jeudi 23 mai 2013

Victor Serge : La pensée anarchiste

La Pensée anar­chiste est un texte écrit par Victor Serge. Cet arti­cle a été publié en jan­vier 1938 dans la revue Crapouillot et se trouve curieu­se­ment, en français, sur un site d’extrême gauche bri­tan­ni­que What Next ?

Les ori­gi­nes : La révo­lution indus­trielle du XIXe siecle

La plus pro­fonde révo­lution des temps moder­nes, accom­plie en Europe dans la pre­mière moitié du XIXe siècle, passe à peu près ina­perçue des his­to­riens. La révo­lution franç­aise lui a déblayé les voies, les bou­le­ver­se­ments poli­ti­ques qui s’échel­onnent dans le monde entre 1800 et 1850 contri­buent, pour la plu­part, à la hâter. Le sens du dével­op­pement his­to­ri­que de cette époque est net­te­ment dis­cer­na­ble : un nou­veau mode de pro­duc­tion s’établit, pourvu d’une nou­velle tech­ni­que. La révo­lution indus­trielle débute à vrai dire sous le Premier Empire, avec les pre­mières machi­nes à vapeur. La loco­mo­tive est de 1830. Déjà les métiers à tisser, appa­rus tout au début du siècle, ont formé, dans des cen­tres comme Lyon, un prolé­tariat indus­triel. En quel­ques dizai­nes d’années, la bour­geoi­sie, armée du machi­nisme, trans­forme, sou­vent au sens littéral du mot, la sur­face du globe. Les usines s’ajou­tent aux fabri­ques et aux manu­fac­tu­res, chan­geant la phy­sio­no­mie des villes, leur pro­cu­rant par­fois une crois­sance sans pré­cédent. Les che­mins de fer et les bateaux à vapeur modi­fient les notions mêmes de temps et d’étendue demeurées sta­bles depuis l’Antiquité. On voit se dégager, avec une bru­tale net­teté, les contours des nou­vel­les clas­ses socia­les et d’âpres luttes s’enga­ger entre elles. Le « vivre en tra­vaillant ou mourir en com­bat­tant » des canuts lyon­nais signi­fie au monde l’appa­ri­tion du Quatrième État, né dans le dés­espoir. Moins de vingt ans plus tard, deux jeunes pen­seurs, à peine connus de quel­ques cer­cles de révo­luti­onn­aires, affir­me­ront, comme naguère Sieyès pour la bour­geoi­sie, que, n’étant rien, le prolé­tariat doit être tout : car tel est bien le sens du Manifeste com­mu­niste que Karl Marx et Engels met­tent au point, en 1847, à Paris et Bruxelles, dans de misé­rables cham­bres d’hôtels...

L’Europe s’apprête aux tour­men­tes de 1848. Ce monde, riche en expéri­ences, sour­de­ment et vio­lem­ment tra­vaillé par les conséqu­ences de la révo­lution bour­geoise (1789-93-1800...) dans son statut poli­ti­que, bou­le­versé par le machi­nisme et les modi­fi­ca­tions de struc­ture sociale qu’il accé­lère, vit sur des conflits d’idées qui font penser à un combat de Titans. L’Allemagne, l’Italie, l’Europe cen­trale, mor­celées en petits États semi-féodaux, ne font que d’entrer dans la voie de l’unité natio­nale, de sorte que les aspi­ra­tions socia­les s’y com­pli­quent d’idéal­isme natio­nal jeune-ita­lien, jeune-alle­mand, jeune-tchèque... La Russie, entrée dans la vie europé­enne depuis les guer­res du Premier Empire qui ont amené Alexandre Ier et ses cosa­ques à Paris, demeure une monar­chie abso­lue, fondée sur le ser­vage ; l’Angleterre, par contre, où s’achève la révo­lution indus­trielle, est une sorte de répub­lique cou­ronnée, dans laquelle les bour­geois mil­lion­nai­res n’ont pas moins de sou­ve­rai­neté que les land­lords ; les tra­di­tions de 1789-93 ne ces­sent d’animer en France des mou­ve­ments qui font de ce pays le véri­table labo­ra­toire des révo­lutions. Il faut tenir compte de la com­plexité et du dyna­misme, d’aspects mul­ti­ples, de ce temps, pour y voir naître les idées du nôtre.

Karl Marx et Engels, venus d’Allemagne à Paris, cher­chent à réa­liser la syn­thèse de la phi­lo­so­phie alle­mande, de l’expéri­ence révo­luti­onn­aire de la France et des pro­grès indus­triels de l’Angleterre. Ils jet­tent ainsi les bases du socia­lisme scien­ti­fi­que. Ils ont dû, pour y par­ve­nir, réfuter l’affir­ma­tion indi­vi­dua­liste d’un autre jeune hégélien, qu’ils ont connu à Berlin, Max Stirner, l’auteur de l’Unique et sa pro­priété, c’est-à-dire d’un traité, rai­sonné à fond, de l’indi­vi­dua­lisme anar­chiste. Personne n’a mieux dressé, de toute sa ché­tive hau­teur, l’homme seul, l’Unique, pre­nant cons­cience de lui-même pour rés­ister à toute la machine sociale, que Max Stirner, qui vit et meurt obs­curément, dans une cam­pa­gne de Prusse, en culti­vant son champ, seul, incom­pris même de sa femme. Son œuvre aide, par oppo­si­tion, Marx et Engels, qui la cri­ti­quent dans L’Idéologie alle­mande, à poser le pro­blème de l’homme social. Ils ren­contrent à Paris deux autres fon­da­teurs de l’anar­chisme, Proudhon et Bakounine. Il se trouve ainsi, et nous n’avons pas à nous en étonner, que les créateurs de toute la pensée révo­luti­onn­aire moderne ont mûri dans les mêmes com­bats, formés par les mêmes atten­tes, quel­que­fois contra­dic­toi­res ; se sont cou­doyés, com­pris, estimés, éclairés les uns les autres, avant de se divi­ser, chacun obé­issant à sa loi intéri­eure - reflet d’autres lois plus géné­rales - pour accom­plir sa mis­sion propre.

Dès lors, les idées sont fixées. La doc­trine indi­vi­dua­liste de Stirner, si elle a peu d’adep­tes, ne semble pas, après quatre-vingts ans, sus­cep­ti­ble d’être revue ou amendée : elle est défi­ni­tive, dans l’abs­trait. La doc­trine du Manifeste com­mu­niste demeure aujourd’hui la base du socia­lisme. La ges­ta­tion de l’anar­chisme sera plus longue, puisqu’il n’atteint à ses for­mu­les contem­po­rai­nes qu’avec Kropotkine, Élisée Reclus et Malatesta, sen­si­ble­ment plus tard, après 1870 et la fin du bakou­nisme pro­pre­ment dit ; mais les lignes essen­tiel­les en sont données dès la moitié du XIXe siècle. Comment ne pas voir dans ce frag­ment d’une lettre de Proudhon à Karl Marx, datée de Lyon le 17 mai 1846, une des pre­mières affir­ma­tions de l’esprit liber­taire dans la marche au socia­lisme : « Cherchons ensem­ble, si vous voulez, les lois de la société, le mode dont ces lois se réa­lisent, le pro­grès sui­vant lequel nous par­ve­nons à les déc­ouvrir ; mais pour Dieu ! après avoir démoli tous les dog­ma­tis­mes a priori, ne son­geons point, à notre tour, à endoc­tri­ner le peuple ; ne tom­bons pas dans la tra­di­tion de votre com­pa­triote Martin Luther, qui, après avoir ren­versé la théo­logie catho­li­que, se mit aus­sitôt, à grand ren­fort d’excom­mu­ni­ca­tions et d’ana­thèmes, à fonder une théo­logie pro­tes­tante. Depuis trois siècles, l’Allemagne n’est occupée que de détr­uire le replâtrage de M. Luther ; ne taillons pas au genre humain une nou­velle beso­gne par de nou­veaux gâchis. J’applau­dis de tout mon cœur à votre pensée de pro­duire un jour toutes les opi­nions ; fai­sons-nous une bonne et loyale polé­mique ; don­nons au monde l’exem­ple d’une tolér­ance savante et prévoy­ante, mais parce que nous sommes à la tête du mou­ve­ment, ne nous fai­sons pas les chefs d’une nou­velle intolér­ance, ne nous posons pas en apôtres d’une nou­velle reli­gion, cette reli­gion fût-elle la reli­gion de la logi­que, la reli­gion de la raison. Accueillons, encou­ra­geons toutes les pro­tes­ta­tions ; flétr­issons toutes les exclu­sions, tous les mys­ti­cis­mes ; ne regar­dons jamais une ques­tion comme épuisée, et quand nous aurons usé jusqu’à notre der­nier argu­ment, recom­mençons s’il faut, avec l’éloqu­ence et l’ironie. A cette condi­tion, j’entre­rai avec plai­sir dans votre asso­cia­tion, sinon, non (1) ! »

Proudhon, Bakounine, Marx

Le Qu’est-ce que la pro­priété ? de Proudhon est de 1840 ; la Philosophie de la Misère de 1846. (Marx y rép­ondra par sa Misère de la phi­lo­so­phie...) Esprit juri­di­que, esprit pra­ti­que aussi, de petit arti­san français, Proudhon définit la pro­priété par le vol, cons­tate en termes d’une clarté par­faite l’anta­go­nisme des possédants et des sala­riés exploités, en déduit la néc­essité d’une révo­lution sociale, mais se réfugie aus­sitôt dans le mutuel­lisme. Marx dira de lui que « le petit-bour­geois est la contra­dic­tion vivante » - et Blanqui que « Proudhon n’est socia­liste que par l’illé­gi­timité de l’intérêt (2) . » Kropotkine le jus­ti­fiera en ces termes : « Dans son système mutuel­liste, que cher­chait-il, sinon de rendre le capi­tal moins offen­sif, malgré le main­tien de la pro­priété indi­vi­duelle, qu’il dét­estait au fond de son cœur, mais qu’il croyait néc­ess­aire comme garan­tie pour l’indi­vidu contre l’État (3) ? » « La révo­lution qui reste à faire, écrit Proudhon, consiste à sub­sti­tuer le régime éco­no­mique ou indus­triel au régime gou­ver­ne­men­tal, féodal et mili­taire... Alors le dra­peau rouge sera pro­clamé étendard fédéral du genre humain. » La plu­part des argu­ments qui ali­mentèrent la polé­mique entre Marx et Proudhon se retrou­vent encore dans l’arse­nal actuel des marxis­tes et des anar­chis­tes.

