mardi 14 mai 2013

Sur le Mouvement des sans-terre au Brésil


Brève note historique sur le Mouvement des sans-terre


Le Mouvement des sans-terre (MST) est né à la fin des années 70, à la suite du travail politique réalisé par des groupes de l'Eglise catholique se réclamant de la théologie de la libération. De 1979 à 1980, les quelques luttes importantes dans les campagnes restent isolées : des travailleurs sans terre occupent des grandes propriétés dans l'État du Rio Grande do Sul ; des centaines de paysans sont expulsés de la réserve indigène de Nonoai ; le mouvement Terre et Justice naît au Paranà, mobilisant les travailleurs délogés par la construction du barrage d’Itaipu. Des occupations de terres ont lieu dans les États de Santa Catarina, Sao Paulo et Mato Grosso. Tous ces mouvements eurent sa place dans le processus de création du MST. En juillet 1982, a lieu la première rencontre de travailleurs ruraux sans terre du sud, sud-est et centre-ouest du Brésil. En septembre de la même année, des représentants de 16 États sont présents lors de la rencontre nationale. En 1983, les occupations se multiplient et les organisations de base se renforcent.
En 1984, a finalement lieu la première rencontre nationale du Mouvement des sans-terre. C'est sa date de naissance officielle. Lors du premier congrès national, en 1985, l'Église catholique perd la direction du mouvement au profit d'une alliance des courants maoïstes avec la social-démocratie. Une structure hiérarchique et centralisée remplace l'ancienne organisation assembléiste. À partir de cette date, le MST se développera selon ces principes d'organisation ; les revendications et formes de lutte s'adaptent à la nouvelle ligne politique. Aujourd'hui, le chef de l'organisation est Joao Pedro Stedile (maoïste). Parmi les autres figures de premier plan, on trouve Gilmar Mauro, Jaime Amorim, José Rainha (sociaux-démocrates) et Ademar Bogo (idéologue et militant maoïste).

Aujourd'hui, le culte du MST est en passe de remplacer la fascination pour le sous-commandant Marcos et l’EZLN. Les chefs du MST, marxistes-léninistes et sociaux-démocrates dans leur presque totalité, ont tenu le devant de la scène lors de la réunion anti-mondialisation de Porto Alegre ; leurs thèses sont souvent reprises par ATTAC, Le Monde diplomatique, et autres publications de la vieille gauche ravalée. Le texte qu'on va lire est l'expression d'une voix à contre-courant, venue du Nordeste brésilien, d'une minorité radicale à l'intérieur et à l'extérieur du MST qui s'est radicalisée jusqu'à critiquer ses conceptions avant-gardistes. Il révèle la politique autoritaire, les projets capitalistes et étatiques des dirigeants du MST, et met en évidence le caractère hyper-bureaucratique et élitiste de l'organisation, son patriotisme économique acharné, son machisme, son idéologie productiviste et ses conséquences fâcheuses pour l'environnement. Comme le disent les rédacteurs : «Le MST, c'est du spectacle : reproduction du travail salarié, production de marchandises, hiérarchies et séparations». Le texte souligne également le caractère capitaliste de la réforme agraire menée par l'État brésilien, qui contrôle, via techniciens et financements, l'activité dans les terres occupées. Cette politique d'État est d'ailleurs menée en collaboration avec les syndicats et la direction du MST, conduisant à la démobilisation du profond mouvement de révolte du prolétariat rural, et transformant  les occupations en bidonvilles ruraux.
À la suite de la publication de ce texte, une rencontre s'est réalisée à Fortaleza, fin février-début mars 2001, qui a regroupé une centaine d'individus et groupes de la gauche dite autonome et libertaire du Nord et du Nordeste, dont certains sont actifs dans les occupations de terres et de bâtiments. La rencontre avait pour but la création d'un réseau de contacts, d'information et de débat politique. Le collectif autonome de l'occupation Acarape vient également de diffuser un long dossier qui fait le bilan de leur lutte.
On peut contacter le réseau des groupes autonomes brésiliens sur Internet : <ligatra@baydenet.com.br> ; <contraacorrente@hotmail.com>.

                                                                                         Oiseau-Tempête

Site : <http://internetdown.org/oiseautempete/plan.php3>


Luttes paysannes

et Mouvement des sans-terre
au Brésil

Parcours d'un collectif autonome

par Maxwell Teixeira de Paula

Ce texte s'adresse1 à tous les collectifs et individus qui se revendiquent de l'auto-organisation des exploités et opprimés. Son contenu risque de susciter des polémiques, dans la mesure où il avance des critiques radicales — parfois inattendues — sur les luttes menées dans les campagnes du Brésil.

Le but de cette réflexion est d'inciter les mouvements sociaux urbains à structurer une position critique et pratique sur la question agraire, dépassant les attitudes contemplatives. Il s'inscrit en faux contre l'idée communément acceptée selon laquelle la seule attitude possible consiste à soutenir les organisations et les luttes qui existent aujourd'hui dans les campagnes. Il ne s'agit pas seulement de corriger des équivoques, mais de contribuer à ouvrir une perspective fondamentalement différente de celle du réformisme mesquin qui domine. Il s'agit de mettre en avant une autre vision du monde, une autre praxis, née d'expériences certes douloureuses, frustrantes et difficiles, mais qui témoigne aussi de beaucoup de force de volonté et de résistance.

Le collectif « autonome »


Quand on parle des luttes dans la campagne brésilienne, on pense immédiatement au Mouvement des sans-terre (MST). En général, on identifie le MST à la force de gauche la plus radicale, voire la seule, dans les campagnes. Évidemment, usant de son image politique et idéologique, le MST est le premier à renforcer cette « fausse conscience ». Le but recherché est que ses militants de base et le reste de la société prennent pour acquis que le MST est ce qu'il y a de « meilleur dans la lutte pour la réforme agraire ». On le verra plus loin, ceci est vrai pour peu qu'on se limite aux luttes radicalisées mais soumises à la logique de marché.

Nous décrivons ici la trajectoire indépendante de notre Collectif, expérience distincte non seulement du MST, mais aussi d'autres tendances politiques qui ont réussi à s'imposer dans les campagnes, dépassant le mur de la suprématie et du silence bâti par le MST. Ces forces se présentent comme des alternatives politiques au MST, que ce soit sur sa droite ou sa gauche. Les critiques que notre Collectif fait au MST et à la CUT (Centrale unique des travailleurs, courroie de transmission du Parti des travailleurs) ne sont pas le fruit d'une « théorisation rationnelle », mais d'un vécu et d'une expérience pratique.

