jeudi 23 mai 2013

Transnationalisation du capital et fragmentation du prolétariat

Ce texte de Joao Bernardo est paru sur mondialisme.org en trois parties. Nous avons fait en sorte de les regrouper toutes les trois.

Avant-propos du tra­duc­teur

Le texte qui suit est la tra­duc­tion du pre­mier cha­pi­tre d’un petit livre publié en juin 2000 par les éditions Boitempo Editorial, au Brésil. Les cha­pi­tres sui­vants seront publiés dans les pro­chains numéros de Ni patrie ni fron­tières. Il s’agit d’une série de cours pro­noncées devant des ouvriers de la Centrale uni­taire des tra­vailleurs (CUT), prin­ci­pal syn­di­cat bré­silien). Joao Bernardo est l’auteur de plu­sieurs ouvra­ges, mal­heu­reu­se­ment tous inédits en français : Para uma teoria do modo de pro­duçao com­mu­nista (1975), Marx cri­tico de Marx. Epistemologia, clas­ses sociais e tec­no­lo­gia (3 vol., 1977), Lutas sociais na China (1949-1976) (1977), O eni­migo oculto (1979), Capital, sin­di­ca­tos, ges­to­res (1987), Economia dos confli­tos sociais (1991), Dialectica da pra­tica e da ideo­lo­gia (1991) Estado, a silen­ciosa mul­ti­pli­caçao do Poder (1998), Poder e din­heiro (3 vol.) (1997, 1999, 2002), Labirintos do fas­cismo (2003). Militant du PC por­tu­gais (1964-1966), puis d’un groupe maoiste (1966-1973), il fut exclu, pour rai­sons poli­ti­ques, de toutes les uni­ver­sités de son pays puis s’exila en France de 1968 à 1974. Pendant les années 1974-1975, il fut l’un des ani­ma­teurs du jour­nal liber­taire Combate, dont l’essen­tiel était com­posé d’inter­views de mili­tants de com­mis­sions de tra­vailleurs qui, à l’époque, occu­paient les usines voire essayaient de les faire tour­ner eux-mêmes. Il vit et tra­vaille actuel­le­ment au Brésil. (Y.C.)

Plan du livre

I. Etat Restreint, Etat Elargi et cor­po­ra­tisme
II. Intégration éco­no­mique mon­diale et illu­sions natio­na­lis­tes
III. Internationalisation du capi­tal et frag­men­ta­tion de la classe ouvrière
IV. Chômage ou crois­sance du prolé­tariat ?
V. Chômage ou réor­ga­ni­sation du prolé­tariat ?

Présentation de l’auteur

Ce livre se fonde sur les notes que j’ai prises pour pré­parer des cours, des sémin­aires ou des stages dans les milieux syn­di­caux de la CUT. J’ai déli­bérément gardé un cer­tain ton oral, qui me permet ici de dia­lo­guer avec le lec­teur. Je prés­ente les thèmes abordés dans le lan­gage le plus simple pos­si­ble et j’ai évité les notes de bas de page éru­dites, déplacées dans un texte de ce type. Mais la sim­pli­cité du style n’exclut ni l’exac­ti­tude ni la rigueur du rai­son­ne­ment. Il est aujourd’hui à la mode au Brésil de faire appel aux élans du cœur et de donner la pri­mauté à l’éthique. Apparemment aucune confér­ence ne peut se ter­mi­ner, ni par­fois même com­men­cer, sans que l’ora­teur n’invo­que les sen­ti­ments de l’assis­tance. Et il est rare qu’un congrès ou un sémin­aire n’inclue pas le thème de l’éthique dans son pro­gramme. Pour éviter toute dés­il­lusion, je préviens le lec­teur qu’il ne trou­vera pas dans ce livre, ni dans aucun de mes écrits antérieurs ou futurs, la moin­dre référ­ence au pre­mier thème ou au second. L’appel aux sen­ti­ments, par oppo­si­tion à l’appel à l’intel­lect, sti­mule l’irra­tio­na­lisme ; or, depuis les années 1920 et 1930, le monde connaît bien le caractère poli­ti­que de cette idéo­logie et ses rés­ultats. A cette époque, les différents fas­cis­mes fai­saient éga­lement appel au cœur et aux sen­ti­ments, fon­de­ment de leur idéo­logie et de leur pra­ti­que de mobi­li­sa­tion des masses. Quant à l’Ethique, abs­traite et dotée d’une majus­cule, elle est ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : la pire des hypo­cri­sies. Les cyni­ques ont au moins l’excuse de savoir ce qu’ils font. Les mora­lis­tes n’ont même pas cette excuse, car la morale géné­rale et uni­ver­selle sert à mas­quer les rés­ultats de cer­tai­nes actions non pas tel­le­ment aux yeux des autres, mais sur­tout aux yeux de ceux qui agis­sent.

Aujourd’hui, face aux défis nou­veaux qui se prés­entent à nous, nous avons plus que jamais besoin de luci­dité et d’un froid rai­son­ne­ment. Nous devons reje­ter, sans com­pas­sion ni atta­che­ment sen­ti­men­tal, tout ce qui nous cause un pré­ju­dice ou est inu­tile - ce que nous avons hérité du passé ou ce qui se jus­ti­fie par des habi­tu­des soli­de­ment enra­cinées. Nous devons tracer avec rigueur la ligne de dém­ar­cation qui sépare les intérêts des tra­vailleurs et les intérêts des capi­ta­lis­tes. Cette tâche est d’autant plus dif­fi­cile qu’il ne s’agit pas d’une ligne régulière et stable, mais, au contraire, d’une ligne sinueuse et oscil­lante, qui se recons­truit à tout ins­tant. Les appels au cœur et à l’éthique ne font qu’obs­cur­cir ce qu’il fau­drait écla­ircir. L’admi­nis­tra­tion d’une entre­prise peut bien sûr patron­ner les arts et les bonnes causes, appli­quer les prin­ci­pes d’une nutri­tion ration­nelle au menu de la can­tine des tra­vailleurs, par exem­ple, et dév­erser des dis­cours huma­nis­tes à ses sala­riés, tout comme elle peut éviter de pra­ti­quer la cor­rup­tion et la fraude. Mais cette uti­li­sa­tion des sen­ti­ments et cette dém­arche éthique ne chan­gent en rien les mécan­ismes fon­da­men­taux de l’exploi­ta­tion. De même, les diri­geants syn­di­caux sont capa­bles d’infor­mer régul­ièrement les tra­vailleurs d’une bonne partie des décisions prises lors des réunions de direc­tion et ne jamais déto­urner d’argent, mais ce n’est pas pour autant que la struc­ture bureau­cra­ti­que des syn­di­cats chan­gera ou que leur fonc­tion­ne­ment ces­sera d’être auto­ri­taire et cen­tra­lisé.

Les plus gran­des dif­fi­cultés qui ont entravé la lutte anti­ca­pi­ta­liste au cours des deux siècles écoulés pro­vien­nent du fait que celle-ci a dû affron­ter deux types d’enne­mis, l’un qui lui est extérieur et l’autre qui est né en son propre sein. Tous les échecs du mou­ve­ment ouvrier, sans excep­tion, rés­ultent du fait qu’il n’a pas été capa­ble d’agir simul­tanément dans les deux regis­tres et qu’il a régul­ièrement permis à des bureau­cra­ties nées à l’intérieur de ce mou­ve­ment de se trans­for­mer en une véri­table classe exploi­teuse. A mesure qu’il liqui­dait les capi­ta­lis­tes déjà exis­tants, le mou­ve­ment ouvrier a pro­duit de nou­veaux capi­ta­lis­tes qui ont occupé la place des anciens, revi­go­rant ainsi la struc­ture du capi­ta­lisme en tant que système d’exploi­ta­tion. Aujourd’hui, quand tout semble recom­men­cer, nous ne par­tons pas de zéro, mais d’une énorme expéri­ence accu­mulée, qui permet d’écla­ircir de nom­breu­ses ques­tions. Cela est pos­si­ble, mais à deux condi­tions. Tout d’abord, nous ne devons pas nous lais­ser griser par nos sen­ti­ments, qui sont les grands pour­voyeurs de lieux com­muns, et donc, les grands enne­mis d’une pensée ouverte à la nou­veauté. Ensuite, il nous faut mettre de côté l’éthique, parce que toutes les normes géné­rales et uni­ver­sel­les ser­vent seu­le­ment à brouiller les cli­va­ges et anta­go­nis­mes irréd­uc­tibles qui frac­tion­nent la société. Seuls les rai­son­ne­ments abso­lu­ment froids sont impla­ca­bles, et peu­vent dév­oiler la dia­lec­ti­que sociale du capi­ta­lisme, qui ren­force sans cesse les mécan­ismes d’exploi­ta­tion en s’appuyant sur des éléments nés au sein du pro­ces­sus même de lutte contre l’exploi­ta­tion.

ETAT RESTREINT, ETAT ÉLARGI ET CORPORATISME

Tout au long de ce livre j’uti­li­se­rai fréqu­emment les concepts d’Etat Restreint et d’Etat Elargi. Il est donc pré­fé­rable de les définir imméd­ia­tement. Le lec­teur intéressé par une appro­che plus détaillée de cette ques­tion peut consul­ter le cha­pi­tre 3.E de mon livre Economia dos confli­tos sociais (1998) ou dans une ver­sion plus courte et plus simple le cha­pi­tre I.6 de Estado - a silen­ciosa mul­ti­pli­caçao do poder (1999) Je pré­ci­serai seu­le­ment que l’Etat Restreint désigne l’ensem­ble des ins­ti­tu­tions qui com­po­sent le gou­ver­ne­ment, le Parlement et les tri­bu­naux, c’est-à-dire les pou­voirs exé­cutif, lég­is­latif et judi­ciaire. Habituellement, on regroupe ces trois pou­voirs sous le simple nom d’Etat et, pour la majo­rité des gens, cela désigne l’appa­reil d’Etat. Pourquoi considérer cet Etat comme res­treint ? Et pour­quoi penser qu’il existe dans l’appa­reil global de l’Etat, une autre sphère d’acti­vité, plus ample ?

