mardi 7 mai 2013

PSEUDO-"GOUROU" ET AUTHENTIQUE TRAVAILLEUSE: COMMENT LUTTE OUVRIÈRE SE PIÈGE ELLE-MÊME

Pour toute per­sonne ayant assisté à la pre­mière appa­ri­tion publi­que de Hardy, le diri­geant his­to­ri­que de LO, devant un par­terre de mili­tants et de sym­pa­thi­sants à la Mutualité en 1973, les choses étaient clai­res dès le départ. Avec sa fran­chise habi­tuelle, il expli­qua l’objec­tif de l’orga­ni­sa­tion : certes, Arlette n’était pas une intel­lec­tuelle « brillante », qui avait l’habi­tude de para­der dans les salons pari­siens, mais elle était une cama­rade dont tous les mili­tants présents pou­vaient être « fiers », une femme, une tra­vailleuse qui offri­rait une excel­lente image du groupe. Ainsi naquit la « porte-parole » de Lutte Ouvrière.
Les années pas­sant, et le poids méd­ia­tique et élec­toral d’Arlette Laguiller aug­men­tant, Arlette et Hardy, et tout LO avec eux, se trouvèrent pri­son­niers d’un mythe dont ils n’avaient sans doute pas pesé toutes les conséqu­ences. Tous les édi­toriaux du jour­nal et des bul­le­tins d’entre­prise, tous les com­mu­ni­qués de presse étaient signés Arlette, alors qu’ils étaient écrits par des mili­tants différents et réécrits col­lec­ti­ve­ment, pra­ti­que par­fai­te­ment nor­male et qu’une orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire n’a aucune raison de cacher. Après tout, les trots­kys­tes sont pour la direc­tion collég­iale et le tra­vail col­lec­tif, non ? Certes, Arlette Laguiller était par­fai­te­ment capa­ble d’écrire elle-même ces textes mais elle ne pou­vait pas être par­tout à la fois. Rappelons qu’à l’époque elle tra­vaillait encore au Crédit Lyonnais et exerçait des res­pon­sa­bi­lités syn­di­ca­les. Même des diri­geants de LO connus publi­que­ment, comme par exem­ple ceux qui pre­naient la parole régul­ièrement à la Mutualité depuis des années, dis­pa­rais­saient tota­le­ment der­rière Arlette Laguiller au risque de lais­ser croire que la porte-parole était une sorte de deus ex machina. Et évid­emment le jour où un jour­na­liste déc­ouvrit qu’un des diri­geants les plus anciens de LO (Hardy) avait fondé trois entre­pri­ses de for­ma­tion pour caser quel­ques cadres de l’orga­ni­sa­tion, et après que cer­tains bul­le­tins intérieurs se furent mis à cir­cu­ler publi­que­ment, le « pot-aux-roses » fut dévoilé. Il était facile de prés­enter Arlette comme la prét­endue « poti­che » de Hardy. Mais à qui la faute ?
Si cette prés­en­tation des faits est évid­emment mép­ris­ante et injuste pour Arlette Laguiller, il faut bien voir que c’est Lutte Ouvrière elle-même qui s’est mise dans cette situa­tion. Pourquoi n’a-t-elle pas expli­qué dès le départ et publi­que­ment quelle était la posi­tion d’Arlette Laguiller dans l’orga­ni­sa­tion, qui étaient les mem­bres de la direc­tion et com­ment fonc­tion­nait exac­te­ment le groupe ? Certes, cela n’aurait pas empêché les jour­na­lis­tes d’atta­quer LO mais cela les aurait au moins privés de cer­tains argu­ments qui font encore mouche, en l’absence de rép­onses cré­dibles. Malheureusement pour son image, LO est empêtrée dans des contra­dic­tions insur­mon­ta­bles liées à ses pra­ti­ques clan­des­ti­nes, ou plus exac­te­ment pseudo- clan­des­ti­nes, mais aussi à sa fidélité indéf­ec­tible au lénin­isme et à sa concep­tion du marxisme.

Deux pra­ti­ques inconci­lia­bles

Tout le monde sait que les mili­tants de LO uti­li­sent des pseu­do­ny­mes (c’est aussi le cas à la LCR et au PT), qu’ils pren­nent cer­tai­nes préc­autions pour se réunir, font atten­tion à ce qu’ils racontent au télép­hone et ne dis­tri­buent pas leurs bul­le­tins intérieurs aux portes des facultés. Jusque-là rien de très ori­gi­nal. Ce qui l’est plus, c’est qu’en se prés­entant systé­ma­tiq­uement à toutes les élections depuis trente ans LO a été obligé de donner des mil­liers de noms à l’admi­nis­tra­tion, donc à la police, faci­li­tant ainsi considé­rab­lement le tra­vail aux RG, ou à tout plu­mi­tif désirant déc­ouvrir la véri­table iden­tité des mem­bres de LO. Les mili­tants se trou­vent dés­ormais dans la situa­tion absurde où les flics (et les jour­na­lis­tes) sont en posi­tion de mieux connaître le nom, l’adresse, la pro­fes­sion, la famille, voire la vie intime de leurs cama­ra­des qu’eux-mêmes !
La décision poli­ti­que de LO de mener systé­ma­tiq­uement des cam­pa­gnes élec­to­rales depuis 30 ans est tota­le­ment incom­pa­ti­ble avec des pra­ti­ques clan­des­ti­nes. A moins de créer deux orga­ni­sa­tions séparées comme l’ETA et Herri Batasuna en Espagne, mais LO n’en a ni le désir ni les moyens. C’est pour­quoi Arlette Laguiller, comme tout autre mili­tant de LO, est et sera tou­jours mal à l’aise pour parler du fonc­tion­ne­ment de son orga­ni­sa­tion. Elle est cons­tam­ment par­tagée entre les règles de la clan­des­ti­nité (on ne dit rien, ou alors le strict mini­mum, aux flics, aux jour­na­lis­tes, aux parents, aux sym­pa­thi­sants, etc.) et celles de la vie élec­to­rale (on se prés­ente comme un groupe ouvert, démoc­ra­tique et sympa, à l’image de la fête de LO où tout le monde bouffe, dis­cute, se dis­trait, danse ou écoute de la musi­que).
De plus, il faut bien dire que cette clan­des­ti­nité est com­plè­tement bidon : les mili­tants gar­dent les mêmes peu­do­ny­mes pen­dant des dizai­nes d’années, les lieux de rendez-vous sont tout le temps les mêmes, les mili­tants ne vérifient pas à chacun de leurs dép­la­cements s’ils sont suivis, s’ils sont mis sur écoute, si des micros sont cachés dans leur appar­te­ment ou leur voi­ture, etc. En fait la clan­des­ti­nité est seu­le­ment une arme contre la démoc­ratie interne. Elle permet d’isoler les cel­lu­les et les sec­tions entre elles, de fil­trer les com­mu­ni­ca­tions hori­zon­ta­les en don­nant tous pou­voirs aux secrét­aires de cel­lu­les et de sec­tions, qui font remon­ter l’infor­ma­tion uni­que­ment ver­ti­ca­le­ment et de façon sél­ec­tive. Lesdits secrét­aires sont en général des éléments extérieurs, dits « petits-bour­geois », triés sur le volet et bien dans la ligne. Et dès qu’un secrét­aire com­mence à se poser trop de ques­tions, il se voit, comme par hasard, détaché de la plu­part de ses res­pon­sa­bi­lités, afin de saper toute pos­si­bi­lité d’influence per­son­nelle.

Un modèle importé des années 20

Mais il faut aller plus loin dans l’ana­lyse. Lorsque LO envi­sa­gea pour la pre­mière fois de se prés­enter aux élections en 1973, elle fit cir­cu­ler un texte de l’Internationale com­mu­niste sur l’agi­ta­tion révo­luti­onn­aire dans les muni­ci­pa­lités. Ce texte cor­res­pon­dait à une pér­iode, le début des années 20, où les partis com­mu­nis­tes étaient dans une dyna­mi­que d’affron­te­ment avec les différents États européens. Les PC pen­saient - sans doute à tort - pou­voir ren­ver­ser le capi­ta­lisme à court terme, mais c’étaient des partis regrou­pant des dizai­nes, voire des cen­tai­nes de mil­liers de mem­bres, et non des grou­pus­cu­les.
En décidant de copier cette stratégie des déc­ennies plus tard et dans des cir­cons­tan­ces tota­le­ment différ­entes, LO se condamne à l’impuis­sance. Comme en tém­oignent ses inter­ven­tions dans les conseils généraux, elle se livre à un tra­vail, certes utile, de dén­onc­iation des sub­ven­tions votées aux patrons, des com­pro­mis­sions de la gauche plu­rielle au sein de ces ins­ti­tu­tions et se fait le porte-voix des grèves qui se décl­enchent dans les cir­cons­crip­tions concernées. Mais l’action de LO s’arrête au niveau de la pro­pa­gande : conseillers généraux et députés européens n’ont qu’une seule pers­pec­tive, atten­dre que les tra­vailleurs se réveillent et qu’une grève géné­rale avec occu­pa­tion d’usines se décl­enche. Historiquement, le mou­ve­ment ouvrier français dans ses débuts a déjà connu une situa­tion de ce genre avec les députés gues­dis­tes qui avaient une atti­tude ver­ba­le­ment très agres­sive à la Chambre des députés et à l’éch­elle locale. La révo­lution se fai­sant atten­dre, on sait où cela les a menés…
On peut se deman­der si les lég­is­lateurs français, en décidant de verser des sub­ven­tions aux partis poli­ti­ques en fonc­tion du nombre de voix qu’ils obtien­nent aux élections, n’ont pas rendu un fier ser­vice à LO puis à la LCR, dés­ormais saisie elle aussi par la fièvre élec­to­rale. Gagner des voix, pour ces grou­pes, c’est aussi très pro­saïq­uement gagner de l’argent, et comme on le sait, ces orga­ni­sa­tions sont cons­ti­tuées de petits sala­riés et ne reç­oivent aucune com­mis­sion ni sub­ven­tion déguisée de la part du sec­teur privé. Mais ce cadeau est éga­lement un cadeau empoi­sonné car il permet à des grou­pus­cu­les de croire (et de faire croire à leurs sym­pa­thi­sants) qu’ils font avan­cer la révo­lution en réc­oltant des voix.
Et la ten­ta­tion est grande, pour gagner des voix et donc de l’argent, de prés­enter un pro­gramme de plus en plus modéré. Un cercle vicieux s’est enclen­ché dont on ne voit guère le bout.

LO et le « nou­veau Parti com­mu­niste »

Lorsque la presse bro­carde les propos d’Arlette sur le « grand parti des tra­vailleurs », elle passe com­plè­tement à côté du pro­blème. LO ne croit pas une seconde que 30 à 40 000 électeurs vont venir la rejoin­dre après les pré­sid­enti­elles, qu’elle aura plus de 3 mil­lions de voix ou qu’une frac­tion du PC va lui tendre la main. C’est bien mal connaître LO que de penser que ce groupe pour­rait tomber dans le cré­tin­isme élec­toral ou les illu­sions sur des ten­dan­ces de gauche du PC. Toutes ses ana­ly­ses poli­ti­ques, toute sa tra­di­tion s’y oppo­sent. Aussi invrai­sem­bla­ble que cela puisse paraître, LO n’a pas d’autre stratégie poli­ti­que que l’accu­mu­la­tion d’un capi­tal mili­tant par ses pro­pres moyens. De la même façon, en 1968, elle avait agité quel­que temps l’idée d’un grand parti ras­sem­blant les révo­luti­onn­aires (pas seu­le­ment les trots­kys­tes), puis entamé des négoc­iations assez lon­gues avec la Ligue, mais rien dans sa culture poli­ti­que ne l’y pré­parait. Il ne s’agis­sait que d’un rideau de fumée pour mas­quer son dés­arroi face à une situa­tion riche en pos­si­bi­lités… qu’elle ne vou­lait pas exploi­ter.
Curieusement les mem­bres de la « Voix des Travailleurs », exclus de LO en 1997 à Rouen et Bordeaux, et qui menèrent quel­que temps une exis­tence indép­end­ante avant de rejoin­dre la LCR en l’an 2000, ne l’avaient pas com­pris non plus, trente ans après 1968. Tout comme les jour­na­lis­tes, ils pri­rent au sérieux le « Plan d’urgence » élaboré par LO pour les élections de 1995 et l’idée d’un « grand parti des tra­vailleurs ». Ils s’étonnent, dans une bro­chure écrite en mars 1997, que la direc­tion de LO « n’y avait même en fait jamais cru » (au parti des tra­vailleurs) et ait lancé le Plan d’urgence tout en pen­sant : « On le fait mais on n’y croit pas. » De même, ils pen­saient (en 1997 !) que LO était ouverte « à la col­la­bo­ra­tion avec les autres ten­dan­ces trots­kys­tes ». Un tel manque de luci­dité laisse pan­tois mais confirme une vieille loi de la poli­ti­que : les partis ne sont pas les seuls res­pon­sa­bles des illu­sions que leurs électeurs ou leurs mili­tants entre­tien­nent à leur égard.
Le succès élec­toral actuel d’Arlette Laguiller met LO, toutes pro­por­tions gardées, dans la même situa­tion qu’après Mai 68. LO voit bien que sa prés­ence systé­ma­tique aux élections a fini par lui rap­por­ter un petit capi­tal de sym­pa­thie et de popu­la­rité, mais elle ne sait pas quoi en faire, vu les limi­tes qu’elle s’est elle-même fixées. Son conser­va­tisme la para­lyse. Son pes­si­misme fon­cier l’empêche d’avoir la sou­plesse néc­ess­aire pour pro­fi­ter des oppor­tu­nités poli­ti­ques qui se prés­entent à elle. Son atta­che­ment à sa « mét­ho­do­logie orga­ni­sa­tion­nelle » (au bol­che­visme à la sauce LO) la rend inca­pa­ble d’éla­borer une stratégie nova­trice sur le plan poli­ti­que.
Autant, sur le ter­rain des entre­pri­ses, elle sait par­fois par­ti­ci­per à (ou impul­ser) des ras­sem­ble­ments uni­tai­res, syn­di­caux ou extra-syn­di­caux, autant sur le ter­rain poli­ti­que, elle s’y refuse. Ses diri­geants s’inter­di­sent de définir une autre poli­ti­que, par peur d’être « conta­minés », « détruits » par le milieu « petit-bour­geois » et « gau­chiste ». Cette peur pani­que de nager dans des eaux inconnues para­lyse et dés­arme les mili­tants de LO face à leurs succès élec­toraux. Au grand écart per­ma­nent qu’est sans cesse obligée de faire LO pour jus­ti­fier et mener à bien deux pra­ti­ques inconci­lia­bles (1), la clan­des­ti­nité et l’acti­vité élec­to­rale, s’ajoute un han­di­cap sup­plém­ent­aire : son farou­che atta­che­ment au lénin­isme.

