jeudi 23 mai 2013

Principes du verbalisme « radical », de Guy Fargette


Dans ses Notes on Nationalism, George Orwell décrit la manière dont l’expres­sion des posi­tions poli­ti­ques tom­bait, à son époque déjà, dans un sec­ta­risme exa­cerbé, qui repre­nait les formes du chau­vi­nisme le plus acca­blant. Parmi les caractér­is­tiques de cette mort arro­gante de la raison, on peut rete­nir les points de repère sui­vants : 
- clas­ser les êtres humains en caté­gories rigi­des
- s’iden­ti­fier à un groupe (même mythi­que)
- ne penser qu’en termes de riva­lité de pres­tige pour ce groupe (tout ce qui advient est considéré comme une confir­ma­tion de la doc­trine)
- se lais­ser domi­ner par une soif abs­traite d’un pou­voir idéo­lo­gique
- énoncer la conclu­sion avant toute jus­ti­fi­ca­tion
- affi­cher une bonne cons­cience inébr­an­lable à partir d’un pro­ces­sus de fabri­ca­tion per­ma­nente d’illu­sions sur soi.
Depuis déc­embre 1986, les ren­contres diver­ses indui­tes par la trace de l’exis­tence du mou­ve­ment lycéen et étudiant, jusque dans les cer­cles qui l’avaient estimé fort peu intér­essant, ont montré à quel point l’esprit de cri­ti­que sociale en France est enlisé dans un qua­drillage absurde de riva­lités sec­tai­res. Ce pro­duit du reflux des années soixante-dix dure et s’appro­fon­dit alors que les éléments de réveil social se mul­ti­plient. Il y a là un aspect qui caracté­rise les milieux « radi­caux », enten­dus comme ceux (dis­tincts des cou­rants anar­chis­tes ou de l’ultra-gauche conseilliste, qui ont leurs pesan­teurs spé­ci­fiques) où l’on parle indé­fi­niment de contes­ta­tion fon­da­men­tale des règles établies, en dehors de toute pers­pec­tive concrète et de toute struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle pré­cise. Pour ceux qui aiment les étiqu­ettes, cela recoupe assez précisément une bonne partie de la postérité de l’Internationale Situationniste et l’essen­tiel de l’ultra-gauche néo-bor­di­guiste.
Comme ce ver­ba­lisme tire ce qui lui reste de force de n’être guère condamné (parce qu’en soi, il ne mérite même pas qu’on s’y attarde), on trou­vera ci-des­sous une des­crip­tion de ses caractér­is­tiques. Les prin­ci­pes muets qui fon­dent encore ce qui se pro­clame comme « radi­ca­lité » cons­ti­tuent un ensem­ble orga­ni­que, bien qu’ils ne soient que rare­ment tous réunis chez un indi­vidu ou dans un groupe. Leur exposé montre à quel roc d’irra­tio­na­lisme on se heurte : soit on pré­fère s’en écarter sans phra­ses, et ces gens s’esti­ment au-dessus de toute cri­ti­que, soit on les atta­que avec vigueur, et ils tirent une illu­sion d’exis­tence des chi­ca­nes qu’ils oppo­sent à ces obser­va­tions. A les cri­ti­quer avec viru­lence, on prend même le risque dépl­aisant d’être conduit à leur res­sem­bler quel­que peu. Leur force, c’est que le fait de les ren­contrer est com­pro­met­tant au regard du simple bon sens. « Quand le réel devient intolé­rable, il faut que l’esprit le fuie pour inven­ter un monde arti­fi­ciel et par­fait » (A. Koestler, Les Somnambules). L’ori­gi­na­lité mal­heu­reuse de ces « radi­caux », c’est que leurs efforts n’abou­tis­sent qu’à une confu­sion aggravée, mais comme celle-ci s’affi­che avec une assu­rance agres­sive, leur bonne cons­cience de façade exige une mise au point sur le regis­tre où ils se croient excel­lents, celui de la dureté. Le texte recourt donc dans une cer­taine mesure à cette sévérité tran­chante qui les fas­cine tant. Il ne part que d’une seule exi­gence, la mise en confor­mité des actes et des paro­les, et ne se réc­lame ni d’une connais­sance « scien­ti­fi­que » de tels milieux, ni d’une posi­tion « révo­luti­onn­aire », dont la base manque aujourd’hui. Paris, mai 1989
(1)
À la manière des mili­tants poli­ti­ques, les « radi­caux » confon­dent espoir et réalité. Mais tandis que les pre­miers s’illu­sion­nent sur leur acti­vité, les seconds fuient toute occa­sion de véri­fi­cation pra­ti­que, parce qu’ils se considèrent en rela­tion pri­vilégiée avec l’his­toire. C’est d’ailleurs pour­quoi ils n’aiment pas non plus la dis­cus­sion effec­tive, celle qui amène chacun à mettre à jour ses pro­pres prés­upposés et à pro­duire les degrés intermédi­aires de ses argu­men­ta­tions.