Pour tout ce qui concerne l’orga­ni­sa­tion interne des entre­pri­ses, patrons et ges­tion­nai­res choi­sis­sent des systèmes d’admi­nis­tra­tion et orga­ni­sent la force de tra­vail, ce qui cons­ti­tue une forme de pou­voir lég­is­latif. De plus, ils établ­issent des hiér­archies, défin­issent l’ampli­tude des décisions qu’il est pos­si­ble de pren­dre à chaque échelon et impo­sent des normes de tra­vail, ce qui cons­ti­tue une forme de pou­voir exé­cutif. Enfin, les pro­priét­aires des entre­pri­ses ou leurs admi­nis­tra­teurs évaluent les tâches accom­plies par chaque tra­vailleur, en accor­dant des primes de pro­duc­ti­vité ou en impo­sant des amen­des ou d’autres types de sanc­tion, y com­pris le licen­cie­ment, ce qui cons­ti­tue une forme de pou­voir judi­ciaire. Et ils le font dans une sphère en grande partie étrangère aux condi­tion­ne­ments imposés par l’Etat Restreint. Le gou­ver­ne­ment, le Parlement et les tri­bu­naux reconnais­sent aux pro­priét­aires privés et aux bureau­cra­tes ges­tion­nai­res une énorme lati­tude dans l’admi­nis­tra­tion, la direc­tion et la péna­li­sation de la force de tra­vail, leur attri­buant par conséquent une véri­table sou­ve­rai­neté. Tout exer­cice d’un pou­voir sou­ve­rain est, en soi, une acti­vité poli­ti­que. Donc, si l’orga­ni­sa­tion de l’éco­nomie est, elle-même, direc­te­ment, un pou­voir poli­ti­que, alors son éventail d’action est extrê­mement vaste. C’est pour­quoi je l’appelle l’Etat Elargi. D’ailleurs, au cours des der­nières déc­ennies, avec l’inter­ven­tion crois­sante des entre­pri­ses dans les aspects les plus variés de la vie sociale, le caractère ample de cet Etat a beau­coup aug­menté.

L’Etat capi­ta­liste a tou­jours résulté d’une asso­cia­tion entre l’Etat Elargi et l’Etat Restreint. On parle beau­coup de cor­po­ra­tisme, et nous savons tous qu’il s’agit d’un équi­libre entre les pou­voirs du gou­ver­ne­ment et ceux des diri­geants d’entre­pri­ses, avec la par­ti­ci­pa­tion secondaire des bureau­cra­ties syn­di­ca­les. L’ana­lyse de l’arti­cu­la­tion entre ces deux types d’État écl­aire les différents types de cor­po­ra­tisme, leurs ori­gi­nes et leur dével­op­pement. Dans ce cadre, le cor­po­ra­tisme est une ques­tion fon­da­men­tale.

Au cours de sa phase ini­tiale, l’Etat Elargi a dû lutter pour uti­li­ser un Etat Restreint for­te­ment lié à des systèmes de gou­ver­ne­ment aris­to­cra­ti­ques et sei­gneu­riaux. Au début du capi­ta­lisme, lors­que l’accu­mu­la­tion et la concen­tra­tion du capi­tal étaient loin d’attein­dre le niveau atteint plus tard, les entre­pri­ses n’étaient pas capa­bles de créer, dans leur sphère propre, les Conditions Générales de Production dont elles avaient besoin. Les Conditions Générales de Production sont toutes les infra­struc­tu­res, non seu­le­ment matéri­elles, mais socia­les et cultu­rel­les, indis­pen­sa­bles pour que le capi­ta­lisme existe et se dével­oppe, et qui agis­sent à un niveau supérieur à celui de chaque entre­prise considérée indi­vi­duel­le­ment. Les che­mins de fer, par exem­ple, le réseau élect­rique, le système sco­laire, les modèles cultu­rels ne peu­vent se limi­ter aux fron­tières de chaque entre­prise et les dép­assent toutes. Sans ces Conditions Générales de Production, le capi­ta­lisme n’aurait pu com­men­cer à se dével­opper, et ne réus­sirait pas aujourd’hui à détenir l’hégé­monie. Pour créer les infra­struc­tu­res matéri­elles et socia­les dont elles avaient besoin, les entre­pri­ses, c’est-à-dire les com­po­san­tes de l’Etat Elargi, ont dû réori­enter leurs objec­tifs et les normes d’acti­vité de l’Etat Restreint. Cela a été l’époque des gran­des révo­lutions poli­ti­ques capi­ta­lis­tes qui ont com­mencé à s’ébaucher lors de la guerre civile anglaise de 1642-1646, ont assumé une forme clas­si­que durant la Révolution franç­aise de 1789 et se sont fina­le­ment géné­ralisées avec la vague de révo­lutions qui, de 1846 à 1849, a agité toute l’Europe, de la Pologne au Portugal, de l’Angleterre au sud de l’Italie. A partir de là, on est entré dans une phase où l’Etat Restreint s’est mis à jouer plei­ne­ment son rôle d’organe cen­tral du capi­ta­lisme. La bureau­cra­tie gou­ver­ne­men­tale est deve­nue capa­ble d’impo­ser sa volonté aux entre­pri­ses.

Mais, en même temps, précisément à partir de la moitié du XIXe siècle, l’impér­ial­isme européen a changé radi­ca­le­ment de caractère. Il a cessé de repo­ser sur un pro­ces­sus de tra­vail escla­va­giste et sur des cir­cuits com­mer­ciaux régis par les lois du mer­can­ti­lisme, et a adopté une pro­duc­tion et une com­mer­cia­li­sa­tion de type capi­ta­liste. Ce qui a donc permis à l’Etat Elargi d’attein­dre une nou­velle phase.

Tandis que, dans les mét­ro­poles, l’Etat Élargi, avec ses fonc­tions expli­ci­te­ment poli­ti­ques, allait se dével­opper sous la tutelle de l’Etat Restreint, dans les colo­nies et les pays semi-colo­nisés, l’éman­ci­pation poli­ti­que de l’Etat Elargi s’est réalisée sous sa propre ini­tia­tive. Le colo­nia­lisme moderne en Inde et en Afrique n’a pas com­mencé avec la sou­ve­rai­neté des gou­ver­ne­ments mét­ro­po­litains, mais de façon directe grâce à la sou­ve­rai­neté des entre­pri­ses. Il s’agis­sait de gran­des entre­pri­ses qui admi­nis­traient des ter­ri­toi­res, recou­vraient des impôts, émettaient de la mon­naie et possédaient leurs pro­pres armées et leurs pro­pres bureau­cra­ties. Le même système, mais à une éch­elle plus modeste, fut appli­qué en Amérique latine par les com­pa­gnies étrangères qui y cons­trui­si­rent des canaux ou des voies ferrées.

Durant cette phase, cepen­dant, la prolé­ta­ri­sation de la force de tra­vail dans les colo­nies en était encore à ses débuts. Les entre­pri­ses ne pou­vaient être plei­ne­ment lucra­ti­ves que si le capi­ta­lisme attei­gnait déjà un cer­tain stade de dével­op­pement et, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, il s’agis­sait seu­le­ment d’appli­quer, dans les colo­nies, les pre­mières mesu­res qui pour­raient lancer ce dével­op­pement. Les coûts étaient trop impor­tants et les com­pa­gnies colo­nia­les n’ont pas réussi à les assu­mer. Pour l’ins­tal­la­tion des Conditions Générales de Production dans les zones colo­nisées et semi-colo­nisées, il a fallu faire appel à la tota­lité des capi­taux exis­tant dans les mét­ro­poles et mobi­li­ser des capa­cités éco­no­miques qui dép­assaient la stricte voca­tion colo­niale. Mais, pour cela, les gran­des entre­pri­ses colo­nia­les se sont vues obligées de renon­cer à leur sou­ve­rai­neté et de la transférer à l’Etat Restreint. D’ailleurs, ce ne fut pas exac­te­ment ce qui se passa : la sou­ve­rai­neté des entre­pri­ses colo­nia­les ne fut pas trans­mise au gou­ver­ne­ment cen­tral ; au cours d’un pro­ces­sus différent, les admi­nis­tra­tions des indigènes et les armées, les ban­ques d’émission et les tri­bu­naux colo­niaux, qui s’étaient tout d’abord intégrés dans les gran­des com­pa­gnies, furent peu à peu détachés d’elles et conver­tis en ins­ti­tu­tions offi­ciel­les, avec les mêmes fonc­tion­nai­res et les mêmes chefs. Mais on avait procédé entre-temps à une expéri­ence pra­ti­que grâce à laquelle l’Etat Elargi a fonc­tionné pen­dant des déc­ennies comme l’unique appa­reil de gou­ver­ne­ment présent dans des ter­ri­toi­res extrê­mement vastes, ce qui fut décisif pour inci­ter ensuite les entre­pri­ses à assu­mer dans les mét­ro­poles un rôle poli­ti­que tou­jours plus impor­tant.

Contrairement à ce que pen­sent les auteurs qui voient dans le capi­ta­lisme un centre et une périphérie, attri­buant au centre toutes les nou­veautés et lais­sant à la périphérie les imi­ta­tions ultéri­eures, le capi­ta­lisme a été, dès le départ, un mode de pro­duc­tion intégré et, en vérité, mul­ti­cen­tré, dans lequel le rôle inno­va­teur des prét­endues périphéries n’est pas moins signi­fi­ca­tif que celui des cen­tres. Si elles n’avaient pas connu une pér­iode de sou­ve­rai­neté dans les espa­ces colo­niaux, les gran­des entre­pri­ses n’auraient jamais pu affir­mer aussi faci­le­ment un pou­voir poli­ti­que propre dans les mét­ro­poles. Dans les mét­ro­poles, la bureau­cra­tie gou­ver­ne­men­tale com­mença, dès la seconde moitié du XIXe siècle, à inter­ve­nir dans le marché du tra­vail et l’orga­ni­sa­tion de l’assis­tance, même s’il s’agis­sait de formes encore bal­bu­tian­tes. Cela signi­fie que les ques­tions rela­ti­ves au tra­vail et aux condi­tions de vie des tra­vailleurs com­mencèrent à être inclu­ses dans les Conditions Générales de Production. La phase cor­po­ra­tiste n’est rien de plus que la défi­nition des trois sphères qui par­ti­ci­pent à cette inter­re­la­tion - gou­ver­ne­ment, patrons et syn­di­cats - et à la sta­bi­li­sa­tion de leurs rela­tions. En résumé, l’Etat Elargi avait ini­tia­le­ment fait surgir dans les mét­ro­poles un Etat Restreint capi­ta­liste ; ensuite, l’Etat Elargi a atteint sa matu­rité dans les colo­nies ; et enfin les États Restreints des mét­ro­poles ont consa­cré, dans leurs ins­ti­tu­tions cor­po­ra­tis­tes, le fonc­tion­ne­ment de l’Etat Elargi en tant qu’appa­reil poli­ti­que.

*

Le cor­po­ra­tisme est un cadre général qui permet d’ana­ly­ser la tota­lité du capi­ta­lisme, dans toutes ses varian­tes et dans son évo­lution his­to­ri­que. L’orga­ni­sa­tion cor­po­ra­tiste s’est développée dans les pays éco­no­miq­uement les plus évolués comme dans les pays retar­da­tai­res. Et, dans la pra­ti­que, elle a été adoptée aussi bien par les démoc­raties que par les Etats fas­cis­tes et les systèmes auto­ri­tai­res, ainsi que par le régime sovié­tique. Certes, les régimes fas­cis­tes ont été expli­ci­te­ment cor­po­ra­tis­tes, alors que les démoc­raties prét­endent que les indi­vi­dus (et non les grou­pes d’ins­ti­tu­tions arti­culés dans le cor­po­ra­tisme clas­si­que) sont la base de la vie poli­ti­que, grâce à leur rôle en tant qu’électeurs. Mais le fonc­tion­ne­ment réel des démoc­raties a été assuré par les rela­tions tri­par­ti­tes du cor­po­ra­tisme. Parfois cela se dér­oule de façon infor­melle, comme dans les pays d’éco­nomie libé­rale ; dans d’autres cas, le cor­po­ra­tisme est prévu par la loi, grâce aux gou­ver­ne­ments sociaux-démoc­rates. Et, même si la doc­trine offi­cielle prét­endait le contraire, le cor­po­ra­tisme a pré­valu aussi dans l’ancienne Union sovié­tique.

Ce der­nier aspect est décisif si l’on veut com­pren­dre les trans­for­ma­tions impor­tan­tes inter­ve­nues dans l’Est européen. Pour la plu­part des gens, et même pour les spéc­ial­istes de ces ques­tions, la vie poli­ti­que sovié­tique se résumait au Parti com­mu­niste et la vie éco­no­mique au plan cen­tral ; en d’autres termes, tout se serait passé dans le cadre de l’Etat res­treint. Cependant, les admi­nis­tra­tions des entre­pri­ses et les syn­di­cats jouèrent un rôle considé­rable dans le fonc­tion­ne­ment de l’éco­nomie et de la société sovié­tiques. Le Parti com­mu­niste, quoiqu’il infiltrât toute la société, ne cons­ti­tuait pas un cadre orga­ni­sa­teur suf­fi­sant. Les réf­ormes de Krouchtchev et les ten­ta­ti­ves de réf­ormes de Kossyguine, en grande partie avortées, visaient à remo­de­ler les rela­tions entre le gou­ver­ne­ment cen­tral et les gran­des entre­pri­ses, en pro­cu­rant à celles-ci une plus grande auto­no­mie.

A l’autre sommet du trian­gle, la bureau­cra­tie syn­di­cale sovié­tique com­mença, durant les années 1930, à par­ti­ci­per à la ges­tion des entre­pri­ses et à admi­nis­trer les fonds de Sécurité sociale et l’ensem­ble des établ­is­sements de repos et des cen­tres de vacan­ces, en dét­er­minant les critères de leur uti­li­sa­tion. Cela donna aux diri­geants syn­di­caux un énorme pou­voir de contrôle sur la classe ouvrière, au point qu’ils décidaient éga­lement des prio­rités de l’accès au loge­ment. Durant les années 1950, l’inter­ven­tion des syn­di­cats s’accen­tua encore dans l’admi­nis­tra­tion cou­rante des entre­pri­ses, en même temps que se ren­forçait leur rôle de dis­tri­bu­teurs de ser­vi­ces. En URSS, les ser­vi­ces for­maient une com­po­sante très impor­tante - et en aug­men­ta­tion cons­tante - du salaire fami­lial réel. Alors qu’en 1970 les ver­se­ments réalisés par les fonds de Sécurité sociale et les autres types de ser­vi­ces représ­entaient 25,8 % des reve­nus totaux des tra­vailleurs, en 1987 ceux-ci s’élevaient à 29,9 %. Cela signi­fie qu’entre 1/4 et 1/3 du salaire réel était payé à l’ouvrier par l’intermédi­aire du syn­di­cat. Les syn­di­cats sovié­tiques par­ti­ci­paient direc­te­ment au fonc­tion­ne­ment du sala­riat et leurs diri­geants assu­maient donc des fonc­tions patro­na­les. C’est précisément pour cette raison que la tota­lité de la force de tra­vail sovié­tique devait être syn­di­quée, sinon elle per­dait son droit à une frac­tion sub­stan­tielle de son salaire. D’ailleurs, une loi de 1932 sti­pu­lait que les tra­vailleurs non affi­liés à des syn­di­cats ne béné­fic­ieraient que de la moitié de la Sécurité sociale. L’appa­reil syn­di­cal fai­sait partie intégr­ante du capi­ta­lisme d’Etat. La bureau­cra­tie syn­di­cale sovié­tique agis­sait comme un dép­ar­tement du gou­ver­ne­ment et, en même temps, comme un dép­ar­tement de l’admi­nis­tra­tion des entre­pri­ses, res­ser­rant les rela­tions entre l’Etat Restreint et l’Etat Elargi.

Le fonc­tion­ne­ment cor­po­ra­tiste de l’éco­nomie de l’ancienne Union sovié­tique a servi de cadre aux trans­for­ma­tions opérées dans les der­nières années, en par­ti­cu­lier aux pri­va­ti­sa­tions et au remodè­lement de l’appa­reil poli­ti­que cen­tral. Sous cet aspect éga­lement, la Russie n’était pas différ­ente du reste du monde, où les pri­va­ti­sa­tions avaient été préparées par l’évo­lution des rap­ports de force entre Etat Restreint et Etat Elargi. Aujourd’hui, plus de la moitié des entre­pri­ses russes pri­va­tisées se trou­vent entre les mains de coa­li­tions formées par leurs admi­nis­tra­teurs, qui déti­ennent une mino­rité des actions de l’entre­prise, et par les diri­geants syn­di­caux, qui contrôlent en pra­ti­que la majo­rité des actions. Une conti­nuité sociale nota­ble a été ainsi assurée entre l’ancien et le nou­veau régimes. Quant aux entre­pri­ses res­tan­tes, celles qui n’ont pas été acqui­ses par le capi­tal trans­na­tio­nal, elles sont direc­te­ment, ou indi­rec­te­ment, contrôlées par le crime orga­nisé.

*

L’éco­nomie parallèle, ou éco­nomie infor­melle, représ­ente un élément impor­tant dans le pas­sage à la phase actuelle de supré­matie de l’Etat Elargi. De ce point de vue, on peut la définir comme une éco­nomie qui éch­appe non seu­le­ment à la sur­veillance, mais aussi aux ser­vi­ces sta­tis­ti­ques de l’Etat Restreint. Il s’agit d’une éco­nomie extéri­eure à la comp­ta­bi­lité offi­cielle. En même temps, l’éco­nomie infor­melle est pour­tant indis­pen­sa­ble à l’éco­nomie offi­cielle, car elle se trouve dans une situa­tion com­pa­ra­ble à celle des sous-trai­tants par rap­port aux gran­des entre­pri­ses. Une partie considé­rable de l’éco­nomie infor­melle est liée au crime orga­nisé. Les liens entre éco­nomie cri­mi­nelle et éco­nomie offi­cielle sont d’autant plus étroits que, depuis déjà pas mal de temps, les spéc­ial­istes ont du mal à dis­tin­guer entre le pas­sage de capi­taux de la sphère du crime orga­nisé vers la sphère de l’éco­nomie offi­cielle, et, dans le sens inverse, l’uti­li­sa­tion de mét­hodes illé­gales, et par­fois fran­che­ment cri­mi­nel­les, uti­lisées par des entre­pri­ses appar­te­nant à l’éco­nomie offi­cielle.

C’est dans ce contexte que l’on doit apprécier le rôle préé­minent joué par le crime orga­nisé dans l’éco­nomie des pays qui ont succédé à l’Union sovié­tique. Lorsque l’URSS exis­tait encore, les plans cen­traux ne fonc­tion­naient pra­ti­que­ment que parce qu’il exis­tait un sec­teur non reconnu, offi­ciel­le­ment chargé, grâce à un profit illégal, de faire en sorte que les entre­pri­ses qui avaient besoin de biens dét­erminés les obtien­nent des entre­pri­ses qui en avaient trop. L’éco­nomie parallèle était tolérée par le régime sovié­tique, parce que, sans elle, il aurait été impos­si­ble de remédier aux insuf­fi­san­ces du plan cen­tral. Disposant d’un très vaste réseau de contacts et d’énormes sommes accu­mulées clan­des­ti­ne­ment, ce sec­teur se trou­vait dans une posi­tion pri­vilégiée pour pro­fi­ter des faci­lités accordées aux inves­tis­se­ments privés et, donc, par­ti­ci­per aux pri­va­ti­sa­tions. Nous voyons qu’ici aussi se vérifie une impor­tante conti­nuité sociale entre le capi­ta­lisme d’Etat sovié­tique et le capi­ta­lisme russe actuel. A partir de cette base ini­tiale, le crime orga­nisé a pu inter­ve­nir dans la tota­lité de l’éco­nomie russe. Selon des cal­culs gou­ver­ne­men­taux, cités dans The Economist du 19 février 1994 et dans Business Central Europe (juillet 1994), 70 ou 80 % des entre­pri­ses privées doi­vent rever­ser aux orga­ni­sa­tions cri­mi­nel­les entre 10 et 20 % de leurs pro­fits. Le pré­sident de la Commission des affai­res de sécurité du Parlement russe a affirmé, selon The Economist du 9 juillet 1994, que le crime orga­nisé contrôlait 81 % des actions ayant le droit de vote dans les entre­pri­ses pri­va­tisées. Et la Banque cen­trale russe, selon une cor­res­pon­dance publiée dans The Economist du 13 mai 1995, a cal­culé qu’au moins 160 ban­ques sont contrôlées par le crime orga­nisé. Selon la même source, en 1994, 35 ban­quiers ont été assas­sinés sur l’ordre du crime orga­nisé. C’est-à-dire un tous les dix jours, si l’on admet que les assas­sins pren­nent deux semai­nes de vacan­ces chaque année. Et de même que les éco­nomies légales qui com­po­saient l’ancienne sphère sovié­tique se sont inter­na­tio­na­lisées, en se liant à leurs homo­lo­gues trans­na­tio­na­les, de même l’éco­nomie cri­mi­nelle s’est inter­na­tio­na­lisée, en s’asso­ciant au crime orga­nisé mon­dial. Aujourd’hui, la Russie est pro­ba­ble­ment la prin­ci­pale base éco­no­mique du crime orga­nisé. Comme les auto­rités n’ont dressé aucun obs­ta­cle sérieux contre la léga­li­sation des capi­taux illé­ga­lement accu­mulés, on peut affir­mer que le crime orga­nisé mon­dial a offi­cia­lisé son acti­vité éco­no­mique en Russie et dans les autres pays dép­endant aupa­ra­vant de l’Union sovié­tique. Il s’agit d’un aspect décisif pour l’étude de l’Etat Elargi contem­po­rain. *

Dans la forme clas­si­que du cor­po­ra­tisme, c’était l’Etat res­treint qui exerçait l’hégé­monie sur le trian­gle gou­ver­ne­ment + entre­pri­ses + syn­di­cats. Mais, dans la phase actuelle, même lors­que ce trian­gle se main­tient, la hiér­archie s’inverse et c’est l’Etat Elargi qui pré­do­mine. Pour par­ve­nir à com­pren­dre ces aspects, les formes juri­di­ques sont non seu­le­ment inu­ti­les mais contre-pro­duc­ti­ves. Même si les ins­ti­tu­tions parais­sent fréqu­emment inchangées et si les formes de leur rela­tion sem­blent les mêmes, la façon dont cette rela­tion se concré­tise s’est considé­rab­lement trans­formée, ainsi que la manière dont les ins­ti­tu­tions sont uti­lisées. Dans toutes les situa­tions où des entre­pri­ses et des admi­nis­tra­tions publi­ques ont été pri­va­tisées, elles étaient déjà depuis très long­temps gérées de façon com­plè­tement privée avant d’être for­mel­le­ment ven­dues au sec­teur privé. En d’autres termes, le sec­teur privé peut acquérir des entre­pri­ses et des admi­nis­tra­tions qui jusqu’alors avaient été publi­ques parce que la fonc­tion de coor­di­na­tion poli­ti­que cen­trale de l’Etat Elargi s’accen­tue tou­jours plus. Les prét­endues pri­va­ti­sa­tions sont au point de conver­gence entre ces deux lignes d’expli­ca­tions, offrant deux per­pec­ti­ves pour ana­ly­ser le même pro­ces­sus. Et c’est ainsi que l’on est passé d’un cor­po­ra­tisme caractérisé par la pré­do­min­ance de l’Etat Restreint à un cor­po­ra­tisme sujet à la pré­do­min­ance de l’Etat Elargi.

L’Etat Elargi a acquis aujourd’hui l’hégé­monie sur l’Etat Restreint. Pour com­pren­dre cette trans­for­ma­tion, il faut se sou­ve­nir, d’un côté, que les occa­sions de contacts directs entre les entre­pri­ses se sont mul­ti­pliées, étant donné la trans­na­tio­na­li­sa­tion du capi­tal et la mul­ti­pli­cité de ses formes de concen­tra­tion ; et, d’un autre côté, il faut sou­li­gner le rôle des grou­pes de pres­sion qui repro­dui­sent infor­mel­le­ment, à partir de l’Etat Elargi, des canaux offi­ciels d’inte­rac­tions ins­ti­tués à partir de l’Etat Restreint. Les gran­des entre­pri­ses peu­vent déjà nouer direc­te­ment des rela­tions, puis­que la méd­iation de l’Etat Restreint est de moins en moins néc­ess­aire.

De même, dans la Russie contem­po­raine, on assiste au déclin de l’Etat Restreint et au ren­for­ce­ment de l’Etat Elargi. Nous avons déjà vu que, dans son écras­ante majo­rité, et si l’on exclut les filia­les des entre­pri­ses trans­na­tio­na­les, l’éco­nomie russe actuelle peut être définie comme une éco­nomie syn­di­calo-cri­mi­nelle. Le ridi­cule dans lequel est tombée la vie poli­ti­que de ce pays est l’expres­sion la plus visi­ble de cette décad­ence de l’auto­rité de l’Etat Restreint. Le fonc­tion­ne­ment com­plè­tement dis­créti­onn­aire des ins­ti­tu­tions déc­oule de l’impor­tance assumée par le crime orga­nisé à l’intérieur de l’Etat Elargi.

*

L’hégé­monie acquise par l’Etat Elargi a amené le cor­po­ra­tisme à entrer dans une crise grave. Dans le trian­gle cor­po­ra­tiste, les syn­di­cats étaient le sommet le plus faible ; leur impor­tance était due à un jeu de forces entre le gou­ver­ne­ment et les entre­pri­ses. L’Etat Restreint ayant dés­ormais une fonc­tion subal­terne, il reste deux options à la bureau­cra­tie syn­di­cale.

Une de ces options consiste à sou­te­nir le plus pos­si­ble la capa­cité d’ini­tia­tive des gou­ver­nants, en cher­chant à trou­ver en eux un allié dans les négoc­iations avec les patrons. Et l’on arrive alors à la situa­tion ridi­cule où les gou­ver­nants, reconnais­sant le déclin de la sphère éta­tique qu’ils représ­entaient, déf­endent une orien­ta­tion néo-libé­rale, tandis que la bureau­cra­tie syn­di­cale prétend les convain­cre qu’ils conti­nuent à être impor­tants. Au Brésil, l’exem­ple des Chambres sec­to­riel­les (com­mis­sions tri­par­ti­tes syn­di­cats-gou­ver­ne­ments-employeurs créées dans cer­tains sec­teurs éco­no­miques qui étaient en danger ou que l’ancien gou­ver­ne­ment Cardoso vou­lait pro­mou­voir, NdT) a bien illus­tré cette situa­tion : les syn­di­cats se sont efforcés de convain­cre le gou­ver­ne­ment fédéral d’assu­mer, devant les patrons, un rôle qu’il n’est déjà plus capa­ble de jouer. Il semble que les situa­tions se soient inversées et que la bureau­cra­tie syn­di­cale, tra­di­tion­nel­le­ment habi­tuée à s’appuyer sur l’Etat Restreint, s’offre main­te­nant comme muleta. Dérisoire solu­tion.

Un autre cas illus­tre éga­lement le besoin qu’épr­ouvent beau­coup de diri­geants syn­di­caux à s’appuyer sur l’Etat Restreint. Le bul­le­tin Informaçao Bancaria (n° 226, avril 1995), édité par le Syndicat des employés de banque de Catanduva, a publié un arti­cle repro­duit dans la Quinzena CPV (30 avril 1995) : « Le décret 955/95, réé­dition du décret 794/4, tente de porter un coup à l’orga­ni­sa­tion des tra­vailleurs. Il place face à face le patron et l’employé (seul, sans garan­tie légale) pour ’dis­cu­ter’ (dicter les règles du jeu) de la par­ti­ci­pa­tion aux pro­fits, contrai­re­ment à la rela­tion syn­di­cat/employé-employeur-gou­ver­ne­ment. (…) Ce décret peut plaire, bien sûr, à la FIESP (Fédérations des Industriels de l’État de Sao Paulo) et aux gran­des entre­pri­ses, dans la mesure où il réduit le pou­voir des syn­di­cats, et établit une rela­tion directe patron-employé (…) ». Cet arti­cle révèle une men­ta­lité très cou­rante chez les diri­geants syn­di­caux, qui ne se sen­tent forts face aux patrons qu’avec le sou­tien de l’Etat Restreint. Comme si les gou­ver­ne­ments étaient moins liés au capi­ta­lisme que les chefs d’entre­prise ! La lutte des syn­di­cats contre les pri­va­ti­sa­tions se situe éga­lement à l’intérieur de la stratégie qui pri­vilégie l’alliance avec l’Etat Restreint. Mais les tra­vailleurs ne se mobi­li­sent dans ces luttes que lorsqu’ils sen­tent leurs emplois menacés par la pri­va­ti­sa­tion.

Or, avant d’être for­ma­lisées dans un texte de loi, les pri­va­ti­sa­tions ont déjà été mises en pra­ti­que dans la réalité, puis­que de telles entre­pri­ses étaient gérées comme des sociétés privées, selon des critères et des objec­tifs iden­ti­ques. C’est pour­quoi, même lorsqu’elles res­tent publi­ques, ces entre­pri­ses adop­tent des systèmes de ges­tion qui mena­cent éga­lement la sta­bi­lité de l’emploi. De plus, même s’il existe toutes les garan­ties légales, voire cons­ti­tu­tion­nel­les, le chômage et l’éco­nomie infor­melle ser­vent, en dehors du cadre offi­ciel, à flexi­bi­li­ser le marché du tra­vail. Toutes ces rai­sons amènent les tra­vailleurs, dans tous les pays, à se mobi­li­ser tou­jours moins contre les pri­va­ti­sa­tions, en lais­sant les syn­di­cats assez isolés dans cette stratégie. Devant le déclin de l’Etat Restreint, les diri­geants syn­di­caux dis­po­sent d’une autre option : res­ser­rer leurs liens avec le sommet hégé­mo­nique du trian­gle cor­po­ra­tiste, c’est-à-dire avec les entre­pri­ses, l’Etat Elargi. Mais com­ment les syn­di­cats peu­vent-ils alors éviter que leur sphère tra­di­tion­nelle d’action soit absorbée par les dép­ar­tements des rela­tions humai­nes ? Effectivement, les tra­vailleurs ne voient aucune différ­ence entre un syn­di­cat bureau­cra­ti­que et un dép­ar­tement du per­son­nel ; et les patrons pré­fèrent dis­po­ser d’un ser­vice intégré dans leur orga­ni­gramme que d’avoir affaire à une ins­ti­tu­tion qui, bien que bureau­cra­tisée, jouit d’une marge d’indép­end­ance et dont les diri­geants possèdent des intérêts pro­pres.

Aujourd’hui, beau­coup de gran­des entre­pri­ses pré­fèrent réguler direc­te­ment le marché du tra­vail plutôt que de recou­rir à la bureau­cra­tie syn­di­cale. Si les syn­di­cats réf­orm­istes eux-mêmes ne jus­ti­fient leur exis­tence que par la conquête de salai­res plus élevés, alors il est par­fai­te­ment logi­que que les tra­vailleurs se désint­éressent d’eux lorsqu’ils ne par­vien­nent pas à assu­rer cette fonc­tion. Jerold L. Kellman évoque l’exem­ple des États-Unis dans un l’arti­cle paru dans le 1985 Britannica Book of the Year (p. 288-289), publi­ca­tion annuelle de l’Encyclopaedia Britannica. « Le pou­voir de négoc­iation des syn­di­cats a décliné en même temps que le nombre des syn­di­qués bais­sait. Au cours de la pre­mière moitié de 1984, les contrats col­lec­tifs de tra­vail ont accordé en moyenne aux tra­vailleurs syn­di­qués des aug­men­ta­tions sala­ria­les annuel­les de 2,8%, moins de la moitié de ce que les syn­di­cats avaient réussi à obte­nir trois ans aupa­ra­vant. En vérité, les salai­res des tra­vailleurs non syn­di­qués ont aug­menté davan­tage que ceux des tra­vailleurs syn­di­qués. (…) Les diri­geants syn­di­caux ont admis offi­cieu­se­ment que l’époque des gran­des conquêtes sala­ria­les était révolue. Leur pré­oc­cu­pation prin­ci­pale consiste main­te­nant à garan­tir les postes de tra­vail et - dans le cas d’un petit nombre d’entre­pri­ses - à obte­nir la représ­en­tation des tra­vailleurs dans les conseils d’admi­nis­tra­tion. » Puisqu’ils ont infléchi leur stratégie en cher­chant à deve­nir mem­bres des conseils d’admi­nis­tra­tion, les diri­geants syn­di­caux rem­pla­cent la perte de leur base ouvrière par un élarg­is­sement de leur base capi­ta­liste. De ges­tion­nai­res du marché du tra­vail, ils s’effor­cent de se trans­for­mer en ges­tion­nai­res directs du capi­tal. Tel est l’un des aspects du pro­ces­sus que j’appelle le capi­ta­lisme des syn­di­cats.

Au Brésil, ces dilem­mes ont quel­ques rép­erc­ussions étr­anges. Quinzena CPV (15 avril 1995) a repro­duit un arti­cle d’Altamiro Borges, pré­sident du Centre d’études syn­di­ca­les, texte publié au départ dans Debate Sindical (n° 18, avril-juin 1995). Selon l’auteur, il fau­drait voter une loi impo­sant l’unité syn­di­cale et une coti­sa­tion syn­di­cale obli­ga­toire, sinon on abou­tira à des syn­di­cats pro-patro­naux. Altamira Borges paraît connaître suf­fi­sam­ment bien les syn­di­cats pour écarter l’hypo­thèse que ceux-ci s’appuient un jour sur la classe ouvrière, que l’on arrive à une unité syn­di­cale fondée sur la soli­da­rité des luttes et que l’on obtienne des fonds grâce à des coti­sa­tions volon­tai­res. S’ils se réd­uisent à une ins­ti­tu­tion bureau­cra­ti­que, il ne reste effec­ti­ve­ment plus aux syn­di­cats qu’à s’appuyer sur l’Etat Restreint ou l’Etat Élargi. L’auteur de cet arti­cle dév­oile invo­lon­tai­re­ment les contra­dic­tions de l’orien­ta­tion même qu’il défend.

Dans ce contexte, les diri­geants syn­di­caux ont encore une pos­si­bi­lité de conser­ver leurs pri­vilèges sociaux. Si l’alliance avec les gou­ver­ne­ments ne leur garan­tit plus la force poli­ti­que et si une grande partie des entre­pri­ses ne s’intér­essent plus à l’appa­reil syn­di­cal en tant que régu­lateur du marché du tra­vail, les syn­di­cats se trans­for­ment alors eux-mêmes en entre­pri­ses capi­ta­lis­tes. En inves­tis­sant leurs capi­taux pour acquérir des entre­pri­ses pro­duc­tri­ces de biens indus­triels ou de ser­vi­ces, ou en gérant les fonds de pen­sion à la direc­tion des­quels ils par­ti­ci­pent, ils devien­nent ainsi des entre­pri­ses finan­cières. Dans Capital, sin­di­ca­tos, ges­to­res (1987), j’ai cher­ché à déc­rire en termes sim­ples, et en don­nant de nom­breux exem­ples, ce que j’appelle le capi­ta­lisme des syn­di­cats. Depuis lors, mon ana­lyse n’a fait que se confir­mer, et le fait que les syn­di­cats per­dent des adhérents semble les pous­ser à ren­for­cer leur enga­ge­ment dans la sphère entre­pre­neu­riale. De fait, si l’élarg­is­sement de l’implan­ta­tion parmi les tra­vailleurs était considérée prin­ci­pa­le­ment comme une façon d’accroître les recet­tes, rien de plus natu­rel que de com­pen­ser aujourd’hui le déclin des coti­sa­tions au moyen d’une par­ti­ci­pa­tion crois­sante aux béné­fices du capi­tal.

Actuellement, au Brésil, on peut obser­ver une mani­fes­ta­tion inat­ten­due du capi­ta­lisme des syn­di­cats. Les sommes considé­rables dont dis­pose le Fonds d’aide au tra­vailleur (ali­menté par des sub­ven­tions accordées par des orga­nis­mes inter­na­tio­naux, ce fonds permet non seu­le­ment de finan­cer la reconver­sion ou la for­ma­tion de sala­riés en dif­fi­culté mais il a servi éga­lement à finan­cer de nom­breux dép­ar­tements uni­ver­si­tai­res de socio­lo­gie du tra­vail, d’éco­nomie du tra­vail, etc., NdT) ont servi à mettre les cen­tra­les syn­di­ca­les sous la tutelle finan­cière du gou­ver­ne­ment, assu­rant ainsi leur doci­lité et leur dép­end­ance. Engagés dans une nou­velle forme d’assis­ta­nat social, et en étr­oite col­la­bo­ra­tion avec les chefs d’entre­prise, les syn­di­cats se consa­crent à trou­ver un emploi à de nom­breux tra­vailleurs licen­ciés et à donner des cours à des ter­cei­ri­za­dos (ex-sala­riés licen­ciés auquel le patron « promet » de donner du tra­vail à condi­tion qu’ils se met­tent à leur compte ; il peut s’agir d’infor­ma­ti­ciens comme de balayeurs, NdT) pour qu’ils appren­nent à créer des micro-entre­pri­ses.

Cette ten­ta­tive de ges­tion de la galère a même été présentée comme un exem­ple de soli­da­rité éco­no­mique. Certains prét­endent même, avec tout le sérieux du monde, que le socia­lisme pour­rait se dével­opper à tra­vers une asso­cia­tion entre les entre­pri­ses capi­ta­lis­tes, chaque fois plus concen­trées et plus pro­duc­ti­ves, et ce sec­teur faible et préc­aire. Il serait dif­fi­cile de trou­ver un exem­ple plus fla­grant de col­la­bo­ra­tion avec le capi­tal de la part des syn­di­cats ; ceux-ci cher­chent à pal­lier super­fi­ciel­le­ment cer­tains des défauts les plus nocifs de l’actuelle restruc­tu­ra­tion éco­no­mique, au lieu de pro­fi­ter précisément de tels effets pour mobi­li­ser les tra­vailleurs contre le capi­ta­lisme. Lorsque je soulève ces ques­tions devant des diri­geants syn­di­caux de la CUT, ils me rép­ondent inva­ria­ble­ment que, s’ils ne réc­lamaient pas les sub­ven­tions du Fonds d’aide au tra­vailleur, toutes ces sommes iraient à l’autre cen­trale, Force syn­di­cale (cen­trale plus à droite et moins impor­tante que la CUT, NdT). Et c’est ainsi que la concur­rence éco­no­mique entre les cen­tra­les syn­di­ca­les a conduit à homogén­éiser leurs orien­ta­tions poli­ti­ques. Il est intér­essant de se pen­cher en détail sur un autre cas, celui de l’ancienne Union sovié­tique (que je n’ai pas men­tionné dans mon livre Capital, sin­di­ca­tos, ges­to­res) et dont les rép­erc­ussions conti­nuent à se faire sentir dans la Russie actuelle. Différents spéc­ial­istes s’étonnent que le chômage en Russie soit très réduit. Les recher­ches faites direc­te­ment sur le marché de tra­vail révèlent un nombre de chômeurs plus élevé que celui enre­gis­tré par les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les, mais on arrive seu­le­ment à un taux de 6,5 %. Richard Layard, éco­nom­iste bri­tan­ni­que et consul­tant du gou­ver­ne­ment russe, attri­bue ce taux rela­ti­ve­ment bas au fait que, comme le syn­thé­tise The Economist (18 février 1995), « les sala­riés pré­fèrent accep­ter une baisse impor­tante des salai­res réels plutôt que de perdre leur emploi ». Et le même heb­do­ma­daire expli­que la raison de ce choix : « Les allo­ca­tions chômage sont très basses et les ser­vi­ces sociaux (écoles, hôpitaux, etc.) dép­endent fréqu­emment des usines : on com­prend donc que les tra­vailleurs veuillent rester dans les entre­pri­ses. » Selon Guy Standing, cité dans le même numéro de The Economist, le taux de chômage en Russie, en excluant le sec­teur agri­cole, serait de 35 % si l’on compte comme chômeurs tous ceux qui tra­vaillent à temps par­tiel ou sont en dis­po­ni­bi­lité et ne reç­oivent pas de salai­res. Or, du temps de l’URSS, ce sont les syn­di­cats sovié­tiques, comme nous l’avons dit plus haut, qui admi­nis­traient les fonds de Sécurité sociale et dét­er­minaient l’accès aux ser­vi­ces hos­pi­ta­liers, spor­tifs et cultu­rels liés aux entre­pri­ses. Dans la Russie actuelle, l’impor­tance socio-éco­no­mique des syn­di­cats s’est main­te­nue, ce qui expli­que qu’un pour­cen­tage très élevé de la force de tra­vail conti­nue à être lié aux entre­pri­ses, en partie à tra­vers les fonds et les ser­vi­ces admi­nis­trés par les diri­geants syn­di­caux, au lieu de dép­endre du gou­ver­ne­ment cen­tral, à tra­vers les allo­ca­tions chômage. Dans ces condi­tions, le rôle des syn­di­cats en tant que dis­tri­bu­teurs de reve­nus sala­riaux, c’est-à-dire en tant que patrons capi­ta­lis­tes, se confirme.

Nous com­pre­nons donc mieux la raison pour laquelle tant d’entre­pri­ses russes ont été acqui­ses grâce à des asso­cia­tions regrou­pant ges­tion­nai­res et tra­vailleurs représentés par leurs syn­di­cats. Comme l’écrit The Economist (18 février 1995) : « La pre­mière phase (des pri­va­ti­sa­tions) com­mença en 1992, quand l’Etat vendit de peti­tes entre­pri­ses, telles que des maga­sins et des res­tau­rants. Durant la phase sui­vante, qui com­mença en déc­embre 1992 et se ter­mina dix-huit mois plus tard, 15 000 moyen­nes et gran­des entre­pri­ses, qui au total employaient 86 % de la force de tra­vail indus­trielle en Russie ont été ven­dues aux enchères. Dans la plu­part des cas, ces ventes par adju­di­ca­tion ont accordé aux tra­vailleurs et aux ges­tion­nai­res une par­ti­ci­pa­tion majo­ri­taire dans leurs entre­pri­ses (…). » Et The Economist du 5 novem­bre 1994 remar­que : « Grâce aux pri­va­ti­sa­tions, les sala­riés et les ges­tion­nai­res se retrou­vent fina­le­ment avec 51 % de leurs entre­pri­ses. Ils tien­nent à s’assu­rer des salai­res élevés et la garan­tie de l’emploi (…). » Les tra­vailleurs, dans tous les cas, ont dû voter pour approu­ver l’achat d’actions ; ils se sont ainsi garanti une cer­taine sta­bi­lité de l’emploi et la pos­si­bi­lité de conti­nuer à avoir accès aux biens et aux ser­vi­ces à tra­vers l’entre­prise. Les syn­di­cats, en dehors du fait qu’ils représ­entent les tra­vailleurs dans la ges­tion de l’entre­prise, conso­li­dent leur posi­tion en tant qu’ins­ti­tu­tion qui orga­nise ces ser­vi­ces et en rég­lem­ente l’accès. Et les ges­tion­nai­res res­tent à la direc­tion de l’entre­prise. C’est ainsi que s’est repro­duite l’arti­cu­la­tion des intérêts sociaux qui caracté­risait l’ère sovié­tique.

Dans ce contexte, c’est la bureau­cra­tie de l’Etat cen­tral qui semble avoir perdu la mise dans ce pro­ces­sus. L’Etat Restreint déc­line tandis que se ren­force l’Etat Élargi, entendu comme une coa­li­tion entre ges­tion­nai­res patro­naux et ges­tion­nai­res syn­di­caux dans le cadre des entre­pri­ses. Quelle en a été l’expres­sion poli­ti­que ? Le gou­ver­ne­ment présidé par Tchernomyrdine, qui est jusqu’ici le gou­ver­ne­ment qui a duré le plus long­temps, n’a jamais eu le moin­dre sou­tien par­le­men­taire et n’a jamais cher­ché à en avoir. Sa force émanait direc­te­ment des admi­nis­tra­tions des gran­des entre­pri­ses, en par­ti­cu­lier de l’appa­reil mili­taro-indus­triel, et des diri­geants syn­di­caux qui ont par­ti­cipé acti­ve­ment aux pri­va­ti­sa­tions. Devant l’échec de l’alliance poli­ti­que entre les syn­di­cats et l’Etat Restreint, l’exem­ple russe écl­aire quel­ques aspects de l’autre solu­tion qui se des­sine pour assu­rer la survie des bureau­cra­ties syn­di­ca­les et la perpét­uation de leurs pri­vilèges : leur trans­for­ma­tion en pro­priét­aires col­lec­tifs capi­ta­lis­tes. Mais, en dehors de cette stratégie indus­trielle menée par leurs diri­geants, existe-t-il une autre issue pour les syn­di­cats ?

*

On peut envi­sa­ger une troi­sième solu­tion, opposée poli­ti­que­ment aux deux autres. Ce serait d’aban­don­ner le cadre cor­po­ra­tiste et d’adop­ter une orien­ta­tion entiè­rement différ­ente de celle qui a été suivie jusqu’ici ; que les syn­di­cats devien­nent - ou rede­vien­nent - des orga­nes de lutte contre le capi­ta­lisme, au lieu de n’être que des ins­tan­ces négoc­iat­rices de mesu­res pro-capi­ta­lis­tes. Mais cela ne dépend pas de l’ini­tia­tive des bureau­cra­ties syn­di­ca­les, qui seraient les pre­mières per­dan­tes dans ce cas. Un chan­ge­ment aussi radi­cal ne pourra être pro­vo­qué que par les tra­vailleurs eux-mêmes, lors­que sur­gira une nou­velle vague de luttes. Mais rien ne garan­tit que la pro­chaine offen­sive de la classe ouvrière insuf­flera un esprit nou­veau dans les syn­di­cats. Il se peut que cela les détr­uise ou les relègue à un plan secondaire. Durant la der­nière pér­iode révo­luti­onn­aire, des années 1960 au début des années 1980, nous avons assisté au choc entre les struc­tu­res syn­di­ca­les et une struc­ture démoc­ra­tique, ouverte aux aspi­ra­tions de la base : les com­mis­sions de tra­vailleurs.

Le der­nier exem­ple nous a été fourni par la Pologne en 1980 et 1981. Bien qu’il se réfère au rôle joué par le syn­di­cat Solidarité, Claudio Nascimento a montré l’impor­tance déci­sive que les com­mis­sions de tra­vailleurs ont eue dans ce mou­ve­ment (cf. Movimento pela auto­ges­tao na Polonia, Lisbonne, Base, 1983 et Rosa Luxemburgo e Solidarnosc - auto­no­mia ope­ra­ria e auto­ges­tao socia­lista, Sao Paulo, Loyola, 1988).

Le Brésil éga­lement illus­tre bien le conflit entre les deux struc­tu­res - syn­di­cats et com­mis­sions de tra­vailleurs. Les com­mis­sions de tra­vailleurs ont été à l’ori­gine de la grande vague de luttes qui a amené ensuite à la fon­da­tion de la CUT, et déjà à cette époque l’oppo­si­tion entre les deux types d’ins­ti­tu­tions appa­rais­sait clai­re­ment. Waldemar Pedreira a ana­lysé ce pro­blème dans sa thèse de doc­to­rat : Comissaoes de fabrica - um claro enigma (Sao Paulo, Entrelinhas, Cooperativa Cultural da UFRN, 1997). La struc­ture syn­di­cale a pré­valu dans la fon­da­tion de la CUT et qu’est-il arrivé aus­sitôt aux com­mis­sions de tra­vailleurs ? On peut lire dans Quinzena CPV (31 octo­bre 1994) la repro­duc­tion d’un arti­cle paru Chave Geral/O Transformador (6 sep­tem­bre 1994) : « La struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle devient un colosse aux pieds d’argile si l’on ne peut pas comp­ter sur l’orga­ni­sa­tion des tra­vailleurs sur leur lieu de tra­vail. Et c’est peut-être, au bout d’une déc­ennie d’exis­tence, le talon d’Achille de la CUT. A l’excep­tion des sala­riés de la mét­all­urgie et des ban­ques, on n’a pas encore réussi à orga­ni­ser les caté­gories urbai­nes à l’intérieur des entre­pri­ses. » De plus, ce qui s’est passé avec le prét­endu « nou­veau syn­di­ca­lisme » au Brésil a été exac­te­ment le contraire. Tout d’abord, des orga­ni­sa­tions sont appa­rues sur le lieu de tra­vail, orga­ni­sa­tions qui ont assuré au mou­ve­ment une dyna­mi­que ascen­dante. Cette dyna­mi­que a été ins­ti­tu­tion­na­lisée par la création d’une nou­velle cen­trale syn­di­cale.

Ensuite, les syn­di­cats, pour assu­rer leur hégé­monie bureau­cra­ti­que, se sont efforcés de dém­an­teler les com­mis­sions de tra­vailleurs. Et main­te­nant, ils se plai­gnent de ne pas avoir de base ! Mais les direc­tions syn­di­ca­les sou­hai­tent une base qui soit cons­truite à partir du sommet, pour éviter que celle-ci, si elle choi­sit de s’orga­ni­ser elle-même, décide de chan­ger de sommet, ou même de s’en passer défi­ni­ti­vement.

*

Aujourd’hui, les prin­ci­pa­les entre­pri­ses qui emploient des tech­no­lo­gies avancées exploi­tent de plus en plus les capa­cités intel­lec­tuel­les des tra­vailleurs. Elles pro­fi­tent non seu­le­ment de leur capa­cité de rai­son­ner à l’intérieur du pro­ces­sus de tra­vail, mais éga­lement de leur compét­ence en matière orga­ni­sa­tion­nelle. Ces nou­vel­les formes d’exploi­ta­tion se sont dif­fusées très rapi­de­ment, en général sous le noms de « toyo­tisme » et de « qua­lité totale ». Mais quelle est l’ori­gine de cette poussée réor­ga­ni­sat­rice du Capital ?

A partir de la fin des années 1950, voire plus tôt encore dans cer­tains pays de la sphère sovié­tique, et jusqu’au début des années 1980, la classe ouvrière a décl­enché dans le monde entier une phase offen­sive aux caractér­is­tiques tota­le­ment inno­va­tri­ces. Ces luttes étaient décidées et condui­tes en dehors des ins­ti­tu­tions syn­di­ca­les et des mécan­ismes de négoc­iation léga­lement ins­ti­tués, c’est pour­quoi on a com­mencé à qua­li­fier ces grèves de « sau­va­ges » puis à parler de « mou­ve­ment auto­nome ». C’était la base, dans les assem­blées d’entre­prise et les com­mis­sions de tra­vailleurs, qui décidait de la conduite des luttes. En contrôlant ainsi le mou­ve­ment dans la pra­ti­que, les tra­vailleurs ont suggéré une solu­tion à l’un des pro­blèmes les plus dra­ma­ti­ques du socia­lisme qui a conduit à l’échec de toutes les expéri­ences révo­luti­onn­aires, sans aucune excep­tion. Le socia­lisme clas­si­que s’est limité fina­le­ment à liqui­der la pro­priété privée du capi­tal, en attri­buant la direc­tion de toute l’éco­nomie, et donc, aussi de toute la société à une classe de ges­tion­nai­res. Autrement dit, l’appro­pria­tion privée du capi­tal avait pris fin, mais les ges­tion­nai­res, dans la mesure où ils détenaient le contrôle absolu des mécan­ismes éco­no­miques, se sont conver­tis en pro­priét­aires col­lec­tifs de tout le capi­tal. Les tra­vailleurs, de leur propre ini­tia­tive, avaient changé de patrons mais conti­nuaient à être exploités.

Dans ces condi­tions, en exerçant un contrôle direct sur leurs luttes, les tra­vailleurs des années 1960 et 1970 ont montré que la ques­tion pri­mor­diale ne dépend pas de la seule pro­priété for­melle du capi­tal, mais de la posi­tion qu’occupe chacun de nous dans l’acti­vité éco­no­mique. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un pro­blème cir­cons­crit aux rap­ports de pro­priété, mais de la façon dont sont orga­nisées les rela­tions socia­les de tra­vail. Dans de très nom­breux cas, les tra­vailleurs, durant ces déc­ennies, ont lutté en occu­pant leurs entre­pri­ses, et les ont fait fonc­tion­ner eux-mêmes, en se pas­sant des patrons et des prin­ci­paux admi­nis­tra­teurs. Mais comme le contrôle du mou­ve­ment était direc­te­ment assuré par la base, les tra­vailleurs, en pre­nant des décisions sur l’acti­vité pro­duc­tive, ont obli­ga­toi­re­ment violé la dis­ci­pline ins­ti­tuée et com­mencé à remo­de­ler les hiér­archies exis­tant au sein de l’entre­prise. Pendant les pér­iodes où elles étaient entre les mains des tra­vailleurs, les entre­pri­ses ont changé leur mode de fonc­tion­ne­ment et se sont réor­ganisées de l’intérieur. Les tra­vailleurs ne se conten­taient pas de reven­di­quer l’abo­li­tion de la pro­priété privée. Ils ont montré dans la pra­ti­que qu’ils étaient capa­bles d’amener le pro­ces­sus révo­luti­onn­aire à un niveau fon­da­men­tal, en modi­fiant les rela­tions socia­les de tra­vail et de pro­duc­tion.

Ce phénomène a cons­ti­tué une inno­va­tion sans pré­cédent et a eu des conséqu­ences déci­sives. Tout d’abord, ces luttes se sont déroulées en dehors du consen­sus établi entre diri­geants syn­di­caux et patrons, consen­sus sur lequel repo­sait le prét­endu Etat-pro­vi­dence. Ainsi, ce ne sont pas les capi­ta­lis­tes qui, durant les der­nières années, ont pris l’ini­tia­tive de dém­an­teler les mécan­ismes de prévoy­ance sociale, pour inau­gu­rer le néoli­bér­alisme. Ce sont les tra­vailleurs eux-mêmes, et depuis plu­sieurs déc­ennies, qui ont mar­gi­na­lisé les syn­di­cats et remis en cause la conver­gence d’intérêts à la base de cet Etat-pro­vi­dence. Deuxièmement, en remo­de­lant, dans de nom­breux cas, les rela­tions de tra­vail et la dis­ci­pline d’entre­prise, le mou­ve­ment ouvrier a remis en ques­tion la légi­timité de la ver­sion clas­si­que du socia­lisme, qui s’était contenté de modi­fier les formes de pro­priété, mais en main­te­nant pour l’essen­tiel les rela­tions de pro­duc­tion capi­ta­lis­tes. En même temps que le mou­ve­ment des luttes auto­no­mes ébr­anlait le système exis­tant dans les pays occi­den­taux, il a ébranlé éga­lement le capi­ta­lisme d’Etat sovié­tique.

C’est pour­quoi le mou­ve­ment s’est développé à l’éch­elle mon­diale. Des luttes de ce type se sont pro­dui­tes en Europe occi­den­tale, spéc­ia­lement en France, en Italie et au Portugal, mais aussi en Grande-Bretagne, en Espagne et dans d’autres pays. La conduite auto­nome des luttes et la for­ma­tion de com­mis­sions de tra­vailleurs ont eu éga­lement une énorme impor­tance en Europe de l’Est. En juin 1953, l’insur­rec­tion ouvrière de Berlin, qui s’est étendue à plu­sieurs villes et zones indus­triel­les d’Allemagne de l’Est, s’est décl­enchée spon­tanément et a eu comme cible imméd­iate les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. La grande insur­rec­tion hon­groise de 1956 a vu se former des comités révo­luti­onn­aires spon­tanés et des conseils ouvriers qui ont été liquidés par l’inva­sion des trou­pes sovié­tiques. Bien que de façon plus atténuée, les luttes de frac­tions à l’intérieur du Parti com­mu­niste tché­cos­lo­vaque, en 1968, ont reflété les pres­sions des tra­vailleurs pour obte­nir une auto-orga­ni­sa­tion dans le cadre des entre­pri­ses. Et en Pologne, après les impor­tan­tes rév­oltes ouvrières de 1956, de 1970 et de 1976, la cons­ti­tu­tion de com­mis­sions de tra­vailleurs en marge du syn­di­ca­lisme offi­ciel expli­que l’extra­or­di­naire dif­fu­sion du pro­ces­sus révo­luti­onn­aire en 1980 et 1981. Les thèmes et la pra­ti­que de l’auto­no­mie sont appa­rus aux États-Unis et au Canada, ainsi que dans divers pays d’Amérique du Sud, en par­ti­cu­lier au Brésil. Et le mou­ve­ment auto­nome a ins­piré l’expéri­ence de lutte de clas­ses la plus vaste et la plus pro­fonde, durant cette pér­iode, la lutte qui s’est déroulée en Chine, pen­dant la prét­endue Révolution cultu­relle, en 1966 et 1967. Pour la pre­mière fois dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier, un même type de luttes s’est développé pra­ti­que­ment dans le monde entier, révélant que la classe ouvrière avait atteint glo­ba­le­ment un stade d’évo­lution iden­ti­que.

La capa­cité d’auto-orga­ni­sa­tion révélée par les tra­vailleurs a séri­eu­sement per­turbé le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme - cons­ti­tuant peut-être le fac­teur le plus impor­tant dans le décl­enc­hement de la grave crise éco­no­mique de 1974. Mais les capi­ta­lis­tes ont réussi à se réor­ga­niser et, ce fai­sant, à créer un cadre social différent, intro­dui­sant de nou­veaux pro­blèmes et de nou­veaux défis, ce qui a empêché ces formes de lutte de se perpétuer de la même façon. Les clas­ses domi­nan­tes ont ainsi reconquis un vaste espace de manœuvre et repris leur ascen­sion - phase dans laquelle nous vivons actuel­le­ment.

Comme tou­jours, le capi­ta­lisme, en se réor­ga­nisant, a récupéré cer­tains des thèmes pro­posés par la classe ouvrière et assi­milé les ins­ti­tu­tions créées au cours de ces luttes. Les tra­vailleurs s’étaient mon­trés capa­bles de contrôler direc­te­ment non seu­le­ment le mou­ve­ment reven­di­ca­tif, mais le fonc­tion­ne­ment même des entre­pri­ses. Ils ont prouvé, en somme, qu’ils ne possèdent pas seu­le­ment une force brute, mais qu’ils sont dotés aussi d’intel­li­gence, d’ini­tia­tive et de capa­cités d’orga­ni­sa­tion. Les capi­ta­lis­tes ont com­pris alors que, au lieu de se limi­ter à exploi­ter l’acti­vité mus­cu­laire des tra­vailleurs, en les pri­vant de toute ini­tia­tive et les main­te­nant enfermés dans les cloi­son­ne­ments stricts du tay­lo­risme et du for­disme, ils pou­vaient mul­ti­plier leur profit en exploi­tant l’ima­gi­na­tion, le sens de l’orga­ni­sa­tion, la capa­cité de coopé­ration, toutes les formes d’intel­li­gence des sala­riés. C’est dans ce but qu’ont été développés la tech­no­lo­gie élect­ro­nique et l’infor­ma­ti­que et qu’ont été remo­delés les systèmes d’admi­nis­tra­tion d’entre­prise. On a alors implanté le « toyo­tisme », la « qua­lité totale » et autres tech­ni­ques simi­lai­res de ges­tion.

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le tay­lo­risme visait à intégrer dans le pro­ces­sus pro­duc­tif une classe ouvrière dont les mem­bres, dans leur grande majo­rité, n’étaient prolé­tarisés que depuis peu. Des mil­lions et des mil­lions de pay­sans ont alors aban­donné leurs terres d’ori­gine et se sont ins­tallés dans les villes, tant dans les cen­tres urbains les plus pro­ches que dans les gran­des mét­ro­poles d’Amérique du Nord et du Sud. Cette main-d’oeuvre n’était habi­tuée ni aux ryth­mes de l’indus­trie ni même à la vie urbaine. Il a fallu lui ensei­gner très rapi­de­ment à tra­vailler avec des machi­nes moder­nes et lui faire accep­ter mas­si­ve­ment la dis­ci­pline de fabri­que. Le tay­lo­risme a rempli cette tâche. Destiné à des masses prolé­tari­ennes dépo­urvues d’une véri­table expéri­ence de l’acti­vité indus­trielle, le tay­lo­risme prés­up­posait que les tra­vailleurs étaient inca­pa­bles d’accom­plir plus d’une opé­ration. Cette tech­ni­que de ges­tion conve­nait à une situa­tion dans laquelle chaque agent connais­sait seu­le­ment son envi­ron­ne­ment de tra­vail immédiat.

Mais le fait qu’un tra­vailleur sache seu­le­ment exé­cuter les opé­rations cor­res­pon­dant au poste qu’il occu­pait com­por­tait de grands inconvénients pour les capi­ta­lis­tes. Cela prit une dimen­sion par­ti­cu­liè­rement grave dans les entre­pri­ses de dimen­sions colos­sa­les où l’on appli­qua le tay­lo­risme. En effet, comme elles ne pou­vaient pas mettre en œuvre des éco­nomies d’éch­elle au niveau de la force de tra­vail - puis­que chaque ouvrier se limi­tait à un seul type d’opé­ration -, ces entre­pri­ses devaient se concen­trer sur les éco­nomies d’éch­elle matéri­elles. Mais celles-ci ont des ren­de­ments décro­issants et, à partir d’un cer­tain seuil, les béné­fices se trans­for­ment en coûts. Le fait que les tra­vailleurs aient retrouvé leur capa­cité d’orga­ni­sa­tion a permis aux capi­ta­lis­tes de sortir de cette impasse. Un sala­rié qui rai­sonne en tra­vaillant, et qui maît­rise davan­tage les pro­ces­sus tech­no­lo­gi­ques et éco­no­miques que les aspects limités de son envi­ron­ne­ment immédiat, peut deve­nir poly­va­lent. Tel est le fon­de­ment des éco­nomies d’éch­elle concer­nant la main-d’oeuvre. Chaque tra­vailleur peut réa­liser un plus grand nombre d’opé­rations, rem­pla­cer au pied levé ses collègues et les aider. La coopé­ration est ren­forcée dans le pro­ces­sus de tra­vail, aug­men­tant ainsi les éco­nomies d’éch­elle, au profit du capi­ta­lisme.

En conclu­sion, les caractér­is­tiques assumées aujourd’hui par la restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste rés­ultent de la déna­tu­ration et de la récu­pération des formes de lutte employées par les tra­vailleurs dans le monde entier, au cours des années 60 et 70. Les tra­vailleurs, qui s’étaient mon­trés capa­bles de s’orga­ni­ser dans leurs luttes, ont été poussés ensuite à orga­ni­ser eux-mêmes leur sou­mis­sion au capi­tal.

*

La restruc­tu­ra­tion de la classe exploitée a impli­qué un remo­de­lage des clas­ses domi­nan­tes. A partir du moment où les tra­vailleurs se sont auto-orga­nisés sous l’égide du capi­tal, cer­tains niveaux hiér­arc­hiques intermédi­aires sont deve­nus super­flus. Puisque les tra­vailleurs s’occu­paient de leur propre sur­veillance, cela a permis aux patrons de réd­uire les coûts d’enca­dre­ment de la force de tra­vail. Les bureau­cra­ties syn­di­ca­les ont éga­lement été affectées par la réor­ga­ni­sation de la classe ouvrière. Les syn­di­cats sont nés au siècle passé pour pren­dre la tête de luttes que les tra­vailleurs ne réuss­issaient pas à diri­ger eux-mêmes. Un mou­ve­ment ouvrier com­posé d’éléments réc­emment prolé­tarisés, ori­gi­nai­res des cam­pa­gnes, n’ayant aucune notion de l’ensem­ble des pro­ces­sus tech­ni­ques et éco­no­miques, était inca­pa­ble de gérer direc­te­ment les luttes. C’est pour­quoi il a été néc­ess­aire de créer une bureau­cra­tie - les cadres syn­di­caux. Les syn­di­cats ont tou­jours été bureau­cra­ti­ques. Du moment que la base fait preuve de pas­si­vité, ou qu’elle se révèle inca­pa­ble d’assu­mer elle-même la conduite de ses actions, il est iné­vi­table que les direc­tions se bureau­cra­ti­sent. Le caractère révo­luti­onn­aire du syn­di­ca­lisme ori­gi­nel venait du fait qu’il n’était pas coopté par les patrons et était des­tiné davan­tage à la lutte qu’à la négoc­iation. Mais cela ne signi­fie pas qu’il n’était pas bureau­cra­ti­que. Il s’agis­sait seu­le­ment d’une bureau­cra­tie qui menait des actions radi­ca­les.

La trans­for­ma­tion qui s’est pro­duite au sein des syn­di­cats anar­chis­tes espa­gnols durant la guerre civile de 1936-1939 en offre un bon exem­ple. Jusqu’alors, les diri­geants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, même s’ils cons­ti­tuaient indu­bi­ta­ble­ment une bureau­cra­tie car ils se perpétuaient dans des fonc­tions qu’ils contrôlaient exclu­si­ve­ment, assu­maient en même temps un rôle révo­luti­onn­aire : ils ris­quaient à tout moment d’être assas­sinés par l’armée ou par les tueurs des patrons et d’être tor­turés dans les pri­sons. Mais, à partir de 1936, avec l’entrée de ces mêmes diri­geants anar­chis­tes dans les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­ta­les de la zone répub­lic­aine, deux ten­dan­ces se des­sinèrent dans le mou­ve­ment syn­di­cal : au niveau des entre­pri­ses et dans les cam­pa­gnes, les syn­di­cats cher­chèrent à mener à bien une col­lec­ti­vi­sa­tion autogérée ; agis­sant en sens contraire, les ins­tan­ces syn­di­ca­les cen­tra­les, par­ti­cu­liè­rement en Catalogne, mirent en oeuvre une forme d’orga­ni­sa­tion éco­no­mique proche du capi­ta­lisme d’Etat, en appli­quant une des formes du capi­ta­lisme des syn­di­cats. Le caractère bureau­cra­ti­que de la direc­tion anar­cho-syn­di­ca­liste révéla alors plei­ne­ment ses effets négat­ifs.

Les données du pro­blème ont changé durant les années 1960 et 1970, lors­que les luttes des tra­vailleurs, au lieu d’abou­tir à la cons­ti­tu­tion de bureau­cra­ties syn­di­ca­les, ont donné nais­sance à des formes d’auto-orga­ni­sa­tion. Ces trans­for­ma­tions (qui ont affecté la base sociale tra­di­tion­nelle des syn­di­cats) ont dou­ble­ment condamné les syn­di­cats. A l’apogée du mou­ve­ment auto­nome du prolé­tariat, les syn­di­cats ont été dépassés en tant que cadre de lutte contre le capi­tal. Et aujourd’hui, ils appa­rais­sent mar­gi­na­lisés dans leur fonc­tion de cadre de négoc­iation avec les capi­ta­lis­tes. En effet, les tra­vailleurs s’orga­ni­sent en équipes à l’intérieur des entre­pri­ses qui appli­quent les tech­ni­ques de ges­tion les plus moder­nes ; si ces équipes sont reconnues par les patrons en tant qu’unités de base du pro­ces­sus pro­duc­tif, alors les négoc­iations peu­vent se dér­ouler entre les équipes et l’admi­nis­tra­tion de l’entre­prise, sans que les syn­di­cats aient besoin d’inter­ve­nir. De plus, les rela­tions entre les tra­vailleurs au sein de telles équipes sont plus démoc­ra­tiques que les rela­tions exis­tant à l’intérieur des syn­di­cats entre la base et la direc­tion - ce qui n’est d’ailleurs pas dif­fi­cile.

Ce qui est dif­fi­cile, aujourd’hui, c’est de trou­ver des ins­ti­tu­tions plus hiér­archisées et antidé­moc­ra­tiques que les syn­di­cats. Résultat, les tra­vailleurs n’ont plus besoin de l’inter­ven­tion des syn­di­cats dans leurs rela­tions avec les patrons et ne se reconnais­sent pas dans le mode de fonc­tion­ne­ment des syn­di­cats.

La remo­de­lage des systèmes de ges­tion capi­ta­lis­tes, cepen­dant, ne touche qu’un pour­cen­tage réduit des tra­vailleurs, ceux qui ont un emploi stable dans les gran­des entre­pri­ses où sont appli­quées les tech­no­lo­gies les plus moder­nes. Les tra­vailleurs ter­cei­ri­za­dos sont étr­angers à ce cadre, et la main-d’œuvre qui survit, ou crève, entre le chômage et le tra­vail préc­aire est encore plus exclue de ce pro­ces­sus. Ces der­niers ne sont pas insérés dans un pro­ces­sus de tra­vail qui serve en même temps de cadre de négoc­iation avec les patrons ; on pour­rait donc penser que, en prin­cipe, ils seraient dis­posés à sou­te­nir les syn­di­cats, ou même qu’ils auraient besoin d’eux. Mais ce n’est pas le cas : les tra­vailleurs ter­cei­ri­za­dos et les tra­vailleurs mar­gi­na­lisés sont tel­le­ment dis­persés et frag­mentés qu’il est très dif­fi­cile de les réunir dans le cadre tra­di­tion­nel des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Ce qui rend la situa­tion des bureau­cra­ties syn­di­ca­les encore plus déli­cate. En résumé, les tra­vailleurs qui béné­ficient d’un emploi stable et ont intérêt à déf­endre la conti­nuité de leur poste de tra­vail, et qui, pour cette raison, pour­raient cons­ti­tuer la base sociale des syn­di­cats, sont aujourd’hui insérés dans des formes d’orga­ni­sa­tion sociale et pro­fes­sion­nelle qui ren­dent les syn­di­cats non seu­le­ment inu­ti­les mais rebu­tants. Les autres tra­vailleurs, qui pour­raient trou­ver une cer­taine uti­lité aux syn­di­cats et dont la dissé­mi­nation ren­drait même néc­ess­aire l’exis­tence de bureau­cra­ties syn­di­ca­les, sont tel­le­ment dis­persés qu’ils éch­appent aux modes tra­di­tion­nels d’orga­ni­sa­tion syn­di­cale.

Aujourd’hui la crise du mou­ve­ment ouvrier affecte plus direc­te­ment les réf­orm­istes que les anti­ca­pi­ta­lis­tes. La réa­li­sation des objec­tifs les plus radi­caux peut paraître très loin­taine, mais le mou­ve­ment auto­nome des années 1960 et 1970 a laissé un héri­tage très clair et tracé les gran­des lignes d’un pro­gramme posi­tif. Il s’agit de mettre fin à l’exploi­ta­tion éco­no­mique et à l’oppres­sion poli­ti­que en contrôlant direc­te­ment d’abord leurs luttes, puis les pro­ces­sus de tra­vail. Mais, pour les réf­orm­istes, c’est le contenu même de leur poli­ti­que qui n’a plus de sens : l’Etat Restreint, qui cons­ti­tuait leur prin­ci­pale base d’opé­rations, a perdu de sa puis­sance ; les mécan­ismes de négoc­iation de l’Etat-pro­vi­dence ont été dépassés par les tra­vailleurs, et les capi­ta­lis­tes ont ins­tauré à leur place le néoli­bér­alisme ; le système cor­po­ra­tiste de rég­lem­en­tation du marché du tra­vail a décliné et la sociale-démoc­ratie a perdu sa spé­ci­ficité.

C’est pour­quoi l’unique pers­pec­tive qui s’offre aujourd’hui au réf­orm­isme est le néoli­bér­alisme. Mais celui-ci se caracté­rise précisément par la place de plus en plus réd­uite qu’il accorde aux syn­di­cats. Dans la pers­pec­tive néoli­bérale, l’avenir qui s’offre aux diri­geants syn­di­caux, puisqu’ils n’orga­ni­sent déjà plus le marché du tra­vail, consiste à deve­nir pro­priét­aires col­lec­tifs d’entre­pri­ses ou ges­tion­nai­res de fonds publics. L’alter­na­tive semble être soit la rés­urr­ection d’un mou­ve­ment ouvrier anti­ca­pi­ta­liste soit le dével­op­pement du capi­ta­lisme des syn­di­cats.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire