou­vent que 75% d’entre eux ne sont pas cou­pa­bles de cette accu­sa­tion, aucun obser­va­teur honnête n’accep­te­rait ce genre de rai­son­ne­ment. Mais parce que cette opi­nion est exprimée par des fémin­istes « sexuel­le­ment cor­rec­tes », leurs déc­la­rations incroya­bles pas­sent comme une lettre à la poste.

Et si un homme réussit à passer à tra­vers cette ava­lan­che d’accu­sa­tions en plai­dant qu’il n’a jamais violé une femme ni même pensé à com­met­tre ce crime, Brownmiller a une rép­onse toute prête. Voici com­ment elle expli­que que les bonnes inten­tions et les com­por­te­ments cor­rects d’un homme n’empêchent pas qu’il soit un vio­leur : « Une fois que l’on accepte que le viol n’est pas un crime pro­vo­qué par un désir irra­tion­nel, impul­sif, incontrô­lable, mais un acte délibéré, hos­tile et vio­lent, qui vise à humi­lier et à posséder la femme, un acte commis par un homme ivre de conquête, qui cher­che à inti­mi­der et ins­pi­rer la peur, nous devons déc­ouvrir quels sont les éléments de notre culture qui pro­meu­vent et dif­fu­sent ces com­por­te­ments (…) quels sont l’idéo­logie et les encou­ra­ge­ments psy­cho­lo­gi­ques qui inci­tent à com­met­tre de tels actes d’agres­sion sans que la plu­part des hommes soient cons­cients qu’ils aient commis un crime sus­cep­ti­ble d’être puni, ni même causé ne serait-ce qu’un tort moral. » (Les mots sou­li­gnés le sont dans l’ori­gi­nal, p. 391.)
On ne peut oppo­ser aucune preuve contra­dic­toire face à une telle théorie. Aucun homme, par ses actions, ses pensées ou ses paro­les, ne peut éch­apper à l’accu­sa­tion d’être un vio­leur. Cette affir­ma­tion devient une vérité axio­ma­ti­que.

Le viol est-il une pra­ti­que mas­cu­line « nor­male » ?

A l’appui de ce troi­sième mythe, avancé par Brownmiller, l’auteure se livre à des acro­ba­ties logi­ques. Par exem­ple, Le Viol s’intér­esse sur­tout aux pér­iodes de guer­res ou de crises poli­ti­ques. Bien que cette ana­lyse contienne des éléments vala­bles, Brownmiller pousse le rai­son­ne­ment un peu plus loin. Elle en conclut que, puis­que des hommes vio­lent des femmes pen­dant les guer­res ou les pér­iodes de trou­bles sociaux, tous les hommes sont des vio­leurs en temps normal. En clair, le viol serait la norme.
Cependant, les cir­cons­tan­ces mêmes qu’évoque Brownmiller - guer­res, émeutes, pogro­mes et révo­lutions - ne sont pas l’expres­sion du fonc­tion­ne­ment normal de la société, mais plutôt de son effon­dre­ment. Pourtant, cha­pi­tre après cha­pi­tre, elle puise dans des récits hor­ri­bles de viols pen­dant des crises socia­les pour en conclure que tel est le com­por­te­ment quo­ti­dien de l’homme ordi­naire. A partir de situa­tions extrêmes, Brownmiller tire des conclu­sions sur la vie quo­ti­dienne.

Certes, pen­dant les guer­res et les soulè­vements sociaux, la fréqu­ence de toutes les vio­len­ces aug­mente. Mais cela ne nous dit rien sur la vie sociale en temps normal. Et cela n’indi­que pas non plus si la vio­lence est pro­vo­quée par la société elle-même ou par les forces qui sou­hai­tent la détr­uire. Fondamentalement, le livre de Brownmiller commet une erreur logi­que élém­ent­aire : elle tire des conclu­sions géné­rales à partir de situa­tions extrêmes et les appli­que à des situa­tions nor­ma­les. Mais, à moins que vous ne soyez prêts à énoncer des affir­ma­tions du type : « Les hommes tuent pen­dant les guer­res, donc un comp­ta­ble qui met des pièces dans un parcmètre est, par défi­nition, un tueur », vous ne pouvez pas vous livrer à ce genre d’affir­ma­tions géné­rales à propos du viol.
Même lors­que Le Viol ne traite pas des guer­res et des rév­oltes, ce livre se concen­tre uni­que­ment sur des situa­tions de pola­ri­sa­tion ou de conflit. Après les deux cha­pi­tres consa­crés aux « Guerres » puis aux « Emeutes, pogro­mes et révo­lutions », est placé un troi­sième appelé « Deux études sur l’his­toire amé­ric­aine » qui retrace l’his­toire du viol contre les Indiennes et les escla­ves. Encore une fois, les ana­ly­ses sont fort intér­ess­antes.

Mais de nou­veau l’auteure saute hâtive­ment à des conclu­sions erronées. A d’innom­bra­bles repri­ses, Brownmiller uti­lise des his­toi­res hor­ri­bles (notam­ment sur la façon dont le Ku Klux Klan persé­cutait les Noirs) pour établir un parallèle avec la façon dont les hommes trai­tent les femmes. Quel que soit le pou­voir émoti­onnel de ces des­crip­tions ter­ri­bles, elles ne cons­ti­tuent pas des argu­ments à l’appui des thèses qu’elle prés­ente. La dis­pa­ri­tion de toute enquête scien­ti­fi­que
L’une des vic­ti­mes du nou­veau dogme sur le viol a été la recher­che scien­ti­fi­que. Il n’est plus « sexuel­le­ment cor­rect » de mener des enquêtes sur les causes du viol puis­que - comme toute per­sonne qui pense cor­rec­te­ment le sait - le viol n’a qu’une seule cause : le patriar­cat. Il y a trente ans, à l’époque où le fémin­isme contes­ta­taire (1) et la curio­sité sexuelle s’épanou­issaient, l’appro­che de la recher­che était plus sophis­ti­quée.

Dans son ouvrage écrit durant les années 1970, Men who Rape : The Psychology of the Offender, A. Nicholas Groth défend une théorie qui aujourd’hui pro­vo­que­rait de vives réactions : « L’une des cons­ta­ta­tions fon­da­men­ta­les que l’on puisse faire en ce qui concerne les vio­leurs est qu’ils sont loin de se res­sem­bler tous » (p. 12, Plenum Press, New York, 1979). Dans The Crime and Consequences of Rape, Charles W. Dean, Mary de Bruyn-Kops et Charles C. Thomas écrivent : « Le rap­port Kinsey, com­mencé dans les années 1950 et com­plété après la mort de Kinsey par Gebhard et ses col­la­bo­ra­teurs, définit sept types de vio­leurs : l’agres­seur sexuel, l’amoral, l’ivro­gne, l’hyper­vio­lent, l’indi­vidu qui a une double morale, l’homme men­ta­le­ment déficient et le psy­cho­ti­que » (p. 41, op. cit., 1982). De telles études ne sont plus à la mode aujourd’hui. On ne peut plus suggérer qu’il existe autant de causes pour le viol que pour le meur­tre ou d’autres crimes vio­lents. Les gens tuent pour l’argent, par amour, par jalou­sie, par patrio­tisme, etc. Ce ne sont pas les ratio­na­li­sa­tions qui man­quent. Le viol est un phénomène tout aussi com­plexe. Les hommes vio­lent parce qu’ils sont sexuel­le­ment frus­trés, ont besoin de s’affir­mer, haïssent les femmes, désirent se venger, veu­lent com­met­tre un acte poli­ti­que, ou subis­sent la pres­sion de leurs pairs (comme c’est le cas dans les viols orga­nisés par des bandes). Les hommes vio­lent pour un large éventail de rai­sons com­plexes, qui sont encore plus embrouillées si vous y ajou­tez la consom­ma­tion de dro­gues ou d’alcool.

Peut-être la forme de viol la plus authen­ti­que­ment poli­ti­que est celle qu’a com­mise Eldridge Cleaver, le diri­geant du Black Panther Party, comme il l’expli­que dans Un Noir à l’ombre (tra­duit en français par J.M. Jasienko, Seuil, 1969) : « (c’était) un acte insur­rec­tion­nel. J’épr­ouvais un énorme plai­sir à défier et pié­tiner la loi de l’homme blanc, son système de valeurs et à vio­len­ter ses femmes (…). J’avais l’impres­sion de pren­dre ma revan­che » (p. 28 de l’édition anglaise, notre tra­duc­tion, N.d.T.)
Comparez ce type de viol avec celui décrit dans The Crime and Consequences of Rape : « Dans les viols commis par des gens qui se connais­sent avant qu’ils aient une rela­tion sexuelle, la bru­ta­lité et la vio­lence (…) sont géné­ra­lement absen­tes. Puisque le désir sexuel est la moti­va­tion fon­da­men­tale dans ce cas, toute clas­si­fi­ca­tion des moti­va­tions du vio­leur devrait inclure le désir sexuel, en dehors de la volonté de puis­sance, de la colère et du sadisme » (p. 44, op. cit.). Le fémin­isme a besoin d’une théorie qui puisse englo­ber à la fois le type de viol que pra­ti­quait Eldridge Cleaver et l’agres­sion sexuelle d’un étudiant ivre contre une cama­rade d’amphi. Nous avons besoin d’une théorie qui expli­que la com­plexité du pro­blème, pas d’une expli­ca­tion sim­pliste qui cadre avec un projet poli­ti­que.
Mais au lieu d’entre­pren­dre ce tra­vail, les fémin­istes accu­mu­lent les anec­do­tes, livre après livre, en mél­angeant des prés­upposés idéo­lo­giques avec des considé­rations empi­ri­ques. Ces études se livrent à des affir­ma­tions géné­rales et non fondées mais, à force d’être répétées, elles ont fini par acquérir le statut de la vérité.

