jeudi 23 mai 2013

Santiago Parane: hors-jeu international et jeu internationaliste

(Ce texte nous a été signalé par les camarades de la CNT-AIT Midi-Pyrénées, ce dont nous les remercions. On peut le trouver, ainsi que bien d’autres articles utiles, sur le site http://cnt-ait.info )

Le mou­ve­ment anar­chiste se montre par­ti­cu­liè­rement dis­cret dans ses ana­ly­ses des rela­tions et des conflits inter­na­tio­naux. Ses publi­ca­tions pér­io­diques ou ses livres ne trai­tent que rare­ment, ou très cir­cons­tan­ciel­le­ment, des pro­blèmes de poli­ti­que étrangère. Il existe certes un cer­tain nombre de prin­ci­pes généraux - contre tous les impér­ial­ismes, contre les natio­na­lis­mes, contre la guerre, contre les arme­ments -, rituel­le­ment répétés, qui pla­nent quel­que peu au-dessus des évé­nements, des ten­sions ou des guer­res loin­tai­nes. Cette répé­tition éco­no­mise l’obser­va­tion des faits et leur inter­pré­tation, plutôt qu’elle n’y invite.

Ce silence et ces géné­ralités prés­entent un danger sérieux, celui de voir le quo­ti­dien, fait de dés­inf­or­mation et de pro­pa­gande, mode­ler pro­gres­si­ve­ment les réactions des mili­tants et conduire à ce que leur com­por­te­ment pra­ti­que, face à des situa­tions de fait, diffère de leurs convic­tions affi­chées, ou les contre­dise. Le piège du choix, iden­ti­que en fin de compte à celui qui fonc­tionne si sou­vent pour les ques­tions socia­les, réside dans l’exploi­ta­tion des sen­ti­ments paci­fis­tes et inter­na­tio­na­lis­tes à des fins guer­rières ou impér­ial­istes.

Il n’est pas ques­tion d’appe­ler les liber­tai­res à s’enga­ger dans une lutte entre régimes d’exploi­ta­tion ou entre Etats visant à l’hégé­monie rég­io­nale ou mon­diale. Il est plus intel­li­gem­ment, et plus uti­le­ment, fait appel aux sen­ti­ments anti-auto­ri­tai­res, aux convic­tions anti-tota­li­tai­res, aux néc­essités de la déf­ense de conquêtes ouvrières, des libertés acqui­ses. De même qu’au nom des valeurs dont se sert la « gauche », il est demandé non de par­ti­ci­per aux règles par­le­men­tai­res, mais d’empêcher - par le vote - le triom­phe d’un can­di­dat de « droite ». Ou de faire bloc avec ceux qui déf­endent le « pro­grès » contre ceux qui s’accro­chent aux pri­vilèges du passé. Le procédé donne des rés­ultats. Il faut reconnaître qu’il n’est sou­vent pas besoin de le mettre au point du dehors ; il surgit spon­tanément, au sein même des milieux anar­chis­tes. Ainsi le Manifeste des 16, en 1914.

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La prise de posi­tion des Kropotkine, Grave, Malato, Mella ou Moineau n’est pas excep­tion­nelle, ni condi­tionnée par une situa­tion unique. On la retrou­vera, sous un autre lan­gage, en d’autres conjonc­tu­res, en 1936 en Espagne, en 1939, comme on pour­rait la dét­ecter aujourd’hui même. Tout au long de la guerre civile espa­gnole en effet, l’idée d’un « camp démoc­ra­tique » favo­ra­ble à la République a été déf­endue, pro­pagée, par les adver­sai­res de la révo­lution sociale - répub­licains bour­geois et sta­li­niens -, mais elle a pénétré jusque dans nos rangs. Et elle s’y est main­te­nue. Sans dis­cus­sion. Dans l’équi­voque.

Ainsi, dès le début de la Seconde Guerre mon­diale, un homme de la taille de Rudolf Rocker a pu parler du Commonwealth bri­tan­ni­que comme d’une « com­mu­nauté de peu­ples libres »... Mais remar­quons qu’entre les affir­ma­tions paci­fis­tes, cri jeté sans aucune considé­ration pour les données ou les pers­pec­ti­ves de la réalité visi­ble - le tract lancé par Louis Lecoin « Pour une paix imméd­iate » en four­nit un modèle - et les plai­doi­ries jus­ti­fi­ca­tri­ces de ceux qui se ral­lient à un camp, il existe sur­tout un immense no man’s land d’igno­rance et de sclé­rose men­tale.

Malgré les nom­breu­ses expéri­ences, la somme de connais­san­ces acqui­ses et entrées dans notre mém­oire col­lec­tive est maigre. Il y eut, pen­dant la guerre de 14-18 des mani­fes­ta­tions de la pensée et de l’action anar­chis­tes qui tém­oignèrent de la luci­dité et du cou­rage des com­pa­gnons. Il y eut Zimmerwald et cent exem­ples de la prés­ence liber­taire. De 1939 à 1945 il n’y eut pas grand-chose qui res­semblât à cette ténacité auda­cieuse et pro­met­teuse. A quel­ques excep­tions près. L’une col­lec­tive : l’équipe de War Comentary à Londres. Les autres, indi­vi­duel­les ou à partir de petits noyaux, celui de 1’Adunata dei Refrattari étant le plus solide. Le reste bas­cula dans l’illu­sion san­glante, le silence ou l’accom­mo­de­ment.

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En pleine guerre, sous les bombes, l’effort de connais­sance des éditeurs de War Comentary (succédant à Spain and the World) ne cesse pas. Avant toute chose, il s’agit de ne pas se lais­ser entraîner par les tor­rents de men­son­ges, accom­pa­gne­ment natu­rel des haines et des com­bats. Un effort qui pour­tant ne s’ima­gine pas triom­phant. Tout est dif­fi­cile, lent, incer­tain, préc­aire. Marie-Louise Berneri, qui, avec Vernon Richards et l’équipe de Freedom Press, anime le jour­nal, le dit expli­ci­te­ment : « Nous ne pou­vons bâtir avant que la classe ouvrière ne se déb­arr­asse de ses illu­sions, de son accep­ta­tion des patrons et de sa foi dans les chefs. Notre poli­ti­que consiste à l’éduquer, à sti­mu­ler ses ins­tincts de classe, et à ensei­gner des mét­hodes de lutte. C’est une tâche dure et longue, mais à ceux qui pré­fèrent des solu­tions plus sim­ples, comme la guerre, nous sou­li­gne­rons que la grande guerre mon­diale qui devait mettre un terme à la guerre et sauver la démoc­ratie, n’a pro­duit que le fas­cisme et une nou­velle guerre : que la guerre prés­ente pro­vo­quera sans nul doute d’autres guer­res, tout en lais­sant intacts les pro­blèmes fon­da­men­taux des tra­vailleurs. Notre façon de refu­ser de pour­sui­vre la tâche futile de rapiécer un monde pourri, et de nous effor­cer d’en cons­truire un neuf, n’est pas seu­le­ment cons­truc­tive, elle est la seule solu­tion [1] ».

Il ne s’agit pas d’incan­ta­tions à la paix, mais de suivre l’actua­lité et d’en extraire chaque jour la leçon, de dén­oncer les bour­ra­ges de crânes, de rap­pe­ler par des exem­ples immédiats et évidents que la Grande-Bretagne est un empire qui règne sur des peu­ples escla­ves, que les Etats-Unis vont mettre à profit leur entrée en guerre pour étendre leur aire de puis­sance, que la Russie sovié­tique est un tota­li­ta­risme qui écrase prolé­tariat, pay­san­ne­rie et peu­ples ; que les mots per­dent tout sens quand un Tchang Kai Chek, tyran hier, devient grand démoc­rate le len­de­main, que les idéo­logies cou­vrent des intérêts indéf­en­dables. « Ne nions pas que... l’opi­nion amé­ric­aine, et peut-être Roosevelt lui-même, n’exprime pas une véri­table sym­pa­thie pour les démoc­raties. L’opi­nion des masses - ou plutôt ce que la presse leur fait croire -, n’a rien de commun avec les intérêts com­binés des capi­ta­lis­tes et des impér­ial­istes qui dét­er­minent la conduite du pays. Mais on doit reconnaître que ces intérêts ont tout à gagner dans une guerre europé­enne [2]. »

Cette volonté de conti­nuer à voir clair, de penser avec sa propre tête, va se mani­fes­ter pour dire, expo­ser, pro­pa­ger les vérités crues. Par des publi­ca­tions, mais aussi par des tracts dis­tri­bués aux sol­dats, ce qui don­nera lieu à procès. Par une cor­res­pon­dance qui devra se fau­fi­ler dans la masse épa­isse des cen­su­res et des contrôles, avec les isolés, les res­capés, les tena­ces des quatre coins du monde et qui sont l’Internationale.

Sans doute la tra­di­tion anglaise four­nis­sait encore, restes sans cesse gri­gnotés du libé­ral­isme d’expres­sion, un ter­rain plus favo­ra­ble à cette affir­ma­tion et à cette recher­che anar­chis­tes qu’en des pays entiè­rement mili­ta­risés ou soumis à un régime de police toute-puis­sante. Mais ces pos­si­bi­lités sont exploitées à fond, et non pas esca­motées en atten­dant des jours sans pro­blèmes. Comme ailleurs, l’illé­galité et la clan­des­ti­nité s’adap­tent et rép­ondent à la loi et à la répr­ession. L’argu­ment ne tient pas quand il est avancé que ces libertés doi­vent être déf­endues en se met­tant à la dis­po­si­tion d’un pou­voir qui s’ingénie à les réd­uire. Ce qui est à noter, c’est que dans les pays dic­ta­to­riaux, nombre d’éléments de rés­ist­ance ont agi en liai­son avec des ser­vi­ces d’Etats « enne­mis », en vue de par­ti­ci­per à l’effort de guerre de l’autre camp, et non pour des objec­tifs pro­pres. C’est là que s’établit la différ­ence fon­da­men­tale, pour les anar­chis­tes, entre l’action favo­ri­sant le triom­phe d’une coa­li­tion contre l’autre, et celle qui cor­res­pond à des buts de libé­ration sociale. Différence qui était sen­si­ble en Italie, en France, aussi bien que dans les pays dits « neu­tres » - comme en Amérique latine -, là où les grèves étaient sou­te­nues, décl­enchées ou condamnées, non par rap­port aux intérêts de la classe ouvrière, mais sui­vant le critère du « bon » ou du « mau­vais » béné­fici­aire sur le plan inter­na­tio­nal. Il existe, en dépit des situa­tions loca­les par­fois très com­plexes, un fil conduc­teur : c’est la guerre sociale que nous menons, et non la guerre entre nations ou entre blocs. Les « forces de libé­ration » ne s’y trom­pe­ront pas en Italie - 1944 -, quand les auto­rités mili­tai­res nord-amé­ric­aines auto­ri­se­ront la paru­tion de toutes les publi­ca­tions de toutes les ten­dan­ces « anti­fas­cis­tes », sauf les jour­naux anar­chis­tes. De même que dans le port de Buenos Aires, les sta­li­niens s’oppo­se­ront aux mou­ve­ments reven­di­ca­tifs, dès lors que la pro­duc­tion des entre­pri­ses intéressées est des­tinée au ravi­taille­ment des alliés - enne­mis la veille - de l’URSS.

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Reconnaissons que nous ne possédons pas de doc­trine éprouvée. Nos « ancêtres » ne nous aident guère. Dans la logi­que marxiste, et pour ce qui concerne la poli­ti­que inter­na­tio­nale, il existe la même croyance dans le caractère « pro­gres­sif » de l’expan­sion capi­ta­liste dans le monde - étape iné­vi­table pour que soient réunies les condi­tions néc­ess­aires à la vic­toire du prolé­tariat - que pour le dével­op­pement éco­no­mique des nations. Miklos Molnar résume fort bien cette théorie : « Si le pro­grès réalisé par la bour­geoi­sie conquér­ante grâce au dével­op­pement de ses forces pro­duc­ti­ves est l’étalon uni­ver­sel pour mesu­rer les peu­ples, leur place au soleil et la légi­timité de leurs reven­di­ca­tions natio­na­les, il est tout aussi impos­si­ble de se placer aux côtés des peu­ples ’asia­ti­ques’ qu’aux côtés des ’sous-développés’ du vieux conti­nent. Autrement dit, si Marx et Engels avaient voulu adop­ter un concept anti­co­lo­nia­liste... ils auraient dû l’éla­borer au sujet des peu­ples opprimés d’Europe éga­lement et vice versa. Faute de se placer sur le ter­rain de l’autodét­er­mi­nation sans dis­cri­mi­na­tion, ils s’enfer­ment dans le carcan de leur vision matér­ial­iste et, dirait-on aujourd’hui, ’pro­duc­ti­viste’ du monde. Dans une posi­tion idéo­lo­gique donc ? Pas du tout, puisqu’il s’agit d’une idéo­logie fondée sur une ana­lyse de la réalité et qui se vou­lait scien­ti­fi­que. Ce n’est pas un vœu, un pro­gramme, un idéal que Marx et Engels prét­endaient expri­mer par leurs thèses, mais bien la ten­dance géné­rale du dével­op­pement his­to­ri­que [3] ».