[Le Collectif est composé d'individus ayant partagé une expérience de lutte commune de 14 ans. À l'origine, la plupart des membres du Collectif étaient des paysans de la région du Sertao central, politiquement actifs dans le Parti des travailleurs (PT) et dans la Commission pastorale de la terre (CPT), liée à l'Église catholique. Leurs premières luttes furent menées sur les problèmes de sécheresse. Dans les années 1986 et 1987, ils participèrent au pillage des magasins du gouvernement fédéral. À l'époque, ils ne se connaissaient pas entre eux, ils vivaient dans des endroits différents, participant à des luttes isolées les unes des autres. Ce n'est qu'en 1988 que ces militants vont se regrouper. À ce moment, certains migrent vers la ville de Fortaleza, d'autres restent dans le Sertao. Plus tard, ils retournent à la campagne, profitant d'une initiative locale (liée à l'Église) qui incite des habitants des bidonvilles à participer à une occupation communautaire de terres, dans la région d’Acarape (voir plus loin). La plupart des membres du Collectif, tout en ayant des contacts avec le MST, étaient alors militants d'un groupe d'origine marxiste-léniniste, le Parti de la libération prolétarienne (PLP), qui exista de 1989 à 1994).]

 

1.  Contre le mot d’ordre du MST : « Occuper, résister, produire ! »


Le Collectif a accompagné de près et a contribué à la naissance (il serait plus correct de parler d'insémination artificielle) du MST dans l'État du Céara. En 1988, dans la région de Quixada,  dans le Sertao central, un petit groupe de militants du MST débarque chez une compagne qui est aujourd'hui membre du Collectif et était à l'époque membre du PT et de la CPT (Commission pastorale de la terre). Leur but était d'organiser une occupation de terres dans la région. Ce sera l'occupation, par 3 000 familles, de la propriété Reunidas (22 000 hectares), située à Sao Joaquim, Quixeramobim ; la première grande occupation de « masses » du MST dans le Nordeste. L'Église et les syndicats fournissent l'appui logistique à l'occupation. Le MST débarque ainsi dans le Céara en tirant profit de l'existence d'une base paysanne déjà radicalisée par un long travail commencé à la fin des années 70 ; travail réalisé par des secteurs de l'Église des pauvres et par un syndicalisme de base combatif présent dans plusieurs municipalités de la région. C'est ainsi que le MST n'a pas eu besoin de « politiser la masse » des occupants ; il lui a suffi d'encadrer les familles pour mener l'action.
Les cours de formation des militants du MST justifient cette pratique d'encadrement. D'après le MST, et au contraire des sans-terre du sud du pays — où toute occupation exige un long et intensif travail de base regroupant des travailleurs — , les « Nordestinos2 », surtout ceux du Sertao, seraient réfractaires au baratin politique et, à cause de leurs conditions d'existence, ils seraient susceptibles de passer rapidement à l'action radicale. Il suffirait ainsi de les encadrer pendant un court espace de temps. Les assemblées dans les communautés et les périphéries des villes de l'intérieur, étant les lieux où des décisions sont prises. Mais les participants ne décident pas tout ; les questions politiques et de sécurité, selon le MST lui-même, sont du ressort de la seule direction du MST.
À partir de cette « réalité », le MST a construit un complexe discours idéologique dont le but est, avant tout, de justifier son rôle dirigeant… Pour le MST, les Nordestinos  ont tendance à suivre les leaders messianiques qui promettent « le ciel sur terre », d'où la nécessité, pour le MST, de s'assumer comme un nouveau guide, une direction indiquant le chemin lumineux à suivre. Il appartient aux « masses » d'avoir la foi dans le MST, dans le drapeau de la réforme agraire, etc. Seule l’avant-garde du MST aurait cette capacité de prendre les décisions fondamentales, de représenter et diriger « les masses », car elle détiendrait la science révolutionnaire et la théorie politique. Le militant du MST doit s'habiller et se vêtir comme il faut, parler correctement, enfin, donner l'exemple, s'entraîner dans les cours de formation afin d'accomplir l’« honorable » rôle qui est le sien !
Selon le MST, tout dirigeant doit être un éducateur des « masses ». Cette « éducation » n'a rien à voir avec la formation politique, laquelle est réservée aux militants et se réduit exclusivement à l'étude et répétition du bréviaire idéologique du MST. Pour les « masses », il suffit de créer une mystique de lutte pour la terre, motivant le paysan à agir. En bref, pour le MST, le paysan est un individu pratique, sans culture politique.
L'« éducation des masses rurales » comprend aussi le développement de la haine de classe, l'incitant à l'élimination du latifundiaire, si toutefois « le chemin pour le bonheur » passe par-là… Pour certains, le MST (au début fortement identifié avec la Théologie de la libération) n'a fait qu'incorporer la manière dont l'église travaille la psychologie des masses : transférant le messianisme de la religion vers l'occupation, la révolution, la soumission à la direction du MST. C'est ainsi qu'on peut comprendre pourquoi la structure excessivement centralisée et la figure mystique de la direction ne sont pratiquement pas contestées dans ses rangs.
Revenons sur la formation politique du MST. Elle se fait à deux niveaux différents : il y a, d'un côté, une formation plus technique centrée sur la production agricole ; d'un autre côté, la formation des cadres politiques de l'organisation, par des cours, séminaires et stages sur la question de l'activisme. Il faut souligner l'existence d'une émulation fondée sur des stimulants matériels et la promotion dans la hiérarchie de l'organisation. Cette promotion est réservée aux militants qui se font remarquer, par exemple, dans les cours d'action et de propagande, mais aussi à ceux qui font preuve de sacrifice pour la « cause ». Dans les couches dirigeantes du MST ce centralisme idéologique est plus souple, rendant possible des débats politiques plus ouverts. Seulement, à ce niveau, les militants sont des convaincus sans doutes, fidèles au drapeau, à l'hymne du MST, à la nouvelle « patrie des ouvriers et des paysans ». Le MST s’efforce peu d’élever la compréhension politique (y compris de ses propres positions), des « masses », de ceux qui se préparent à faire des occupations, de ceux qui occupent. Il préfère leur inculquer une formation technique et administrative. Le but de toute action étant toujours de montrer à la société que les campements du MST sont productifs et qu'ils peuvent créer un fort marché intérieur de produits agricoles.

[Comme le reconnaissent ses chefs, la pratique quotidienne du MST puise ses fondements dans l'idéologie maoïste. Le recrutement du MST se fait selon des critères bien précis. Priorité est donnée aux femmes célibataires et aux jeunes, à ceux qui se démarquent spontanément au cours des occupations de terres. Ces travailleurs ne doivent pas être liés à aucune force politique qui conteste les positions du MST et ils doivent être prêts à faire de l'organisation le centre de leurs vies. D'autres critères comptent : la capacité de sacrifice, le dévouement personnel, l'esprit de commandement, la soumission sans doute aux chefs. Une fois cooptés, les militants sont immédiatement dirigés vers l'école de formation de cadres, située dans le sud du Brésil, où ils subissent une véritable « révolution culturelle » : adoptant des modes vestimentaires, des façons de parler, des attitudes, des idées complètement différentes de celles qu'ils avaient auparavant.
En 1990, un militant du Collectif fut membre du MST alors qu'il était aussi membre d'un parti, le Parti de la libération prolétarienne (PLP). Cette exception à la règle s'explique probablement par le fait que le MST comptait localement sur ce parti pour assurer la sécurité des campements. Néanmoins, on lui a vite fait comprendre qu'il devrait choisir entre la ligne du PLP et celle du MST…]

La base du MST est composée des travailleurs agricoles qui luttent pour la terre, les membres des campements et les occupants. Au-dessus se trouvent les « organisateurs de masse » et les militants des divers secteurs (finances, éducation, formation, production, etc.). Plus haut encore, les instances dirigeantes, coordinatrices et exécutives, qui vont de l'échelle des États à l'échelle nationale. L'exécutif national est le « cerveau » du mouvement. Une des caractéristiques de cette structure hiérarchique est la professionnalisation ou semi-professionnalisation des cadres. Les niveaux de cette professionnalisation sont essentiellement fonction de la position que le militant occupe dans la hiérarchie. Jusqu'à très récemment, cette professionnalisation était en partie assurée matériellement par les occupations : 15 % de la production et autres ressources devaient revenir à l'appareil du MST. La direction le justifiait en argumentant que la poursuite de la réforme agraire en dépendait. La même chose pour ce qui est de la mise à disponibilité de travailleurs (surtout des jeunes) pour des nouvelles occupations. Ce moyen de financement des cadres n'est plus prioritaire : le MST obtient aujourd'hui des financements importants via les ONG, essentiellement européennes.

Pendant tout le temps où les membres du Collectif ont travaillé avec le MST, ils ont critiqué le mot d'ordre : « Occuper, résister, produire » ! Cette critique était alors très marquée par notre idéologie. Par exemple, nous disions que ce mot d'ordre se soumettait à la ligne de front populaire, laissant ainsi de côté les terres productives, toujours aux mains des grands capitalistes… Néanmoins, d'autres critiques étaient mieux fondées.

La critique du nationalisme du MST. Dans toutes les occupations, marches, campements, etc., le drapeau brésilien et l’hymne national étaient honorés ; la lutte pour la réforme agraire était présentée comme motrice d'un certain développement national. Jamais il n'y eut, dans le MST, de perspective internationaliste ; toute la structure idéologique du mouvement reste prisonnière du stalinisme et des traditions tiers-mondistes, lesquelles ont toujours conçu le pouvoir politique dans un cadre national.

La manière dont les occupations étaient organisées méritait également notre critique. Une minorité était censée diriger les « masses » ; lesquelles n'étaient même pas invitées à réfléchir aux dimensions politiques de leurs propres actions. Renforçant la division sociale du travail, les spécialistes du MST décrètent ce que les « masses » doivent faire ; ils négocient avec les institutions gouvernementales selon un ordre du jour établi par eux-mêmes et ils ne rendent pas compte aux dites « masses » de ce qui est négocié !. Le rôle des « dirigés » est réduit à la lutte et à l'activité administrative (tâches domestiques) des campements, assurant par-là, la logistique de l’avant-garde !

[Dès le début, le MST a systématiquement utilisé les autres organisations politiques, réformistes ou révolutionnaires. Ce qui a fini par provoquer leur mécontentement. Refusant les actions politiques communes, le MST cantonnait ces forces dans un rôle d'arrière-garde et d'appui logistique. Depuis, le MST a compris que cette politique était néfaste et provoquait l'éloignement d'alliés. Il s'est rapproché d'une politique de front populaire classique, adoucissant son sectarisme. Lors du dernier Congrès, il adopta le mot d'ordre : « Réforme agraire, une lutte de tous ! » Aujourd'hui, les soi-disant « amis de la réforme agraire » (organisations de la gauche classique, Église, CUT, Commission pastorale de la terre, universitaires, tous ceux que le MST considère comme la société civile) ont été intégrés dans quelques-unes des instances de l'organisation, ainsi que dans les structures négociatrices. Pour les membres du collectif, l'utilisation du mot « mouvement » n'a toujours été qu'une couverture permettant de contrôler « les masses ».]

Pour mieux comprendre le sens des critiques de ce mouvement contre la bureaucratie du MST, il faut savoir que, lors de sa naissance, à la fin de la décennie 70 et au début des années 80, il se revendiquait d'une pratique d'assemblées et d'actions autonomes, même s'il se trouvait alors sous la direction des curés et d’organisations de l'Église catholique. En 1985, l'Église perd la direction du mouvement et se cantonne dans une attitude d'appui. Commence alors une restructuration hiérarchique, conforme à l'idéologie des forces politiques autoritaires, nationalistes et étatistes, lesquelles dominaient alors les luttes populaires. Ainsi s'achevait la victoire d'un projet politique spécifique qui luttait, depuis les années 80, pour l'hégémonie à l'intérieur du MST. À partir de là, toutes les décisions émaneront du haut vers la base — on peut même dire que c'est à partir de ce moment que cette séparation s'affirme politiquement. Les dirigeants locaux ne sont plus élus mais cooptés et les congrès nationaux du MST deviennent des spectacles politiques et mystiques, destinés à entériner les plans et les projets des grands chefs.

Depuis, dans les campements et occupations, les militants du MST se comportent comme des « privilégiés » par rapport à la grande « masse ». Ils ont plus de temps libre, une meilleure alimentation, etc. « Privilèges » qui sont justifiés par le fait qu'ils doivent être prêts à exercer des activités politiques et représenter les intérêts des travailleurs qui luttent pour la terre et qui produisent.

Il est ici important de souligner qu'il a existé dans l'État du Céarà, de 1990 à 1994, un important groupe, scission du MST, le Front de libération de la terre (FLT), lequel centrait son travail dans les régions d’Itapiuna et Capistrano, et avec laquelle le Parti de la libération prolétarienne a travaillé. La séparation du MST s'était faite à partir de la critique de plusieurs aspects de son fonctionnement politique : 1) le MST négligeait l'éducation politique des paysans avant et après les occupations ; 2) dans l'action, il avait une attitude sectaire par rapport aux autres forces politiques ; 3) il interdisait la religion dans les campements. Ces dissidents ont tenté de se regrouper avec d'autres scissions du MST qui existaient dans quelque 14 États du Brésil. Des problèmes internes ont finalement entraîné sa dissolution. En 1997, les membres survivants sont revenus au MST.

2. Réforme ou révolution agraire.


[L'effondrement du bloc du capitalisme d'État, la décomposition et la désorientation des courants marxistes orthodoxes accentuèrent la crise des groupes gauchistes au Brésil. En 1992 les scissions se succèdent dans le Parti de la libération prolétarienne (PLP), la majorité rejoignant la tendance Convergence socialiste du Parti des travailleurs (qui formera plus tard le PSTU). Les minoritaires cherchent leur survie dans de successifs regroupements. De 1992 à 1996, les membres du Collectif intègrent le Movimento Liga camponesa (Mouvement Ligue paysanne) (MLC). Ils rompent alors avec le MST et avec ceux qui défendent le projet de front populaire dans les campagnes. Ils participent à une occupation dans le Sertao central, communauté du Mufumbo. Le MLC se revendiquait des Ligues paysannes des années 50-60. Son Manifeste cherchait à se démarquer du programme agraire réformiste du MST et prônait des formes d'organisation nouvelles.]

Le Manifeste caractérisait la réforme agraire comme une mesure bourgeoise. Il y opposait l'idée d'une révolution agraire qui devrait exproprier les grandes entreprises capitalistes agricoles, défendait la socialisation des petites propriétés rurales qui devraient être incorporées dans un nouveau mode de production, sans coercition et par l'exemple. Le Manifeste ne distinguait pas  entre terres « productives » et « improductives », défendait l'idée que les occupations devaient s'étendre à tous les latifundia. Enfin, il critiquait le concept d'alliance ouvrière-paysanne, y opposant celui d'unité ouvrière-paysanne. Unité, puisque aujourd'hui la lutte dans les campagnes a la même importance que la lutte des ouvriers dans les villes. À l'époque, on commençait à peine à comprendre le changement structurel du prolétariat urbain et l'accroissement du prolétariat agricole. Le Manifeste proposait une forme d'organisation horizontale fondée sur des assemblées et des coordinations, lieux collectifs de pouvoir exécutif. Sans en être conscient, le MLC renouait ainsi avec la tradition libertaire.
Le Manifeste défendait une préparation politique des occupations afin que tous les occupants eussent pleine conscience des défis et des objectifs choisis; il revendiquait des droits et des devoirs égaux pour tous les occupants, n'admettant ni leaders ni privilégiés; il annonçait un engagement dans les syndicats de travailleurs ruraux et dans les communautés de petits paysans et pas seulement dans les campements et occupations, rompant ainsi avec les attitudes corporatistes; il proposait que les syndicats et autres organisations populaires, adoptent des structures horizontales et non bureaucratisées, instruments de la révolution (qui était alors encore vue sous la forme d'une prise du pouvoir). Enfin, le Manifeste prônait l'autodéfense armée des travailleurs, qui devrait aller de pair avec d'autres formes d'action directe.
 [De 1993 à 1996, dans la région de Fortaleza, le MLC participe à des occupations, expropriations de bétail et autres actions directes contre la faim, lesquelles se terminent parfois par de violents affrontements avec la police. Vers 1996, l'organisation entre en crise et beaucoup de militants abandonnent toute activité ; certains d'entre eux parvenaient à peine à survivre dans une situation de grande misère.

Le projet et la pratique du MLC n'avaient pas été suffisants pour se poser en alternative aux réformistes. À partir de ce moment, une minorité restée active engage une critique des principes bolcheviques d'organisation et du syndicalisme. En fait, et dès 1990, les membres du Collectif avaient une expérience syndicale : à la base mais aussi dans les niveaux intermédiaires du Syndicat des travailleurs ruraux (STR).
Pourtant, le Collectif n'a jamais réussi à aller plus loin que le courant syndicaliste de gauche de la Centrale unie des travailleurs (CUT). Prisonniers de cette conception — pour qui l'absence d'une direction révolutionnaire explique toujours les reculs de la lutte — plusieurs membres ont fini par glisser vers le syndicalisme institutionnel tout court. Néanmoins, ce furent précisément ces expériences qui ont permis aux membres restants du Collectif d’élaborer la critique de la CUT et des syndicats en général.]
Le corporatisme et la bureaucratie sont des aspects constitutifs des syndicats et, en tant que tels, ils ne peuvent pas être utilisés dans une perspective révolutionnaire. Au contraire, celle-ci implique la création d'organisations autonomes, horizontales et en opposition à tout dirigisme et privilège Les syndicalistes sont devenus des spécialistes — beaucoup d'entre eux à l'esprit autoritaire —, pour qui le syndicat est un gagne-pain, leur garantissant un bon salaire, une bonne retraite, un niveau de consommation aisé et un sentiment de pouvoir — tout cela sans avoir besoin de travailler.
Nombreux sont les syndicats qui ressemblent à des entreprises, où les patrons-syndicalistes adorent l'air conditionné, reproduisent les rapports salariaux avec leurs subordonnés, parfois très mal payés.
Même des individus honnêtes, avec des idées révolutionnaires, lorsqu'ils occupent des tâches syndicales finissent par se laisser coopter avec plaisir par la bureaucratie, freinant ensuite les luttes. C'est exactement ce qui est arrivé avec le Syndicat des travailleurs ruraux d’Itaitinga qui avait été créé par des membres du Collectif.

3. Vers une critique de l’économie politique


3.1 Se dégager du MST

[En 1996 le Collectif du Mouvement de La ligue paysanne (MLC), en rupture ouverte avec le MST, décide d'organiser une occupation de terres qui pourrait fonctionner selon les principes de la démocratie directe, capable de soutenir logistiquement les militants, d’établir des liens avec d'autres luttes et collectifs, ruraux et urbains, d’organiser la production en dehors de la logique productiviste du marché et la distribution, sans intermédiaires. Mais, tout en critiquant la logique productiviste et nationaliste du MST, le MLC ne faisait pas encore une critique de l'économie politique.]
Le MLC partageait encore l'illusion qu'il était possible d'utiliser les ressources de l'État pour produire. On avait toujours présent à l'esprit l'exemple des occupations modèles du MST, où la production était garantie. On pensait alors qu'il suffirait d'une politique révolutionnaire pour réorienter les priorités et les buts de la production.
C'était, certes, un pas en avant, compte tenu des limitations pratiques de l'expérience du Collectif jusqu'alors. Dès 1993, les militants venus du Parti de la libération prolétarienne (PLP) s'interrogeaient sur le projet du MST, qu'ils considéraient prisonnier de la logique des organismes étatiques de la réforme agraire et d'un projet illusoire d'humanisation des relations de production. Les interrogations se précisent lorsque, en 1995, le MST déclare ouvertement que les occupants ont pour « devoir de produire ».

[Finalement, le 13 septembre 1996, sans avoir l'appui du MST, deux dizaines de membres du MLC se décident à occuper une propriété. Cette propriété — qu'on pensait fertile — se trouvait hors de la zone d'intervention de la réforme agraire officielle. La réaction du latifundiaire et de l'État furent violentes mais, devant la résistance des occupants, les terres furent finalement considérées « zone de conflit ». En échange, l'État imposa que quelques centaines de familles sans terres (et sans aucune expérience de lutte) rejoignent les militants du MLC. C'est ainsi que commence, en décembre 1996, l'occupation Mandu Ladino (du nom du chef d'une insurrection indigène au XVIIIe siècle).
Un an plus tard, la sécheresse crée une situation de désespoir, entraînant l'intervention des techniciens agricoles de l'État, qui imposent des règles de production, submergeant les plus actifs avec des tâches administratives et diluant toute discussion politique. Pensant pouvoir réactiver le mouvement social, les militants du MLC forment alors une autre organisation, la Ligue des travailleurs (LT), constituée en majorité par des travailleurs ruraux ainsi que par des travailleurs urbains de Fortaleza. Les membres de la Ligue ne comprenaient pas le piège où ils s'étaient enfermés : le MST était l'organisation la plus apte à gérer ce genre de situation. Malgré toutes les critiques faites par le MLC et ensuite par la Ligue, le MST prendra le contrôle du processus.
On a tout de même, réussi à ce que les assemblées de l'occupation refusent le versement d'une partie de la production au MST et n'adoptent pas les drapeaux et les signes distinctifs du MST. Pour le reste, la logique productiviste s'est imposée et des équipes de production furent même mises en compétition. Au sein même du Collectif, les membres les plus contestataires furent marginalisés, accusés de fainéantise, de ne vouloir faire que de la politique, de ne pas être des « vrais agriculteurs », etc.…. Ils finiront par quitter l'occupation.]

L'occupation Mandu Ladino a représenté un pas en avant par rapport à celles du MST, dans la mesure où le centralisme et la bureaucratie y furent dépassées. Généralement les occupants sont presque toujours commandés par des chefs, ou par une élite administrative, qui ne participent même pas au travail productif. Dans l'occupation Mandu Ladino, l'esprit et le travail collectif réalisés par des commissions mixtes se sont imposés. Et l'occupation a même fini par être présentée comme un modèle. Au Cearà se fut même la seule occupation où l'expérience d'un bar communautaire ne s'est pas terminé en faillite.

Cet esprit collectiviste se démarque de l'individualisme qui prédomine dans presque toutes les occupations. Par exemple, dans la première occupation du MST, datant de 1989, à Fazenda Reunidas de S. Joaquim, le travail collectif et le coopératisme furent remplacés par le partage de la terre en petites propriétés. La réalité différente vécue dans l'occupation Mandu Ladino fut aussi le résultat d'une culture politique accumulée par le Mouvement de la Ligue paysanne (MLC). Ce groupe a toujours cherché à promouvoir le collectivisme par des formes horizontales d'organisation. Mais l'expérience va montrer que cette critique de la politique et des conceptions du monde du MST était insuffisante, car elle ne parvenait pas à dévoiler l'essentiel : la soumission de toutes les formes d'organisation de la production dans les occupations à la logique du marché et à l'État. Soumission tellement importante que même les formes les plus démocratiques et collectives dans les occupations finissaient par cautionner le mot d'ordre du MST, PRODUIRE !

3.2. La critique du capitalisme d'État

Le MST voit son action comme faisant partie de la lutte pour l'étatisation des moyens de production ; sa conception du socialisme est la même qui caractérisa les pays capitalistes d'État de l'Est européen, Cuba, la Chine, etc., aujourd'hui totalement intégrés dans le nouvel ordre capitaliste mondial. Le MST et ses alliés proposent l'instauration d'un nouvel État de type « populaire ». La lutte pour une reforme agraire utilisant les appuis de l'État national ne constitue que l'étape présente de leur stratégie. Soumis à la pression des mobilisations de masse (occupations, marches, etc.) organisées par le MST, l'État doit être forcé à soutenir les occupations. Le MST défend aussi l'idée que l'instauration d'un État démocratico-populaire — via la victoire électorale d'un gouvernement de gauche — accélérerait l'étape réformiste de la réforme agraire, ouvrant sur une nouvelle étape révolutionnaire, conçue cette fois-ci comme lutte (armée si nécessaire) pour l'étatisation des moyens de production.

Pour notre collectif, tout cela n'a rien à voir avec le socialisme. Sous la façade trompeuse d'une montée de la lutte révolutionnaire, cet attachement à la voie autoritaire contribue au développement de la barbarie dans les campagnes. Les situations que nous avons pu constater dans l'occupation Mandu Ladino sont exemplaires d'une réalité commune aux occupations :
1) Les femmes sont obligées de travailler de la même façon que les hommes, quelles que soient les tâches. Du coup, le machisme se trouve seulement modifié dans ses formes, la surexploitation de la femme étant maintenue par ses multiples journées de travail, les hommes refusant de réaliser les tâches domestiques.
2) Tous, sans exception, sont obligés de travailler dans des conditions très dures et inhumaines. Les occupants sont privés des moindres moyens techniques, s'épuisent au travail, avec des outils archaïques, sous un soleil de plomb, sans avoir les moyens de reconstituer leurs énergies, faisant des journées de 10 à 16 heures (parfois travaillant aussi le dimanche et les jours fériés !). Exemplaire fut le témoignage d'une camarade du Collectif, décrivant comment elle eut sa peau brûlée par le travail, forcée de creuser un puits avec une pelle et une bêche afin que ses enfants ne meurent pas de soif. Cela en se soumettant aux consignes des techniciens de l'État.
3) Dans les occupations, la logique productiviste entraîne la destruction de la nature au profit de la production, la commercialisation et la consommation de marchandises. Dans la région de Pentecoste, pour prendre un seul exemple, la désertification avance à grands pas, et rien n'est fait dans les occupations pour les combattre. On continue à faire des « queimadas » (brûlis) ; on détruit la faune sauvage et la nature, par l'usage de poisons et de pesticides dans les cultures.
4) La faim et la soif, des maladies du Moyen Age, la marginalisation de la jeunesse, enfin, toutes les tares du capitalisme sont présentes dans les occupations ; on peut même dire que celles-ci sont devenues des bidonvilles ruraux, véritables poches de misère.
5) La politicaillerie domine la vie des occupations : disputes pour les places à responsabilité, jeu d'influence des politiciens professionnels, etc.. La réaction d'apolitisme ainsi provoquée favorise le clientélisme électoral. Au contraire de ce que prétend le MST, les occupations sont loin d'être « les tranchées de la lutte révolutionnaire.

[L'expérience montre que ce ne sont pas seulement les mauvaises conditions et la mauvaise fertilité des sols qui expliquent ces situations désastreuses. Dans des occupations réalisées sur des terres fertiles on trouve « la même faim et la même misère, les mêmes maladies, la même soumission à l'État, les mêmes illusions ».
De 1997 à 1998, enrichis de cette expérience, les quelques militants critiques participent à diverses actions directes et mobilisations de paysans sans terre dans la région de Fortaleza : des manifestations de rue et des occupations d'édifices publics (par exemple, le siège local de l'Institut de la réforme agraire), afin de protester contre l'immobilisme de l'État face à la sécheresse et aux promesses non respectées.]

4. La situation réelle de la paysannerie brésilienne : l’exemple d’une occupation de terres en 1997


[Le 24 avril 1997, les membres du Collectif s'engagent dans une nouvelle occupation. Environ 40 familles d’Acarape occupent la ferme du Boqueirao, une action menée ensemble par le Mouvement de la Ligue paysanne (MLC) et le STR (Syndicat des travailleurs ruraux). Après une longue lutte, la propriété est expropriée par l'État à ses propriétaires et transformée en occupation (assentamento), assistée par l'Institut de la réforme agraire, intégrée dans le programme national de la réforme agraire. Comme d'autres dans l'État du Ceara, cette occupation se plaçait au départ en dehors du contrôle hégémonique du MST. Peu après, des divergences se sont accentuées parmi les occupants et avec les bureaucrates du STR.]

Acarape est une ville située à 49 km de Fortaleza, dans la vallée du Acarape, au pied du massif de Baturité. La ville est connue comme la ville de la « cachaça3 ». Les plantations, qui ravitaillent en canne de sucre les usines de fabrication d’alcool situées dans la ville, sont une des bases de l'économie locale. Ce secteur traverse aujourd'hui une forte crise. Il y a quelques années, l'entreprise sud-coréenne Yamacon a ouvert sur place des usines de chaussures, profitant de l'existence d'une main-d'œuvre très bon marché et misérable, sans aucune expérience de lutte syndicale. Aux ouvriers et salariés agricoles saisonniers s'ajoute la masse des paysans ruinés et des travailleurs sans-terre. Ce prolétariat est soumis à un chômage structurel, à la précarisation et à une grande rotation de la main-d'œuvre. Comme la grande majorité des paysans brésiliens, le paysan d’Acarape n'est plus un paysan au sens classique du mot.
1) C'est le marché, le grand capital, qui détermine quoi, quand et pour qui produire, allant jusqu'à fournir les semences nécessaires aux cultures. Même le petit propriétaire qui possède légalement la terre et les outils de travail est forcé de se plier aux monopoles. Le travailleur rural d’Acarape — lorsqu'il réussit à produire au prix d'efforts énormes et de la façon la plus archaïque possible (agriculture de subsistance) — finit par vendre sa production dans le but d'obtenir de l'argent pour acheter le riz, les haricots, le maïs, etc., denrées produites industriellement dans les grandes unités du marché mondial.
2) Ce paysan est un prolétaire, toujours à la recherche d'un emploi, dans les campagnes ou en ville, à la merci de la loi de l'offre et la demande. Il est commun de voir, dans les périodes entre les moissons, beaucoup de travailleurs d’Acarape travaillent dans le bâtiment, dans la zone urbaine de Fortaleza. Il est frappant de constater que ces paysans ont assimilé beaucoup des aspects d'une culture urbaine de masse, telles les habitudes de consommation, bien sûr toujours limitées par leurs conditions absolument misérables d'existence.
3) Les valeurs traditionnelles de la paysannerie sont détruites et sa dignité spoliée par le capital. Les médias imposent la dictature d’images aliénantes y compris dans les lieux les plus reculés. La jeunesse est la principale victime de cette violence. Spectatrice des merveilles du marché mondial tout en croupissant dans la misère absolue, elle finit par trouver refuge dans la drogue et la prostitution. Elle est forcée de se soumettre à des relations de travail semi-esclavagistes, vendant sa force de travail pour quelques sous ou en échange de nourriture.

La présence massive de l'alcoolisme est un trait commun à la région d'Acarape, à d’autres régions du Nordeste brésilien et au Chiapas avant l'apparition de l’EZLN. Un pourcentage significatif de la population exploitée (jeunes, adultes, vieux) d'Acarape est alcoolique.
Ceci a des conséquences sur les formes d'exploitation. Jeunes, hommes et femmes, qui travaillent dans les usines de cachaça, ou qui vivent à proximité, sont fortement incités à boire. Dans les usines, par exemple, les travailleurs ont droit à une quantité gratuite de boisson. Les capitalistes, de façon scientifiquement planifiée, garantissent la paix sociale au prix d'une décadence physique et psychique, de l'autodestruction de la dignité et du respect des familles prolétaires.

[À Acarape, l'Église catholique ne suit pas la ligne de la théologie de la libération. C'est à peine si elle appuie des projets syndicalistes. Peu à peu, elle perd du terrain face aux sectes évangéliques réactionnaires. Le STR (Syndicat des travailleurs ruraux) est ici affilié à la CUT. Dans cette région, le STR n'est pas seulement une force réformiste. Dirigé par un caïd autoritaire et populiste, son action prend une connotation nettement fasciste.]

L’ assentamento4 regroupe 20 familles occupantes et 12 familles « agrégées ». Ces dernières sont parrainées par les familles occupantes dont elles sont totalement dépendantes. Les familles « agrégées » vivent dans les terrains attribués par l'Institut de la réforme agraire à leurs « parrains » occupants, elles ont moins de droits et plus de devoirs que ceux-ci. Pour en avoir une idée, il suffit de préciser que les familles « agrégées » n'ont pas le droit de voter dans les assemblées et ne bénéficient pas directement des crédits des projets d'État. En pratique, elles se transforment en serfs des familles occupantes, leurs « parrains », qui sont, elles, reconnues officiellement.
Le mythe d'un MST révolutionnaire empêche de voir ce qui se passe réellement à l'intérieur des assentamentos et des campamentos. Y compris chez les libertaires, on propage l'idée « roman-tique » selon laquelle tous les travailleurs sont unis et décidés à lutter contre la bourgeoisie et le capital ; que le MST et autres mouvements dans les campagnes ont une pratique révolutionnaire.
 Ce que nous décrivons ici à propos de l’assentamento de Boqueirao montre combien cette version est néfaste à la lutte révolutionnaire. La vie réelle est bien différente.

Aujourd'hui, l’assentamento Boqueirao est divisé en deux groupes politiquement opposés : le groupe dit « autonome », minoritaire, et le groupe lié à la CUT, majoritaire. Entre les deux, les divergences sont très marquées. Le premier a une position anticapitaliste, il considère la réforme agraire comme une politique bourgeoise intégrée dans le marché et choisit le chemin des initiatives productives et des mobilisations indépendantes hors de l'appareil d'État.
Le groupe lié à la CUT, au contraire, cherche l'insertion dans l'économie de marché, voit la réforme agraire comme une solution. Il se conforme au monde bourgeois des propriétaires privés, du productivisme et de la production de valeurs d'échange.
Ses membres se soumettent totalement aux règles établies par l'Institut de la réforme agraire, ses conseillers et autres entités officielles. Aujourd'hui, les deux groupes de l’assentamento ne se réunissent même plus en assemblée. De part et d'autre, on se bat désormais dans le seul but de légaliser la séparation existante dans l'occupation.
Comme dans les autres terres occupées, à Boqueirao la production est soumise aux lois du marché et à la logique productiviste du capitalisme. Dans le Sertao, cette soumission s'accompagne de la préservation d'un archaïsme : la monoculture de légumes traditionnels (haricots, maïs, fève), laquelle implique le recours aux queimadas (brûlis).
 Le résultat est la dégradation de la nature et, à terme, l'accroissement de la misère pour toute l'humanité, par l'épuisement des ressources naturelles, la destruction de la fertilité de la terre.
 [Le paysan a ainsi l'illusion qu'il peut produire un petit nombre de marchandises lui assurant la satisfaction de ses besoins fondamentaux et un niveau « digne » de consommation.
C'est un cycle vicieux. Faim et pénurie d'un côté, attachement idéologique à la propriété privée et au système, de l'autre côté. À l'intérieur de l’assentamento, ceux que des membres du Collectif appellent  « les nouveaux patrons du travailleur rural qui occupe des terres dans les zones de la réforme agraire » ont reproduit les attitudes hiérarchiques de soumission aux chefs. La possession même de la terre occupée devient un leurre.]

Lors de l'expropriation, l'État paye au propriétaire un prix surévalué, fondé sur les plus-values qui ont souvent été financées par le même État. Il annule aussi toutes les dettes du propriétaire. L'ancien propriétaire reçoit des TDA (Titres de la dette agraire), lesquels peuvent être renégociés ou convertis en actions dans les bourses de valeurs, ou même en argent comptant. De leur côté, les occupants reçoivent la terre avec des crédits d’alimentation, développement et habitation, mais ils ne reçoivent les investissements qu'après 2 ou 3 ans de présence sur les terres. Les financements annuels sont destinés à « garantir » la production et distribués par l'intermédiaire d'une institution officielle. L'État soutient seulement la production individuelle (familiale), alors qu'auparavant, il soutenait aussi la production collective. Une date limite est donnée aux assentados, date à partir de laquelle ils doivent rembourser à l'État la somme versée à l'ancien propriétaire. C'est avant tout dans le but d'accomplir ce « devoir » que les assentados se plient aux obligations imposées par l'État. Ceci montre bien comment la lutte pour la terre est utilisée pour dévier l'attention des travailleurs ruraux des véritables causes de leurs problèmes.

À Boqueirao, comme dans tous les autres assentamentos, le travail social est soumis à l'aliénation capitaliste. Privé de technologie pouvant rendre le processus productif plus humain et moins pénible, le producteur se tue à la tâche pour produire très peu et finit par détruire l'écosystème, tout en se conformant aux exigences de l'État. Les multinationales ont trouvé une excellente façon de reprendre le contrôle sur le travailleur rural en lutte. Pas besoin de le menacer. Même affamé et misérable, il suffit de renforcer chez lui le sentiment de propriété et d'« utilité sociale » dans la société productrice de marchandises. Rien de tel qu'une réforme agraire dans des terres de mauvaise qualité ou épuisées. Occupé presque tout son temps à un travail social inutile, rendu esclave pour assurer sa survie, voilà le but étroit de l'existence du travailleur rural. Et c'est ainsi que la lutte pour la terre devient une fin en soi et que le travailleur rural se soumet à sa lourde tâche quotidienne, alors que la grande propriété capitaliste reste épargnée. Le MST et consorts connaissent la chanson : ils sont les meilleurs administrateurs de la réforme agraire, processus étatique et marginal qui ne menace en rien le capitalisme.

5. Du côté du groupe « autonome ».


5.1 Reconquête de la dignité et du respect mutuel

L'expérience politique du groupe « autonome » de Boqueirao se réduit pour l'essentiel à la reconquête de la dignité et au respect mutuel de compagnons et de compagnes qui sont toujours restés en marge des décisions et des actions prises par la majorité des assentados. Ne faisant pas de concessions aux valeurs et aux pratiques propres à la société bourgeoise, leur lutte s'est développée autour de quelques orientations précises :
1) Les femmes restèrent cantonnées à la condition d'êtres soumis aux maris et n'ont jamais eu un réel pouvoir de décision dans les assemblées et autres structures du campamento. Les femmes du groupe autonome ont mené une bagarre contre les valeurs du patriarcat afin de conquérir le droit à la parole. Les autres femmes continuent à être soumises à un contrôle serré de « leurs » hommes ; elles ne votent que lorsque c'est dans l'intérêt des chefs de famille.
2) La jeunesse, n'a aucune possibilité de participation à la vie politique de l’assentamento, elle n'a pas accès aux loisirs et souffre du même processus de massification que la jeunesse des périphéries urbaines. Plus précisément, les jeunes des campements sont forcés de vendre leur force de travail dès leur plus jeune âge ou de travailler dans les terres de leurs familles. A travers les discussions et les activités culturelles, le groupe autonome s'est efforcé d’éveiller les jeunes à la lutte contre l'oppression quotidienne.
3) À l'intérieur du groupe autonome, on a soutenu les « familles agrégées » afin qu'elles aient les mêmes droits et mêmes devoirs que les assentados. On a ainsi créé un potager collectif, organisé des réunions avec large participation et décision de tous les présents. Des activités furent organisées sur des thèmes permettant aux occupants d'élargir leur horizons de lutte (soutien à Mumia Abu Jamal, contre les 500 ans de la « découverte » du Brésil, etc.).
4) Compte tenu du processus de destruction de la nature par la culture intensive capitaliste, la question écologique est centrale. Un chiffre terrible suffit pour prendre la mesure de l'ampleur du problème. Tous les ans, dans ce seul assentamento, on brûle 30 à 40 hectares de terre.

Dans la lutte menée par le groupe autonome contre la culture intensive, il y eut trois moments importants :
— L'opposition aux brûlis au bord du plan d'eau, lesquels provoquent progressivement l'érosion et l'effondrement des terrains. Le débat sur la question des brûlis fut difficile, y compris au sein du groupe autonome. Depuis des générations, les paysans ne connaissent que ce moyen traditionnel, et ne savent produire que les légumes traditionnels. C'est pourquoi il faudra tenter une expérience productive alternative, montrant concrètement et dans la pratique qu'il existe d'autres manières d'utiliser la terre.
— La lutte contre la contamination du plan d'eau par le dépôt d'ordures de la ville d'Acarape, qui se trouvait sur une des rives. Ce fut une dure et longue bataille menée contre la préfecture, avec des campagnes de presse, d'agitation et d'information auprès des habitants et des institutions officielles de l'État du Ceara. On est allé jusqu'à bloquer les bennes à ordures. À la suite de ces mobilisations, le dépôt d'ordures fut déplacé, mais l'eau de la réserve continue à être contaminée…
— La lutte contre le pompage de l'eau de la réserve par l'entreprise YAMACON, qui avait même construit un système de tuyauteries entre l'usine et le plan d'eau. Cela fait à peine quelques mois qu'on a réussi à suspendre le pompage des eaux, lequel se poursuivait selon un ancien accord entre les « chefs » de l’assentamento et YAMACON. L'entreprise avait accès à l'eau en échange de la distribution de paniers d’alimentation et de quelques heures de travail de tracteurs sur les terres occupées. La direction du groupe majoritaire, liée à la CUT, menace toujours de renouer cet accord.

[D'autres difficultés existent : d'une part les désaccords politiques entres les membres du groupe autonome et les membres extérieurs du Collectif, d'autre part l'hostilité des chefs du groupe majoritaire envers les membres du groupe autonome. L'alcoolisme, très répandu parmi la population rurale, fait des ravages chez les copains du groupe autonome de l’assentamento. Enfin, les maigres moyens financiers empêchent les contacts avec d'autres groupes, rendent difficile la circulation de l'information et renforcent l'isolement du groupe autonome, son sentiment d'impuissance et de dépendance.]

5.2 Résister à la vague réformiste

Peut-être ne pouvons-nous pas prétendre assumer certaines tâches qui ne sont pas encore mûries par les conditions historiques. Les décennies 1980 et 90 ont vu l'affirmation, dans les campagnes brésiliennes, d'un projet politique réformiste, dépassant la ligne du Parti communiste qui plaçait, jusqu'aux années 70, le mouvement paysan à la traîne d'une prétendue bourgeoisie progressiste ou démocratique. L'apparition et le développement du MST a, avant tout, signifié l'émergence des travailleurs ruraux comme sujet historique indépendant et capable de se constituer en force politique et sociale importante dans le cadre de la lutte de classes dans le pays. Certes, l'affirmation de cette force (comme tout autre mouvement social !) fut marquée par la théorie et la pratique des courants dominantes dans le siècle, par le nationalisme et l'« internationalisme étatique », dans toutes ses variantes sociales-démocrates, staliniennes et trotskistes.
Dans les années 80 et 90, toute critique du MST trouvait ses limites et insuffisances dans le fait qu'elle était encore marquée par les conceptions et les pratiques qu'elle cherchait à dépasser. La suprématie du MST relevait non seulement de la force de son appareil, mais surtout de la sympathie des exploités et opprimés vis-à-vis de son projet. Tant sur le plan national qu’international, cela était suffisant pour isoler et déformer la critique révolutionnaire.

[L'expérience du Collectif peut servir d'exemple. Sa survie a toujours dépendu de facteurs autres que le volontarisme, facteurs non contrôlables liés à la situation sociale générale. Le mérite du Collectif fut de résister à la vague réformiste. Au départ, sa critique était encore très marquée par le poids de l'idéologie marxiste-léniniste. Elle a évolué. Aujourd'hui, il est clair pour le Collectif que, si le prolétariat rural est une force majoritaire dans les campagnes, la pratique du MST reste dominée par la logique du marché. D'où les difficultés pour qu'un mouvement révolutionnaire s'affirme dans les campagnes.]

La politique du MST, le réformisme et de l'activisme de l'extrême gauche, sont condamnés à échouer. Si entre-temps une alternative révolutionnaire ne s'affirme pas, ils peuvent même participer à la création de conditions nécessaires à l’avènement d'un nouveau fascisme, qui se présente dès aujourd'hui sous un masque libéral. Car ces forces ne réussissent pas à développer des réponses concrètes aux défis de la mondialisation du capitalisme. Elles restent dans le champ étroit des idéologies et des luttes de l'État national. Sans en être conscientes, elles portent en elles un cadavre…
Le dépassement du MST ne peut se faire que par la constitution autonome, comme mouvement social, d'un nouveau bloc de forces au niveau international, regroupant des millions de personnes conscientes et organisées. Des expériences comme celles du Collectif du Ceara peuvent aider à ouvrir le chemin. Si le travail politique dans les campagnes ne doit pas être la tâche exclusive d'un groupe, le fait est qu'on ne peut pas avancer sur la question globale sans une telle expérience. Pour commencer, les libertaires, autonomes et autres, doivent cesser de propager des illusions sur le MST. Seulement à partir de là nous pourrons contribuer à la création de conditions historiques où pourra s'affirmer un mouvement autonome, dans les campagnes et ailleurs.

Ceara, Brésil, mai 2000


1. Texte présenté, en mai 2000, dans la rencontre organisée au Céara (Brésil) par le Comité de solidarité avec les communautés zapatistes. Le résumé des passages non traduits se trouve entre crochets et en gras.
2. Travailleur du Nordeste.
3. Alcool de canne à sucre, boisson nationale brésilienne.
4. L' assentamento est la collectivité des paysans qui occupent les terres ; le campamento est le campement de paysans qui se préparent à occuper les terres.

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