Faire la cour = violer ?

Prenons par exem­ple la façon dont Lilia Melani et Linda Fodaski, dans « The Psychology of the Rapist and His Victim », tirent pra­ti­que­ment un trait d’égalité entre les rela­tions sexuel­les hété­rosexu­elles et le viol : « Si l’on accepte une rela­tion d’agres­sion et de sou­mis­sion ; si l’on admet que la force ou le conflit fait partie intégr­ante des manœuvres de séd­uction (comme dans la guerre des sexes), il en déc­oule que l’acte sexuel lui-même n’est qu’une expres­sion moins vigou­reuse de tous les éléments qui com­po­sent le crime du viol » (Rape : the First Sourcebook for Feminists, p. 88).
Armées d’une telle arro­gance idéo­lo­gique, les fémin­istes radi­ca­les éli­minent toute mét­hode scien­ti­fi­que de leur recher­che. Comme l’expli­que la pion­nière Brownmiller : « (…) a-t-on besoin d’une mét­ho­do­logie scien­ti­fi­que pour conclure que la pro­pa­gande antifé­mi­nine qui imprègne notre pro­duc­tion cultu­relle natio­nale encou­rage un climat dans lequel les actes d’hos­ti­lité sexuelle dirigés contre les femmes ne sont pas seu­le­ment tolérés mais idéo­lo­giq­uement encou­ragés ? » (Le Viol, p. 395.) Pour nous, la rép­onse est claire et nette : « Oui. » Nous avons besoin d’une mét­ho­do­logie scien­ti­fi­que pour vérifier n’importe quelle affir­ma­tion empi­ri­que. Sans une telle mét­ho­do­logie, toutes les dis­cus­sions se réd­uisent à un éta­lage d’opi­nions. Ou pire. Elles empêchent de mener la moin­dre recher­che séri­euse fondée sur des faits et non sur des opi­nions. L’atti­tude de Brownmiller - et celle de la plu­part des fémin­istes radi­ca­les - encou­rage des recher­ches de mau­vaise qua­lité et abou­tit à des conclu­sions erronées. En réalité, les théories fémin­istes sur le viol incluent de telles quan­tités de tém­oig­nages per­son­nels bou­le­ver­sants qu’elles obs­cur­cis­sent la vali­dité de toute autre affir­ma­tion. Les sta­tis­ti­ques sont noyées dans l’idéo­logie. Et les faits dér­angeants - comme le fait que 75% des hommes ne com­met­tent jamais de viols - sont ignorés.

