vendredi 24 mai 2013

Présentation de la compil n°1 : Marxistes et anarchistes face à la question juive et à l'antisémitisme, au sionisme et à l'antisionisme


Cette «compil’» rassemble des textes publiés dans différents numéros de la revue Ni patrie ni frontières depuis 2002, plus quelques traductions inédites d’Emma Goldman, Reginald Reynolds (son contradicteur dans un débat sur le sionisme), Alexander Berkman et Mother Earth (journal qu’anima la célèbre anarchiste) ainsi que la reprise d’un texte des ESRI, Etudiants socialistes révolutionnaires internationaux (anarchistes) qui date de 1900.

Cet ouvrage évoque surtout l’attitude des marxistes et des anarchistes face à la prétendue «question juive», au sionisme et à l’antisémitisme. Notre objectif était d’offrir quelques éléments de réflexion pour comprendre l’évolution des positions de ces courants, leurs hésitations, vacillations et volte-face face à l’existence de la «nation juive» (de la religion juive, du ou des peuples juifs, selon les interprétations), face au sionisme puis enfin face à l’État d’Israël.

Les auteurs sont de tendances très diverses. Les textes ont été choisis, selon l’orientation de la revue, non pas parce qu’ils apporteraient la Vérité, mais parce qu’ils contiennent un certain nombre d’informations historiques et théoriques indispensables pour entamer un débat sérieux.

Contrairement à ce qu’essaient de nous faire croire la plupart des «antisionistes1», les dérapages antisémites dans les manifs de l’extrême gauche contre la guerre en Irak ou en solidarité avec la Palestine, ou les propos individuels ambigus, voire crapuleux, de certains militants, ne sont pas uniquement le fruit de la politique criminelle et colonialiste des gouvernements israéliens depuis cinquante ans, ou de l’accélération de la violence ignoble de Tsahal depuis la deuxième Intifada contre les civils palestiniens. Ces dérapages verbaux et les amalgames intolérables entre sionisme et nazisme ont une histoire antérieure à 1948.

Il est intéressant de noter que, dans les années 30 et 40, les ancêtres politiques de Sharon traitaient de «complices des nazis» les ancêtres de Rabin, comme l’expliquent, par exemple, Tom Séguev dans Le Septième Million ou Georges Bensoussan dans Un nom impérissable: Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (1933-2007). Ou que le bulletin officiel de l’Église catholique de France, La Documentation catholique, proclamait en juillet 1949 «que le sionisme était une nouvelle forme de nazisme». Comme quoi, les «arguments» de l’extrême gauche ou de certains libertaires sont parfois dangereusement proches de ceux de l’extrême droite… sioniste et des calotins antisémites ! Une proximité qui devrait tous nous inciter à s’interroger sur leur bien-fondé et leur pertinence. Mais il faut remonter encore plus loin, aux débuts du mouvement ouvrier, au calamiteux article de Karl Marx (La Question juive), aux délires antisémites de Proudhon et aux propos ignobles de Bakounine sur Marx et les Juifs.

La prétendue «question juive» dévoile en fait les limites de toutes les idéologies révolutionnaires depuis cent cinquante ans, idéologies généralement fondées sur une vision assimilationniste de toutes les ethnies et de tous les peuples; sur l’illusion que les religions et les nationalismes n’auraient aucun avenir dans un monde capitaliste moderne et développé; sur une croyance aveugle dans les vertus du progrès technique et scientifique; sur une foi démesurée dans les effets magiques de la Révolution sociale (qu’elle soit d’inspiration marxiste ou anarchiste) et d’une nouvelle organisation de l’économie par les producteurs eux-mêmes. Et, disons-le clairement, sur une sous-estimation radicale de l’antisémitisme et de ses effets meurtriers au profit d’une surestimation et d’une dénonciation démagogiques de la présence des Juifs au sein des structures du capital financier ou commercial.

Quoi qu’ils en disent, la plupart des «antisionistes» actuels ne s’intéressent guère aux mécanismes du racisme en général, et à ceux de l’antisémitisme en particulier. Ils ne se posent pratiquement aucune question sur les convergences entre certaines formes d’anticapitalisme ou d’altermondialisme et l’antisémitisme déguisé en antisionisme. Pétris de bonne conscience et d’arrogance radicales, ils se croient au-dessus de ces fléaux «secondaires» à leurs yeux. Leurs positions politiques actuelles («destruction» de l’État d’Israël, comparaisons entre sionisme et nazisme, confusion entre tous les génocides de l’histoire, etc.) ne reflètent généralement pas une compréhension subtile de la façon dont des antagonismes sociaux se doublent de différences fondées sur des identités ethnico-religieuses, aussi fantasmatiques ou nocives soient-elles, du moins aux yeux de partisans du matérialisme philosophique et de la science.

Leur angélisme provient (au mieux) d’une vision très naïve de la nature humaine, d’un matérialisme rudimentaire qui leur sert surtout à ne pas trop s’interroger sur les mécanismes de l’oppression dans les sociétés humaines et les organisations, aussi révolutionnaires fussent-elles.

Paradoxalement, on n’est pas loin d’un messianisme, de type religieux, qui veut nous faire croire qu’un Paradis sans contradictions, sans violence, sans haines, naîtra de la lutte de libération nationale ou de la révolution sociale. Et de ce Paradis, l’URSS des années 1917-1927 (du moins pour les marxistes) aurait été l’antichambre pour les prolétaires, comme pour les Juifs… Du côté des libertaires, on retrouve aussi fréquemment ce refus de prendre en compte l’existence d’une «nation juive», pour les mêmes (bonnes ou mauvaises) raisons que les marxistes, avec un obstacle supplémentaire: l’hostilité traditionnelle des anarchistes à l’Etat en général, et donc à la création de nouveaux Etats qui ne constituent que des structures d’aliénation et d’oppression supplémentaires.

L’intérêt d’évoquer la «question juive» est de pouvoir revisiter pratiquement toutes les questions importantes des théories révolutionnaire: les classes sociales, la nation, le rôle de la classe ouvrière, la religion, l’État, l’histoire du capitalisme, etc., comme en témoignent les différents articles rassemblés dans ce livre.

La démarche politique de Ni patrie ni frontières est expliquée de façon succincte dans: Quelques points de démarcation sur la prétendue «question juive», la nature du sionisme et l’État d’Israël, et Que faut-il entendre par la «destruction» de l’Etat d’Israël ?.

Rappelons que cette revue souhaite donner des matériaux de réflexion variés à ses lecteurs, et non leur dicter une ligne politique qu’ils devraient suivre aveuglément. C’est pourquoi nous ne jugeons pas toujours utile d’exprimer à chaque fois de façon détaillée nos désaccords avec les textes que nous publions, même si certains sont accompagnés ou suivis de commentaires succincts.

Dans les deux premières parties de ce recueil, nous avons donné la priorité aux textes les plus synthétiques (publiés par la revue ou inédits) et qui ouvraient le plus de perspectives de discussion et de réflexion, sans trop coller à l’actualité. Le premier tiers du livre donne la parole à diverses sensibilités marxistes, le deuxième tiers à différents courants anarchistes et le dernier tiers regroupe des textes tous écrits spécialement pour Ni patrie ni frontières (à l’exception de deux d’entre eux) et qui concernent des événements ou des débats plus récents au sein de l’extrême gauche ou du mouvement libertaire.

Bonne lecture et n’hésitez surtout pas à nous transmettre vos critiques !

Yves Coleman (avril 2008)

1. Le mot «antisionistes» est ici placé entre guillemets parce que ce terme a acquis depuis quelques années une signification douteuse, à force d’être utilisé à toutes les sauces (cf. la série d’articles intitulée «Limites de l’antisionisme»). Antinationalistes, antichauvins ou antipatriotes sont des concepts plus clairs, car le sionisme ne constitue qu’une des formes du nationalisme et du chauvinisme qui divisent la classe ouvrière et dressent les peuples les uns contre les autres. Qu’on le veuille ou non, la nébuleuse «antisioniste» va des fascistes aux islamistes en passant par l’extrême gauche, certains intégristes juifs ou de nombreux intellectuels ou politiciens simplement soucieux des intérêts nationaux de leur Etat dans le jeu géopolitique mondial. Or, il faut absolument éviter certains cousinages, que ce soit au niveau des manifs ou du vocabulaire politique, si l’on ne veut pas tomber dans les pièges de l’antisémitisme.

De plus, la majorité des antisionistes-anti-impérialistes sont en réalité de fervents soutiens du nationalisme de leur propre impérialisme, de l’impérialisme européen ou de certains pays du tiers monde auxquels ils n’hésitent pas à décerner l’étiquette de «progressistes».

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