La divi­sion du tra­vail au sein de l’orga­ni­sa­tion

L’oppo­si­tion que dresse la presse entre Arlette, la tra­vailleuse, et Hardy, l’homme de l’appa­reil, n’est pas tout à fait fausse, même si elle est cari­ca­tu­rale. LO, comme tous les grou­pes lénin­istes, se veut une orga­ni­sa­tion de « révo­luti­onn­aires pro­fes­sion­nels ». Or, dans une telle orga­ni­sa­tion, si tous sont en prin­cipe révo­luti­onn­aires, cer­tains sont plus « pro­fes­sion­nels » que d’autres. Et ce ne sont pas les mili­tants qui tra­vaillent en usine ou dans les bureaux, pour une raison bien simple : ils ne peu­vent consa­crer qu’un temps limité à l’acti­vité poli­ti­que car l’essen­tiel de leur énergie est acca­paré par leur… patron. LO exerce une énorme pres­sion sur ses mili­tants « extérieurs » : elle s’assure ainsi de leur dévo­uement mais veille aussi à ce qu’ils ne fas­sent pas car­rière dans la société bour­geoise. Néanmoins, leur élé­vation dans la hiér­archie, grâce aux sacri­fi­ces qu’ils font pour la Cause, leur donne un grand pou­voir interne. Et c’est là peut-être que LO, comme tous les grou­pes lénin­istes, manque sincè­rement d’ima­gi­na­tion pour remet­tre en cause, en son sein, les conséqu­ences de la divi­sion du tra­vail capi­ta­liste.
Certes, les mili­tants ouvriers de LO ont une culture poli­ti­que solide, ils ont lu, assi­milé et dis­cuté les clas­si­ques du marxisme, mais l’orga­ni­sa­tion uti­lise leurs connais­san­ces uni­que­ment sur le plan syn­di­cal. Elle n’essaie pas de leur faire écrire des arti­cles sur des films, des romans ou des sujets de société ; elle ne pro­fite pas des pér­iodes de chômage des mili­tants pour orga­ni­ser des stages de for­ma­tion accélérée, per­met­tant aux ouvriers et employés de l’orga­ni­sa­tion de pou­voir donner des cours d’his­toire du mou­ve­ment ouvrier, d’écrire des arti­cles dans le jour­nal ou dans la revue Lutte de classe sur toutes sortes de sujets, etc. Elle ne les envoie pas dans des confér­ences inter­na­tio­na­les pour qu’ils ren­contrent d’autres mili­tants, ouvriers ou non. Elle ne pra­ti­que pas la rota­tion des tâches, qu’elle prône comme modèle dans la future révo­lution socia­liste. Le jour­nal n’est pas pris en charge à tour de rôle par les sec­tions de différ­entes villes de France, comme le font cer­tai­nes publi­ca­tions liber­tai­res ; l’édi­torial des bul­le­tins d’entre­prise est rédigé cen­tra­le­ment, même si cela n’a pas tou­jours été le cas, etc.
L’excès de cen­tra­lisme abou­tit à des situa­tions cari­ca­tu­ra­les, comme le rap­porte Le Monde du 5/4/2002 : lors­que les jour­na­lis­tes veu­lent savoir pour­quoi les députées de LO au Parlement européen ont voté contre un amen­de­ment pro­po­sant de main­te­nir un mono­pole dans le sec­teur de l’élect­ricité, Chantal Cauquil, elle aussi une tra­vailleuse, affirme qu’il faut atten­dre qu’Arlette rentre de sa cam­pa­gne pré­sid­enti­elle pour rép­ondre... Si l’anec­dote est exacte, elle montre bien le manque d’auto­no­mie poli­ti­que des représ­entants de l’orga­ni­sa­tion. LO repro­duit une divi­sion fina­le­ment assez clas­si­que : aux ouvriers, le syn­di­ca­lisme, la réd­action des échos d’entre­prise et des arti­cles de jour­nal consa­crés aux conflits sociaux ; aux « extérieurs » les tâches tech­ni­ques (frappe, impres­sion et dif­fu­sion des bul­le­tins, secré­tariat, col­lage d’affi­ches) et poli­ti­ques (arti­cles, cours de for­ma­tion, contacts et dis­cus­sions avec d’autres orga­ni­sa­tions), etc.
Ce manque d’audace est d’autant plus étonnant pour une orga­ni­sa­tion qui parle cons­tam­ment des « tra­vailleurs » et de la classe ouvrière. Non que la tâche soit facile, mais force est de cons­ta­ter que LO ne se pose pas le pro­blème ou en tout cas ne s’y attelle pas séri­eu­sement.
Il est vrai que LO, comme tous les grou­pes trots­kys­tes, défend un patri­moine poli­ti­que où la démoc­ratie ouvrière n’est guère à l’hon­neur, quoi qu’elle en dise. Trotsky oublia et renia de fait ce qu’il avait écrit dans Nos tâches poli­ti­ques et Rapport sur la délé­gation sibéri­enne sur les dan­gers du bol­che­visme, quand il rejoi­gnit le parti en 1917. Et lorsqu’il fut expulsé d’URSS il ne revint jamais sur la mise à l’écart des conseils d’usine au profit des soviets locaux, la façon dont les bol­che­viks dis­sol­vaient toute orga­ni­sa­tion élue où ils n’avaient pas la majo­rité, la mili­ta­ri­sa­tion des syn­di­cats, la répr­ession contre les autres ten­dan­ces du mou­ve­ment ouvrier dès le début de la révo­lution russe. Mais ces contra­dic­tions dans leur héri­tage poli­ti­que, les mili­tants de LO ne les voient pas ou les écartent d’un revers de la main. Et ils sont per­suadés de déf­endre un modèle de révo­lution extrê­mement démoc­ra­tique.
Force est néanmoins de cons­ta­ter qu’il existe une contra­dic­tion fla­grante entre le fonc­tion­ne­ment interne de LO (la divi­sion des tâches entre mili­tants « de boîte » et mili­tants « extérieurs », une orga­ni­sa­tion très hiér­archisée, une méfi­ance totale de la direc­tion envers ses cadres intermédi­aires, et de ses cadres envers les mili­tants de base) et son modèle idéalisé de révo­lution (la démoc­ratie ouvrière, la sup­pres­sion de la divi­sion du tra­vail). Cela ne lui donne guère les moyens de parler libre­ment de son fonc­tion­ne­ment interne.
Et LO est ter­ri­ble­ment gênée chaque fois que des mili­tants sont exclus et que des bul­le­tins intérieurs cir­cu­lent sur la place publi­que, car cela dév­oile un fonc­tion­ne­ment à la fois peu démoc­ra­tique et peu conforme à l’idéal pro­clamé. La situa­tion inex­tri­ca­ble de LO est encore aggravée par un autre paramètre : son rap­port au marxisme.