Les pro­blèmes trou­blants - comme les viols dont sont vic­ti­mes les hommes - sont éga­lement ignorés, ou écartés d’un revers de la main. Pour des rai­sons poli­ti­ques, les vic­ti­mes prises en compte sont sou­vent des femmes. Cela me rap­pelle une inter­view dif­fusée un jour à la télé­vision. Stokely Carmichael (diri­geant du mou­ve­ment étudiant qui lança le slogan du Black Power, du Pouvoir noir, N.d.T.) affir­mait que le monde se divi­sait en deux caté­gories : les oppres­seurs blancs et les opprimés noirs. Lorsqu’on lui demanda ce qu’il pen­sait de l’énorme popu­la­tion asia­ti­que, il rép­ondit : « Je les considère comme des Noirs. » Ou cette autre inter­view, il y a quel­ques années, au cours de laquelle une socio­lo­gue russe avait déclaré que le viol n’exis­tait pas en URSS. Quand on la pressa de pré­ciser sa pensée, cette femme expli­qua : « Dans la langue russe, il n’existe aucun mot pour désigner le viol, donc le viol n’existe pas dans notre pays. » J’ignore si cette affir­ma­tion est exacte sur le plan lin­guis­ti­que, mais la mét­ho­do­logie employée m’est fami­lière. Si l’on veut faire dis­pa­raître un pro­blème, il suffit de ne pas le nommer ou de le ranger dans une autre caté­gorie.
Les fémin­istes se sont livrées à un tour de passe-passe sem­bla­ble en ce qui concerne le viol. A l’aide d’une escro­que­rie sém­an­tique, elles ont redé­fini le crime de telle façon qu’il devienne méc­onna­is­sable. L’exem­ple du viol-par-un-ami (date rape) illus­trera mon propos. Personne ne peut faire passer un viol pour un rendez-vous amou­reux. Mais le concept du viol-par-un-ami est beau­coup plus qu’une parade contre les étudiants ivres qui agres­sent leurs collègues féminins sur les campus. Le viol-par-un-ami est sous-tendu par toute une idéo­logie. Dans leur essai « The Case of the Legitimate Victim », Kurt Weis et Sandra S. Borges nous en livrent quel­ques prin­ci­pes : « Le système des rendez-vous amou­reux permet aux rôles sexuels de mettre en place une véri­table exploi­ta­tion mutuelle. Il limite et dirige le com­por­te­ment des deux par­ties et dét­er­mine le caractère de la rela­tion. Le concept du rendez-vous est sous-tendu par l’idée que la femme est un objet sus­cep­ti­ble d’être acheté. » (In Rape Victimology, sous la direc­tion de Leroy Schultz, Charles C. Thomas, Springfield, 1975.) En d’autres termes, les rendez-vous amou­reux (en eux-mêmes et par eux-mêmes) sont une forme d’exploi­ta­tion et de viol. Dans The Female Fear, Margaret T. Gordon et Stephanie Riger éli­minent pra­ti­que­ment toute pos­si­bi­lité de consen­te­ment dans les rendez-vous amou­reux : « Le système amé­ricain des rendez-vous amou­reux, qui cons­ti­tue la source pre­mière des contacts hété­rosexuels, légi­time "l’achat" consen­suel des femmes, en tant qu’objets sexuels, et dis­si­mule la dis­tinc­tion essen­tielle entre consen­te­ment et non-consen­te­ment » (p. 60, The Free Press, New York, 1989).

En élarg­issant, de façon aussi peu rigou­reuse, la notion de viol, les fémin­istes radi­ca­les ont effacé tous les contours de la ques­tion. Auparavant le viol était un rap­port sexuel imposé par la force, une forme d’agres­sion. Aujourd’hui, on est passé de la notion d’agres­sion à celle d’ « abus ». Une réc­ente étude menée par deux socio­lo­gues de Carleton University (financée par une sub­ven­tion gou­ver­ne­men­tale se mon­tant à 236 000 dol­lars) a révélé que 81% des étudi­antes cana­dien­nes avaient souf­fert d’ « abus sexuels ». Leur enquête a pro­vo­qué une gigan­tes­que contro­verse lorsqu’on a déc­ouvert que les insul­tes et les raille­ries pen­dant une que­relle fai­saient partie de ce que les auteurs appe­laient des « abus sexuels ». La défi­nition de la vio­lence sexuelle a été élargie jusqu’à inclure ce que l’on appe­lait autre­fois de « mau­vai­ses manières », la gros­sièreté.
Dans Men Who Rape, The Psychology of the Offender, A. Nicholas Groth établit une dis­tinc­tion essen­tielle entre le viol et une rela­tion sexuelle qui a lieu sous la pres­sion ou grâce à la per­sua­sion : « La caractér­is­tique essen­tielle d’une agres­sion sexuelle est le risque de dom­ma­ges phy­si­ques subis par la femme en cas de refus. Toute rela­tion sexuelle qui n’est pas fondée sur le consen­te­ment est une agres­sion. Dans les rela­tions indui­tes par la pres­sion, la femme est vic­time d’exploi­ta­tion ou de harcè­lement sexuel. Dans les agres­sions sexuel­les, elle est vic­time d’un viol » (p. 3, Plenum Press, New York, 1979).

En éli­minant toute dis­tinc­tion entre la force et la per­sua­sion (qu’elle soit fondée sur des argu­ments finan­ciers ou sur une pres­sion émoti­onn­elle), on efface des fron­tières sexuel­les impor­tan­tes, comme celle qui sépare le viol de la séd­uction. La différ­ence essen­tielle entre fémin­istes indi­vi­dua­lis­tes et fémin­istes radi­ca­les réside dans la défi­nition des concepts de coer­ci­tion et de consen­te­ment. Pour les pre­mières, ces concepts repo­sent sur le prin­cipe de la pro­priété de son propre corps : chaque femme possède un droit ina­lié­nable sur son propre corps. Lorsqu’une femme dit « oui » - ou lors­que sa conduite impli­que clai­re­ment un « oui » -, alors son consen­te­ment est mani­feste. Si une femme dit « non » - ou que son atti­tude exprime clai­re­ment un « non » - alors nous avons affaire à la coer­ci­tion.
Il est dif­fi­cile de saisir quelle est la différ­ence entre la coer­ci­tion et le consen­te­ment pour les fémin­istes radi­ca­les. Prenons par exem­ple la défi­nition de la vio­lence sexuelle réc­emment présentée par Liz Kelly dans Surviving Sexual Violence :
« La vio­lence sexuelle inclut tout acte phy­si­que, visuel, verbal ou sexuel vécu par une femme ou une jeune fille, sur le moment ou plus tard, comme une menace, une inva­sion de son inti­mité ou une agres­sion, et qui en conséqu­ence la blesse, l’humi­lie ou l’empêche de contrôler ses contacts inti­mes » (p. 41, University of Minnesota, Minneapolis, 1988). Sous une forme ou sous une autre, cette posi­tion est devenu la ligne direc­trice, le critère géné­ra­lement uti­lisé pour définir la vio­lence sexuelle.
Premier pro­blème, cette défi­nition est tota­le­ment sub­jec­tive. Par exem­ple, une femme n’a pas besoin d’avoir éprouvé une sen­sa­tion de menace pen­dant la rela­tion sexuelle elle-même. Comme le note Kelley : « La vio­lence sexuelle inclue tout (…) acte sexuel vécu par la femme ou la jeune fille, sur le moment ou plus tard » comme vio­lent. Rétrospectivement, à la lumière d’expéri­ences ultéri­eures, une femme peut décider qu’elle a été forcée de faire l’amour. Qui n’a jamais regretté cer­tai­nes décisions, après coup ? Lorsque nous par­ti­ci­pons cons­ciem­ment à une action, il nous arrive fréqu­emment de com­met­tre des erreurs. Mais le regret ne permet pas d’évaluer le degré de consen­te­ment. Deuxième pro­blème : la concep­tion du viol déf­endue les fémin­istes radi­ca­les est dés­astr­eu­sement sub­jec­tive. Tout ce qu’une femme ou une jeune fille vit comme vio­lent serait de facto une « vio­lence ». Il n’est pas néc­ess­aire qu’inter­vienne un contact phy­si­que : la coer­ci­tion peut être sim­ple­ment ver­bale ou visuelle. Le lien cru­cial entre la coer­ci­tion et l’usage de la force (ou la menace de son uti­li­sa­tion) est rompu. Les preu­ves tan­gi­bles de la vio­lence (traces de coups, témoins, mena­ces expli­ci­tes, etc.) sont dés­ormais inu­ti­les pour qu’un homme soit considéré cou­pa­ble de vio­lence sexuelle. La femme a seu­le­ment besoin de se sentir menacée, enva­hie dans son inti­mité ou agressée par lui. Toute dimen­sion sub­jec­tive dans la défi­nition de la vio­lence sexuelle s’est tou­jours retournée contre les femmes. Le viol a été si long­temps nié, d’un point de vue juri­di­que, au profit de l’accusé que les femmes ont réagi en tor­dant exagé­rément le bâton dans l’autre sens.

Les fémin­istes radi­ca­les essaient de créer une utopie vir­tuelle de sécurité pour les femmes. Comme l’expli­que Camille Paglia : « Le pro­blème est que ces fémin­istes blan­ches, appar­te­nant aux cou­ches supéri­eures de la classe moyenne, croient que l’on peut créer un monde sans dou­leur. A mon avis seul le tota­li­ta­risme pour­rait accou­cher d’une telle société » (p. 64, Sex, Art and American Culture, Vintage Books, New York, 1992). L’auteure fait appel au sens des réalités face à la manière dont on embrouille le grave pro­blème du viol : « (…) le fémin­isme, qui a mené une croi­sade pour que l’on prenne au sérieux le viol, met les jeunes femmes en danger en leur cachant la vérité sur la sexua­lité. (…) En dra­ma­ti­sant l’omni­prés­ence du viol, les fémin­istes radi­ca­les ensei­gnent aux jeunes femmes que, avant de faire l’amour avec un homme, elles doi­vent for­mu­ler un consen­te­ment expli­cite comme dans le cadre d’un contrat juri­di­que. Et c’est ainsi que des jeunes femmes se convain­quent d’avoir été vic­ti­mes d’un viol » (p. 49, op.cit.).