Il y aurait quel­que cruauté à rap­pe­ler à nos bons simili-marxis­tes d’aujourd’hui, qui se por­tent au secours des colo­nisés ou néo-colo­nisés (sauf quand il s’agit de colo­nies sovié­tiques), les posi­tions de leurs maîtres à penser (il leur reste des maîtres, mais pas de pensée). Molnar le rap­pelle : « le contenu moral du colo­nia­lisme, son infa­mie et sa stu­pi­dité n’infir­ment pas aux yeux de Marx sa néc­essité en tant que pro­ces­sus his­to­ri­que global. Quelque dét­es­tables que soient les motifs et les mét­hodes de colo­ni­sa­tion bri­tan­ni­ques, ils accom­plis­sent une tâche his­to­ri­que somme toute pro­gres­siste [4] ».

Côté Bakounine, le rai­son­ne­ment est inverse : « La conquête faite par les nations civi­lisées sur les peu­ples bar­ba­res, voilà leur prin­cipe. C’est l’appli­ca­tion de la loi de Darwin à la poli­ti­que inter­na­tio­nale. Par suite de cette loi natu­relle, les nations civi­lisées, étant ordi­nai­re­ment les plus fortes, doi­vent ou bien exter­mi­ner les popu­la­tions bar­ba­res, ou bien les sou­met­tre pour les exploi­ter, c’est-à-dire les civi­li­ser. C’est ainsi qu’il est permis aux Américains du Nord d’exter­mi­ner peu à peu les Indiens ; aux Anglais d’exploi­ter les Indes orien­ta­les ; aux Français de conquérir l’Algérie ; et enfin aux Allemands de civi­li­ser, nolens volens, les Slaves de la manière que l’on sait [5]. »

Mais si l’examen des rela­tions entre Russie, Allemagne, Pologne, donne l’occa­sion à Bakounine de conclure de manière tout à fait opposée aux opi­nions de Marx, le pre­mier considérant l’Allemagne comme l’Etat le plus porté à l’expan­sion et le second esti­mant que la Russie tsa­riste est des­tinée à s’étendre par la nature même de son régime retar­da­taire et abso­lu­tiste, il n’en reste pas moins que pour le Russe, c’est le pro­blème de l’Etat qui est essen­tiel. « L’Etat moderne ne fait que réa­liser le vieux concept de domi­na­tion... qui aspire néc­ess­ai­rement, en raison de sa propre nature, à conquérir, asser­vir éto­uffer tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gra­vite, res­pire : cet Etat... a fait son temps [6]. » Ici, déjà, le prin­cipe éto­uffe les ana­ly­ses détaillées. Il n’est pas sûr qu’il sera suf­fi­sant pour domi­ner les entraî­nements de la pas­sion.

On ne peut mieux résumer une cer­taine men­ta­lité qui régnait dans les rangs de l’émig­ration CNTiste en France, qu’en citant la rép­onse faite en novem­bre 1944 à l’U.N.E. (Union natio­nale espa­gnole) - fabri­ca­tion du PC espa­gnol -, qui lors d’un congrès tenu à Toulouse avait décidé d’éviter de nou­vel­les effu­sions de sang en Espagne : « Magnifique déc­la­ration avec laquelle nous sommes tota­le­ment d’accord. Mais pour­quoi dit-on aux Anglais une chose et une autre tota­le­ment différ­ente aux Français et aux Espagnols réfugiés en France ? Pourquoi les porte-parole de l’U.NE. appel­lent lâches les exilés espa­gnols qui refu­sent d’entrer dans les rangs de leurs guér­illas qui prét­endent reconquérir l’Espagne l’arme au poing ? C’est nous qui por­tons le dra­peau de l’unité de tous les Espagnols amants de la liberté et de la République. C’est nous qui, dans un Front popu­laire, avons déf­endu la République, une République que l’U.N.E. considère morte. C’est nous qui disons aux Anglais, aux Américains, aux Russes et à tous les peu­ples démoc­ra­tiques du monde - et très par­ti­cu­liè­rement aux Espagnols exilés en France - que l’on doit tenter de libérer l’Espagne en évitant une nou­velle tuerie cruelle entre Espagnols [7]. »