Un marxisme momi­fié

LO entre­tient un véri­table culte des intel­lec­tuels marxis­tes fon­da­teurs (Marx, Engels, Lénine, Plekhanov, Luxembourg et Trotsky) qu’elle pare de toutes les vertus, afin de mieux les oppo­ser aux intel­lec­tuels marxis­tes qui les ont suivis. De manière cari­ca­tu­rale, elle affirme ainsi que « l’intel­li­gent­sia a été le vec­teur prin­ci­pal de la dégén­ére­scence des orga­ni­sa­tions ouvrières » et que « dans les années trente la dégén­ére­scence sta­li­nienne des différents partis com­mu­nis­tes n’a pas dû grand-chose à l’intég­ration d’une couche d’ouvriers (…) mais beau­coup à la tra­hi­son des intel­lec­tuels, voire à leur intég­ration dans la société » (2).
Pourquoi LO démo­nise-t-elle ainsi les intel­lec­tuels, en général, et les charge-t-elle d’une culpa­bi­lité his­to­ri­que démesurée ? Quel est son objec­tif lorsqu’elle tord le bâton dans un sens et cari­ca­ture ainsi ses pro­pres posi­tions ? Évide­mment pas de four­nir une expli­ca­tion solide de ce qu’il est convenu d’appe­ler la contre-révo­lution sta­li­nienne ou les pér­iodes de reflux du mou­ve­ment ouvrier. Non, il s’agit seu­le­ment d’un rai­son­ne­ment à usage interne.
En effet, ces accu­sa­tions lui per­met­tent d’igno­rer ou de déva­lo­riser les contri­bu­tions de tous les intel­lec­tuels marxis­tes cri­ti­ques depuis les années 20, quitte à s’en ins­pi­rer, mais sans le dire, et à uti­li­ser éga­lement les contri­bu­tions d’intel­lec­tuels « bour­geois », mais sans jamais reconnaître sa dette à leur égard. L’oppo­si­tion cons­tante entre les bons intel­lec­tuels du passé (grosso modo jusque dans les années 20) et les méchants intel­lec­tuels du présent (depuis 80 ans !) contri­bue à figer tous les mili­tants dans un res­pect rigide, à les infan­ti­li­ser vis-à-vis d’un passé glo­rieux et mythi­que. En effet, qui sont-ils auprès des géants qu’étaient leurs ancêtres, ceux qui ont vécu et com­battu durant la pér­iode ascen­dante du mou­ve­ment ouvrier ?
Ce procédé bloque toute réflexion poli­ti­que nou­velle au sein du groupe, toute remise en cause pos­si­ble des écrits des pères fon­da­teurs, et rend impos­si­ble tout appro­fon­dis­se­ment de la théorie révo­luti­onn­aire. Et cette tech­ni­que permet enfin d’assu­rer la domi­na­tion intel­lec­tuelle d’une mino­rité de diri­geants sur la masse des mili­tants.
Cette démo­ni­sation de l’intel­li­gent­sia a été uti­lisée aussi pen­dant un temps par les bol­che­viks en Russie avec le rés­ultat dés­astreux que l’on sait : on a humi­lié, persécuté, empri­sonné dans des camps, fusillé des dizai­nes de mil­liers de per­son­nes en fonc­tion de leur seule ori­gine sociale petite-bour­geoise, tout en don­nant aussi à d’autres « intel­lec­tuels » ou aux mêmes des pri­vilèges exor­bi­tants pour qu’ils col­la­bo­rent avec l’État. sovié­tique. L’anti-intel­lec­tua­lisme de LO peut donc se réc­lamer d’un sinis­tre pré­cédent.
Précisons tout de même : la for­ma­tion poli­ti­que de LO est rela­ti­ve­ment variée, tant au niveau des romans que des livres théo­riques qu’elle fait lire à ses sym­pa­thi­sants. Et per­sonne n’inter­dit aux mili­tants de lire d’autres livres que ceux de la liste « obli­ga­toire ». Mais comme les dis­cus­sions sont stric­te­ment can­tonnées à un dia­lo­gue en tête à tête autour d’un livre, le hasard joue un rôle démesuré dans le pro­ces­sus de for­ma­tion.
Le jeune sym­pa­thi­sant qui est pris en « liai­son » (formé) par un mili­tant à l’esprit curieux, un peu hété­rodoxe, aura la chance de voir ses hori­zons s’ouvrir un peu. Mais s’il tombe sur quelqu’un qui ne sait que lui répéter ce qu’il vient de lire, son sens cri­ti­que ne s’affi­nera guère. Sans comp­ter que ce mode de for­ma­tion repose sur un rap­port de domi­na­tion et de contrôle maître-élève assez éloigné des prin­ci­pes de la péda­gogie moderne.
La dis­cus­sion poli­ti­que col­lec­tive devrait jouer un rôle essen­tiel de for­ma­tion. Or, les mili­tants de LO n’osent pas cri­ti­quer la direc­tion, ou pro­po­ser une orien­ta­tion nou­velle, car ils vivent dans la peur cons­tante d’être « conta­minés » par les idées peti­tes-bour­geoi­ses, concept creux et à contenu varia­ble, mais fort pra­ti­que pour inti­mi­der tout contes­ta­taire. Ce devrait être, par exem­ple, le rôle d’une revue théo­rique révo­luti­onn­aire que de cri­ti­quer les théories « bour­geoi­ses » qui modèlent la pensée des clas­ses domi­nan­tes et dominées. Car après tout, pour­quoi ras­sem­bler dans un même groupe des cen­tai­nes d’hommes et de femmes, si ce n’est pour mettre leurs savoirs en commun et à partir de là pro­gres­ser ensem­ble ? Mais LO a tel­le­ment peur que la dis­cus­sion lui éch­appe, qu’elle nég­lige la polé­mique publi­que avec les grands idéo­logues bour­geois et pré­fère que ses mili­tants gar­dent leurs connais­san­ces pour eux, n’en fas­sent qu’un usage clan­des­tin, privé. Un comble pour une orga­ni­sa­tion qui se réc­lame du col­lec­ti­visme !
LO a publié un recueil de tém­oig­nages de sym­pa­thi­sants et mili­tants inti­tulé Paroles de prolét­aires. En soi, l’idée était bonne : mon­trer que la classe ouvrière existe tou­jours et qu’elle conti­nue à subir des condi­tions de tra­vail très dures, qui abou­tis­sent à une usure phy­si­que et psy­chi­que intolé­rable, sans comp­ter les mala­dies pro­fes­sion­nel­les, les acci­dents du tra­vail, etc.
Mais il est sidérant qu’avec un capi­tal aussi riche en mili­tants, dans de nom­breux sec­teurs d’acti­vité, LO se soit refusé à dével­opper une réflexion plus géné­rale sur les chan­ge­ments apportés par l’infor­ma­ti­que et l’auto­ma­tion dans l’orga­ni­sa­tion du tra­vail, l’évo­lution de la hiér­archie, le tra­vail inté­rim­aire, le tra­vail posté, etc. afin de mieux définir et com­pren­dre le capi­ta­lisme français aujourd’hui. LO possède l’implan­ta­tion néc­ess­aire, l’expéri­ence syn­di­cale et poli­ti­que, les moyens intel­lec­tuels et mili­tants, et elle se contente d’ali­gner des tém­oig­nages. Pourquoi craint-elle tant de passer du par­ti­cu­lier au général, de faire tra­vailler ensem­ble mili­tants ouvriers et « extérieurs » pour réfléchir col­lec­ti­ve­ment, et dép­asser la simple des­crip­tion du quo­ti­dien subi à l’usine, au bureau, à l’hôpital ou sur les chan­tiers ? Une telle peur ne s’expli­que que par une concep­tion de l’orga­ni­sa­tion et de la théorie révo­luti­onn­aire extrê­mement étriquée, dou­blée d’une méfi­ance totale vis-à-vis de ses pro­pres mili­tants.

Science petite-bour­geoise et science prolé­tari­enne

Pour mieux faire com­pren­dre la posi­tion de LO, il faut la cari­ca­tu­rer. En fait, c’est un peu comme si LO repre­nait à son compte la divi­sion, de triste mém­oire, entre science bour­geoise (dans le cas de LO : petite-bour­geoise) et science prolé­tari­enne.
La science prolé­tari­enne, ce serait, grosso modo, celle des marxis­tes jusqu’à la mort de Trotsky en 1940 (mais en excluant tous les marxis­tes non ortho­doxes, comme Bordiga, Lukacs, Pannekoek, Otto Rühle, Otto Bauer, Wilhelm Reich, et bien d’autres). Et cette science serait un bloc com­pact, indis­cu­ta­ble, vala­ble jusqu’à ce que, tel le Messie reve­nant sur terre, un ou des intel­lec­tuels modes­tes et sincères se met­tent au ser­vice du prolé­tariat et fas­sent avan­cer la théorie révo­luti­onn­aire.
La science petite-bour­geoise, d’un autre côté, ce serait tous les marxis­tes depuis 1940 (voire avant), et évid­emment tous les intel­lec­tuels non marxis­tes, dans toutes les scien­ces humai­nes depuis pres­que un siècle. Même une dis­ci­pline comme la psy­cha­na­lyse, qui intér­essait fort Trotsky, et aux ser­vi­ces des­quels il a eu recours pour l’une de ses filles, n’est pas prise en compte par LO. Ne par­lons pas de la socio­lo­gie, de la science poli­ti­que, de l’eth­no­lo­gie, de l’anthro­po­lo­gie, etc.

La modes­tie : une arme à usage interne

Mais LO uti­lise aussi un autre argu­ment que celui de la « tra­hi­son des intel­lec­tuels » : lorsqu’elle se refuse à dével­opper son capi­tal théo­rique, elle le fait au nom de la modes­tie. Cette modes­tie contraste d’ailleurs étr­an­gement avec ses cer­ti­tu­des affi­chées publi­que­ment dans pres­que tous les domai­nes et sur pres­que tous les sujets, et les leçons qu’elle donne à tous les autres grou­pes et partis. De plus, il est étonnant qu’un grou­pus­cule qui prétend contri­buer à sauver l’huma­nité de la bar­ba­rie, pré­parer une révo­lution mon­diale, puisse se donner des airs modes­tes, vu les dimen­sions planét­aires de son projet. Quoi qu’il en soit, ce thème de la modes­tie, de l’humi­lité, est essen­tiel pour com­pren­dre le fonc­tion­ne­ment interne de LO.
Tout indi­vidu qui cri­ti­que ne serait-ce qu’un point de détail est remis à sa place au nom de la modes­tie ou poussé à définir sur-le-champ un contre-pro­gramme com­plet. Et s’il s’entête à poser des ques­tions, à ruer dans les bran­cards, on le prés­ente comme un petit-bour­geois prét­entieux ou car­riér­iste, ou tout sim­ple­ment un emmer­deur. Il faut avoir une force de caractère peu com­mune, posséder déjà une per­son­na­lité affirmée avant d’intégrer l’orga­ni­sa­tion, pour rompre avec un tel endoc­tri­ne­ment. Et c’est en partie pour­quoi il y a si peu de ten­dan­ces, de frac­tions ou de scis­sions poli­ti­ques à LO.
Lorsqu’on lit les bul­le­tins intérieurs publiés par la « Voix des Travailleurs », le niveau de la dis­cus­sion entre le der­nier groupe de mili­tants exclus de LO en 1997 et la direc­tion est cons­ter­nant. Pendant des pages et des pages, les pro­ta­go­nis­tes se plai­gnent du peu de sub­stance du débat, mais curieu­se­ment ils n’arri­vent pas à en dét­er­miner les causes. Alors, exaspérée, la direc­tion se livre à des atta­ques per­son­nel­les et la mino­rité se plaint de la méch­anceté de la direc­tion.
Mais aucun des pro­ta­go­nis­tes ne se rend compte que la méd­iocrité de la dis­cus­sion tient au piètre statut de la théorie et de la dis­cus­sion poli­ti­que au sein de l’orga­ni­sa­tion - statut dont ils sont tous les deux res­pon­sa­bles. L’orga­ni­sa­tion coopte des mili­tants qui ont intégré dans leur per­son­na­lité, dans leur sub­cons­cient, l’idée qu’ils sont insi­gni­fiants par rap­port à des géants comme Marx, Trotsky ou Lénine, ce qui semble assez évident, mais aussi par rap­port à ceux qui les diri­gent, ce qui est déjà plus contes­ta­ble.
Accordons à LO que cela part d’une néc­essité élém­ent­aire : une orga­ni­sa­tion ne peut redis­cu­ter ses bases théo­riques chaque fois qu’elle recrute un nouvel adhérent, aussi intel­li­gent, dyna­mi­que ou cultivé soit-il. Une orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire sert à agir, pas seu­le­ment à dis­cu­ter. Mais une orga­ni­sa­tion vivante et effi­cace n’est elle pas aussi une orga­ni­sa­tion qui sait pré­parer la relève de ses cadres ? Et une telle relève est-elle pos­si­ble sans lais­ser une chance aux plus jeunes et aux moins expé­rimentés ? De plus, la théorie et l’action sont censées s’enri­chir mutuel­le­ment, et non être en perpétu­elle oppo­si­tion, comme c’est le cas à LO.
Son fonc­tion­ne­ment rigide fait de LO une orga­ni­sa­tion très confor­miste sur le plan intel­lec­tuel et poli­ti­que, dont la vie n’est jamais rythmée par des dis­cus­sions poli­ti­ques ou théo­riques signi­fi­ca­ti­ves. Et quand ces dis­cus­sions éclatent, c’est tou­jours dans un climat d’exaspé­ration et de sus­pi­cion qui vise à faire taire au plus vite les dis­si­dents, et à retour­ner rapi­de­ment « au boulot ».
Un der­nier élément joue éga­lement un rôle : la direc­tion se méfie de ses cadres, qui se méfient des mili­tants, qui eux-mêmes se méfient des sym­pa­thi­sants. LO est engagée dans une spi­rale de méfi­ance, une dyna­mi­que du soupçon, qui la para­lyse régul­ièrement et l’amène aussi à adop­ter une atti­tude conser­va­trice ou timorée vis-à-vis de tout mou­ve­ment qui ne rentre pas dans ses schémas préconçus. Mais peut-être cela est-il l’un des effets de sa com­préh­ension par­ti­cu­lière du lénin­isme. Emma Goldman fai­sait déjà remar­quer, il y a fort long­temps, que les bol­che­viks avaient fort peu confiance dans les capa­cités des tra­vailleurs et des masses exploitées de gérer eux-mêmes la société, de cons­truire un nou­veau mode de pro­duc­tion. Raison pour laquelle ils pou­vaient théo­riser sans com­plexe leur sub­sti­tu­tisme et la dic­ta­ture du Parti.

Plan médias et dog­ma­tisme : une contra­dic­tion inso­lu­ble

Un tel confor­misme ne fait pas bon ménage avec un « plan médias » effi­cace pour dif­fu­ser une image posi­tive de LO et d’Arlette Laguiller. Là encore, LO est prise dans une contra­dic­tion inso­lu­ble : elle veut à la fois se prés­enter comme une orga­ni­sa­tion vivante, ouverte, mais elle s’empêche elle-même toute inno­va­tion théo­rique d’enver­gure.
Nuançons tout de même la cri­ti­que. Cette affir­ma­tion n’est pas tout à fait exacte en ce qui concerne l’ana­lyse des démoc­raties popu­lai­res, de la Chine, de Cuba, et des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale, où LO a « innové » en s’ins­pi­rant, mais sans le reconnaître offi­ciel­le­ment, des ana­ly­ses des cou­rants dits « capi­ta­lis­tes d’État ». Il suffit de lire les textes de Socialisme ou Barbarie des années 50 et 60 sur ces ques­tions et de les com­pa­rer avec ceux de LO. Cela expli­que en partie pour­quoi cette ques­tion a déjà pro­vo­qué plu­sieurs fois des conflits au sein de l’orga­ni­sa­tion, car le socle théo­rique de LO repose sur des contra­dic­tions explo­si­ves et inso­lu­bles.
D’autre part, il faut reconnaître que, contrai­re­ment aux « lam­ber­tis­tes » du PT, LO ne répète pas cons­tam­ment que les « forces pro­duc­ti­ves » ont « cessé de croître » depuis 1938 ! Mais cette révision d’un point impor­tant du Programme de tran­si­tion a été effec­tuée de manière clan­des­tine par LO, sans la moin­dre expli­ca­tion poli­ti­que publi­que, sans la moin­dre réflexion auto­nome, ouvrant ainsi la porte à toutes les affir­ma­tions fan­tai­sis­tes (il suffit de lire ce qu’écrit encore LO sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui).
En effet, reconnaître une telle « révision » du pro­gramme trots­kyste (qui n’est pas bénigne puisqu’elle touche aux capa­cités d’évo­lution du capi­ta­lisme) pour­rait suggérer à cer­tains mili­tants que si Lev Davidovitch a pu se trom­per sur un pro­blème aussi impor­tant, il s’est peut-être four­voyé sur d’autres ques­tions... Dans le même ordre d’idées, les mili­tants de LO lisent le Traité d’éco­nomie marxiste d’Ernest Mandel, mais jamais LO n’en a fait la cri­ti­que, en sou­li­gnant ses points d’accord et de dés­accord avec le théo­ricien le plus impor­tant de la Quatrième Internationale. Pourtant, il est dif­fi­cile de nier que les idées avancées dans ce livre ont des conséqu­ences poli­ti­ques impor­tan­tes.
Tant que LO vivait en vase clos, une telle fri­lo­sité, un tel conser­va­tisme idéo­lo­gique n’avaient aucune conséqu­ence pour son image de marque. Dans le grand public, per­sonne ne connais­sait les textes des quel­ques indi­vi­dus qui quit­taient LO ou en étaient exclus.
Maintenant qu’elle a choisi de s’expo­ser régul­ièrement sur le ter­rain élec­toral, qu’elle a des conseillers généraux et des députés européens, LO doit rendre des comp­tes à des jour­na­lis­tes qui ne sont abso­lu­ment pas impres­sionnés par le dévo­uement de ses mili­tants, le nombre de ses bul­le­tins d’entre­prise ou l’effi­ca­cité de sa stratégie syn­di­cale.
Et qui font flèche de tout bois pour la dis­cré­diter par tous les moyens, quitte à puiser des anec­do­tes crous­tillan­tes dans les bul­le­tins intérieurs, ou dans les inter­views des ex-mili­tants de LO pour dis­qua­li­fier Arlette Laguiller. Face à ce tir de bar­rage, il ne suffit pas de jouer les vic­ti­mes de la phal­lo­cra­tie(4), de la vénalité ou du manque d’éthique des jour­na­lis­tes en quête de sen­sa­tion­nel.

Un défi à rele­ver ?

Depuis la création de l’Opposition de gauche, dans les années 20, et son expul­sion des partis com­mu­nis­tes, le cou­rant trots­kyste n’a jamais pu, dans aucun pays, cons­ti­tuer un parti de masse. Pendant des déc­ennies, les trots­kys­tes ont invo­qué des « condi­tions objec­ti­ves » qui n’étaient pas mûres, la répr­ession dont ils étaient vic­ti­mes, l’emprise des sociaux-démoc­rates et des sta­li­niens sur la classe ouvrière, etc. Même si l’expli­ca­tion qu’ils four­nis­sent pour rendre compte de leurs échecs n’est guère satis­fai­sante, force est de reconnaître qu’ils mili­taient dans des situa­tions extrê­mement dif­fi­ci­les.
Depuis la dis­pa­ri­tion de l’URSS et des démoc­raties popu­lai­res, les partis com­mu­nis­tes européens sont en pleine crise comme le montre, entre autres, le score de Robert Hue aux élections pré­sid­enti­elles. Quant aux partis sociaux-démoc­rates, il y a belle lurette qu’ils ont perdu leur base ouvrière mili­tante. Une occa­sion s’ouvre donc peut-être aux grou­pes révo­luti­onn­aires, et notam­ment aux trots­kys­tes, de dém­ontrer la vali­dité de leur projet dans des cir­cons­tan­ces incom­pa­ra­ble­ment plus favo­ra­bles, au sein des pays capi­ta­lis­tes développés.
Face à ce défi, on voit dif­fi­ci­le­ment com­ment LO, tout comme les autres grou­pes d’extrême gauche, pour­rait sortir de son état grou­pus­cu­laire sans s’impo­ser des révisions déc­hir­antes. Mais veu­lent-ils vrai­ment sortir de leur iso­le­ment et s’atte­ler à une remise en cause radi­cale ? Il est à crain­dre que le conser­va­tisme et le dog­ma­tisme l’empor­te­ront, aussi sui­ci­dai­res soient-ils.

Y.C.


Notes

1. A ce propos, signa­lons une anec­dote cocasse : F. Koch a déc­ouvert que LO contrôlait 3 entre­pri­ses de for­ma­tion de visi­teurs médicaux parce que le siège de ces 3 sociétés ser­vait éga­lement de per­ma­nence élec­to­rale à LO. Comme quoi : a) LO n’est pas vrai­ment une orga­ni­sa­tion clan­des­tine, car n’importe quel ama­teur sait qu’il faut cloi­son­ner les struc­tu­res ; b) elle n’est pas très effi­cace au « jeu » de la clan­des­ti­nité.
2. Citations extrai­tes de la bro­chure Fausses rai­sons d’une exclu­sion, publiée en mars 1997 par le groupe VdT.
3. Idem.
4.Signalons que cette hos­ti­lité per­son­nelle contre Arlette Laguiller en tant que femme, n’est pas seu­le­ment le fait de jour­na­lis­tes de la grande presse (mas­cu­lins et féminins d’ailleurs), elle est aussi par­tagée par cer­tains liber­tai­res, comme en tém­oigne par exem­ple le site a contre cou­rant.org qui, sous prét­exte d’humour, se montre par­ti­cu­liè­rement répugnant et hai­neux à l’égard de la porte-parole de Lutte Ouvrière.

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