Beaucoup de gens affir­ment que le nombre de viols aug­mente. On perçoit cette aug­men­ta­tion en partie parce que davan­tage de femmes dén­oncent ce type de crimes. Mais éga­lement parce que la défi­nition du viol a été étendue jusqu’à inclure les viols-par-un-ami. Cependant, même en tenant compte de ces fac­teurs, la vio­lence contre les femmes semble croître de façon dra­ma­ti­que. Plusieurs cher­cheurs ont même sou­li­gné que les exi­gen­ces d’auto­no­mie et d’égalité présentées par les femmes ont peut-être fait aug­men­ter les vio­len­ces sexuel­les parce que les hommes essaient de réaff­irmer leur domi­na­tion. On appelle cette réaction en retour, le back­lash (titre d’un livre célèbre de Susan Faludi paru aux Éditions des Femmes en 1992, tra­duit par L.E. Pomier et Evelyne Châtelain, NDT) Dans The Politics of Rape, la socio­lo­gue Diana E.H. Russell suggère : « Il y a eu une réaction de cer­tains hommes, réaction pro­vo­quée par le désir crois­sant des femmes d’être plus indép­end­antes vis-à-vis d’eux. Cette dou­lou­reuse pér­iode de tran­si­tion abou­tit à une hos­ti­lité et une incom­préh­ension ter­ri­bles entre les sexes. Le viol permet à cer­tains hommes d’expri­mer leur hos­ti­lité aux femmes. Plus l’ego mas­cu­lin est menacé, plus il y a de viols. A court terme, plus les femmes veu­lent rompre avec les schémas féminins tra­di­tion­nels et s’affir­mer de nou­vel­les façons, plus l’ego des mâles est menacé. » (Cité dans Forcible Rape : The Crime, the Victim and the Offender, sous la direc­tion de Duncan Chappell, Robley Geis et Gilbert Geis, Columbia University Press, New York, 1977.) Une cer­taine res­pon­sa­bi­lité incombe à celles ou ceux qui ont annoncé aux femmes qu’elles pour­raient tout avoir. C’est peut-être pos­si­ble dans le meilleur des mondes, mais cer­tai­ne­ment pas dans les cen­tres-villes, les campus uni­ver­si­tai­res ou les ban­lieues où règne une cri­mi­na­lité impor­tante. Dans The Trouble with Rape, Carolyn J. Hursch remar­que : « D’un côté, les médias inculquent aux femmes des notions comme l’égalité, l’auto­no­mie et l’indép­end­ance ; de l’autre, on n’accorde aucune impor­tance au fait qu’elles ne sont, et ne seront, jamais phy­si­que­ment les égales des hommes et res­te­ront donc phy­si­que­ment vulné­rables (…) Même une fois qu’on lui aura accordé tous les droits qu’elle mérite, une femme gar­dera tou­jours son ana­to­mie » (p. 131-132, Nelson-Hall, Chicago, 1977).
Le fait que les femmes sont vulné­rables face aux agres­sions phy­si­ques signi­fie que nous ne pou­vons pas tout avoir. Nous ne pou­vons pas nous pro­me­ner la nuit dans un campus non éclairé ou une allée sombre, sans courir un réel danger. Ce sont des choses que toutes les femmes devraient pou­voir faire, mais qui appar­tien­nent à un monde uto­pi­que. Un monde où vous pour­riez lais­ser tomber votre por­te­feuille au milieu d’une foule et où on vous le ren­drait avec tout l’argent et les cartes de crédit qu’il conte­nait. Un monde dans lequel on pour­rait garer une Porsche dans le centre-ville sans en fermer les portes, et où l’on pour­rait lais­ser les enfants s’ébattre libre­ment dans les jar­dins et les parcs. Mais ce n’est pas la réalité que nous devons affron­ter et qui limite notre liberté. Camille Paglia a intro­duit un peu de réal­isme dans la dis­cus­sion sur le viol. Dans son livre déjà cité (Sex, Art and American Culture), elle expli­que : « Le fémin­isme répète sans cesse que les deux sexes sont iden­ti­ques, que les femmes peu­vent faire ce qu’elles veu­lent, se rendre n’importe où, dire et porter n’importe quoi. Eh bien, c’est impos­si­ble. Les femmes seront tou­jours menacées sexuel­le­ment (…). Avec ses fan­tas­mes d’un monde par­fait le fémin­isme empêche les jeunes femmes de voir la vie telle qu’elle est » (ibid., p. 50).

La situa­tion des femmes serait tota­le­ment schi­zo­phré­nique, si l’on en croit les des­crip­tions faites par les fémin­istes radi­ca­les. D’un côté, elles seraient des êtres sexuels libres et com­plets, de l’autre, elles vivraient en état de siège. D’un côté, elles seraient auto­no­mes, de l’autre elles auraient peur d’ouvrir leur porte la nuit. Leur des­crip­tion des hommes sème tout autant la confu­sion : même le mari, le père ou le fils le plus aimant et le plus doux béné­fic­ierait du viol des femmes qu’ils aiment. Aucune idéo­logie qui lance des accu­sa­tions aussi graves contre la classe des mâles ne peut guérir la moin­dre bles­sure. Elle ne peut que sus­ci­ter l’hos­ti­lité en retour. Pour les fémin­istes radi­ca­les, cet anta­go­nisme a peut-être une uti­lité. Après tout, le fémin­isme radi­cal prône la révo­lution et non la réf­orme, et les révo­lutions ne se cons­trui­sent pas sur la conci­lia­tion. Les fémin­istes radi­ca­les n’offrent aucune solu­tion contre la vio­lence sexuelle, à moins que l’on accepte leur projet social, éco­no­mique et poli­ti­que. Aucune com­préh­ension, aucune confiance ne peu­vent s’établir entre hommes et femmes, dans un tel cadre. Mais le fémin­isme radi­cal ne soigne pas non plus les bles­su­res indi­vi­duel­les des femmes. Même le livre censément défi­nitif de Brownmiller, Le Viol, ne men­tionne qu’en pas­sant l’idée que les femmes pour­raient se guérir indi­vi­duel­le­ment ou appren­dre à se déf­endre elles-mêmes. Au lieu de cela, on dit aux femmes violées qu’elles ne se remet­tront jamais de leur expéri­ence… que le viol est la pire chose qui puisse arri­ver à une femme. « Tout le système est main­te­nant conçu de telle sorte que vous vous sen­tiez estro­piée, mutilée pour tou­jours si quel­que chose comme cela vous arrive, observe Paglia. C’est un phénomène typi­que­ment amé­ricain - pas du tout européen - et tout le système est rempli de cli­chés sur la sexua­lité » (p. 63, idem). Ayant été moi-même vic­time d’un viol, je ne sous-esti­me­rai jamais le trau­ma­tisme que cela pro­vo­que. Mais être violée n’est pas la pire chose qui me soit arrivée et je m’en suis sortie. Les fémin­istes qui disent le contraire ne font que me tém­oigner leur mépris. Le pro­blème du viol a été détourné vers une impasse poli­ti­que, où se mél­angent confusément l’idéo­logie et une prét­endue théorie des clas­ses. Il est temps de retour­ner aux éléments de base : le consen­te­ment et la coer­ci­tion. En ce qui concerne le consen­te­ment, la ques­tion fon­da­men­tale est bien sûr : « Cette femme vou­lait-elle faire l’amour ? » Et non : L’homme l’a-t-il convain­cue par de belles paro­les, cor­rom­pue par de l’argent, mani­pulée, rem­plie de regret, poussée à boire ou à absor­ber des dro­gues ? Et dans un acte pour lequel la femme for­mule rare­ment un « oui » expli­cite, le critère décisif du consen­te­ment est l’absence de l’usage de la force phy­si­que par l’homme.

Sur la ques­tion de la force, il faut abso­lu­ment que les fémin­istes se concen­trent sur les femmes et lais­sent les hommes de côté. Elles devraient pro­cla­mer urbi et orbi que chaque femme doit appren­dre à dire « non » aussi effi­ca­ce­ment que pos­si­ble, quitte à mena­cer la vie de son agres­seur si néc­ess­aire. La véri­table façon de rendre une femme auto­nome, de la rendre l’égale de l’homme qui l’atta­que­rait serait de lui appren­dre à se servir d’une arme et à uti­li­ser d’autres mét­hodes pour se déf­endre elle-même phy­si­que­ment. Il est incontes­ta­ble que les femmes devraient pou­voir se pro­me­ner seules dans les rues, la nuit, sans épr­ouver aucune crainte. Tout comme elles devraient pou­voir ne pas fermer à clé la porte de leur appar­te­ment ou de leur voi­ture. Cependant ce sont les mêmes femmes qui fer­ment leurs trois ver­rous chaque soir qui refu­sent sou­vent d’appren­dre les tech­ni­ques d’auto-déf­ense parce qu’elles croient ne pas en avoir besoin. Au nom du fait qu’elles devraient pou­voir se sentir en sécurité, elles refu­sent de pren­dre les mesu­res qui leur per­met­traient de se rendre compte à quel point elles sont en danger.
Les femmes ont abso­lu­ment le droit de vivre sans être atta­quées. Mais per­sonne ne peut jouir d’un droit sans avoir à le déf­endre, et vigou­reu­se­ment. Dans son numéro de juillet 1992, le maga­zine Ladies Home Journal a réc­emment publié une publi­cité d’un fabri­cant d’armes : « L’auto­pro­tec­tion est plus que votre droit, c’est votre res­pon­sa­bi­lité. »

Les femmes ne sont en sécurité ni dans les rues, ni dans les campus, ni dans leur propre maison. La vio­lence est deve­nue tel­le­ment épi­démique que le monde semble deve­nir len­te­ment fou et que per­sonne ne peut comp­ter sur autrui pour le protéger. Le fémin­isme a besoin de davan­tage de femmes comme Paxton Quigley, l’auteur de Armed and Female. Après qu’une de ses amies a été sau­va­ge­ment violée, Quigley a changé de posi­tion : au lieu de faire de la pro­pa­gande pour le contrôle des armes, elle s’est mise à appren­dre aux femmes com­ment se servir d’un pis­to­let. Quigley uti­lise sou­vent une tech­ni­que effi­cace pour venir à bout des rétic­ences des femmes vis-à-vis des armes. Elle leur fait écouter un enre­gis­tre­ment d’un appel à Police-Secours durant lequel une femme qui fut violée par un cam­brio­leur s’écria : « Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous entré ici ? Pourquoi êtes-vous ici ? POURQUOI ? » Après avoir écouté cette cas­sette, les femmes sont plus décidées à appren­dre com­ment tirer en posi­tion cou­chée ou viser leur agres­seur à la tête. L’une des femmes qui a suivi les cours de Quigley a déclaré : « Les filles gran­dis­sent en croyant qu’on va pren­dre soin d’elles, mais cela ne se passe pas comme cela. » (Wall Street Journal, 4 février 1993.)
L’autodéf­ense est la der­nière fron­tière du fémin­isme. Et elle est la solu­tion - si tant est qu’il en existe une - au viol et aux autres formes de vio­lence contre les femmes. Politiser la dou­leur des femmes n’est qu’une diver­sion dan­ge­reuse, qui retarde la dure tâche de rendre la sécurité aux femmes. Le viol est un crime commis contre des femmes indi­vi­duel­le­ment, et le remède doit aussi être indi­vi­duel. Les femmes qui sont violées méritent une com­pas­sion per­son­na­lisée et le res­pect pour l’expéri­ence des souf­fran­ces uni­ques qu’elles ont tra­versées. On a mis beau­coup trop l’accent sur la simi­li­tude des réactions parmi les femmes violées : il est tout aussi impor­tant de trai­ter ces femmes comme des êtres humains dis­tincts et de res­pec­ter ces différ­ences.
De même, les femmes qui ont peur méritent d’être entraînées indi­vi­duel­le­ment à se déf­endre phy­si­que­ment contre toute agres­sion. Les théories sur le sexisme de l’homme de Neanderthal n’offrent aucune pro­tec­tion aux femmes, même dans leur propre appar­te­ment. Les dis­cours sur le patriar­cat ne peu­vent protéger aucune femme que son agres­seur entraîne dans un sous-bois. Les femmes méritent d’avoir davan­tage d’auto­no­mie - non pas en rat­ta­chant leur dou­leur et leur peur à un projet poli­ti­que, mais en appre­nant à uti­li­ser la force pour leur propre béné­fice.
L’autodéf­ense est la der­nière fron­tière du fémin­isme.

* Tous les inter­ti­tres sont du tra­duc­teur. Le Viol de Susan Brownmiller a été tra­duit en 1976 chez Stock par Anne Villelaur mais les cita­tions conte­nues dans arti­cle ont été tra­dui­tes par mes soins (Y.C.).

(1). J’ai tra­duit en français radi­cal par « radi­cal » et libe­ral par « contes­ta­taire », bien que le pre­mier terme puisse être syno­nyme de « révo­luti­onn­aire » et le second de « libéral », en fonc­tion du contexte et de l’idéo­logie de l’auteur. Ma connais­sance du fémin­isme (anglo-saxon ou français) est insuf­fi­sante pour pou­voir pré­ciser si ces étiqu­ettes sont par­fai­te­ment adéq­uates (N.d.T.)

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