L’aver­sion des anar­chis­tes pour l’action poli­ti­que, conçue comme super­flue par rap­port à l’action éco­no­mique, seule vala­ble, date de Proudhon. Comme beau­coup de syn­di­ca­lis­tes d’aujourd’hui, qui ont com­mencé par être liber­tai­res et révo­luti­onn­aires, avant de s’assa­gir dans le réf­orm­isme, Proudhon, dans le système qu’il pré­co­nise, abou­tit à un ensem­ble de réf­ormes des­tinées à garan­tir les droits de l’indi­vidu-pro­duc­teur et déd­uites, non de l’étude du deve­nir social, mais de prin­ci­pes abs­traits, à base de sen­ti­ments et de mora­lité. Le grand mora­liste révo­luti­onn­aire se mue ainsi, malgré lui, en conser­va­teur. « Après avoir ébranlé le système social et pro­clamé l’immi­nence de la révo­lution, il finis­sait par sau­ve­gar­der le mécan­isme actuel sous une forme plus on moins atténuée. S’il se classe au rang des socia­lis­tes par sa cri­ti­que, il demeure un conser­va­teur petit-bour­geois dans le domaine de la pra­ti­que (4). » Le père de l’anar­chisme est aussi celui du réf­orm­isme. Marx a, tout au début de sa car­rière, réfuté Stirner, puis com­battu Proudhon ; les der­nières années de sa vie, au sein de la Première Internationale, il les usera en grande partie à com­bat­tre Bakounine, autre incar­na­tion - tout à fait indomp­ta­ble - de l’esprit anar­chiste. De petite noblesse russe, offi­cier dans l’armée du tsar Nicolas Ier, nourri de des­po­tisme au point de ne plus pou­voir vivre que pour la révo­lution, com­bat­tant de 1848 à Dresde et à Prague, enchaîné au mur de son cachot d’Olmütz, livré au tsar, enfermé dans les for­te­res­ses de Pierre et Paul et de Schlüsselbourg, écrivant là, dans une case­mate, une Confession adressée à Nicolas Ier, où four­millent les pas­sa­ges pro­phé­tiques, déporté en Sibérie, évadé, repre­nant à tra­vers l’Occident sa vie de révo­luti­onn­aire, dis­ci­ple et tra­duc­teur de Marx, adver­saire irréc­on­cil­iable de Marx, fon­da­teur d’une inter­na­tio­nale secrète dans la pre­mière Internationale des tra­vailleurs, repoussé, âpre­ment com­battu, par­fois dif­famé, émeutier, dans ses der­nières années, à Lyon et cons­pi­ra­teur à Bologne, il ne renon­cera à l’action qu’au der­nier moment de sa vie, pour mourir.

Il aura beau­coup varié, avec une puis­sante fidélité à lui-même. Sa défi­nition de l’anar­chie, la voici, telle qu’il la donne dans Dieu et l’État : « Nous repous­sons toute lég­is­lation, toute auto­rité et toute influence pri­vilégiée, patentée, offi­cielle et légale, même issue du suf­frage uni­ver­sel, convain­cus qu’elle ne pour­rait tour­ner jamais qu’au profit de la mino­rité domi­nante et exploi­tante, contre les intérêts de l’immense majo­rité asser­vie. » Citons ici ses juge­ments, peu connus, sur Marx et Proudhon. Bakounine écrit à Marx, en déc­embre 1868 : « Mon cher ami ! Je com­prends main­te­nant plus que jamais com­bien tu as raison de suivre le grand chemin de la révo­lution éco­no­mique et de nous convier à nous y enga­ger, en mép­risant les gens qui errent dans les che­mins de tra­verse des équipées tantôt natio­na­les, tantôt poli­ti­ques. Je fais main­te­nant ce que tu fais déjà depuis vingt ans... Ma patrie est dés­ormais l’Internationale dont tu es l’un des fon­da­teurs. Ainsi, mon cher ami, je suis ton dis­ci­ple et fier de l’être. » Franz Mehring, dans sa bio­gra­phie de Marx, cite encore les textes sui­vants, de Bakounine :

« Marx est un pen­seur éco­nom­iste sérieux et pro­fond. Son immense supér­iorité sur Proudhon vient de ce qu’il est authen­ti­que­ment matér­ial­iste. Proudhon, en dépit de tous les efforts qu’il a faits pour se dégager des tra­di­tions de l’idéal­isme clas­si­que, est néanmoins resté toute sa vie un idéal­iste impé­nitent, il tom­bait tour à tour sous l’empire de la Bible ou du droit romain, comme je le lui disais deux mois avant sa mort, et c’était tou­jours un métap­hy­sicien jusqu’au bout des ongles (...). Marx, en tant que pen­seur, est dans la bonne voie. Il a établi - c’est sa thèse essen­tielle - que tous les phénomènes reli­gieux, poli­ti­ques et juri­di­ques de l’his­toire sont non les causes mais les conséqu­ences du dével­op­pement éco­no­mique (...). D’autre part, Proudhon com­pre­nait et sen­tait beau­coup mieux la liberté que Marx ; Proudhon avait l’ins­tinct d’un vrai révo­luti­onn­aire quand il ne se lais­sait pas séd­uire par les théories et les fan­tai­sies. Il ado­rait Satan et prêchait l’anar­chie. Il est bien pos­si­ble que Marx par­vienne à s’élever à un système de liberté plus rai­son­na­ble encore que celui de Proudhon, mais il n’a pas la puis­sance spon­tanée de ce der­nier (5). »

Bakounine lui-même, ses contem­po­rains l’ont quel­que­fois appelé « l’incar­na­tion de Satan ». A tra­vers les dis­sen­sions, les intri­gues, les polé­miques, les manœuvres où per­sonne, vrai­ment, n’a le beau rôle, qui mènent à sa perte l’Internationale des tra­vailleurs, un peu avant, un peu après la déf­aite de la Commune de Paris, l’idée et le sen­ti­ment anar­chis­tes se pré­cisent. L’influence de Bakounine finit par l’empor­ter sur celle de Marx en Espagne, en Italie, en Russie, en Suisse romande et par­tiel­le­ment en Belgique. Au "socia­lisme auto­ri­taire" de Marx, Bakounine oppose infa­ti­ga­ble­ment, avec des orga­ni­sa­tions secrètes, son « socia­lisme anti-auto­ri­taire » qui pré­pare une révo­lution sociale, imméd­iate et directe. « Nous (...) refu­sons de nous asso­cier à tout mou­ve­ment poli­ti­que qui n’aurait pas pour but immédiat et direct l’éman­ci­pation com­plète des tra­vailleurs. »

C’est aussi la que­relle du roman­tisme révo­luti­onn­aire et du mou­ve­ment ouvrier nais­sant (6). Alors que Marx et Engels cher­chent à bâtir une vaste orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale des ouvriers, appelée à pro­gres­ser pas à pas, pour deve­nir l’ins­tru­ment de plus en plus effi­cace de la lutte des clas­ses, inter­ve­nir dans la vie poli­ti­que, s’ache­mi­ner enfin, avec une puis­sance irrés­is­tible, vers la conquête du pou­voir, ins­ti­tuer la dic­ta­ture du prolé­tariat (dic­ta­ture contre les clas­ses posséd­antes vain­cues et, sous son autre face essen­tielle, large démoc­ratie des tra­vailleurs), les bakou­nis­tes enten­dent pro­vo­quer à brève éché­ance la sub­ver­sion du capi­ta­lisme par le simple déch­aînement des forces popu­lai­res ; ils croient à la fois à une spon­tanéité révo­luti­onn­aire des masses arriérées, c’est-à-dire non orga­nisées, et à l’action éner­gique de mino­rités ; ils condam­nent l’action poli­ti­que, dont ils dén­oncent la dupe­rie, en lui oppo­sant l’action insur­rec­tion­nelle ; ils dén­oncent, à l’égal du capi­tal, l’État et le prin­cipe d’auto­rité dont il procède.

A la cen­tra­li­sa­tion éta­tique ils oppo­sent le fédé­ral­isme (non sans cen­tra­li­ser d’ailleurs leur propre orga­ni­sa­tion). Enfin, Bakounine, qui semble n’avoir jamais com­pris Marx à fond, garde à cer­tains égards des idées spé­ci­fiq­uement russes sur le rôle, dans la révo­lution à venir, de la pègre, des déclassés, des hors la loi, des ban­dits : il leur attri­bue une fonc­tion utile et impor­tante. Le ban­di­tisme fut sou­vent, en effet, dans la vaste Russie pay­sanne livrée au des­po­tisme, une forme spo­ra­di­que de la pro­tes­ta­tion révo­luti­onn­aire des masses ; et les déclassés, nobles et petits-bour­geois passés à la cause popu­laire com­mençaient a former une intel­li­gent­sia révo­luti­onn­aire. Marx par contre, ins­truit par l’expéri­ence des pays indus­triels, savait que le « lumpen-prolé­tariat » ou « sous-prolé­tariat en haillons » qui cons­ti­tue la popu­lace des gran­des villes, loin d’être, de par sa nature même, un fac­teur révo­luti­onn­aire, est infi­ni­ment cor­rup­ti­ble et ins­ta­ble, c’est-à-dire enclin à servir la réaction ; c’est sur les masses ouvrières orga­nisées qu’il fon­dait son espoir et non sur le déch­aînement de la popu­lace. Dans L’État et l’anar­chie, Bakounine s’indi­gne de ce que « la popu­lace pay­sanne qui (...) ne jouit pas de la sym­pa­thie des marxis­tes et se trouve à l’échelon le plus bas de la culture » doive être, sui­vant le schéma de la révo­lution de Marx, « pro­ba­ble­ment gou­vernée par le prolé­tariat des villes et des fabri­ques ». En Russie abso­lu­tiste et semi-féo­dale, la pay­san­ne­rie la plus pauvre est, en effet, un fac­teur de révo­lution - dont Bakounine ne fait que suré­valuer les capa­cités ; et comme il n’y a guère de prolé­tariat, on est amené à com­pren­dre l’erreur théo­rique de l’anar­chiste.

Marx, par contre, com­men­tant ces lignes, observe avec raison qu’en Europe occi­den­tale, les petits pro­priét­aires ruraux « font échouer toute révo­lution ouvrière comme ils l’ont fait jusqu’à présent en France » - et lui impo­se­ront à l’avenir toute une poli­ti­que de gou­ver­ne­ment. « Bakounine vou­drait, note-t-il, que la révo­lution sociale europé­enne, fondée sur la pro­duc­tion capi­ta­liste, s’accom­plisse au niveau de l’agri­culture des peu­ples pas­to­raux russes et sla­ves (7) ! » On remar­quera que l’anar­chisme bakou­niste ne s’enra­cina que dans les pays agri­co­les, où il n’y avait pres­que pas de prolé­tariat véri­table : Russie, Espagne, ltalie. Il fut éga­lement influent sur quel­ques points où, rejoi­gnant la tra­di­tion liber­taire et mutuel­liste de Proudhon, il devint l’idéo­logie de petits arti­sans : à Paris, en Suisse romande, en Belgique. Sitôt que le dével­op­pement indus­triel s’accen­tuera dans ces mêmes pays, l’anar­chisme y cédera la préé­min­ence, dans le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire, au socia­lisme ouvrier, marxiste.