Que d’illu­sions, que de vaines et glo­rio­lan­tes espér­ances, quel manque de connais­sance des moti­va­tions qui dét­er­minaient la poli­ti­que des Etats « démoc­ra­tiques » ! Le livre de José Borras dont nous avons extrait cette cita­tion abonde en enfan­tilla­ges de ce type et en gui­mauve littér­aire, aux lieux et place d’une dif­fi­cile mais indis­pen­sa­ble ana­lyse des conjonc­tu­res poli­ti­ques inter­na­tio­na­les. La garde est baissée devant la froide dét­er­mi­nation des Etats, égoïstes par nature. Après les dés­il­lusions, iné­vi­tables, vien­dront les aven­tu­res lancées à coups de jeûnes, à coups de morts et d’arres­ta­tions, prix aussi mal cal­culé que l’était la croyance en des gou­ver­ne­ments bour­geois démoc­ra­tiques animés des meilleu­res inten­tions...

Car le mou­ve­ment liber­taire espa­gnol, du moins dans ce qu’il déc­lare offi­ciel­le­ment, n’a rien appris de ce que vaut « l’anti­fas­cisme » natio­nal ou inter­na­tio­nal : « Une des cons­tan­tes qui ont net­te­ment marqué le com­por­te­ment poli­ti­que des partis et orga­ni­sa­tions exilés a été de croire - et de faire croire - que si les anti­fas­cis­tes espa­gnols per­di­rent la guerre civile et s’ils ne sont pas encore par­ve­nus à abat­tre la dic­ta­ture fran­quiste, la faute en est aux puis­san­ces étrangères [8]. »

S’agit-il d’une inter­pré­tation par­ti­cu­lière, mar­quée par les cir­cons­tan­ces pro­pres au conflit ibé­rique ? Il ne le semble pas, car nous retrou­vons ce rai­son­ne­ment, non plus à chaud, mais comme expres­sion natu­relle d’un cou­rant de pensée, chez nombre de mili­tants, et à propos d’autres guer­res. Ainsi, sous la plume d’un excel­lent mili­tant astu­rien, Ramon Alvarez, quand il parle d’Eleuterio Quintanilla, orga­ni­sa­teur et pro­pa­gan­diste anar­chiste du pre­mier tiers du XXe siècle : « Tant que la guerre ne se mani­festa pas par le choc brutal des armées sur les champs de bataille, trans­formés en tombes gigan­tes­ques de jeunes gens qui avaient rêvé d’une ’Belle époque’ pro­longée, Quintanilla se déchaîna contre la guerre. Il n’igno­rait pas que les tue­ries col­lec­ti­ves ont tou­jours assuré le salut du capi­ta­lisme, coïn­cidant chro­no­lo­gi­que­ment avec les cycles de crises éco­no­miques, rés­ultats des iné­vi­tables contra­dic­tions d’un système social basé sur l’exploi­ta­tion et le profit.

« Une fois mortes les illu­sions repo­sant sur un inter­na­tio­na­lisme trop jeune pour être enra­ciné dans la cons­cience civi­que - bien qu’il doive cons­ti­tuer la pre­mière aspi­ra­tion d’un idéal­iste sincère -, Quintanilla décida rapi­de­ment de déf­endre le camp occi­den­tal, car il représ­entait une plus grande somme de libertés, où était pos­si­ble l’ense­men­ce­ment révo­luti­onn­aire ; alors que la vic­toire du kaisér­isme eût signi­fié un recul sen­si­ble, dont les conséqu­ences eus­sent retombé de pré­fér­ence sur les cou­ches les plus pau­vres de chaque nation [9]. »

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Dans la plu­part des cas, le choix d’un camp est dét­erminé par le sen­ti­ment d’impuis­sance chez le mili­tant. Demeurer en dehors de l’affron­te­ment public majeur lui semble l’exclure de toute action, de toute exis­tence. Or, il ne s’agit pas d’être neutre, mais de refu­ser les règles d’un jeu qui n’est pas le sien. C’est le choix d’un camp qui fait dis­pa­raître sa per­son­na­lité propre. Son enga­ge­ment signi­fie son sui­cide en tant que mili­tant anar­chiste. Que les cir­cons­tan­ces l’obli­gent à se trou­ver inséré, en uni­forme ou en civil, dans les appa­reils de l’une des par­ties bel­ligér­antes, ne l’engage pas.

Ce serait sa jus­ti­fi­ca­tion de ce qu’il n’a pas le pou­voir d’éviter qui le met­trait hors du combat social. C’est à partir de cette - de sa - situa­tion de fait, non choi­sie, qu’il peut com­men­cer - ou conti­nuer - d’agir. Pour agir, il doit tra­vailler à suivre et à com­pren­dre les évé­nements, tâche peu aisée mais pos­si­ble. De même qu’il doit connaître le milieu où il se trouve placé, pour en saisir la diver­sité et les contra­dic­tions. Tous éléments de connais­sance qui lui ser­vi­ront, dans l’immédiat ou dans le temps. Les aspect sociaux d’un conflit, d’une ten­sion, d’une guerre ne sont jamais absents long­temps. Non plus que les réactions indi­vi­duel­les. Là est son ter­rain. Quant à la sem­pi­ter­nelle considé­ration que tout acte, tout sen­ti­ment exprimé, toute atti­tude font le jeu de l’un ou l’autre des anta­go­nis­tes, elle est sans nul doute exacte. Le tout est de savoir s’il faut dis­pa­raître, se taire, deve­nir objet, pour la seule raison que notre exis­tence peut favo­ri­ser le triom­phe de l’un sur l’autre. Alors qu’une seule vérité est éclat­ante : nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-mêmes.

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Ne pas vou­loir par­ti­ci­per aux opé­rations de poli­ti­que inter­na­tio­nale, dans l’un des camps en lutte, ne signi­fie pas qu’il faille se désint­éresser de la réalité de ces opé­rations, de ces formes de guerre per­ma­nente pre­nant les aspects les plus variés : com­mer­ciaux, poli­ti­ques, mili­tai­res ; de ces stratégies. Oublier que les Etats Unis, par voca­tion et volonté de puis­sance, sont par­tout présents dans le monde, veu­lent assu­rer la déf­ense et la garan­tie de leur mét­ro­pole qui dépend d’un ravi­taille­ment de nature inter­conti­nen­tale ; oublier les ten­dan­ces à l’hégé­monie mon­diale de l’Union sovié­tique ; oublier la capa­cité expan­sion­niste de la Chine ; oublier que les poussées d’indép­end­ance qui secouent l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine sont à la fois volontés popu­lai­res, sur­gis­se­ments de nou­vel­les clas­ses diri­gean­tes et pions des riva­lités entre gran­des puis­san­ces, c’est se condam­ner à tomber dans tous les pan­neaux. C’est au contraire par le tri continu des éléments décis­ifs entre manœuvres de type natio­na­liste ou impér­ial­iste et cou­rants de libé­ration authen­ti­ques que la cri­ti­que liber­taire peut et doit s’exer­cer si elle veut être ins­tru­ment de connais­sance et de combat.

Or, à chaque fois que le mili­tant prend posi­tion, avec l’espoir d’occu­per une place dans la « marche de l’his­toire », ou qu’il refuse de mani­fes­ter son sou­tien à une poussée sociale, par souci de ne pas favo­ri­ser une auto­rité gou­ver­ne­men­tale, il erre ou perd toute exis­tence. Il faut se rap­pe­ler à ce propos l’atti­tude d’intel­lec­tuels liber­tai­res ita­liens esti­mant « pro­gres­sive » la liqui­da­tion de la féo­dalité tibét­aine par l’Armée rouge chi­noise (qu’il était pos­si­ble - aussi absur­de­ment - de mettre en parallèle avec le rôle moder­niste de la conquête mus­so­li­nienne de l’Abyssinie). Ou encore les rétic­ences de milieux anar­chis­tes français lors de l’insur­rec­tion hon­groise de 1956, dans laquelle ils voyaient la main de la pro­pa­gande nord-amé­ric­aine. Plus tard, la cri­ti­que des mét­hodes dic­ta­to­ria­les cas­tris­tes fut assi­milée à la déf­ense de l’impér­ial­isme yankee.

Et plus réc­emment, nous avons pu lire dans un jour­nal anar­cho-syn­di­ca­liste norvégien une déf­ense incondi­tion­nelle du MPLA d’Angola. Ce sont exem­ples non de clair­voyance, mais de sou­mis­sion aux arti­fi­ces des pro­pa­gan­des, d’absence d’infor­ma­tion directe ou de tra­vail d’ana­lyse. Exemples de l’inu­ti­lité des prin­ci­pes, si ceux-ci ne sont pas cons­tam­ment nour­ris et vérifiés par l’effort de connais­sance.

Par contre, là où nous trou­vons des alliés natu­rels, là où sur­gis­sent des forces sur le plan social qui bri­sent le faux dilemme des blocs bons ou mau­vais, nous ne sommes ni assez vigi­lants ni assez soli­dai­res. Du moins en tant que mou­ve­ment, car fort heu­reu­se­ment, indi­vi­dus, noyaux et ini­tia­ti­ves agiles n’ont jamais manqué. Il va sans dire que nos alliés natu­rels ne sont pas, dans les pays de l’Est, les ser­vi­ces nord-amé­ricains, ni, en Amérique, les hommes du KGB. Mais réd­uire la com­préh­ension des situa­tions natio­na­les et la com­plexité des rap­ports inter­na­tio­naux à ces cir­ques - comme il est aisé et cou­rant de le faire - serait lamen­ta­ble pour des mili­tants, rétifs par prin­cipe aux sor­tilèges mani­pulés des mass media.

Si nos alliés natu­rels se trou­vent parmi ceux d’en bas qui, sous des formes infi­ni­ment variées lut­tent ou se déf­endent dans les entre­pri­ses ou dans les quar­tiers popu­lai­res des villes ou des bourgs, bul­ga­res, cubains ou sud-afri­cains, russes ou chi­nois, argen­tins ou nord-amé­ricains, ou à Hong Kong ou au Japon, nos enne­mis non moins natu­rels sont les systèmes et les régimes qui les domi­nent, les exploi­tent ou les rép­riment.

De même que nos pré­oc­cu­pations por­tent sur l’éval­uation des rés­ultats des mille formes de rés­ist­ance aux conflits - non pas théo­riques, mais réels - c’est-à-dire sur la ques­tion de savoir, par exem­ple, si les dizai­nes de mil­liers de dés­erteurs ou de réfr­act­aires nord-amé­ricains ont accéléré la liqui­da­tion de la guerre au Viet-Nam. Ce qui ne nous place nul­le­ment à la traîne ni aux ordres du gou­ver­ne­ment d’Hanoi.

A regar­der de près, nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connais­sant et en dév­oilant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étr­oi­tement de la connais­sance de celui des autres. Les chausse-trapes se pré­parent évid­emment bien à l’avance. Pour ne pas y tomber, nos géné­ralités prév­en­tives ne sont pas suf­fi­san­tes. Il nous faut dès main­te­nant appren­dre à détailler : anta­go­nisme-col­la­bo­ra­tion entre Etats-Unis et URSS, euro­com­mu­nisme, libé­rations du type ango­lais, éth­iopien ou cam­bod­gien, démoc­ratie à la japo­naise, etc. Des détails qui nous ren­for­ce­ront dans notre hors-jeu inter­na­tio­nal et notre pos­si­ble action inter­na­tio­na­liste. (Paris, juin 1977)

Santiago PARANE
Mili­tant chi­lien qui col­la­bora à la presse liber­taire inter­na­tio­nale. Article paru dans Interrogations n°11, juillet 1977, revue inter­na­tio­nale de recher­che anar­chiste

Notes

[1] Neither East nor West, Freedom Press, Londres 1952.

[2] War Comentary, déc­embre 1939.

[3] Marx, Engels et la poli­ti­que inter­na­tio­nale, Gallimard, Paris, 1975.

[4] Ibidem, p. 199.

[5] « Aux com­pa­gnons... », Archives Bakounine II

[6] « Etatisme et Anarchie », Archives Bakounine III.

[7] José Borras, Politicas de los exi­lia­dos espa­no­les - 1944-1950, Ruedo Iberico, Paris, 1976.

[8] Ibidem, p. 23.

[9] Eleuterio Quintanilla - Vida y Obra del Maestro, Editores Mexicanos Reunidos, Mexico, 1973.

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