(2)
Ce « radi­ca­lisme » abs­trait se ramène le plus sou­vent à une affir­ma­tion de logi­que abso­lue de l’his­toire. Plus elle tarde à se mani­fes­ter, et plus son avè­nement sera éclatant, jus­ti­fiant après coup les posi­tions adoptées. L’exi­gence de cohér­ence per­son­nelle, hau­te­ment reven­di­quée dans le détail, est tou­jours remise à plus tard, pour le moment où se mani­fes­tera enfin la secrète hégé­monie du cou­rant qu’ils prét­endent incar­ner.
Comme la pers­pec­tive d’une acti­vité sub­ver­sive concrète est, dans le meilleur des cas, ren­voyée à un avenir indis­tinct, le pro­blème de la véri­fi­cation imméd­iate des posi­tions est pro­di­gieu­se­ment sim­pli­fié : il suffit de définir chaque rela­tion en termes d’allié ou d’ennemi, selon de rigou­reu­ses procé­dures d’iden­ti­fi­ca­tion et d’exclu­sion.
(3)
Les « radi­caux » s’asso­cient tou­jours sur des marot­tes théo­rici­ennes : leurs illu­sions sur eux-mêmes et sur le monde tirent d’abord leur consis­tance d’être au-delà de l’expres­sion. C’est à partir de telles conven­tions muet­tes que peu­vent prospérer leurs cote­ries qui, cha­cune, aiment à se voir comme une « cour » de l’esprit cri­ti­que supéri­eure à toute autre rivale, et défin­issant les normes de la sub­ver­sion idéale. Le simple fait de les avoir ren­contrés impli­que­rait une dette de reconnais­sance à leur égard.
Cette haute opi­nion de soi a pour conséqu­ence une étr­ange habi­tude : toute erreur, même de détail, doit faire perdre la face. Mais comme ils ne ces­sent d’en com­met­tre, et d’assez graves, ils éch­appent à la réflexion par les poses exi­gean­tes. Les répu­tations, obli­ga­toi­re­ment exagérées, s’inver­sent brus­que­ment à chaque épr­euve de la réalité, et la triste comédie des chi­ca­nes obs­cu­res conclut leurs crises pér­io­diques. (4)
La suren­chère ver­bale, qui pro­duit des « concepts » tou­jours plus décis­ifs, impli­que que les moin­dres différe­nds théo­riques contien­nent tous les autres ima­gi­na­bles. Un « radi­cal » craint par-dessus tout de paraître modéré, parce que sa « logi­que » lui fait par prin­cipe sus­pec­ter tous les autres de modér­ant­isme. Le sens de la nuance est une marque de naïveté cou­pa­ble dans ces milieux, inca­pa­bles de penser le monde comme contra­dic­toire. Tout ex-par­ti­san ou ex-proche doit être traité comme le plus sour­nois des enne­mis. Ces cli­ques pathé­tiques sont per­suadées qu’il suffit d’avoir for­mel­le­ment le der­nier mot pour que la réalité s’aligne sur l’appa­rence de leurs faux-sem­blants.
(5)
Cette non-pensée « radi­cale » est dépo­urvue de tout critère stable qui lui per­met­trait d’ordon­ner ses juge­ments. C’est en cela qu’elle illus­tre la perte géné­ralisée du juge­ment dans la société : à chaque nou­velle ques­tion, sur laquelle aucune « auto­rité » cri­ti­que reconnue ne peut avoir tran­ché, le dés­arroi et l’incer­ti­tude sont patents. Mais un « radi­cal » moderne est comme un mar­quis de l’Ancien Régime ou un député de la Troisième République (cf. G. Sorel, La Décomposition du Marxisme) : il prétend tout savoir sans avoir eu besoin d’appren­dre. Le doute doit se mas­quer sous une assu­rance ombra­geuse.
(6)
Les plus auda­cieux des « radi­caux » éla­borent un système qui prétend avoir rép­onse à tout, mais ils redou­tent par­ti­cu­liè­rement de ren­contrer quelqu’un qui prenne la mesure de leur système. Ils dis­po­sent donc de mét­hodes tout empi­ri­ques pour se déf­endre contre ce genre de luci­dité. De même que leurs compères qui n’ont pas leur patience labo­rieuse de « théo­riciens », ils se lais­sent porter par l’enchaî­nement des mots et repro­dui­sent en idée le com­por­te­ment auto­ri­taire : la sou­mis­sion incondi­tion­nelle à l’ins­tance théo­rique reconnue va de pair avec l’arro­gance envers les néop­hytes sup­posés. Que l’un de ces der­niers ait l’étr­ange infor­tune de posséder quel­que capa­cité concrète (donc par défi­nition limitée, comme tout ce qui est réel), et il se voit très vite traité en idiot utile, que l’on flatte tant qu’on en espère quel­que chose (tra­duc­tion, docu­men­ta­tion, infor­ma­tions pré­cises, etc.), mais que l’on regarde de haut dès qu’il se révèle plus indép­endant que sui­veur. La pose des « radi­caux » se résume à dire à autrui ce qu’il devrait faire, au nom de critères indis­cer­na­bles. Ce tour est néc­ess­aire parce que le recours à ceux-ci est émin­emment sél­ectif : il faut que ces critères connais­sent régul­ièrement des écl­ipses pour ceux qui les pro­fes­sent par sous-entendu. (7)
La fami­lia­rité avec le lan­gage de la cri­ti­que étant un peu au-dessus de leurs forces, ils se conten­tent le plus sou­vent d’un voca­bu­laire réduit à quel­ques mots fétichisés. Ils tom­bent ainsi dans ce défaut typi­que de l’époque : employer comme prin­cipe d’orga­ni­sa­tion la désint­égration de la langue en mots en soi (cf. Adorno, Le Jargon de l’Authenticité) : « [ce jargon] dis­pose d’un nombre modi­que de mots qui se refer­ment sur eux-mêmes et devien­nent des signaux » .
C’est pour­quoi leur réaction à tout argu­ment gênant les conduit tou­jours à se rac­cro­cher non aux idées mais aux mots, et à enta­mer une guerre à leur propos, en sus­pec­tant d’inten­tions cachées les gêneurs. Il y a là un véri­table mécan­isme de sub­sti­tu­tion à l’ana­lyse théo­rique, qui masque fort bien l’absence de juge­ment. Devenir tout à coup poin­tilleux sur le détail, avec tous les contre­sens ima­gi­na­bles, leur permet d’oublier tout ce qui les sépare d’une vision vivante. Quiconque a affaire à eux devrait s’expli­quer à l’infini des erreurs d’inter­pré­tation qu’ils com­met­tent volon­tiers.
(8)
À partir du moment où ils admi­rent une théorie, un groupe, une publi­ca­tion, ils ne savent que s’y iden­ti­fier, sans se deman­der pour autant s’il ne fau­drait pas aban­don­ner cer­tains défauts et vieilles habi­tu­des, bref se remet­tre quel­que peu en ques­tion.
Ce qui parle à leur ima­gi­na­tion, ce n’est donc pas la pra­ti­que de la sub­ver­sion, néc­ess­ai­rement peu pres­ti­gieuse et qu’ils n’ambi­tion­nent même pas de s’appro­prier, mais le manie­ment plus ou moins raco­leur du voca­bu­laire qui doit la résumer et la mimer avec fracas. Dès qu’une prét­ention est affirmée, l’entou­rage doit affec­ter de la considérer comme intég­ra­lement réalisée. Pour un « radi­cal », toute cri­ti­que géné­rale de ses erreurs semble pire qu’une insulte, une injus­tice. À ses yeux, tous les défauts ont une grande impor­tance, sauf les siens.
(9)
Comme ils ne s’intér­essent qu’à ce qui leur paraît confir­mer leurs marot­tes, très peu de « radi­caux » sont capa­bles de ténacité dès que la situa­tion devient contraire. Ils pas­sent très faci­le­ment et d’un seul coup, d’un intégr­isme pro­clamé de la vérité à une indiffér­ence matoise sur cette ques­tion. Les polé­miques sté­riles sont des occa­sions pri­vilégiées pour concen­trer les pas­sions ren­trées. La mise en scène exi­geante des émotions, héritée des milieux de la bohême artis­ti­que qui a vécu à Paris jusqu’à la fin des années cin­quante, n’a plus pour effet que d’intro­duire une rela­tion uni­laté­rale entre les faits et les inter­pré­tations. Leur irra­tio­na­lisme se trahit en ceci qu’ils trou­vent trop cruel de sou­met­tre leurs vues à la moin­dre véri­fi­cation.
(10)
Ils confon­dent sim­plisme et « radi­ca­lité » parce qu’il leur faut de temps en temps sauter de la pas­si­vité à la fuite en avant agitée. Mais c’est là que se mani­feste toute l’incongruité de leurs erre­ments : alors qu’ils en remon­trent à tout le monde sur la « ques­tion de l’orga­ni­sa­tion », ils sont inca­pa­bles de seu­le­ment s’asso­cier au-delà de leurs cer­cles de copi­nage, com­mo­dité de rela­tion que ces gens confon­dent régul­ièrement avec l’amitié. Quand un groupe de ce genre n’est pas trop éphémère, ses mem­bres finis­sent par se per­sua­der d’avoir tou­jours eu raison sur l’essen­tiel.
Tout regrou­pe­ment auquel ils dai­gnent par­ti­ci­per un ins­tant serait appelé à deve­nir le regrou­pe­ment révo­luti­onn­aire de l’époque, destin que seule une adver­sité incom­préh­en­sible ou de trou­bles mal­veillan­ces empêc­heraient d’attein­dre. Les pires ne savent que s’enfer­mer dans un bavar­dage illi­mité, qu’il est évid­emment hors de ques­tion de seu­le­ment nommer. Ils se confor­ment ainsi à la cari­ca­ture du « bavard d’arrière-salle de café », que l’ancien mou­ve­ment ouvrier trai­tait sans indul­gence. (11)
Les « radi­caux » ne pou­vant assu­mer en toute cons­cience l’immense déca­lage qui sépare aujourd’hui les aspi­ra­tions des actes immédiats, ils choi­sis­sent de l’annu­ler en paro­les. Quelle que soit leur manière, ils retom­bent tou­jours sur les procédés for­mels de ce jargon de l’authen­ti­cité décrit par Théodor Adorno.
Mais cette repro­duc­tion invo­lon­taire du dia­lecte domi­nant ne conduit à un confor­misme par­ti­cu­lier que par iner­tie, par faci­lité, bref par mimét­isme, et non par intérêt. Leurs dis­cours sont davan­tage des coquilles vides que des idéo­logies. Leur langue sacrée ne peut faire illu­sion sur les pro­fa­nes et s’ancrer dans leurs émotions, parce qu’elle n’est pas celle de tous les jours.
(12)
L’essen­tiel de ces com­por­te­ments où la dis­so­cia­tion entre actes et paro­les est si forte a long­temps trouvé un appui dans le mythe de l’Internationale Situationniste, dont le sou­ve­nir a pesé sur de nom­breux esprits de ce genre. Tous les « radi­caux » vou­draient rejouer l’aven­ture de ce groupe dont l’action a pris pour eux, qui connais­sent très mal tous les cou­rants cri­ti­ques du siècle, l’appa­rence d’une ouver­ture qua­li­ta­tive vers une com­préh­ension nou­velle du monde.
Ces « radi­caux » se refu­sent de toute façon à com­pren­dre que s’il y a de rares pér­iodes de fon­da­tion, qui cris­tal­li­sent des bilans de mou­ve­ments antérieurs et qui exi­gent des déli­mi­tations vigi­lan­tes, il y a sur­tout des pér­iodes de dével­op­pement his­to­ri­que, qui requièrent d’autres qua­lités que la volonté d’en déc­oudre les uns contre les autres et de croire par ces peti­tes guer­res privées com­bat­tre le monde entier. Mais ils ne peu­vent cesser de penser selon cette réflexion de d’Alembert (qu’ils igno­rent évid­emment !) : « rien n’est si dan­ge­reux pour le vrai et ne l’expose tant à être méc­onnu que l’alliage ou le voi­si­nage de l’erreur ». La recher­che d’une pureté abs­traite les obsède et les para­lyse.
Il y a un mythe de l’Internationale situa­tion­niste en ceci que ce groupe ne fut ori­gi­nal que dans la syn­thèse qui lui permit d’agen­cer des aspects préex­istants de la cri­ti­que moderne en un tout par­ti­cu­lier (et contes­ta­ble). La vérité de cette syn­thèse dép­endait stric­te­ment d’un pari sur la fusion, alors vue comme immi­nente, de nou­veaux mou­ve­ments sociaux en une tota­lité retrou­vant et dép­assant les qua­lités de l’ancien mou­ve­ment ouvrier. Le fait que cette fusion ne se soit pas réalisée est esca­motée par ces admi­ra­teurs de l’Internationale situa­tion­niste
Celle-ci reste donc pour eux abso­lu­ment par­faite. Ils la pren­nent comme un modèle d’action his­to­ri­que bien qu’elle n’ait même pas cons­ti­tué de véri­table orga­ni­sa­tion, son exis­tence ayant été sus­pen­due au rôle de cata­ly­seur d’un indi­vidu. Cet atta­che­ment irra­tion­nel à une image fétiche ren­voie à un mécan­isme social domi­nant : aujourd’hui on ne devrait entre­pren­dre une acti­vité his­to­ri­que qu’à la condi­tion d’être le pre­mier dans son genre. Ce serait la seule manière d’appa­raître aux yeux d’autrui et donc à soi-même. Certains ne se conso­le­ront jamais d’avoir été précédés dans la voie qu’ils auraient prét­endu frayer. La ten­dance à vou­loir incar­ner la théorie de l’époque tire son ori­gine des mécan­ismes sociaux qui valo­ri­sent le nar­cis­sisme indi­vi­duel. « L’indi­vidu dépossédé de tout se cram­ponne à lui-même » (T. Adorno).
Si l’Internationale situa­tion­niste a nourri des défauts acca­blants chez des sui­veurs qu’elle n’avait ni sou­haités ni prévus (et dont la trace vénén­euse com­mence aujourd’hui heu­reu­se­ment à se perdre), c’est qu’elle était loin d’être indemne de ces traits. Bien qu’elle les ait cri­ti­qués de façon répétée, ils se sont dif­fusés infi­ni­ment plus aisément que ses « qua­lités » reven­di­quées.
Le rap­port qu’elle a entre­tenu avec ces par­ti­sans embar­ras­sants ne pro­vient pas seu­le­ment de ces der­niers. De même que l’on a pu dire que cer­tains cou­rants poli­ti­ques avaient béné­ficié de la croyance que le para­dis social fût réalisé sur terre, dans quel­que Etat loin­tain, de même l’Internationale situa­tion­niste a attiré parce qu’elle don­nait l’impres­sion d’être le lieu éloigné de tous, où aurait été atteinte une maît­rise de la sub­ver­sion sociale.
L’Internationale situa­tion­niste n’a évité la para­ly­sie que dans la mesure où ses mem­bres ont réussi à cor­ri­ger au coup par coup cette pente, dont ils n’ont jamais pu se déf­aire. Il est ainsi remar­qua­ble que ce groupe ait pu énoncer l’essen­tiel de la cri­ti­que qu’il méritait sans que cela ébr­anle pour autant son aura : dans La véri­table Scission, les auteurs cons­ta­taient que nombre de ses mem­bres étaient demeurés « au-des­sous du mili­tan­tisme poli­ti­que ». L’indiffér­ence à une remar­que aussi énorme n’a qu’une expli­ca­tion : ce défaut, loin de dis­pa­raître, est devenu encore plus fréquent dans ces milieux.
La dis­so­lu­tion de l’Internationale situa­tion­niste ne fut pas cette vic­toire secrète et para­doxale que la lég­ende dorée de ses par­ti­sans a pro­clamée. L’expéri­ence des vingt années écoulées est là pour mon­trer à quel point le danger qu’appa­raisse une bureau­cra­tie situa­tion­niste était illu­soire. Les « pro-situs », ces fans impuis­sants, n’avaient pas l’étoffe de dan­ge­reux récu­pérateurs, du moins sur le ter­rain de l’action poli­ti­que. Ils expri­maient seu­le­ment la vérité macro­sco­pi­que de leur modèle.
Les minus­cu­les cou­rants que l’Internationale situa­tion­niste a ins­pirés n’ayant exercé aucune influence nota­ble sur le cours des évé­nements depuis leur nais­sance, les milieux « radi­caux » s’en sont, à demi cons­ciem­ment, plus ou moins détournés, avec une pointe de nos­tal­gie pour tant de pro­mes­ses, et beau­coup de rancœurs refoulées. Celles-ci jaillis­sent par­fois avec l’incohér­ence éner­gique qui accom­pa­gne les retours de flamme.
La consom­ma­tion de théorie alterne avec les affir­ma­tions abs­trai­tes les plus extra­va­gan­tes. L’osten­ta­tion de la théorie tend à deve­nir théorie de l’osten­ta­tion, et la manie de l’exagé­ration, le plus com­mode des refu­ges (on prét­endra par exem­ple que la société moderne est sem­bla­ble à Auschwitz, etc.). Orphelins d’un père idéo­lo­gique, ils s’en inven­tent des sub­sti­tuts grâce à un intégr­isme redou­blé du concept. (13)
Les plus cohérents sont ceux qui affi­chent aujourd’hui un anti-démoc­rat­isme avéré, qui leur permet d’expo­ser une bonne partie de ce qu’ils pen­sent vrai­ment. Leur for­ma­lisme verbal se condense en une espèce d’idéo­logie, qui n’a pas pour autant d’ancrage dans la sphère matéri­elle : c’est le sort étonnant de ces « sec­tai­res sans sectes ».
Leur anti-démoc­rat­isme théo­rique leur permet de jus­ti­fier par avance leurs com­por­te­ments (obses­sion de la supér­iorité du groupe ou du cou­rant auquel ils s’iden­ti­fient, indiffér­ence à la vérité objec­tive quand le cœur du système idéo­lo­gique est concerné, absence de zones neu­tres dans leur esprit). Ces gens-là sont évid­emment inca­pa­bles de voir que toute ten­ta­tive pour forcer l’his­toire ne conduit qu’à détr­uire le sens d’une dém­arche cri­ti­que. Ils com­pen­sent ce défaut acca­blant en l’aggra­vant par un opti­misme de la crise, qui dans toute situa­tion concrète tourne au triom­pha­lisme de la déc­om­po­sition : plus ça va mal, et plus les temps nou­veaux appro­chent.
Chez eux, la « dis­cus­sion » ne doit servir qu’à trans­met­tre les ordres de la théorie, l’absence de règles étant présentée comme le pro­fond secret qui per­met­trait de déc­rocher la vic­toire en toute cir­cons­tance. Ce qui était extrê­mement pesant chez les bor­di­guis­tes his­to­ri­ques (dont les affir­ma­tions procédaient néanmoins d’un long mou­ve­ment réel et cons­ti­tuaient des ten­ta­ti­ves de rép­onse à des pro­blèmes pra­ti­ques précis, dans le cadre d’un reflux his­to­ri­que sans pré­cédent) est devenu prét­ention creuse chez ces suc­ces­seurs. Leur inconsis­tance se trahit à ce simple fait que ces remar­qua­bles esprits doi­vent chan­ger de concept fon­da­men­tal tous les quatre ou cinq ans, sans pou­voir s’en expli­quer.
Alors même que ces « radi­caux » vou­draient posséder l’image de la tota­lité cri­ti­que, la déf­or­mation méto­ny­mique (pren­dre la partie pour le tout, le conte­nant pour le contenu, la cause pour l’effet, le signe pour la chose désignée, etc.) réduit leur per­cep­tion de l’his­toire à une algèbre mor­bide, qui se prés­ente comme le reflet d’un dét­er­min­isme « natu­rel ». Il s’agit là d’un sym­bo­lisme dégradé, qui exa­cerbe les défauts de tout sym­bo­lisme :
« Du point de vue causal, le sym­bo­lisme se prés­ente comme une espèce de court-cir­cuit de la pensée. Au lieu de cher­cher le rap­port entre deux choses en sui­vant les détours cachés de leurs rela­tions cau­sa­les, la pensée, fai­sant un bond, le déc­ouvre, tout à coup, non comme une connexion de cause ou d’effet, mais comme une connexion de signi­fi­ca­tion et de fina­lité. Un rap­port de ce genre pourra s’impo­ser dès que deux choses auront en commun une qua­lité essen­tielle qu’on peut rap­por­ter à une valeur géné­rale. Ou, pour employer la ter­mi­no­lo­gie de la psy­cho­lo­gie expé­rim­en­tale : toute asso­cia­tion basée sur une simi­li­tude quel­conque peut dét­er­miner imméd­ia­tement l’idée d’une connexion essen­tielle (...). [le sym­bo­lisme] est lié indis­so­lu­ble­ment à la concep­tion du monde qu’on a appelée au moyen âge Réalisme, et que nous appel­le­rions, quoi­que moins exac­te­ment, idéal­isme pla­to­ni­que » (J.Huizinga, Le Déclin du Moyen Age).
L’objec­ti­visme imper­son­nel devient une ortho­doxie qui tient lieu de pensée. L’abs­trac­tion du « parti his­to­ri­que » permet de ne donner aucun contenu concret au pro­ces­sus révo­luti­onn­aire, pour­tant espéré comme le messie. Ils atten­dent tout d’un mou­ve­ment dont ils ne peu­vent ni ne veu­lent rien savoir et s’en sor­tent par un esprit de contra­dic­tion, qui s’affi­che comme ori­gi­na­lité théo­rique : quoi qu’il arrive, le « mou­ve­ment com­mu­niste » est tou­jours autre chose. Le goût du para­doxe est un moyen incom­pa­ra­ble pour se sin­gu­la­ri­ser et se placer au-dessus de tout mou­ve­ment réel. Certains vont même jusqu’à cris­tal­li­ser en concept ce prin­cipe de la négation systé­ma­tique (ils par­lent péjo­ra­ti­vement de « pro­gram­ma­tisme » pour toute esquisse de contenu posi­tif et concret dans un mou­ve­ment de contes­ta­tion sociale).
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Ceux qui sont irri­gués par un jargon « radi­cal » voient tout à tra­vers lui, parce qu’il s’agit pour eux de définir un dis­cours qui ait l’air plus satis­fai­sant que le pro­ces­sus his­to­ri­que lui-même. Les plus patauds expli­quent même qu’on ne peut accep­ter la dis­tinc­tion cou­rante entre appa­rence et réalité (cer­tai­nes référ­ences absur­des au surréal­isme per­met­tent une telle opé­ration), ou que le temps ne nous est pas extérieur (ce qui leur permet d’oublier que toute acti­vité est tissée au temps).
La force de ces erre­ments n’est pas à nég­liger parce qu’ils ren­contrent et jus­ti­fient à leur manière le déc­er­ve­lage général, au lieu de s’y oppo­ser. La dép­oss­ession atteint un tel degré aujourd’hui que l’abus de la force, y com­pris contre le lan­gage, semble seul à portée de main, et tout le reste ne serait que « litté­ra­ture ».
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Dans cette usure des référ­ences, la déf­ense de tout système comme s’il s’agis­sait d’une ortho­doxie qu’il est hors de ques­tion de dis­cu­ter, mène tôt ou tard à un néant théo­rique : « se définir contre » reste le der­nier moyen d’« affir­ma­tion ». Il suffit alors de bran­dir des slo­gans à réson­ance plus ou moins phi­lo­so­phi­que (la « publi­cité de la misère », la « domi­na­tion réelle du capi­tal« , la »sub­somp­tion réelle du tra­vail au capi­tal », le « spec­ta­cu­laire intégré », etc.). Le jargon prés­erve son auteur « du désagrément d’avoir à s’expri­mer séri­eu­sement sur une matière à laquelle il ne com­prend rien, et lui permet cepen­dant de fein­dre, si pos­si­ble, un rap­port tout à fait réel à cette matière. Ce jargon est par­fai­te­ment appro­prié parce que, de lui-même, il unit tou­jours l’appa­rence d’un concret absent avec l’enno­blis­se­ment de ce concret » (T. Adorno).
Au-delà des mots, une cons­tante per­dure, un com­por­te­ment sans phrase fondée sur des abs­trac­tions creu­ses. Certains pous­se­ront l’inconséqu­ence jusqu’à parler de « démoc­ratie directe », mais ils se déb­andent à la pre­mière occa­sion où il faut argu­men­ter séri­eu­sement. La « pra­ti­que » n’est invo­quée que pour mettre abrup­te­ment en œuvre, une logi­que du tout ou rien dans les rap­ports per­son­nels, qui dis­pense de l’ouver­ture d’esprit. Comme le manque com­plet de recul par rap­port à soi-même doit, dans le même temps, s’accor­der avec la déc­om­po­sition moderne de l’indi­vidu, un com­por­te­ment de mimét­isme incons­cient en est la rés­ult­ante mono­tone. Le ton cas­sant est ainsi la marque indis­pen­sa­ble (et suf­fi­sante) d’une volonté de rup­ture sans retour avec le monde. Cette pirouette n’a rien d’ori­gi­nal : il a tou­jours été plus pru­dent de fein­dre démo­nst­ra­ti­vement la rév­olte que de l’effec­tuer sans bruit.
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Le noyau du com­por­te­ment « radi­cal », c’est de s’atten­dre à être choisi par l’his­toire, plutôt que d’aller au-devant d’elle par une patiente trans­for­ma­tion per­son­nelle. Les « radi­caux » font de leur par­ti­ci­pa­tion à un mou­ve­ment un critère de qua­lité pour ce der­nier. Mais quand ils com­pren­nent la rela­tive dif­fi­culté d’une telle jonc­tion (plus que jamais, la rév­olte et la luci­dité iso­lent dans cette société), le pro­blème cesse vite de les intér­esser. Ils misent peu là-dessus tout en espérant à chaque fois gagner beau­coup. Comme ils ne peu­vent que perdre régul­ièrement, ils se conso­lent au plus vite de leurs déb­oires, en recom­mençant immua­ble­ment leurs rituels fondés sur la com­plai­sance récip­roque. S’en étonner passe pour une faute de goût.
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Leur inca­pa­cité à pren­dre du recul vis-à-vis d’eux-mêmes et de ce qui les entoure les amène à pla­quer des schémas sur toutes les situa­tions ren­contrées, et ainsi à déc­liner la bêtise selon des prin­ci­pes variés. Non seu­le­ment l’esprit de contra­dic­tion est érigé en norme théo­rique, mais les erreurs per­son­nel­les sont pro­jetées rétr­osp­ec­ti­vement sur le mou­ve­ment réel (les atten­tes déçues vis-à-vis du prolé­tariat sont par exem­ple retournées en inca­pa­cités abso­lues de ce der­nier, les ten­dan­ces vain­cues de l’his­toire ayant néc­ess­ai­rement été com­pli­ces de leur déf­aite, etc.).
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Aujourd’hui encore, les « radi­caux » sont inca­pa­bles de penser la récu­pération et les reflux qu’ils sont habités par une rhé­to­rique de l’iden­ti­que : ils cher­chent à retrou­ver en toute cir­cons­tance les signes qu’ils vénèrent. En illus­trant une forme para­doxale de mort de la raison, tout en érigeant cette atti­tude en norme, ils appar­tien­nent dou­ble­ment à cette époque.
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Ils croient qu’il suffit d’avoir vague­ment com­pris une théorie pour s’en appro­prier l’image. Ils nég­ligent donc toute mise en forme confron­tant ce qui est intér­iorisé et ce qui est vécu. Quand ce ne sont pas gens d’un seul livre, d’une seule théorie (défaut banal, mais qui prend chez eux des formes d’une variété infi­nie), ils pren­nent de toute façon les idées comme objets d’atta­che­ment et non comme moyens de com­préh­ension du monde. « Leur jargon de pré­dil­ection est sacra­lisé comme langue d’un royaume invi­si­ble » (T. Adorno). Ces sec­ta­teurs de la Révélation sont vic­ti­mes d’un aspect domi­nant de l’époque, l’effon­dre­ment des capa­cités d’expéri­ence per­son­nelle, et adop­tent le même com­por­te­ment tau­to­lo­gi­que que celui des bandes : qui n’est pas comme moi est contre moi.
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Le prolét­aire ordi­naire, l’employé confor­miste, l’ouvrier pru­dent qui « évite les ennuis » mani­fes­tent plus de dignité dans leur alié­nation que les « radi­caux » avec leur luci­dité incer­taine et capri­cieuse, parce que ces der­niers repro­dui­sent tous les défauts de l’intel­lec­tuel sans s’appro­prier aucune de ses qua­lités. La « radi­ca­lite » est une conséqu­ence du pro­vin­cia­lisme français, qui ignore le monde au-delà des fron­tières natio­na­les. Jamais le goût pour les marot­tes théo­riques n’aurait pu connaître une telle exten­sion dans un autre pays que celui-ci, où tant d’esprits ont, depuis des siècles, aimé croire que l’écri­ture de quel­ques pages pour­rait chan­ger le sort du monde. L’anti-intel­lec­tua­lisme des « radi­caux » couvre uti­le­ment leur mimét­isme hon­teux.
Guy Fargette
Mai 1989


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