Kropotkine, Reclus, Malatesta

Bakounine meurt en 1876. Les trois têtes qui vont repen­ser le pro­blème à neuf sont dejà prêtes à pren­dre sa suc­ces­sion. Le prince Pierre Kropotkine, offi­cier, voya­geur et géog­raphe, s’est lié aux cer­cles révo­luti­onn­aires de Russie, a subi l’influence bakou­niste, étudié Fourrier, Saint-Simon, Tchernychevski. Il s’évade de la for­te­resse de Pierre et Paul où conduit forcément, sous l’Empire poli­cier, toute pensée désintéressée. Élisée Reclus, jeune savant pas­sionné de connaître la terre, a passé par les bataillons de la Commune, vu fusiller Duval, marché, pri­son­nier à la face pou­dreuse, sur la route de Versailles. Enrico Malatesta est un ouvrier ita­lien. Avec eux le com­mu­nisme anar­chiste atteint à la fin du siècle une étonn­ante clarté intel­lec­tuelle, une rayon­nante hau­teur morale. Le mou­ve­ment ouvrier s’alour­dit de sco­ries et s’embourbe au sein d’une société capi­ta­liste en plein essor. Vastes orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les, puis­sants partis de masses dont la social-démoc­ratie alle­mande est l’exem­ple, s’incor­po­rent en réalité au régime qu’ils affec­tent de com­bat­tre. Le socia­lisme s’embour­geoise, jusque dans sa pensée qui refoule déli­bérément les pré­visions révo­luti­onn­aires de Marx ; il s’ins­talle dans la prospérité capi­ta­liste à l’époque bénie où le par­tage du monde, c’est-à-dire des pays pro­duc­teurs de matières pre­mières et des mar­chés, n’étant pas ter­miné, l’indus­trie, le com­merce et la finance peu­vent se croire voués à des pro­grès inces­sants. Les aris­to­cra­ties ouvrières et les bureau­cra­ties poli­ti­que et syn­di­cale don­nent le ton à la reven­di­ca­tion prolé­tari­enne assa­gie ou réd­uite à un révo­luti­on­nar­isme pure­ment verbal. Ce n’est qu’oppor­tu­nisme, par­le­men­ta­risme, réf­orm­isme, révision du socia­lisme avec Bernstein, ministér­ial­isme avec Millerand, com­bi­nes poli­ti­ques. La génér­euse intel­li­gence d’un Jaurès ne l’empêche pas d’admet­tre la prés­ence, dans un cabi­net de Waldeck-Rousseau, du socia­liste Millerand, à côté du fusilleur de la Commune, M. le général mar­quis de Galliffet.

L’intran­si­geance doc­tri­nale, quand elle se mani­feste, avec un Kautsky, un Guesde, ne par­vient pas à remon­ter le cou­rant ; elle reste théo­rique. De plus, réb­ar­ba­tive, car la vie pro­fonde manque à ses for­mu­les. Envisagez les conséqu­ences de cet état de choses dans la vie per­son­nelle : cela compte plus qu’on ne pense de cou­tume. Le mili­tant a cédé le pas au fonc­tion­naire et au poli­ti­que ; le poli­ti­que n’est sou­vent qu’un poli­ti­cien. Ce socia­lisme qui a perdu son âme révo­luti­onn­aire - plus d’une fois l’ayant vendue pour un plat de len­tilles bien servi dans l’assiette au beurre - peut-il satis­faire toute la classe ouvrière ? Le prolé­tariat com­prend des cou­ches d’ouvriers mal payés, manœuvres et pro­fes­sions défa­vorisées (on esquis­sera même à leur sujet une théorie des métiers majeurs et des métiers mineurs), des immi­grés venus des pays indus­triel­le­ment arriérés, des déclassés, des arti­sans cultivés menacés de prolé­ta­ri­sation : bref beau­coup d’inquiets, d’insa­tis­faits, pour les­quels il n’y a pas de prospérité capi­ta­liste, pour les­quels dès lors sub­siste, dans toute sa dureté, le pro­blème de la révo­lution et, avec lui, celui de la vie des révo­luti­onn­aires. Kropotkine, Élisée Reclus, Malatesta (et bientôt Jean Grave, Sébastien Faure, Luigi Fabbri, Max Nettlau...) leur appor­tent une idéo­logie virile, dont le mérite éclatant est d’être insé­pa­rable de la vie per­son­nelle. L’anar­chisme, tout autant qu’une doc­trine d’éman­ci­pation sociale, est une règle de conduite. Nous y voyons une réaction pro­fondément saine contre la cor­rup­tion du socia­lisme à la fin du XIXe siècle.

Pas plus qu’elle ne sau­rait être considérée en soi, détachée de son contenu social, une idéo­logie ne peut l’être détachée de son contenu moral, de ce qu’aujourd’hui on appel­le­rait sa mys­ti­que. La théorie du com­mu­nisme anar­chiste, bien que Kropotkine et Reclus aient pris grand soin de la rat­ta­cher à la science, procède moins de la connais­sance, de l’esprit scien­ti­fi­que que d’une aspi­ra­tion idéal­iste. C’est un uto­pisme armé de connais­sance, et d’une connais­sance du mécan­isme du monde moderne beau­coup moins objec­tive, moins scien­ti­fi­que que celle du marxisme. C’est aussi un opti­misme de déclassés désespérés : les bombes de Ravachol et d’Émile Henry l’attes­tent. De la cons­ta­ta­tion de l’ini­quité sociale et de l’ache­mi­ne­ment, qu’il observe, vers des formes col­lec­ti­ves de pro­priété, Kropotkine (La Conquête du pain, Pages d’un révolté) déduit la néc­essité de la révo­lution. Celle-ci doit se faire contre le capi­tal et contre l’État. La société de demain sera com­mu­niste et fédé­ral­iste : une fédé­ration de com­mu­nes libres, formées à leur tour de mul­ti­ples asso­cia­tions de tra­vailleurs libres.

Dans L’Entraide, un de ses livres les plus remar­qua­bles, Kropotkine s’atta­che à dém­ontrer que la soli­da­rité fut de tout temps la base même de la vie sociale. Les com­mu­nes des belles époques du Moyen Age, qui se pas­saient de l’État, lui parais­sent pré­fi­gurer les com­mu­nes futu­res d’une société déc­ent­ralisée, sans État. Comment tra­vailler pour la révo­lution ? Le com­mu­nisme anar­chiste repousse l’action poli­ti­que et n’admet­tra qu’après des années de luttes intéri­eures l’action syn­di­cale. Il fait appel, plus qu’aux clas­ses socia­les, aux hommes de bonne volonté, à la cons­cience plus qu’aux intérêts éco­no­miques des masses. Vivant selon leur idéal d’hommes libres et désintéressés, les anar­chis­tes éveil­leront l’esprit de rév­olte et de soli­da­rité des masses ; sus­ci­te­ront en elles une cons­cience nou­velle ; déch­aîneront leurs forces cré­at­rices - et la révo­lution se fera le jour où les masses auront com­pris...

Idéalisme

Les écrits pro­cu­rent une sin­gu­lière impres­sion d’intel­li­gence ingénue, d’énergie morale, de foi et, disons le mot, d’aveu­gle­ment. « Pour rés­oudre le pro­blème social en faveur de tous il n’y a qu’un moyen : expul­ser révo­luti­onn­ai­rement le gou­ver­ne­ment ; expro­prier révo­luti­onn­ai­rement les dét­enteurs de la richesse sociale ; mettre tout à la dis­po­si­tion de tous et faire en sorte que toutes les forces, toutes les capa­cités, toutes les bonnes volontés exis­tant parmi les hommes agis­sent pour pour­voir aux besoins de tous. » (E. Malatesta : L’Anarchie.)

Je ne déc­oupe pas arbi­trai­re­ment un texte : il n’y a pas de contexte. Les affir­ma­tions de ce genre foi­son­nent dans les publi­ca­tions anar­chis­tes. Sur le « com­ment s’y pren­dre », pas un mot d’expli­ca­tion. Parcourons L’Encyclopédie anar­chiste éditée à Paris il y a peu d’années. Première page : « Bien-être pour tous ! Liberté pour tous ! Rien par la contrainte : tout par l’entente libre ! Tel est l’Idéal des anar­chis­tes. Il n’en existe pas de plus précis, de plus humain, de plus élevé. »

La socio­lo­gie de Sébastien Faure procède tout bon­ne­ment des cons­ta­ta­tions sui­van­tes : 1. L’indi­vidu recher­che le bon­heur ; 2. La société a pour but de le lui pro­cu­rer ; 3. La meilleure forme de société est celle qui se rap­pro­che le plus de ce but... (8) De là se déduit, par le simple mécan­isme du rai­son­ne­ment logi­que, la doc­trine de l’entente uni­ver­selle. Grotius, Bossuet, Mably, Helvetius, Diderot, Morelly, Stuart Mill, Bentham, Buchner sont cités, pour finir par Benoît Malon : « Le plus grand bon­heur du plus grand nombre, par la science, la jus­tice, la bonté, le per­fec­tion­ne­ment moral : on ne sau­rait trou­ver plus vaste et plus humain motif éthique. » (P.63.) Sans doute, sans doute, serait-on tenté d’objec­ter, si l’on ne se sen­tait désarmé par cette pas­sion du bien public acharnée à tirer d’elle-même tout un édi­fice de rai­son­ne­ments der­rière lequel dis­pa­raît la réalité, mais, encore une fois, com­ment s’y pren­dre ?

La conclu­sion de Sébastien Faure est d’un ton pro­phé­tique, sans plus : « Partout, par­tout l’Esprit de Révolte se sub­sti­tue à l’Esprit de sou­mis­sion ; le souf­fle vivi­fiant et pur de la Liberté s’est levé ; il est en marche ; rien ne l’arrê­tera ; l’heure appro­che où, vio­lent, impétueux, ter­ri­ble, il souf­flera en oura­gan et empor­tera, comme fétus de paille, toutes les ins­ti­tu­tions auto­ri­tai­res. C’est dans ce sens que se fait l’Évol­ution. C’est vers l’anar­chie qu’elle guide l’Humanité. » (P. 69.) Le vieux mili­tant écrit ces lignes au bout d’une longue vie de com­bats, au moment où les régimes tota­li­tai­res s’impo­sent à la fois par la contre-révo­lution et par la révo­lution socia­liste ; où il n’est plus ques­tion que de plans, d’éco­nomie dirigée, de dic­ta­ture démoc­ra­tique et de démoc­ratie auto­ri­taire. « ... En fait comme en théorie, l’anar­chiste est anti­re­li­gieux, anti­ca­pi­ta­liste (le capi­ta­lisme est la phase prés­en­tement his­to­ri­que de la pro­priété) et antié­tat­iste. Il mène de front le triple combat contre l’Autorité. Il n’épargne ses coups ni à l’État, ni à la Propriété, ni à la Religion. Il veut les sup­pri­mer tous les trois... Nous ne vou­lons pas seu­le­ment abolir toutes les formes de l’Autorité, nous vou­lons encore les détr­uire toutes simul­tanément et nous pro­cla­mons que cette des­truc­tion totale et simul­tanée est indis­pen­sa­ble (9). »

Du point de vue scien­ti­fi­que, cette doc­trine d’agi­ta­tion est en régr­ession très nette sur les syn­thèses opti­mis­tes de Kropotkine et d’Élisée Reclus, abou­tis­sant à une éthique et à un socia­lisme liber­taire réel­lement fondés sur la connais­sance de l’évo­lution his­to­ri­que. (L’opti­misme phi­lo­so­phi­que, au demeu­rant, n’a pas besoin d’être jus­ti­fié ; il est, il est une idée force et bien enra­cinée en nous.) Nous assis­tons à un déclin de l’anar­chisme qui, depuis la guerre mon­diale, n’a plus pro­duit un seul idéo­logue com­pa­ra­ble à ceux de la vieille géné­ration. Les mili­tants réputés d’aujourd’hui - Rudolf Rocker, Emma Goldman, Luigi Bertoni, Sébastien Faure, E. Armand, Max Nettlau, Voline, Vladimir Barnach, Aaron Baron (10) - sont des hommes d’avant-guerre. Les hommes d’action sont allés au syn­di­ca­lisme.

Anarchisme chrétien. Individualisme

Deux formes par­ti­cu­lières de la pensée anar­chiste méri­teraient d’être étudiées : l’anar­chisme chrétien et l’indi­vi­dua­lisme, qui d’ailleurs se tou­chent : « Le salut est en toi. » Tolstoï s’est quel­que­fois qua­li­fié d’anar­chiste chrétien. L’esprit de rév­olte contre toute injus­tice peut s’affir­mer par la non-rés­ist­ance au mal par la vio­lence. Il n’y faut qu’un milieu social pro­pice, comme celui des sectes reli­gieu­ses russes ou hol­lan­dai­ses.

J’ai vécu autre­fois l’expéri­ence de l’anar­chisme indi­vi­dua­liste français, appa­renté à d’autres mou­ve­ments ana­lo­gues, notam­ment aux États-Unis où des Italiens, étudiant Stirner, citant Ibsen, s’ins­pi­rant de Josiah Warren, de Benjamin Tucker et d’E. Armand, publiaient une grande feuille au titre fier : Nihil. Qu’il me soit permis de citer ici les notes que j’ai publiées sur ce sujet dans Esprit (11) : « L’anar­chisme nous prit tout entiers parce qu’il nous deman­dait tout, nous offrait tout. Pas un recoin de la vie qu’il n’éclairât, du moins nous sem­blait-il. On pou­vait être catho­li­que, libéral, radi­cal, socia­liste, syn­di­ca­liste même, sans rien chan­ger à sa vie, à la vie par conséquent. Il y suf­fi­sait après tout de lire le jour­nal cor­res­pon­dant ; à la rigueur de fréqu­enter le café des uns ou des autres. Tissé de contra­dic­tions, déchiré en ten­dan­ces et sous-ten­dan­ces, l’anar­chisme exi­geait avant tout l’accord des actes et des paro­les, un chan­ge­ment total dans la manière d’être. C’est pour­quoi nous allâmes à la ten­dance extrême (à ce moment), celle qui, par une dia­lec­ti­que rigou­reuse, en arri­vait, à force de révo­luti­on­nar­isme, à n’avoir plus besoin de la révo­lution... Nous y fûmes un peu poussés par le dégoût d’un cer­tain anar­chisme acadé­mique, très assagi, dont Jean Grave était le pon­tife aux Temps Nouveaux. L’indi­vi­dua­lisme venait d’être affirmé par Albert Libertad...

Sa doc­trine, qui devint la nôtre, était celle-ci : ’Ne pas atten­dre de révo­lution. Les pro­met­teurs de révo­lutions sont des far­ceurs comme les autres. Faire sa révo­lution soi-même. Etre des hommes libres, vivre en cama­ra­de­rie...’. Je sim­pli­fie évid­emment, mais c’était aussi d’une belle sim­pli­cité : Commandement absolu, règle et ’que crève le vieux monde !’. De là par­ti­rent natu­rel­le­ment bien des dév­iations. ’Vivre selon la raison et la science’, conclu­rent cer­tains, et leur pauvre scien­tisme, qui invo­quait sou­vent la bio­lo­gie mécan­iste d’Yves Le Dantec, les condui­sit à toutes sortes de ridi­cu­les, comme l’ali­men­ta­tion végé­tari­enne ou frui­ta­rienne, dépo­urvue de sel, et aussi à des fins tra­gi­ques. On vit de jeunes végé­tariens enga­ger des luttes sans issue contre la société entière. D’autres conclu­rent : ’Soyons des en-dehors, il n’y a de place pour nous qu’en marge de la société’, sans se douter que la société n’a pas de marge, qu’on y est tou­jours, y fût-on au fond des geôles, et que leur ’égoïsme cons­cient’ rejoi­gnait, parmi les vain­cus, l’indi­vi­dua­lisme bour­geois le plus féroce. Les troi­sièmes enfin, dont j’étais, tentèrent de mener de pair la trans­for­ma­tion indi­vi­duelle et l’action révo­luti­onn­aire, selon le mot d’Élisée Reclus : ’Tant que durera l’ini­quité sociale, nous res­te­rons en état de révo­lution per­ma­nente...’ (Je cite de mém­oire.)

L’indi­vi­dua­lisme anar­chiste nous don­nait prise sur la plus poi­gnante réalité, sur nous-mêmes. Sois toi-même. Seulement, il se dével­oppait dans une autre ville-sans-évasion-pos­si­ble, Paris, immense jungle, où un indi­vi­dua­lisme pri­mor­dial, autre­ment dan­ge­reux, celui de la lutte pour la vie la plus dar­wi­nienne, réglait tous les rap­ports. Partis des ser­vi­tu­des de la pau­vreté, nous nous retrou­vions devant elles. Etre soi-même eût été un précieux com­man­de­ment et peut-être un haut accom­plis­se­ment, si seu­le­ment c’eût été pos­si­ble ; cela ne com­mence à deve­nir pos­si­ble que lors­que les besoins les plus impérieux de l’homme, ceux qui le confon­dent, plus qu’avec la foule de ses sem­bla­bles, avec les bêtes, sont satis­faits. La nour­ri­ture, le gîte, le vêtement nous étaient à conquérir de haute lutte. Le pro­blème des jeunes sans le sou, qu’une puis­sante aspi­ra­tion déra­cine, « arra­che au carcan », comme nous disions, se pose en termes à peu près inso­lu­bles. Plusieurs cama­ra­des devaient glis­ser bientôt dans ce qu’on appela l’illé­gal­isme, la vie non plus en marge de la société, mais en marge du code. ’Nous ne vou­lons être ni exploi­teurs ni exploités’, affir­maient-ils sans s’aper­ce­voir qu’ils deve­naient, tout en res­tant l’un et l’autre, des hommes tra­qués. Quand ils se sen­ti­rent perdus, ils décidèrent de se faire tuer, n’accep­tant pas la prison. ’La vie ne vaut pas ça !’ me disait l’un, qui ne sor­tait plus sans son brow­ning. ’Six balles pour les chiens de garde, la sep­tième pour moi. Tu sais, j’ai le cœur léger....’ C’est lourd, un coœur léger. La doc­trine du salut qui est en nous abou­tis­sait, dans la jungle sociale, à la bataille de l’Un contre tous. »

Les raci­nes socia­les de cette idéo­logie de jeunes désespérés sont visi­bles. Plusieurs indi­vi­dua­lis­tes sont morts sur l’échafaud, d’autres au bagne ; plu­sieurs ont préféré se faire tuer en rés­istant à la police, trou­vant une suprême satis­fac­tion à livrer seuls leur der­nier combat à la société entière. Ils avaient l’étoffe de vrais révo­luti­onn­aires et l’époque éto­uff­ante était au calme saturé d’élect­ricité de l’avant-guerre.

Par l’erreur indi­vi­dua­liste, la pensée anar­chiste se rat­ta­che le mieux à la phi­lo­so­phie bour­geoise. Nous en aper­ce­vons dès lors les deux sour­ces opposées : idéal­isme prolé­tarien menant au socia­lisme liber­taire ; indi­vi­dua­lisme absolu pous­sant à ses conséqu­ences extrêmes le dar­wi­nisme social de la concur­rence capi­ta­liste. On en voit bien la connexion avec le « lais­ser-faire, lais­ser-passer », l’antié­tat­isme, l’indi­vi­dua­lisme des éco­nom­istes libéraux, la phi­lo­so­phie posi­ti­viste d’un Herbert Spencer (l’Individu contre l’État). La société bour­geoise vit d’indi­vi­dua­lisme jusqu’au moment où son appa­reil de pro­duc­tion, démesurément développé, cesse d’être gou­ver­na­ble par des indi­vi­dus, les trusts et les car­tels ayant tué la libre concur­rence et la lutte des clas­ses met­tant en ques­tion la pro­priété. On déc­ouvre alors les masses, on aperçoit la néc­essité d’une orga­ni­sa­tion supéri­eure de l’indus­trie, envi­sagée dans son ensem­ble par le plan. La notion même de l’indi­vidu ou, mieux, de la per­sonne, s’est modi­fiée ; l’homme nous appa­raît plus social que jamais, modelé, enri­chi ou appau­vri, dimi­nué ou grandi par sa condi­tion ; ins­ta­ble, com­plexe, contra­dic­toire même, car ce que l’on appe­lait son Moi est sur­tout le point d’inter­sec­tion d’une mul­ti­tude de lignes d’influen­ces. Notre notion de la per­sonne n’en est pas affai­blie, mais rénovée, replacée en quel­que sorte dans l’ambiance. Mais l’indi­vi­dua­lisme anar­chiste d’E. Armand, en retard de plus d’un quart de siècle, procède encore d’affir­ma­tions comme celle-ci :

« En dépit de toutes les abs­trac­tions, de toutes les entités laïques ou reli­gieu­ses, de tous les idéaux grég­aires, à la base des col­lec­ti­vités, des sociétés, des asso­cia­tions, des agglomé­rations, des tota­lités eth­ni­ques, ter­ri­to­ria­les, mora­les, reli­gieu­ses, se trouve l’unité-per­sonne, la cel­lule-indi­vidu. Sans celle-ci, celles-là n’exis­te­raient point.... L’indi­vidu a préexisté au groupe, c’est évident. La société est le pro­duit d’addi­tions indi­vi­duel­les (12). » Rien n’est moins évident que la préex­ist­ence de l’indi­vidu par rap­port au groupe ; il faut tout au moins que la famille le pré­cède. Et nous savons que la famille se dégage peu à peu de la com­mu­nauté pri­mi­tive. Tout porte à croire que les espèces ani­ma­les dont devait naître l’espèce humaine étaient socia­bles... La société a vrai­sem­bla­ble­ment précédé l’huma­nité ; elle a en tout cas précédé la per­sonne et l’idée même d’indi­vidu, comme l’être pré­cède forcément la cons­cience, comme la cons­cience nette naît de la cons­cience obs­cure et l’œuvre de l’ébauche...

L’anar­chisme indi­vi­dua­liste d’aujourd’hui, vivant sur des idées dépassées, a renoncé à toute ambi­tion révo­luti­onn­aire. Démission où l’on peut reconnaître l’aveu d’une débilité. Cette ten­dance se can­tonne dans l’orga­ni­sa­tion des « en-dehors » en por­tant la plus vive atten­tion aux rap­ports des sexes...

L’épr­euve des révo­lutions ; Bakounine, « révo­luti­onn­aire pro­fes­sion­nel »

Ne sied-il pas de juger une doc­trine de révo­lution totale à l’épr­euve des révo­lutions ? Bakounine, pour qui « l’esprit des­truc­teur était aussi l’esprit créateur », avait sur la pra­ti­que révo­luti­onn­aire des idées d’une rude clarté. Le ter­roir russe lui insuf­flait une énergie que rien n’affa­dis­sait. On est loin, avec lui, de la vague rhé­to­rique huma­ni­taire et sub­ver­sive de l’Encyclopédie anar­chiste d’édition réc­ente. (On retrouve, en revan­che, quel­que chose de lui dans la bio­gra­phie d’un Durutti.) Bakounine est mû par le besoin inex­tin­gui­ble de trans­for­mer le monde. Aucune arme effi­cace ne lui paraît inad­mis­si­ble. Antiautoritaire, il a la pas­sion de l’orga­ni­sa­tion. Bien avant Lénine, il s’acharne à bâtir - contre Marx, malgré Marx - une vaste orga­ni­sa­tion de « révo­luti­onn­aires pro­fes­sion­nels » au sens strict du mot, dévoués, dis­ci­plinés, obé­issant, pour déchaîner la tempête, au « dic­ta­teur invi­si­ble » - c’est-à-dire à lui-même. Il invente le noyau­tage, dans la Première Internationale : et c’est là le drame de son Alliance Internationale de la Démocratie sociale, dou­blée d’une société secrète, qui devait jouer un rôle décisif dans la dis­lo­ca­tion de l’Internationale des tra­vailleurs (1872).

On est frappé, à l’étudier, par la conti­nuité de sa pensée et de son action. De quelle révo­lution pré­parait-il, à la fin de sa vie, l’ins­tru­ment ? De celle qu’il avait concue des 1848. Brupbacher résume ainsi sa concep­tion à ce moment :

« Il pro­je­tait, pour la Bohême, une rév­olte radi­cale et déci­sive qui, même vain­cue, eût tout bou­le­versé. Tous les nobles devaient être chassés, tous les ecclési­as­tiques, tous les féodaux ; tous les domai­nes eus­sent été confis­qués, et on les eût, d’une part, rép­artis entre les pay­sans pau­vres et, d’autre part, employés à cou­vrir les frais de la révo­lution. Tous les châteaux devaient être détruits, tous les tri­bu­naux sup­primés, tous les procès sus­pen­dus, toutes les hyno­thèques et toutes les dettes au-des­sous de 1 000 goul­dens annulées. Une telle révo­lution eût rendu impos­si­ble tout essai de res­tau­ra­tion, dût-il être tenté par une réaction vic­to­rieuse, et eût éga­lement servi d’exem­ple aux révo­luti­onn­aires alle­mands. La Bohême devait être trans­formée en un camp révo­luti­onn­aire d’où serait partie l’offen­sive décl­enchée par la révo­lution dans tous les pays... On eût créé à Prague un gou­ver­ne­ment révo­luti­onn­aire dis­po­sant de pou­voirs dic­ta­to­riaux illi­mités et assisté par un petit nombre de spéc­ial­istes. Les clubs, les jour­naux, les mani­fes­ta­tions eus­sent été inter­dits, la jeu­nesse révo­luti­onn­aire envoyée dans le pays pour y faire de l’agi­ta­tion et créer une orga­ni­sa­tion mili­taire et révo­luti­onn­aire. Tous les chômeurs devaient être armés et enrôlés dans une armée ’rouge’ com­mandée par d’anciens offi­ciers et sous-offi­ciers polo­nais et autri­chiens (13)... »

Dans la Confession qu’il adresse, de la for­te­resse de Schlüsselbourg, au tsar Nicolas Ier, signée « un cri­mi­nel sup­pliant » (« Il fal­lait bien, dira-t-il dans quel­ques années à ses amis de Londres, me tirer des pattes de l’Ours (14)... »), il trace de la future révo­lution russe un tableau où ne man­quent vrai­ment que les seuls mots : dic­ta­ture du prolé­tariat. Le voici :

« Je crois qu’en Russie, plus qu’ailleurs, un fort pou­voir dic­ta­to­rial sera de rigueur, un pou­voir qui sera exclu­si­ve­ment pré­occupé de l’élé­vation et de l’ins­truc­tion de la masse ; un pou­voir libre dans sa ten­dance et dans son esprit, mais sans formes par­le­men­tai­res : impri­mant des livres de contenu libre, mais sans liberté de la presse ; un pou­voir entouré de par­ti­sans, éclairé de leurs conseils, raf­fermi par leur libre col­la­bo­ra­tion, mais qui ne soit limité par rien ni par per­sonne. » Nous trou­vons même ici une nette pré­fi­gu­ration de la théorie du dépér­is­sement de l’État qui sera for­mulée par Lénine en 1917 :

« Je me disais que toute la différ­ence entre cette dic­ta­ture et le pou­voir monar­chi­que consis­te­rait uni­que­ment en ce que la pre­mière, selon l’esprit de ses prin­ci­pes, doit tendre à rendre super­flue sa propre exis­tence, car elle n’aurait d’autre but que la liberté, l’indép­end­ance et la pro­gres­sive matu­rité du peu­ple (15)... »

Les bakou­nis­tes dans la révo­lution espa­gnole de 1873-74

Les bakou­nis­tes subis­sent, en 1873, en Espagne l’épr­euve du feu. Seulement, comme il est de règle, les dis­ci­ples ne valent pas le maître. Paralysés par leurs pro­pres for­mu­les. Le roi Amédée s’en va, l’insur­rec­tion car­liste éclate au Pays basque. Des soulè­vements spon­tanés assu­rent dans la plu­part des villes une facile vic­toire aux répub­licains intran­si­geants et aux bakou­nis­tes. Séville, Cordoue, Grenade, Malaga, Cadix, Alcoy, Valence, Murcie, Carthagène se veu­lent com­mu­nes libres. La com­mune de Carthagène ou « canton sou­ve­rain », allait rés­ister plus de cinq mois, de fin juillet 1873 au 11 jan­vier 1874. Les can­tons révo­luti­onn­aires furent soumis l’un après l’autre. Engels a donné une ana­lyse, peut-être par­tiale, pro­bante en tout cas, des causes de cette déf­aite qui allait amener une res­tau­ra­tion monar­chi­que. Les Alliancistes - mem­bres de l’Alliance démoc­ra­tique de Bakounine - repous­saient l’action poli­ti­que (16) ; ils s’abs­tin­rent de par­ti­ci­per aux élections à la Constituante, « contri­buant par là à ce que fus­sent élus pres­que exclu­si­ve­ment des bour­geois répub­licains ». « Dès que les évé­nements met­tent le prolé­tariat au pre­mier plan, cons­tate Engels, l’abs­ten­tion devient une inep­tie tan­gi­ble et l’inter­ven­tion active de la classe ouvrière une néc­essité incontes­ta­ble. » Cette inep­tie ne fut pas la seule. Au plus fort de la lutte, les bakou­nis­tes bar­ce­lo­nais, tou­jours pleins d’aver­sion pour la lutte poli­ti­que, n’appelèrent les ouvriers qu’à la grève géné­rale ; ils ne vou­lu­rent pas pren­dre le pou­voir. (La vic­toire eût été pour ainsi dire décidée par l’adhésion de Barcelone, mais Barcelone ne bougea pas.) Et la Solidarité révo­luti­onn­aire écrivit : « La révo­lution est en per­ma­nence sur la place publi­que... »

Une écha­uffourée obli­gea les bakou­nis­tes à pren­dre le pou­voir à Alcoy, cité manu­fac­tu­rière. Ils créèrent un Comité du salut public - bien que leurs délégués au Congrès de Saint-Imier eus­sent décidé, fort peu de temps aupa­ra­vant, que « toute orga­ni­sa­tion d’un pou­voir poli­ti­que soi-disant pro­vi­soire ou révo­luti­onn­aire ne peut être qu’une nou­velle dupe­rie et serait aussi dan­ge­reuse pour le prolé­tariat que les gou­ver­ne­ments exis­tants... »

Aussi lour­de­ment han­di­capés par leur doc­trine, que pou­vaient-ils faire ? Ils ne firent rien. Bakounine venait de se déc­larer pour la guerre des par­ti­sans, contre la cen­tra­li­sa­tion mili­taire (Lettres à un Français, 1870). Chaque com­mune se battit pour son propre compte. La gen­dar­me­rie - la Guardia civil - put les vain­cre l’une après l’autre. L’Andalousie fut sou­mise en quinze jours. Valence rés­ista deux semai­nes. Dans tout ceci la divi­sion entre inter­na­tio­na­lis­tes (marxis­tes) et allian­cis­tes (bakou­nis­tes, les plus nom­breux) avait joué un rôle aussi funeste que « l’intran­si­geance » ver­bale des répub­licains. Engels conclut : « Les bakou­nis­tes d’Espagne nous ont incom­pa­ra­ble­ment montré com­ment il ne faut pas faire la révo­lution (17). »

La révo­lution russe

L’influence anar­chiste est sou­vent grande en Russie, au début de la révo­lution ; mais il se trouve que les évé­nements posent à chaque heure, inexo­ra­ble­ment, la seule ques­tion capi­tale à laquelle les anar­chis­tes n’aient point de rép­onse : celle du pou­voir. Le tsar abdi­que devant la classe ouvrière et la gar­ni­son insurgée de Petrograd. A qui le pou­voir ? Un Gouvernement Provisoire (bour­geois) se crée, à côté du Soviet ouvrier. Il y a deux pou­voirs. Après les émeutes de juillet, Lénine, caché dans une hutte de berger, en Finlande, aborde le pro­blème des pro­blèmes en se met­tant à écrire L’État et la révo­lution. L’objec­tion anar­chiste le pré­oc­cupe tout autant que l’auto­ri­ta­risme rou­ti­nier du socia­lisme. Ce sont deux écueils mor­tels. Lénine entend rendre jus­tice aux anar­chis­tes, traités naguère de ban­dits par Plekhanov - et par nombre d’autres man­da­rins du réf­orm­isme inter­na­tio­nal. « Le marxisme avili par les oppor­tu­nis­tes », ne com­prend rien au pro­blème de l’État. L’anar­chisme non plus :

« Sur ces deux ques­tions de poli­ti­que concrète : faut-il démolir la vieille machine d’État et par quoi la rem­pla­cer ? lL’anar­chisme n’a rien apporté même d’à peu près satis­fai­sant... Nous ne nous séparons nul­le­ment des anar­chis­tes sur la sup­pres­sion de l’État comme but. Nous affir­mons que pour attein­dre ce but, il est indis­pen­sa­ble d’uti­li­ser pro­vi­soi­re­ment contre les exploi­tants les intru­ments, les moyens et les procédés du pou­voir poli­ti­que, de même que pour sup­pri­mer les clas­ses, il est indis­pen­sa­ble d’établir la dic­ta­ture pro­vi­soire de la classe opprimée. Marx choi­sit la façon la plus tran­chée et la plus nette de poser la ques­tion contre les anar­chis­tes : les ouvriers doi­vent-ils, en secouant ’le joug des capi­ta­lis­tes’, ’déposer les armes’, ou au contraire les tour­ner contre les capi­ta­lis­tes afin de briser leur rés­ist­ance ? Or, si une classe fait systé­ma­tiq­uement usage de ses armes contre une autre classe, qu’est-ce là, sinon une ’forme pas­sagère’ d’État (18) ? »

Car « la révo­lution est bien la chose la plus auto­ri­taire qui soit » (Engels). On sait la solu­tion de Lénine : démolir de fond en comble la vieille machine de l’État ; édifier tout de suite sur ses déc­ombres un pou­voir - un État - radi­ca­le­ment différent, nou­veau, comme il n’y en eut encore jamais, comme la Commune de Paris, en 1871, paraît le pré­fi­gurer ; un État-Commune, sans caste de fonc­tion­nai­res, sans police ni armée dis­tinc­tes de la nation, où les tra­vailleurs exer­ce­raient un pou­voir direct par leurs conseils locaux, féderés ; un État, à la fois, tout à fait déc­ent­ralisé, par conséquent, et pourvu d’un mécan­isme cen­tral bien agis­sant ; un État démoc­ra­tique et liber­taire, tra­vaillant à pré­parer sa propre réso­rption dans la col­lec­ti­vité du tra­vail, mais exerçant, contre les clas­ses dépossédées, une véri­table dic­ta­ture, dans l’intérêt du prolé­tariat... Lénine n’est pas un uto­piste for­geant des théories ; il s’ins­pire de ce qui est pour en tirer le plus grand parti vers ce qui doit être. Ce nouvel État existe déjà à côté, au-des­sous de l’ancien, formé en tous lieux par les Soviets. Il n’y a plus qu’à le consa­crer, par le coup de bou­toir de l’insur­rec­tion finale. Tout le pou­voir aux Soviets ! Si les liber­tai­res s’incor­po­raient au mou­ve­ment, n’y seraient-ils pas infi­ni­ment utiles, demain, quand il s’agira de le pré­munir contre la sclé­rose bureau­cra­ti­que ? Mais à la veille de l’insur­rec­tion du 7 novem­bre 1917, les anar­chis­tes, dont le Goloss Trouda (La Voix du Travail, organe anar­cho­syn­di­ca­liste) est la feuille la plus rép­andue, demeu­rent fidèles à leur credo négatif. Ils écrivent cinq jours avant la bataille des rues : « Nous ne croyons pas à la pos­si­bi­lité d’accom­plir la révo­lution sociale par le procédé poli­ti­que... par la prise du pou­voir... »

Mais alors que faire ? Que faire ? Ils disent bien, dans le même arti­cle, qu’il faut « ouvrir de nou­veaux hori­zons créateurs à la révo­lution, aux masses, à l’huma­nité... » Oui, mais com­ment ? Et d’abord que vont-ils faire eux-mêmes, l’insur­rec­tion bol­che­vik étant prête ? Le groupe anar­chiste syn­di­ca­liste déc­lare adop­ter une « atti­tude néga­tive » envers l’action poli­ti­que qui se pré­pare, mais être décidé « si l’action des masses se décl­enche à y par­ti­ci­per avec la plus grande énergie ». Les solu­tions anar­chis­tes, par le « tra­vail créateur des masses » à cette heure, ne sont plus bonnes à rien ; mais leur esprit révo­luti­onn­aire ne leur permet pas une dém­ission com­plète. Ils sui­vent le mou­ve­ment, avec humeur. L’un des plus sérieux d’entre eux relate en ces termes ses impres­sions du soir de la révo­lution prolé­tari­enne : « Vers 11 heures du soir ... je me trou­vai dans une des rues de Petrograd. Elle était obs­cure et calme. Au loin, on enten­dait quel­ques coups de fusil espacés. Subitement, une auto blindée me dép­assa à toute allure. De l’intérieur de la voi­ture, une main lança un gros paquet de feuilles de papier, les­quel­les volèrent en tous sens. Je me bais­sai et j’en ramas­sai une. C’était un appel du nou­veau gou­ver­ne­ment aux ouvriers et pay­sans, leur annonçant la chute de Kerensky et, en bas, la liste du nou­veau gou­ver­ne­ment des ’com­mis­sai­res du peuple’, Lénine en tête. Un sen­ti­ment com­pli­qué de tris­tesse, de colère, de dégoût et, en même temps, une sorte de satis­fac­tion iro­ni­que s’emparèrent de moi. ’Ces imbé­ciles - s’ils ne sont pas tout sim­ple­ment des déma­gogues impos­teurs - pensai-je - doi­vent s’ima­gi­ner qu’ils accom­plis­sent ainsi la Révolution Sociale ! Eh bien, ils vont voir... Et les masses vont pren­dre une bonne leçon....’ (19) »

« D’après la thèse liber­taire - écrit encore Voline - c’étaient les masses labo­rieu­ses elles-mêmes qui devaient, par leur action vaste et puis­sante, s’appli­quer à la solu­tion des pro­blèmes recons­truc­tifs de la révo­lution sociale. » Tous les socia­lis­tes sont d’accord sur cette thèse qui n’est que la para­phrase de leur com­mune devise : l’éman­ci­pation des tra­vailleurs sera l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes. Mais quand, dans un pays bou­le­versé de fond en comble, on ne peut for­mu­ler que cette affir­ma­tion géné­rale, on se réduit soi-même à l’impuis­sance. Il ne suffit pas d’avoir des besoins et des aspi­ra­tions pour trans­for­mer la société ; encore y faut-il des connais­san­ces, des idées clai­res, des capa­cités d’orga­ni­sa­tion et de sacri­fice. Les masses russes avaient-elles dans leur ensem­ble un degré suf­fi­sant de cons­cience et de capa­cités révo­luti­onn­aires ? La théorie anar­chiste, s’en remet­tant à la seule spon­tanéité des masses, eût été juste dans un pays si avancé que, avant même d’abolir la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, les tra­vailleurs y eus­sent été pénétrés d’une men­ta­lité socia­liste et pour­vus d’une ins­truc­tion les ren­dant capa­bles d’admi­nis­trer la pro­duc­tion. On était loin du compte en Russie. Les masses savaient ce dont elles ne vou­laient plus : du des­po­tisme et de l’exploi­ta­tion. Elles savaient en gros ce qu’elles vou­laient : la paix, la terre, du pain, la liberté. Mais tous les partis révo­luti­onn­aires réunis (et il n’y avait pas eu d’orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les tant soit peu influen­tes sous l’ancien régime), ras­sem­blant les éléments les plus cons­cients, les plus dévoués, les plus ins­truits de la popu­la­tion, n’y for­maient qu’un pour­cen­tage déris­oire. En leur accor­dant un demi-mil­lion de mem­bres ou sym­pa­thi­sants - de valeur bien iné­gale, car ces partis venaient de gros­sir démesurément en quel­ques mois - ils ne représ­entaient qu’une mino­rité d’ini­tia­tive de 0,3% envi­ron. Sans l’orga­ni­sa­tion bol­che­vik, il est infi­ni­ment pro­ba­ble que la faible spon­tanéité révo­luti­onn­aire des masses eût été promp­te­ment réprimée par une autre mino­rité sociale, celle de la contre-révo­lution menée par des généraux. La dic­ta­ture du prolé­tariat sau­vait la Russie d’une dic­ta­ture mili­taire.

On cher­che­rait en vain dans l’abon­dante litté­ra­ture anar­chiste de l’époque une seule pro­po­si­tion pra­ti­que : ce n’est qu’affir­ma­tions lyri­ques, hautes reven­di­ca­tions d’idéal. Comment assu­rer les trans­ports, faire mar­cher les bou­lan­ge­ries, rép­rimer les com­plots des offi­ciers ? Il faut agir sur l’heure. Peu d’anar­chis­tes, bientôt blâmés par la plu­part de leurs cama­ra­des, entrent dans les Soviets où leur esprit de liberté pour­rait être si utile. La plu­part bou­dent. Quand il faut signer la paix de Brest-Litovsk, parce que le front s’est désagrégé, parce que l’armée pay­sanne du tsar ne veut plus se battre (ici la spon­tanéité des masses se mani­feste avec éclat), parce qu’on a tenté l’expéri­ence, pré­conisée par Trotsky, « ni paix ni guerre », et vu les Austro-Allemands s’avan­cer par­tout où il leur a plu sans ren­contrer de rés­ist­ance, les anar­chis­tes syn­di­ca­lis­tes de Pétrograd - le Goloss Trouda, avec Voline - refu­sent de reconnaître l’odieux traité et prêchent la guerre des par­ti­sans. Ils par­tent même pour la faire, dans les marais de l’Ouest, lais­sent tomber leur jour­nal et leur influence dans la capi­tale... Tout leur espoir, ils le fon­dent sur « l’esprit révo­luti­onn­aire, lumière du monde ». La phrase est belle... Seulement, l’esprit révo­luti­onn­aire, n’étant point dés­incarné, se nour­rit de pain et ne sau­rait faire la guerre sans artille­rie.

Les anar­chis­tes de Moscou, dirigés par les frères Gordine, pro­fes­saient, dans leur quo­ti­dien L’Anarchie, une foi exclu­si­ve­ment huma­ni­taire ; ils avaient des cen­tai­nes, sinon des mil­liers de gardes noirs armés, dis­po­sant de clubs qui étaient de véri­tables cita­del­les. Organisés en plu­sieurs grou­pe­ments sans dis­ci­pline com­mune, ils dénonçaient eux-mêmes, dans leur presse, les agis­se­ments de leurs irres­pon­sa­bles, sans par­ve­nir à les faire cesser. Ils se déc­laraient « contre les Soviets en prin­cipe, étant contre tout État », mais for­maient, en réalité, un petit État dans l’État, tur­bu­lent et trop armé. Ils furent désarmés par la force, pres­que sans combat, dans la nuit du 11-12 août 1918, par ordre de Trotsky et Dzerjinski. Les gardes noires dis­pa­ru­rent ; la presse et les grou­pes végétèrent (20).

Nestor Makhno

L’anar­chisme russe devait cepen­dant faire preuve d’une étonn­ante vita­lité, mais loin des grands cen­tres indus­triels, dans les régions agri­co­les de l’Ukraine. C’est là, entre le Don et le Dnieper, dans la petite ville rurale de Goulaï-Polié, qu’un ancien forçat anar­chiste, Nestor Makhno, forma au cours de l’été 1918 une de ces innom­bra­bles bandes de pay­sans insurgés qui se mirent à faire aux Austro-Allemands la guerre de par­ti­sans. L’Ukraine entière s’était levée ; la démo­bi­li­sation lui four­nis­sait des armes en abon­dance ; elle avait son blé à déf­endre, sa liberté à conquérir. Mahkno se battit aussi contre le Directoire natio­na­liste de Siméon Petlioura. Défendant l’indép­end­ance des pay­sans, il allait bientôt se battre contre les Rouges, c’est-à-dire contre le pou­voir cen­tra­lisé des Soviets. Défendant la révo­lution, il allait har­ce­ler sans cesse les Blancs tour à tour com­mandés par Denikine et Wrangel. Son armée noire a rendu, il faut le dire, à la révo­lution russe, d’inou­blia­bles ser­vi­ces. En 1919, pen­dant que le général Denikine, entré à Orel, menaçait Toula, arse­nal de la République des Soviets et der­nière étape avant Moscou, Nestor Makhno cou­pait ses com­mu­ni­ca­tions, lui dés­or­ga­nisait l’arrière, pro­vo­quait son effon­dre­ment. En 1920, pen­dant que Frounzé, Toukhatchevski et Blücher for­cent Pérekop, clef de la Crimée, pour y vain­cre le baron Wrangel, Semen Karetnik et Martchenko, lieu­te­nants de Makhno (demeuré à Goulaï-Polié, car il se méfiait avec raison), forçaient le détroit de Sivach sur la glace, se ruaient en Crimée blan­che, entraient à Simféropol. Cette épopée des pay­sans anar­chis­tes d’Ukraine fut longue, chao­ti­que, semée d’exploits, d’excès, de crimes, d’élans enthou­sias­tes - magni­fi­que et tra­gi­que.

Nestor Makhno s’y révéla une des plus remar­qua­bles figu­res popu­lai­res de la révo­lution russe : chef des gens de la terre, orga­ni­sa­teur d’une armée unique en son genre, liber­taire, quoi­que rude­ment dis­ci­plinée, dic­ta­teur à sa façon et dénonçant sans cesse l’auto­rité comme le pire mal ; créateur d’une stratégie auda­cieuse qui lui permit de battre tour à tour les vieux généraux che­vronnés, élèves des ancien­nes écoles de guerre, et les jeunes généraux rouges ; créateur d’une tech­ni­que nou­velle de la guerre des par­ti­sans, dont l’atte­lage, cabrio­let ou char­rette - la tat­chanka des cam­pa­gnes peti­tes-rus­sien­nes - por­tant une mitrailleuse, était un des ins­tru­ments. La confé­dé­ration anar­chiste du Tocsin (Nabat) avec Voline, Archinov, Aaron Baron, Rybine (Zonov) don­nait au mou­ve­ment l’impul­sion idéo­lo­gique. L’armée noire de Makhno a sou­vent été accusée d’antisé­mit­isme. Des excès antisé­mites, il y en eut en Ukraine sous tous les dra­peaux : il n’y en eut pas où les Noirs furent réel­lement maîtres de leur mou­ve­ment, les auteurs sovié­tiques ont dû le reconnaître. On s’est plu, dans des publi­ca­tions com­mu­nis­tes, à dén­oncer ce mou­ve­ment comme ayant été celui des pay­sans cossus. C’est faux. Un tra­vail assez cons­cien­cieux fait sous l’égide de la com­mis­sion d’his­toire du parti com­mu­niste de l’URSS établit que les pay­sans pau­vres et moyens for­maient le gros des trou­pes de Makhno (21).On a repro­ché à ce mou­ve­ment son caractère dés­ordonné et ses excès ; on l’a qua­li­fié de « ban­di­tisme ». Les mêmes repro­ches doi­vent à tout aussi bon droit être adressés à tous les mou­ve­ments qui se dis­putèrent l’Ukraine : pas un ne fut pur d’excès.

C’était un mou­ve­ment, par­fai­te­ment viable, d’auto­no­mie pay­sanne. Le gou­ver­ne­ment bol­che­vik commit la lourde faute de le réd­uire par tra­hi­son. Il est juste de cons­ta­ter que, de part et d’autre, l’hos­ti­lité psy­cho­lo­gi­que était irréd­uc­tible. Les Noirs considéraient la « dic­ta­ture des com­mis­sai­res » comme une forme nou­velle de l’auto­cra­tie et rêvaient de déchaîner contre elle la Troisième Révolution, celle du peuple liber­taire. Les Rouges considéraient les par­ti­sans anar­chis­tes et anar­chi­sants comme un fer­ment de dés­or­ga­ni­sation des­tiné à faire, au sein du nouvel État socia­liste, le jeu de la contre-révo­lution petite-bour­geoise, rurale au pre­mier chef. Il y eut d’innom­bra­bles torts récip­roques. Makhno se rallia aux Rouges contre les Blancs, fut mis ensuite hors la loi, puis reconnu de nou­veau par le pou­voir des Soviets. Les plus grands torts, en tout cas, doi­vent être reconnus aux plus forts. Et ceux-ci sui­vaient déjà la pente glis­sante de l’État auto­ri­taire.

Trotsky relate, dans un docu­ment récent, qu’il envi­sa­gea avec Lénine de reconnaître aux anar­chis­tes un ter­ri­toire auto­nome. A cette solu­tion équi­table, les pay­sans liber­tai­res de Goulaï-Polié avaient bien droit. On la leur promit. Les choses pri­rent une tout autre tour­nure...

L’armée blan­che du général baron Wrangel pro­nonce au cours de l’été 1920 une offen­sive vic­to­rieuse dans le Midi de l’Ukraine. Une délé­gation du Comité cen­tral du parti bol­che­vik vient alors offrir à Makhno de s’unir contre l’ennemi commun. L’accord est signé le 15 octo­bre 1920. Tous les anar­chis­tes empri­sonnés sur le ter­ri­toire sovié­tique « excepté ceux qui ont com­battu le pou­voir des Soviets les armes à la main » doi­vent être libérés. Pleine liberté de pro­pa­gande leur est assurée. L’armée des par­ti­sans s’incor­pore aux forces rouges en gar­dant sa for­ma­tion propre. « C’est signé pour les Rouges : le com­man­dant du front sud, Frounzé, les mem­bres du Conseil révo­luti­onn­aires du front : Bela-Kun, Goussev. Pour les Noirs : Kourilenko, Popov.

Les opé­rations com­mu­nes amènent une prompte vic­toire sur Wrangel. « Les gens de Makhno com­pri­rent alors que l’accord ne dure­rait plus long­temps. Dès que l’on apprit à Goulaï-Polié que Karetnik et ses par­ti­sans, entrés en Crimée, mar­chaient sur Simféropol, Grigori Vassilevski, col­la­bo­ra­teur de Makhno, s’écria : ’C’est la fin du traité ! Je vous cer­ti­fie que les bol­che­viks vont nous atta­quer dans une semaine !’ (22)
En effet, les anar­chis­tes, réc­emment sortis des pri­sons, et qui pré­paraient, sur la foi de l’accord passé avec Frounzé, un congrès, sont brus­que­ment arrêtés en novem­bre dans la Russie entière. Les Noirs, assaillis en Crimée par les Rouges, se déf­endent ; quel­ques cen­tai­nes d’entre eux, conduits par Martchenko, réuss­issent à forcer le cercle de feu et à rejoin­dre Makhno. « Le chef de l’armée des par­ti­sans, Karetnik, fut invité par le com­man­de­ment sovié­tique à se rendre à Goulaï-Polié et arrêté, par tra­hi­son, en chemin. Le chef d’état-major en cam­pa­gne Gavrilenko, plu­sieurs mem­bres de l’état-major et com­man­dants d’unités furent invités à une confér­ence et arrêtés. Tous furent passés par les armes (23). » Le 26 novem­bre, Nestor Makhno, dis­po­sant à Goulaï-Polié de 2 500 hommes envi­ron, cava­liers et fan­tas­sins, fut cerné par des trou­pes rouges de beau­coup supéri­eures en nombre. Les jour­naux sovié­tiques publiaient un ordre de Frounzé lui enjoi­gnant de s’incor­po­rer à l’Armée rouge, l’accu­saient de réb­ellion, de ban­di­tisme, de conni­vence avec Wrangel et annonçaient sa mise hors la loi, Makhno réussit à s’ouvrir un chemin et se retira en com­bat­tant vers le Dnieper. Une divi­sion de la cava­le­rie de Boudienny se rallia à lui. La jambe cassée, il com­man­dait étendu dans une char­rette. Ses pay­sans se bat­ti­rent au cri : « Vivre libres ou mourir en com­bat­tant. » Ils rép­andaient dans les vil­la­ges des tracts sur « les Soviets libres ». Traqués par les Rouges, se bat­tant chaque jour, les Noirs s’épuisaient.

Makhno décrit lui-même, dans une lettre, les der­niers moments de sa lutte : « Que faire ? Je ne pou­vais pas tenir en selle ni même m’asseoir dans la voi­ture et je voyais, à cent mètres der­rière moi, d’indes­crip­ti­bles mêlées de cava­liers. Les gens ne se fai­saient tuer que pour me sauver. L’ennemi était cinq ou six fois plus nom­breux que nous... Je vois venir les cinq mitrailleurs de la Luys, com­mandés par Micha, du vil­lage de Tchernigovka, près de Berdiansk. Ils me disent : ’Batko, la cause de notre orga­ni­sa­tion pay­sanne a besoin de vous... Nous allons nous faire tuer, mais nous vous sau­ve­rons et ceux qui vous gar­dent avec vous ; n’oubliez pas de le faire savoir à nos famil­les.’ Plusieurs m’embrassèrent et je ne les revis plus. Leva Zinkovski me trans­porta dans ses bras et me coucha dans une char­rette de paysan. J’enten­dais cré­piter la mitrailleuse Luys et éclater les bombes. Les mitrailleurs cou­vraient la retraite. Nous fîmes envi­ron quatre kilomètres et passâmes une rivière. Les mitrailleurs sont morts (24). » Harcelé par la cava­le­rie de Boudienny, Makhno fran­chit le Dniester en août 1921 et se réfugia en Roumanie. Après avoir été interné en Roumanie et en Pologne, il obtint l’asile en France ; il est mort, ouvrier d’usine, à Paris.

A qui incombe la res­pon­sa­bi­lité de cet étr­ang­lement d’un mou­ve­ment paysan, fon­ciè­rement révo­luti­onn­aire, que le pou­voir cen­tral venait de reconnaître ? Au bureau poli­ti­que de Lénine et de Trotsky ? Au gou­ver­ne­ment des Soviets d’Ukraine, alors présidé par Rakovski ? A l’armée de Frounzé où se trou­vait à ce moment Bela-Kun, connu pour sa four­be­rie ? A tous sans doute, dans des mesu­res qu’il impor­te­rait de connaître. Principalement à l’esprit d’intolér­ance dont le bol­che­visme se montre de plus en plus animé à partir de 1919 : mono­pole du pou­voir, mono­pole idéo­lo­gique, la dic­ta­ture des diri­geants du parti ten­dant déjà net­te­ment à se sub­sti­tuer à celle des Soviets et du parti même. Cette per­fi­die fut en tout cas une grande faute. Désormais un fossé s’est creusé entre anar­chis­tes et bol­che­viks, qu’il ne sera pas facile de com­bler. La syn­thèse du marxisme et du socia­lisme liber­taire, si néc­ess­aire et qui pour­rait être si féc­onde, est pour long­temps deve­nue impos­si­ble.

L’altruisme liber­taire

La valeur ration­nelle d’une doc­trine n’est pas, en réalité, essen­tielle à son effi­ca­cité. Jusqu’ici, des doc­tri­nes irra­tion­nel­les, ne rés­istant guère à la cri­ti­que, ont joué dans l’his­toire le rôle le plus décisif. L’anar­chisme, en dépit des tra­vaux cons­cien­cieux de Kropotkine et de Reclus qui, d’ailleurs, se rap­pro­chèrent du socia­lisme marxiste, se prés­ente à nous avec un ensem­ble d’idées uto­pi­ques et idéal­istes que l’on n’a sans doute pas tort de rat­ta­cher à l’esprit de la petite pro­duc­tion antéri­eure à la grande indus­trie moderne. Sous ces idées vivent pro­fondément des com­plexes affec­tifs et ins­tinc­tifs rés­ultant de tout notre passé his­to­ri­que. L’esprit de liberté, avec ce qu’il impli­que de dignité, de géné­rosité, de gran­deur morale, de sti­mu­lant à l’action, fait la valeur réelle de l’anar­chisme. Réalité dép­assant de beau­coup en impor­tance la dém­arche hésit­ante et naï­vement suf­fi­sante d’une pensée peu scien­ti­fi­que.

A la différ­ence des tenants de toutes les autres idéo­logies - quel­ques formes de la pensée reli­gieuse et les formes arden­tes du com­mu­nisme exceptées - les anar­chis­tes cher­chent à vivre en accord avec leurs idées. L’anar­chisme demeure, même dans ses négations les plus abso­lues, une morale vécue. J’ai connu de jeunes illégaux indi­vi­dua­lis­tes - « sans scru­pu­les cons­cients », disaient-ils eux-mêmes - qui se firent tuer par soli­da­rité, pour ne pas lâcher les copains. A l’autre pôle de l’anar­chisme, le vieux Kropotkine finit sa longue vie, près de Moscou, en écrivant L’Éth­ique. Tout au début de sa car­rière révo­luti­onn­aire, il deman­dait : « La lutte pour la vérité, pour la jus­tice, pour l’égalité, au sein du peuple - que voulez-vous de plus beau dans la vie (25) ? »

Les sour­ces mora­les de la pensée révo­luti­onn­aire marxiste sont peu différ­entes. Rapprochons de ces mots de Kropotkine ces lignes de Trotsky : « ... Sous les coups impla­ca­bles du sort, je me sen­ti­rais heu­reux comme aux meilleurs jours de ma jeu­nesse, si je contri­buais au triom­phe de la vérité. Car le plus haut bon­heur humain n’est point dans l’exploi­ta­tion du présent, mais dans la pré­pa­ration de l’avenir. » (L. Trotsky : Les crimes de Staline, Grasset.) L’éthique anar­chiste met l’accent sur la rév­olte de la per­sonne ; l’éthique marxiste se subor­donne à l’accom­plis­se­ment de la néc­essité his­to­ri­que. La pre­mière abou­tit à une sorte de per­son­na­lisme ; la seconde à une tech­ni­que révo­luti­onn­aire. La loi intéri­eure des révoltés anar­chis­tes les ramène aux formes clas­si­ques de l’altruisme, mais c’est à la pointe du combat ; et comme elle procède de com­plexes moraux et psy­cho­lo­gi­ques qui ten­dent tous les res­sorts de l’être, elle va faci­le­ment jusqu’au bout d’elle-même, supéri­eure à la déf­aite comme l’infor­tune per­son­nelle. Détachons une page d’Élisée Reclus (26) et quel­ques lignes de Vanzetti :

« Je me sou­viens, comme si je la vivais encore, d’une heure poi­gnante de ma vie où la joie pro­fonde d’avoir agi sui­vant mon cœur et ma pensée se mêlait à l’amer­tume de la déf­aite. Il y a vingt ans de cela. La Commune de Paris était en guerre contre les trou­pes de Versailles, et le bataillon dans lequel j’étais entré avait été fait pri­son­nier sur le pla­teau de Châtillon. C’était le matin, un cordon de sol­dats nous entou­rait et des offi­ciers moqueurs venaient faire les beaux devant nous. Plusieurs nous insul­taient ; un d’eux qui, plus tard, devint sans doute un des plus élégants pas­teurs de l’Assemblée, pérorait sur la folie des Parisiens : mais nous avions d’autres soucis que de l’écouter. Celui des offi­ciers qui me frappa le plus était un homme sobre de paro­les, au regard dur, à la figure d’ascète, pro­ba­ble­ment un hobe­reau de cam­pa­gne élevé par les jés­uites. Il pas­sait len­te­ment sur le rebord abrupt du pla­teau et se détachait en noir comme une vilaine ombre sur le fond lumi­neux de Paris. Les rayons du soleil nais­sant s’épandaient en nappe d’or sur les mai­sons et sur les dômes : jamais la belle cité, la ville des révo­lutions, ne m’avait paru plus belle ! ’Vous voyez votre Paris !’, disait l’homme sombre, en nous mon­trant de son arme l’éblou­issant tableau : ’Eh bien, il n’en res­tera pas pierre sur pierre.’ »

Vanzetti, condamné avec Sacco à l’élect­ro­cution, répond le 9 avril 1927 au juge Thayer : « Si cette chose n’était pas arrivée, j’aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes mép­risants. J’aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre car­rière et notre triom­phe. Jamais, dans toute notre vie, nous n’aurions pu espérer faire pour la tolér­ance, pour la jus­tice, pour la com­préh­ension mutuelle des hommes, ce que nous fai­sons aujourd’hui par hasard. Nos paro­les, nos vies, nos souf­fran­ces ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d’un bon cor­don­nier et d’un pauvre cœur de pois­son, c’est cela qui est tout ! Ce der­nier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triom­phe (27). »

Cette force morale, dont les sour­ces socia­les sont pro­fon­des, la fai­blesse intrinsèque de 1’idéo­logie anar­chiste ne l’amoin­drit pas. Elle offre peu de prise à la cri­ti­que doc­tri­nale. Elle est. Si le socia­lisme liber­taire qu’elle anime était suf­fi­sam­ment fort, à la faveur des expéri­ences que nous vivons, pour s’assi­mi­ler lar­ge­ment l’acquis du socia­lisme scien­ti­fi­que, cette syn­thèse assu­re­rait aux révo­luti­onn­aires d’une effi­ca­cité incom­pa­ra­ble.

Notes

1. Proudhon : Lettres (Grasset, 1929).

2. Paul Louis : Histoire du socia­lisme en France (Rivière).

3. Kropotkine : Le sala­riat.

4. Paul Louis : Histoire du socia­lisme en France (Rivière).

5. Franz Mehring : Karl Marx, p. 327, d’après l’édition russe de 1920, mise au pilon en URSS.

6. Voir le cha­pi­tre XVIII (Michel Bakounine) du Karl Marx de B. Nikolaievsky et 0. Menchen-Helfen (Gallimard).

7. Note sur l’État et l’anar­chie dans Contre l’anar­chisme (K. Marx et F. Engels) (Bureau d’éditions).

8. Encyclopédie anar­chiste, t. I, p. 59, Anarchie.

9. Sébastien Faure : ouvrage cité, p. 84.

10. Aaron Baron est empri­sonné en U.R.S.S. depuis dix-neuf ans. Les délé­gations de la CNT.-FAI envoyées à Moscou ont-elles songé a s’enquérir du sort de ces hommes ?

11. Esprit, no 55, 1er avril 1937, Méditation sur l’anar­chie.

12. E. Armand : L’Initiation anar­chiste indi­vi­dua­liste (éd. de L’En-dehors, Orléans), p.21. L’auteur établit ainsi la filia­tion de l’anar­chisme : « Prométhée, Satan, Épictète, Diogène, Jésus même peu­vent être considérés, à différents points de vue, comme des types d’anar­chis­tes anti­ques... » (p. 19). Pourquoi pas le Créateur (hypo­thé­tique) du dés­ordre uni­ver­sel ?

13. F. Brupbacher : Introduction à la Confession de Bakounine, p. 28 (Rieder).

14. Je cite de mém­oire.

15. Bakounine : Confession, p. 169-170 (Rieder.)

16. Je deman­dai, au début de la guerre civile en Espagne, à un cama­rade de la FAI, si l’on avait songé à donner aux mili­ciens une édu­cation poli­ti­que, à nommer à cette fin des com­mis­sai­res au front, à créer des écoles de com­bat­tants... « Nous ne vou­lons pas faire de poli­ti­que, me rép­ondit-il. - Une œuvre d’édu­cation phi­lo­so­phi­que, peut-être... »

17. F. Engels : Les Bakounistes au tra­vail, mém­oire sur l’insur­rec­tion d’Espagne de l’été 1873.

18. Lénine : L’État et la Révolution, ch. VI.

19. Voline : La révo­lution russe, dans L’Encyclopedie anar­chiste, t. IV.

20. Voir Victor Serge : L’An I de la Révolution russe, ch. VIII, le dés­ar­mement des anar­chists et aussi, Anarchie et démoc­ratie sovié­tiques (Librairie du Travail).

21. Koubanine : Le mou­ve­ment Makhno (en russe, Librairie de l’État - En Français : Archinov : Histoire du mou­ve­ment makh­no­viste (Libertaire). L’auteur de ce livre, ancien com­pa­gnon de Makhno, s’est rallié à Staline en 1935.

22. Archinov, ouvrage cité.

23. On raconte que Vorochilov, au cours de ces com­bats, fit fusiller l’anar­chiste Radomysslski - le frère de Zinoviev...

24. Cité par Archinov.

25. P. Kropotkine : Aux jeunes gens (Libertaire).

26. Élisée Reclus, Évol­ution et Révolution (Libertaire).

27. Lettres de Sacco et Vanzetti (Grasset).

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire