jeudi 23 mai 2013

Militant à Air France

Des JSU à la Résa

L’objectif de cette interview - et, nous l’espérons, des entretiens qui suivront avec d’autres camarades - est d’essayer de reconstituer la multiplicité des engagements révolutionnaires. Notre conviction est, en effet, que, malgré l’image présentée habituellement dans les autobiographies d’ex-gauchistes repentis ou les « enquêtes » journalistiques dont la plus célèbre est sans doute Génération de Hamon et Rotman, de nombreux salariés (ouvriers et employés) résistent à l’exploitation capitaliste de multiples façons, tentent d’organiser leurs collègues de travail, favorisent l’auto-organisation, réfléchissent à la façon dont pourrait fonctionner une autre société, etc. L’écrasante majorité des militants des années 60 et 70 n’ont pas tourné leur veste ni grimpé dans l’échelle sociale, contrairement aux quelques renégats qui n’arrêtent pas de battre leur coulpe sur les plateaux de télévision et de renier leurs idéaux antérieurs. (Y.C.)

Cher Michel, tout d’abord je te remer­cie d’avoir rép­ondu à mes ques­tions. Quand as-tu com­mencé à mili­ter et dans quelle orga­ni­sa­tion ?

Mon pre­mier contact avec une orga­ni­sa­tion c’était la JC en 1958. Cela n’a pas duré long­temps, juste une réunion parce qu’en fait ce soir-là, il y avait un match de foot de la Coupe du monde. La France affron­tait la Suède et avait atteint un niveau auquel elle n’était jamais par­ve­nue aupa­ra­vant. Les mili­tants de la JC écoutaient donc le match. J’étais parti de chez mes parents sans dire où j’allais, j’avais 16 ans à l’époque, et je ne voyais vrai­ment pas l’intérêt de passer deux heures devant un poste de radio.

Et pour­quoi avais-tu été voir la JC ?

J’habi­tais dans le quin­zième arron­dis­se­ment, à Paris, et je voyais les mili­tants de la JC vendre le jour­nal au métro Falguière. J’avais dis­cuté quel­ques fois avec eux. Ce qui m’avait fait faire le pas c’était une mani­fes­ta­tion contre de Gaulle rue de Vaugirard, en 1958 donc ; les mani­fes­tants avaient été vio­lem­ment agressés par la police et les gens en par­laient beau­coup dans le quar­tier, des mani­fes­tants avaient été matra­qués jusque dans les cours d’immeu­bles où ils avaient essayé de se cacher. De toute façon, mon milieu, ma famille étaient très hos­ti­les au coup d’Etat gaul­liste et à la guerre d’Algérie. Au cours des repas fami­liaux, la guerre et le racisme fai­saient partie des sujets de dis­cus­sion. Le PCF, à mes yeux, sem­blait l’orga­ni­sa­tion qui en avait le plus fait contre les nazis, la plus radi­cale. A cette époque, je n’avais pas de point de vue poli­ti­que précis.

A l’automne sui­vant, ayant échoué au pre­mier bac, j’ai changé de lycée et suis allé à Lakanal comme interne. J’y ai trouvé assez vite 4 ou 5 lycéens (en pre­mière et ter­mi­nale) ; nous avons décidé de créer un comité contre la guerre d’Algérie. Parmi les gens de ce comité il y avait les deux filles (qui étudiaient dans le lycée de filles d’à côté) d’un prof de français, auto­ri­taire mais sympa, et un copain (Rousseau dont j’ai regretté le départ) qui est parti assez vite à la JC et a quitté le lycée après son bac. Je l’ai perdu de vue, sauf qu’un jour j’ai aperçu sa photo dans un jour­nal : il était allongé sur un banc et avait été assommé par les flics au cours d’une manif contre la guerre d’Algérie ; il s’était réveillé pen­dant que les flics le fouillaient, a fait mine de pro­tes­ter et les flics l’ont sonné de nou­veau ! Notre comité com­pre­nait aussi un « pied-noir » qui reve­nait d’Algérie, ses parents devaient encore être là-bas. Il nous expli­quait com­ment se dép­lacer dans les rues d’Alger (ou de Paris si les paras déb­arquaient) sous la mitraille ! Il vivait seul dans un « appart » et on pou­vait s’y réunir - pas seu­le­ment pour des rai­sons poli­ti­ques d’ailleurs.

Notre comité ne regrou­pait que quel­ques jeunes lycéens qui vou­laient faire quel­que chose contre la pro­pa­gande « Algérie franç­aise ». Je ne me sou­viens plus de quelle façon, mais on a formé une sec­tion des JSU (jeu­nesse du PSU). Le PSU était une scis­sion de la SFIO sur la ques­tion algéri­enne, la SFIO menant la guerre.

C’est là, au PSU, que j’ai ren­contré mon pre­mier anar­chiste. Il avait envi­ron 70 ans et s’occu­pait de la biblio­thèque muni­ci­pale de Sceaux et m’a fait lire plu­sieurs bou­quins. Il avait des fac-similés ou des ori­gi­naux des jour­naux de la Commune. Au début, je n’osais évid­emment pas le tutoyer, vu la différ­ence d’âge. Il l’a tel­le­ment mal pris que j’ai cru qu’il allait me foutre une baffe : je me suis donc mis à le tutoyer. La deuxième chose qui m’avait frappée avec lui c’est que, lors­que j’allais le voir le midi, il pelait de l’ail, même s’il ne savait pas ce qu’il allait manger ; j’allais en général le voir à l’heure où je séchais la can­tine ou juste après. Il avait tra­vaillé aux PTT, à Toulouse, et disait que c’était grâce à la Poste qu’il avait pu autant lire ; il avait tou­jours un bou­quin sous la main en atten­dant l’usager. J’ai peur que les employés actuels de la Poste n’aient pas de telles libertés pour se culti­ver.

Quelles acti­vités aviez-vous dans le lycée ?

Nous dis­tri­buions des tracts de la main à la main (rap­pelle-toi que j’étais interne avant d’être viré de l’inter­nat), col­lions des affi­ches à Sceaux et fai­sions des essais de mani­fes­ta­tion à Paris. Je me sou­viens d’une des pre­mières manif des JSU ; on était tel­le­ment peu nom­breux à cette manif, rue Lecourbe, qu’on a dis­tri­bué des tracts sur les trot­toirs en se fai­sant insul­ter par les com­merçants ! Aux réunions de la JSU sur Paris, on était une ving­taine, une tren­taine, à tout casser. Dans mon lycée, il n’y avait pas d’autre groupe poli­ti­que que nous, à part le copain qui est parti à la JC et a ensuite quitté le lycée.

Après le lycée qu’as-tu fait ?

Je suis allé en fac de scien­ces en PCB (Physique, Chimie, Biologie) en 1961 et 1962. J’ai tou­jours considéré les orga­ni­sa­tions de masse comme des sup­ports utiles, voire indis­pen­sa­bles tant que je ne me m’aper­ce­vais pas que la démoc­ratie n’y était que de façade. Par conséquent je suis allé à l’UNEF, aux ESU et j’ai par­ti­cipé au comité contre la guerre d’Algérie. On ramait dans le milieu étudiant pour rame­ner du monde dans les mee­tings ou les manifs anti-guerre ; il fal­lait forcer les profs qui ne vou­laient pas nous lais­ser pren­dre la parole, mais le pire c’était l’apa­thie des étudiants. Un matin, je suis inter­venu dans un amphi, malgré le prof, et j’ai senti l’absence de sym­pa­thie des étudiants pour la cause algéri­enne. Sans l’avoir prévu, je me suis mis à parler non seu­le­ment de la salo­pe­rie de la guerre et du colo­nia­lisme, mais aussi des sursis que ces « ramol­los » ou bons patrio­tes ris­quaient de perdre !

Il y a eu aussi quel­ques bagar­res contre ceux que nous appe­lions les « fachos » ou les « Algérie franç­aise ». Le comité contre la guerre regrou­pait un peu tout le monde :une partie de l’UNEF, les UEC ten­dance « ita­liens » (ce terme désignait une mino­rité du PC qui vou­lait que le PCF prenne ses dis­tan­ces vis-à-vis de l’URSS comme le PC ita­lien l’avait fait. Nous considérions cette ten­dance comme plutôt à droite par rap­port au PCF), les futurs JCR, les ESU, etc. La grande bataille interne se dér­oulait entre, d’une part, le PC qui ne vou­lait réc­lamer que la « paix en Algérie » et non l’indép­end­ance et, d’autre part, l’UNEF et le comité pour l’indép­end­ance de l’Algérie qui regrou­pait tous les autres cou­rants. A cette époque, j’ai par­ti­cipé à une action bizarre avec les ESU. Ma der­nière action avec eux en fait. Nous avons bar­bouillé les murs de Paris en écrivant par­tout le sigle GAR (Groupe d’action révo­luti­onn­aire). Cela cor­res­pon­dait à une obs­cure bataille dans le comité d’action contre la guerre d’Algérie entre les différ­entes ten­dan­ces pour affir­mer l’exis­tence des ESU à tra­vers ce mystérieux GAR... qui n’exis­tait pas.

Après cet épi­sode peu glo­rieux j’ai laissé tomber les grou­pes poli­ti­ques. Entre le comité contre la guerre d’Algérie et l’UNEF j’étais bien assez occupé. Je n’ai retrouvé un groupe poli­ti­que qu’en 1966, à la création de la JCR. La guerre d’Algérie était finie depuis long­temps et l’UNEF com­mençait à se perdre en gran­des batailles d’appa­reil que je com­pre­nais enfin clai­re­ment. Après avoir aban­donné mes études den­tai­res en troi­sième année (je ne me voyais pas vivre dans ce milieu) j’ai com­mencé des études à l’ISST (Institut des scien­ces socia­les et du tra­vail) où j’appre­nais la socio­lo­gie et le droit du tra­vail. Dès 1965/66, il m’a fallu trou­ver des petits bou­lots (je n’étais plus indem­nisé par la MNEF n’appar­te­nant plus au bureau), puis en déc­embre 1966 je me suis fait embau­cher à l’AFTAM (Association pour l’accueil et la for­ma­tion des tra­vailleurs afri­cains et mal­ga­ches) par une copine qui y tra­vaillait déjà. Je conti­nuais mes études à ISST et je mili­tais à la JCR dans un cercle de jeunes tra­vailleurs.

Est-ce qu’il y avait des struc­tu­res de for­ma­tion à la JCR ?

Les seuls stages de for­ma­tion dont je me sou­vienne c’était un week-end dans une auberge de jeu­nesse à Poissy et cela cor­res­pon­dait aussi à la création de la JCR (on devait être peut être 40 ou 50). Weber et Krivine ont pris la parole, c’étaient déjà les orga­ni­sa­teurs, les chefs. Il y a eu aussi un stage d’été que j’ai loupé à cause d’un acci­dent de voi­ture sur la route du stage. Nous avons aussi par­ti­cipé à une mani­fes­ta­tion inter­na­tio­nale à Liège, enca­drée par les flics.

A chaque réunion des cer­cles de la JCR quelqu’un fai­sait un topo ; par­fois bon, par­fois sans grand intérêt parce que pas assez docu­menté. Les par­ti­ci­pants pre­naient la parole, n’avaient pas d’inhi­bi­tions par­ti­cu­lières, me semble-t-il, pour parler. Souvent en poli­ti­que, les gens ont l’impres­sion qu’il n’y a pas besoin de tra­vailler ou d’être compétent. Si quelqu’un fait un exposé, et a tra­vaillé dessus, cela peut être utile. Mais sur des sujets com­pli­qués, cela ne marche pas seu­le­ment à la bonne volonté.

A la JCR, je me suis embêté dans mon cercle de jeunes tra­vailleurs. D’une part, la for­ma­tion n’était pas assez struc­turée, d’autre part nous n’arri­vions pas à avoir une acti­vité cen­trée sur une ou plu­sieurs entre­pri­ses ; le cercle ne savait pas aider les cama­ra­des d’entre­pri­ses ; il faut dire aussi qu’à part une copine ven­deuse au Bon Marché, aucun d’entre nous ne bos­sait dans une grande boîte, ce qui limi­tait les pos­si­bi­lités. Par ailleurs, le centre d’intérêt de la JCR c’était la pro­pa­gande autour de la guerre du Vietnam bien plus que les luttes ouvrières.

Comment se pas­sait la vie poli­ti­que en milieu étudiant ?

Au début des années soixante, sou­vent au Quartier latin, on traînait tous à la librai­rie Clarté et c’était les « ita­liens » qui tenaient la librai­rie. (Ceux qui s’oppo­saient à la prés­ence de l’armée franç­aise en Algérie avaient de bons rap­ports avec les étudiants com­mu­nis­tes qui étaient favo­ra­bles à l’indép­end­ance et opposés à la poli­ti­que offi­cielle de leur Parti.) Les mee­tings se tenaient dans la cour de la Sorbonne et nous par­ti­ci­pions aux mani­fes­ta­tions contre la guerre, nous étions pour l’indép­end­ance. Il y avait pas mal de bagar­res au quar­tier Latin entre les par­ti­sans de l’Algérie franç­aise et les tenants de l’Algérie indép­end­ante. On fai­sait la chasse aux ven­deurs de jour­naux et tracts « fachos » et vice versa, je ne don­nais pas ma part aux chiens. A coté des « ita­liens » et des futurs mili­tants de la JCR, le moteur dans le milieu étudiant à ce moment-là, c’étaient les mili­tants de la FGEL où de futu­res vedet­tes sont appa­rues (Peninou, Kravetz, Bouguereau … et autres). Les vedet­tes syn­di­ca­lis­tes fonc­tion­naient comme un petit groupe auto­pro­clamé qui pre­nait les décisions. Je ne com­pre­nais pas ce type de mœurs, j’étais naïf. Aux AG (assem­blées géné­rales) assis­taient tous les adhérents qui vou­laient. Ça se pas­sait dans un amphi et il y avait des vedet­tes, la dis­cus­sion se dével­oppait et sou­dain, pour des rai­sons qu’igno­rait le commun des mor­tels, la réunion s’arrêtait. Quelques pri­vilégiés se réun­issaient à part et, au bout d’une heure ou d’une demi-journée, ils reve­naient et sou­met­taient au vote la décision qu’ils avaient prise entre eux, ou à l’issue de négoc­iations entre grou­pes poli­ti­ques. En fait, c’étaient les représ­entants des différ­entes ten­dan­ces (« ita­liens », bureau de l’UNEF, direc­tion de la FGEL, ESU, etc.). Les adhérents n’étaient là que pour enté­riner les décisions prises ; sou­vent le seul choix des adhérents de base c’est de partir si la poli­ti­que pro­posée ne leur plaît pas, ce qu’ils ont fini par faire en masse. Dans une de ces réunions je me sou­viens qu’une seule fois quelqu’un a remis en cause ce type de fonc­tion­ne­ment : Pierre Goldman, mais il ne s’inves­tis­sait pas et par­tait déjà vers d’autres mondes. On m’a pro­posé de me faire élire admi­nis­tra­teur de la MNEF puis pré­sident de la Mutuelle à Paris, cela s’est fait entre quatre z’yeux et l’élection fut dis­cutée comme d’habi­tude par des gens extérieurs au conseil d’admi­nis­tra­tion de la Mutuelle car en fait la bataille se dér­oulait entre les sta­li­niens majo­ri­tai­res à ce moment et le reste des ten­dan­ces de gauche et d’extrême gauche.

En dehors de la JCR, as-tu eu d’autres acti­vités ?

Je me suis intéressé au syn­di­ca­lisme étudiant (1963 à 1966). Après la guerre d’Algérie qui avait com­plè­tement occupé nos esprits sur le plan poli­ti­que, nous nous trou­vions dans une sorte de vide. (L’UNEF avait été la seule orga­ni­sa­tion franç­aise à entre­te­nir des rap­ports avec son homo­lo­gue algéri­enne.) A l’époque, on reven­di­quait le rem­pla­ce­ment des bour­ses par une allo­ca­tion d’étude (une sorte de salaire étudiant), nous vou­lions plus d’auto­no­mie pour tous les étudiants. Le PCF et la droite étaient opposés à cette reven­di­ca­tion de l’UNEF. Le PCF pré­férait reven­di­quer davan­tage de bour­ses, plus de places dans les cités uni­ver­si­tai­res, à des tarifs moins chers.

Les étudiants étaient orga­nisés en AG par faculté et par villes uni­ver­si­tai­res, la majo­rité était à gauche depuis peu de temps et les élections à la MNEF représ­entaient un bon ther­momètre, sauf que les étudiants votaient peu et que le bour­rage des urnes se pra­ti­quait ici où là. J’ai eu des res­pon­sa­bi­lités dans le syn­di­ca­lisme étudiant, j’ai même été élu pré­sident de la MNEF pari­sienne, en 1964 ou 1965, je pense. C’était une acti­vité fai­ble­ment rémunérée (un petit défra­iement) avec, en prime, une piaule à la Cité uni­ver­si­taire d’Antony. Le bureau se trou­vait bou­le­vard Saint-Michel, la Mutuelle avait deux secrét­aires et nous gérions le centre 601 de la Sécurité sociale étudi­ante. Je suis arrivé à un moment où se dér­oulait une bataille entre la ten­dance majo­ri­taire de l’UNEF qui était avec la FGEL et les étudiants dans la ligne du PCF. Je me suis retrouvé pré­sident parce qu’il fal­lait une per­sonne pas trop mar­quée poli­ti­que­ment, pas connue et mani­pu­la­ble. J’étais connu comme un mili­tant anti-guerre et sui­vais des cours en fac den­taire dont la répu­tation n’était pas révo­luti­onn­aire, un can­di­dat de consen­sus comme on dit aujourd’hui. A cette époque je traînais l’idée que, pour arri­ver à la révo­lution, il fal­lait convain­cre telle ou telle caté­gorie de la popu­la­tion de reven­di­ca­tions indis­pen­sa­bles mais qui ne seraient pas accep­ta­bles par le système : la popu­la­tion aurait, en quel­que sorte, fait la révo­lution sans s’en rendre compte.

La FGEL a eu un projet remar­qua­ble à cette époque : elle a annoncé qu’elle inter­di­sait au minis­tre de l’Education de pénétrer dans la Sorbonne, tant que nos reven­di­ca­tions ne seraient pas satis­fai­tes (allo­ca­tion d’étude en par­ti­cu­lier). Arrive la ren­trée solen­nelle de l’uni­ver­sité et bien sûr le minis­tre, pas impres­sionné du tout, annonce qu’il sera là. La FGEL appelle à occu­per la Sorbonne et les autres étudiants (des autres facs) à mani­fes­ter autour ; ce fut le « bide », aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Sorbonne. La Sorbonne ne sera occupée par les étudiants que quel­ques années plus tard et non sur com­mande, mais je vais trop vite. J’ai été pré­sident de la Mutuelle pen­dant un an et j’ai com­mencé à expri­mer des cri­ti­ques vis-à-vis des res­pon­sa­bles natio­naux de la Mutuelle, notam­ment le pré­sident de la Mutuelle, un cer­tain… Christian Blanc. A ce moment-là, je me suis intéressé à ce que disaient deux genres de mili­tants : des gens qui étaient regroupés autour de la cli­ni­que psy­chia­tri­que de Cours Cheverny où exerçait entre autres Félix Guattari et j’ai pu pas mal dis­cu­ter avec eux ; d’un autre côté, il y avait à Strasbourg des étudiants qui allaient écrire la fameuse bro­chure De la misère en milieu étudiant dif­fusée par les futurs situa­tion­nis­tes.

Ces deux influen­ces m’ont fait pas mal réfléchir. Je suis allé plu­sieurs fois à la cli­ni­que de Cheverny dis­cu­ter avec Guattari et les autres ; quant aux mili­tants de Strasbourg je les ai ren­contrés à Paris dans des réunions de l’UNEF et de la Mutuelle. Il s’agis­sait de ren­contres indi­vi­duel­les infor­mel­les. A l’occa­sion d’un congrès de la Mutuelle, à Nantes, on a rédigé une sorte de pro­gramme. L’un des points sur les­quels on s’est affrontés avec le bureau natio­nal en place, concer­nait les rap­ports entre les admi­nis­tra­teurs étudiants et le per­son­nel de la Sécurité sociale. On cri­ti­quait la hiér­archie dans les cen­tres de sécu étudiants, les bas salai­res. Nous esti­mions que la Mutuelle avait un rôle de béquille du système et que les mili­tants de l’UNEF devaient dén­oncer le côté réf­orm­iste de la Mutuelle et s’en reti­rer avec fracas. A ce congrès on a pro­posé que la ges­tion des cen­tres de Sécurité sociale se fasse de manière non hiér­arc­hique, et que l’on ne tienne pas compte des bud­gets mais seu­le­ment des besoins des étudiants, quitte à explo­ser la Mutuelle si cela n’était pas gérable - ce que nous pen­sions. La direc­tion natio­nale de la Mutuelle ne vou­lait pas en enten­dre parler, évid­emment ; elle ne désirait même pas que nos pro­po­si­tions soient dis­cutées, encore moins mises aux voix. Comme pas mal d’étudiants étaient intéressés par ce que nous racontions, avec la sec­tion de la Mutuelle de Strasbourg (les futurs situa­tion­nis­tes), j’ai pro­posé d’aller dis­cu­ter dans un amphi voisin, puis­que le bureau fai­sait obs­truc­tion à la dis­cus­sion. A quel­ques voix près on a perdu.

Ça a été la fin de mes acti­vités de mutua­liste et syn­di­ca­liste étudiant. Une copine m’avait parlé d’un boulot pos­si­ble je m’y suis présenté.

Mai 68, les comités d’action, LO et Combat communiste

Quel a été ton pre­mier boulot ?

Je tra­vaillais dans un orga­nisme (l’AFTAM) qui s’occu­pait de tra­vailleurs immi­grés. Ils com­mençaient à cons­truire des petits foyers et ils avaient des acti­vités : ils trou­vaient des bou­lots aux immi­grés et fai­saient de l’alphabé­ti­sation. J’étais res­pon­sa­ble d’un foyer et vivais dans ce foyer à Montreuil. Ce quar­tier abri­tait encore beau­coup d’usines en acti­vité et les mar­chands de som­meil entas­saient les immi­grés dans d’ancien­nes usines ou dans n’importe quels locaux. Le foyer dont je me suis occupé pen­dant deux ans com­por­tait 125 lits, des dor­toirs, une salle com­mune avec une télé, une cui­sine com­mune et deux salles de dou­ches col­lec­ti­ves. Les loca­tai­res lavaient leur linge dans les lava­bos. Un tailleur confec­tion­nait des bou­bous, et un for­ge­ron fabri­quait des bijoux pour les dots des futu­res mariées au pays (Mali et Sénégal). Avec quel­ques copains nous avons créé une sec­tion CGT qui n’a pas eu beau­coup d’effet, sinon de sus­ci­ter la création d’une sec­tion syn­di­cale maison.

Comment as-tu vécu les évé­nements de 68 à Montreuil ?

Le 3 mai, je me suis retrouvé bou­le­vard Saint-Germain. Au niveau de la place Maubert, je vois une façade brûlée, toute noire, et des dét­ritus par­tout. Je mets la radio et j’entends qu’une mani­fes­ta­tion vio­lente d’étudiants s’est déroulée dans l’après-midi au Quartier latin, pour déf­endre des gars menacés d’exclu­sion de l’uni­ver­sité. Le len­de­main, je suis revenu par­ti­ci­per à une nou­velle manif. Je n’avais jamais vu autant de gens décidés et prêts à s’affron­ter avec les flics, qui recu­laient sou­vent. Nous vivions cela comme une vraie fête. Après tant d’années où l’on avait plié devant l’Etat gaul­liste et ses flics (mani­fes­ta­tions contre la guerre d’Algérie, puis celle du Vietnam), jusqu’au 13 mai, les mani­fes­ta­tions quo­ti­dien­nes nous per­met­taient, malgré les nom­breux blessés, d’avoir le sen­ti­ment de tenir la rue, de nous faire res­pec­ter et d’espérer enfin déb­oucher sur quel­que chose. Pour moi c’étaient dix ans de cocotte minute qui explo­saient. Après l’occu­pa­tion de la Sorbonne, des gens ont lancé un appel à créer des comités d’action. J’ai ins­crit mon adresse sur une des listes et des gars ont com­mencé à venir me voir au foyer. A Montreuil, on avait au début deux comités d’action qui ont fusionné plus tard. L’un des comités d’action était animé par des mili­tants de la JCR. Le comité dans lequel je me trou­vais regrou­pait entre 20 et 30 per­son­nes, les mili­tants de base ne com­pre­naient pas pour­quoi il y avait deux CA et ceux-ci ont fusionné au bout de quel­ques jours.

Qu’aviez-vous comme acti­vités ? Militiez-vous seu­le­ment sur le quar­tier ou avec d’autres ban­lieues ou avec des comités de Paris ?

On mili­tait à Montreuil et des mem­bres du comité de Montreuil venaient de Rosny, mais on n’a pas cher­ché à contac­ter des gens ailleurs. Personnellement, et aussi en tant que représ­entant du comité, j’ai assisté à des réunions des comités d’action à Paris et cela m’a vite gonflé. J’ai aban­donné et per­sonne d’autre n’y a été pour nous représ­enter. Nous avons sur­tout essayé de contac­ter les entre­pri­ses soit à Montreuil, soit autour. Il y avait une boîte qui fabri­quait des télé­viseurs, Grandin, une boîte assez impor­tante. On pou­vait dis­cu­ter avec des ouvrières devant la porte mais on n’arri­vait pas à entrer. On aurait voulu faire des actions com­mu­nes, mais la CGT et des « maos » ver­rouillaient tout. On n’était pas assez accro­cheurs, et nous incrus­ter comme des mor­pions ne nous intér­essait pas.

Le comité d’action com­pre­nait des ouvriers mais c’étaient tou­jours des gens isolés, qui ne représ­entaient pas un groupe dans leur entre­prise ou alors les entre­pri­ses étaient toutes peti­tes. La majo­rité des par­ti­ci­pants étaient des petits-bour­geois : profs, ins­tits, étudiants etc. Dans une manif à Paris et après j’avais sym­pa­thisé avec Roland et Michel, deux menui­siers de Rosny. Ils ont été intéressés par le comité d’action et ont amené deux autres copains de Rosny : « Petit suisse », un plom­bier, et « Yoyo », un autre menui­sier. C’étaient plutôt des mecs de ten­dance anar­chiste, l’un d’entre eux (Roland) avait des contacts avec la FA. Nous avions aussi P., un autre anar qui était paveur, assez vieux à nos yeux de jeunes de 20-25 ans (le refrain de notre aîné devint assez vite : « C’est le reflux »), et un tech­ni­cien de Roussel-Uclaf, à Romainville, qui avait par­ti­cipé à un maquis pen­dant la guerre en Corrèze. Je te parle là des plus actifs.

C’était ce genre de prolos qu’on contac­tait. A aucun moment on n’a eu de contacts suivis et poli­ti­ques avec des ouvriers de gran­des boîtes.

A quelle fréqu­ence se réun­issait le comité ?

Une ou deux fois par semaine. On ven­dait pres­que tous les jours Action, le jour­nal des CA. On allait cher­cher une pile de 100 exem­plai­res quel­que part au Quartier latin et on ven­dait tout dans l’heure, devant la mairie de Montreuil. Le 13 mai, j’ai vendu à moi tout seul 700 exem­plai­res d’Action dans la journée, à la manif. J’ai gardé des numéros d’Action et, à la relec­ture, le contenu est très réf­orm­iste. Ce n’est pas un bon jour­nal de pro­pa­gande ni de réflexion, à l’époque nous ne le voyions pas. Nous n’écrivions pas d’arti­cles pour Action, per­sonne ne nous le deman­dait. On allait cher­cher des affi­ches des Beaux-Arts et on a fait aussi des affi­ches sérig­raphiées loca­les avec nos pro­pres textes. Ça res­sem­blait à un tract et je me sou­viens des titres : « La bour­geoi­sie a peur » et le second « La bour­geoi­sie a encore peur », un peu avant les vacan­ces sans doute. Le matin, on allait tous les deux-trois jours faire des col­la­ges d’affi­ches. Il n’y avait pas de chef, mais quel­ques-uns en fai­saient plus que les autres. Il me semble que j’avais une acti­vité de ras­sem­ble­ment et de coor­di­na­tion avec une copine Sylvia, Roland L., le tech­ni­cien de Roussel, une copine ani­ma­trice, etc. On est passé d’une tren­taine de mem­bres à une cen­taine dans quel­ques réunions plénières qui se tenaient dans une salle de réunion appar­te­nant à des pro­tes­tants. Presque tous les jours, une dizaine ou une quin­zaine d’entre nous fai­saient les col­la­ges d’affi­ches, assu­raient les ventes de jour­naux. Les autres venaient aux manifs et étaient assez « consom­ma­teurs ». Les réunions quasi quo­ti­dien­nes se dér­oulaient dans les appar­te­ments des uns et des autres ou dans des bis­trots. On dis­cu­tait de la situa­tion poli­ti­que du moment et on décidait si on allait par­ti­ci­per aux actions de l’ensem­ble des comités d’action. Il n’y avait pas de secrét­aire, pas de tré­sorier, pas de com­mis­sion par­ti­cu­lière. Les décisions étaient prises à la majo­rité. Les dis­cus­sions por­taient sou­vent sur des tâches pra­ti­ques et il n’y avait pas beau­coup de diver­gen­ces.

Ce qui nous divi­sait éventu­el­lement, c’étaient les inter­ven­tions des mili­tants d’orga­ni­sa­tions d’extrême gauche, en par­ti­cu­lier les maos. Un des pro­blèmes qu’on a eus et qu’on n’a pas pu rés­oudre d’ailleurs c’était Grandin. Les ouvrières sem­blaient intéressées à ouvrir leur grève et cher­chaient des sou­tiens extérieurs mais il y avait un groupe de maos, des anciens cathos, qui avaient réussi à nouer des contacts à l’intérieur. On n’a pas voulu cher­cher à s’affron­ter avec eux devant les ouvrières et ouvriers de Grandin et l’usine est restée chasse gardée de ces maos, qui n’ont rien fait de spécial, sauf essayer leurs slo­gans en par­ti­cu­lier : « pour une CGT de lutte de classe » ! A la fin de mai-juin, on a contacté quelqu’un chez Krema Hollywood. La mère d’une des copi­nes du comité d’action bos­sait dans cette entre­prise. Avec elle et une ou deux autres ouvrières on a fait un bul­le­tin pour les ouvrières de Krema. On cri­ti­quait la poli­ti­que des salai­res dans la boîte, les condi­tions de tra­vail. Un des pro­blèmes c’était la santé, notam­ment les femmes devaient net­toyer les machi­nes tous les matins avec des pro­duits puants et dan­ge­reux. Parfois elles tom­baient dans les pommes. Nous écrivions le bul­le­tin en nous ins­pi­rant de ce que nous racontaient les ouvrières. Nous dif­fu­sions à la porte tous les 15 jours, me semble-t-il, et elles le dif­fu­saient clan­des­ti­ne­ment à l’intérieur. Cela a duré envi­ron six mois puis c’est LO qui a pris la relève du comité d’action, qui n’exis­tait plus.

Les deux seules forces poli­ti­ques sur Montreuil étaient le PCF et le CA en mai et juin, situa­tion bizarre s’il en fut. Nous n’avions pas de contacts avec le PCF et n’avons pas essayé de pro­po­ser des actions com­mu­nes. A Montreuil, le jour du dis­cours de de Gaulle qui annonçait son référ­endum, le PCF avait appelé à une manif locale pour empêcher les gens d’aller à la Bastille. Par hasard, les deux manifs, celle du PC et celle du CA qui se ren­dait à Paris, se sont croisées. Elles étaient à peu près de la même taille, mais chacun est resté sur son trajet. On trou­vait que les adhérents du PCF se fai­saient bour­rer le mou mais, dans notre opti­misme, nous pen­sions que le PCF allait bientôt perdre de son impor­tance assez vite.

Aux élections lég­is­la­tives nous avons mené une com­pa­gne active pour l’abs­ten­tion (« élections piège à cons »). Le jour des élections, avec quel­ques copains du CA nous sommes allés à la pêche. J’ai été appelé par les flics début juillet. J’avais bar­bouillé « Après février, octo­bre » sur le mur du pavillon d’un type qui n’avait pas apprécié. Il avait relevé le numéro de ma plaque miné­ra­lo­gique, alors que je fai­sais ça seul en voi­ture. Début juillet, on pen­sait encore que le mou­ve­ment s’était pro­vi­soi­re­ment calmé mais allait redém­arrer à l’automne.

J’écoutais beau­coup la radio pen­dant le mois de mai. A chaque bul­le­tin d’infor­ma­tions on appre­nait que de nou­vel­les entre­pri­ses se met­taient en grève et cela nous main­te­nait le moral au beau fixe. J’ai com­pris que ce ne serait pas la fête après la manif du 13 mai. Je rou­lais en voi­ture un soir et j’ai eu envie d’aller voir les usines situées entre Pantin et la ban­lieue Nord. J’ai fait 5 ou 8 usines et à chaque fois j’arri­vais plein d’enthou­siasme. Je suis tombé sur des délégués CGT, pro­ba­ble­ment mem­bres du PCF. Il était impos­si­ble d’entrer dans les usines, de dis­cu­ter avec les grév­istes. Je me ren­dais compte que les usines n’étaient pas occupées et que l’ambiance n’était pas ter­ri­ble. Je pen­sais que les manifs arri­ve­raient à explo­ser ce bar­rage. Ce qui se pas­sait à Montreuil n’était pas isolé du reste de la situa­tion. Le 11 mai, la nuit des bar­ri­ca­des, le bou­le­vard Saint-Michel était bourré de monde et j’ai eu l’occa­sion de dis­cu­ter avec de nom­breux jeunes ouvriers. Je n’avais pas une stratégie dans ma tête, j’étais content. On sor­tait de dix ans de gaul­lisme ver­rouillé de par­tout, le PCF blo­quait du côté de la classe ouvrière, dans ces journées de mai et juin on a quand même vu s’ouvrir une grande fenêtre sur l’avenir ! On ne savait pas que le PCF avait encore assez de force pour repous­ser la fenêtre, même s’il devait en mourir et ne plus jamais arri­ver à se faire passer pour un parti révo­luti­onn­aire, et que la bour­geoi­sie moder­niste avait assez de tours dans son sac pour reca­de­nas­ser ladite fenêtre avec l’aide des vedet­tes « ex-soixante-hui­tar­des ».

En sep­tem­bre 1968, j’ai par­ti­cipé à une manif contre le mas­sa­cre sur la place des Trois-Cultures à l’occa­sion des jeux Olympiques de Mexico. Alors que quel­ques semai­nes aupa­ra­vant on était prêts à bouf­fer du flic, on s’est fait embar­quer à plu­sieurs dizai­nes sans aucune réaction. Une cama­rade est arrivée avec des man­ches de pioche dans sa voi­ture. Personne n’a voulu en pren­dre et se battre. Les man­ches de pioche ont fini dans le cani­veau. Comme quoi l’ambiance de mai 68 avait bien dis­paru. En déc­embre 1968 je suis parti à Madagascar et ne suis revenu en France qu’en jan­vier 1971.

Quand tu reviens en 1971, as-tu des acti­vités poli­ti­ques ?

Le choix d’une orga­ni­sa­tion n’avait pas une très grande impor­tance pour moi, j’aurais pu aller vers un groupe anar­chiste si j’en avais connu un qui fasse un tra­vail ouvrier. Dans le comité d’action de Montreuil des copains ouvriers sym­pa­thi­saient avec la Fédération anar­chiste. Ces cama­ra­des avaient l’impres­sion que la FA ne s’intér­essait pas à un tra­vail ouvrier régulier. Quant aux maos, je n’appréciais pas leur côté catho et mani­pu­la­teur. En 1968, ils ne s’intér­essaient au comité d’action que pour récupérer des clients, et ne se pré­oc­cupaient pas du mou­ve­ment de rév­olte de mai 68. J’étais éga­lement gêné par leur vio­lence forcée : ils essayaient de créer un climat de vio­lence arti­fi­cielle. Je suis allé vers LO plus par défaut que par choix. C’était l’orga­ni­sa­tion qui me sem­blait la plus séri­euse pour essayer de former un groupe révo­luti­onn­aire implanté dans la classe ouvrière, ce qui me semble avoir manqué en mai et juin 1968. A Madagascar, j’avais gardé des rela­tions épis­tol­aires avec une copine du CA de Montreuil et elle était entrée à LO. Elle avait conti­nué le bul­le­tin de Krema Hollywood qui était devenu un bul­le­tin LO. Quand je vivais à Madagascar, j’avais reçu un exem­plaire de LO dont la une affir­mait à propos du décès de Ho chi Minh : « Un com­bat­tant natio­na­liste est mort, pas un com­bat­tant du socia­lisme. » Je ne me sou­viens plus des termes exacts, mais l’idée géné­rale était celle-là. Cela m’a un peu étonné d’abord, puis fait réfléchir ensuite, en fait, j’étais mûr pour faire ce pas : tous ces régimes sta­li­niens prét­en­dument socia­lis­tes n’avaient rien à voir avec la classe ouvrière.

Fais-tu partie tout de suite d’un cercle sym­pa­thi­sant ou d’une cel­lule de LO ?

Je n’ai pas plus envie en 1971 qu’en 1967-68 de par­ti­ci­per plei­ne­ment aux acti­vités d’un groupe poli­ti­que. Je veux bien mettre la main à la pâte, rien ne me rebute, mais je ne fais pas suf­fi­sam­ment confiance aux orga­ni­sa­tions et à leurs chefs pour me lier com­plè­tement avec elles. Je savais déjà que je ne serais pas d’accord avec la façon de fonc­tion­ner de LO, ou des autres orga­ni­sa­tions d’extrême gauche d’ailleurs. Ce n’était pas une ques­tion de dévo­uement, au sens où LO l’entend. Je pas­sais pas mal de temps à vendre le jour­nal (au moins deux fois par semaine dont la matinée du diman­che), à dif­fu­ser des bul­le­tins d’entre­prise, faire du porte à porte pour vendre LO dans les HLM de la rue des Quatre-Frères-Peignot, à aller bosser sur le ter­rain où LO orga­ni­sait sa pre­mière fête, à coller des affi­ches ou le jour­nal quand on n’avait pas d’affi­ches, à mili­ter dans le quin­zième arron­dis­se­ment contre les expul­sions.

Que fai­siez-vous contre les expul­sions ? S’agis­sait-il d’un comité lancé ou animé seu­le­ment par LO ? Quel genre de gens par­ti­ci­paient aux acti­vités de ce comité ? Quels ont été les rés­ultats de votre bagarre ?

Le pre­mier immeu­ble dont nous nous sommes occupés était un hôtel meublé, occupé par des tra­vailleurs algériens. Le bâtiment devait être détruit et les loca­tai­res refu­saient de partir. C’était rue Gutenberg, en 1971. Assez vite, par le contact d’un mili­tant de Pouvoir ouvrier (issu de Socialisme ou bar­ba­rie) on a dis­cuté avec des gens d’un autre immeu­ble, rue de Lourmel, des Français assez âgés en majo­rité, notam­ment des retraités. Puis il y a eu un autre hôtel meublé, pour tra­vailleurs immi­grés qui se trou­vaient dans la même situa­tion. A ce moment-là, les gran­des opé­rations immo­bi­lières dém­arraient fort dans le quin­zième arron­dis­se­ment.

On fai­sait des réunions publi­ques, une ou deux manifs dans le quar­tier qui regrou­paient cent à cent cin­quante per­son­nes, prin­ci­pa­le­ment les expul­sa­bles. Comme mili­tants poli­ti­ques, il y avait LO et les deux copains de Pouvoir ouvrier. On ne tenait pas à ce que les réunions se trans­for­ment en batailles inter­grou­pus­cu­lai­res, donc on ne cher­chait pas trop la col­la­bo­ra­tion d’autres forces. De toute façon, les gau­chis­tes ne se bous­cu­laient pas. Le PCF ou la CGT, quant à eux, ne s’intér­essaient pas à la ques­tion. A l’époque, il n’était pas ques­tion pour eux de mener des actions com­mu­nes avec les gau­chis­tes, malgré nos appels du pied. On a aussi reçu un coup de main de chrétiens, en tant que tels, on a même uti­lisé leurs salles. L’essen­tiel de l’action des loca­tai­res eux-mêmes, c’était de refu­ser de partir des immeu­bles, refu­ser le bara­tin des types envoyés par les pro­mo­teurs. Certains ont par­ti­cipé à des dif­fu­sions de tracts avec nous (très peu). Les pro­priét­aires ont dépêché, rue Gutenberg, des nervis. Ceux-ci ont pro­vo­qué les loca­tai­res et, quand la bagarre a éclaté, la police est arrivée aus­sitôt pour s’en pren­dre aux loca­tai­res, évid­emment. Les pro­priét­aires devaient com­men­cer à en avoir assez parce que les loca­tai­res ont tenu sans payer de loyer et sans dégu­erpir pen­dant plus de deux ans, malgré les pres­sions diver­ses.

L’action des nervis (armés de barres de fer) et des flics a sans doute démo­ralisé les tra­vailleurs immi­grés de la rue Gutenberg. On n’a pas très bien com­pris la fin de la lutte. Les inter­ven­tions des nervis et des flics ont impres­sionné les loca­tai­res ; un délégué choisi par les loca­tai­res a retourné sa veste et s’est mis à faire de la pro­pa­gande pour que les loca­tai­res s’en aillent. Les résidents de la rue Gutenberg n’ont rien obtenu, sauf les deux ans sans payer de loyer. Par contre, rue de Lourmel, les loca­tai­res ont obtenu des choses. La majo­rité sont partis en tou­chant des indem­nités du pro­mo­teur, et une mino­rité a été relogée dans le XVe ou le quar­tier de leur choix (parmi cette mino­rité, cer­tains ont béné­ficié des deux : indem­nité et relo­ge­ment), les der­niers à être restés. Deux ou trois étaient partis très vite sans rien obte­nir.

Dans les deux cas de rés­ist­ance aux pro­mo­teurs immo­bi­liers, cer­tai­nes des per­son­nes parmi les plus engagées au départ ont aban­donné la lutte pour des rai­sons indi­vi­duel­les, ce qui a un peu démo­ralisé cer­tains autres. On a aussi essayé d’inter­ve­nir rue Fallampin et impasse de l’Astrolabe, mais sans grand succès. En marge de ces expul­sions nous avons fait une saynète pour la fête de LO dans le style gui­gnol, les loca­tai­res se moquant du député, du pro­mo­teur, on a bien rigolé.

On n’a recruté per­sonne pour LO par ces actions dans le quin­zième. On ven­dait quel­ques exem­plai­res du jour­nal, on a emmené quel­ques loca­tai­res à la fête. Notre action n’intér­essait pas vrai­ment LO, je crois, bien qu’il y ait eu un mili­tant qui par­ti­ci­pait à toutes ces actions de façon très dyna­mi­que. Ma par­ti­ci­pa­tion à des acti­vités avec LO se bor­nait à de la pro­pa­gande, je ne vou­lais pas enten­dre parler de réunion interne, cela me parais­sait par­fai­te­ment inu­tile pour la défi­nition de la ligne poli­ti­que de LO parce que de toute façon elle ne se décidait pas à la base, comme d’ailleurs dans la plu­part des orga­ni­sa­tions. Je ne sup­por­tais pas la façon dont les dis­cus­sions poli­ti­ques se menaient dans les grou­pes. On n’envi­sage pas de tout mettre sur la table à propos d’une ques­tion donnée afin d’arri­ver à un accord sur un point. En fait, il y a sou­vent des inten­tions sous-jacen­tes ou des décisions qui ont déjà été prises dans un organe de direc­tion et qui condi­tion­nent, dès le départ, le dér­ou­lement de la dis­cus­sion. La ten­sion qui se crée sou­vent dans ces réunions est épuis­ante. De plus, je trouve très pesant de vou­loir abso­lu­ment abou­tir à une posi­tion com­mune, si ce n’est pas fait d’une façon réel­lement démoc­ra­tique. Si je pou­vais mili­ter en évitant cette corvée inu­tile pour moi c’était très bien. J’avais un peu la même atti­tude vis-à-vis des orga­ni­sa­tions d’extrême gauche que des syn­di­cats. Je pen­sais qu’elles étaient utiles pour faire de la pro­pa­gande, mais je ne pen­sais pas qu’elles feraient la révo­lution. Les orga­ni­sa­tions étaient utiles à ce moment-là, mais j’étais per­suadé que, dans une pér­iode pré-révo­luti­onn­aire, tous ces grou­pes per­draient beau­coup d’impor­tance au béné­fice d’orga­ni­sa­tions genre comités d’action ou mieux soviets et conseils ouvriers.

Comment es-tu passé de LO à Combat com­mu­niste ?

Lors du pre­mier tour des élections lég­is­la­tives de 1973, LO pro­po­sait un cer­tain nombre de reven­di­ca­tions à chaque député de gauche, en par­ti­cu­lier du PCF. Si les députés ne s’enga­geaient pas sur une partie de ces reven­di­ca­tions, LO menaçait de ne pas appe­ler à voter pour eux. Ensuite, LO a changé de posi­tion et décidé quand même de faire voter pour la gauche. Ce chan­ge­ment de posi­tion m’a mis la puce à l’oreille. Nous avions com­pris que nous allions poser les condi­tions à chaque député, et que les décisions se feraient au cas par cas. En milieu de semaine, après le pre­mier tour, nous avons reçu une affi­che qui appe­lait à voter pour le PCF, glo­ba­le­ment. Il n’y avait plus ni pres­sion à exer­cer, ni dis­cus­sion à mener.

La majo­rité des sym­pa­thi­sants qui avaient fait la cam­pa­gne élec­to­rale de LO n’étaient pas du tout d’accord ou ne com­pre­naient pas. L’année sui­vante, en 1974, la pre­mière fois que LO s’est présentée aux pré­sid­enti­elles, Arlette Laguiller a dit que LO ne vote­rait pour la gauche que si celle-ci repre­nait une partie de son pro­gramme. Et là aussi LO a changé de posi­tion. Toi et V., vous m’avez contacté après votre exclu­sion de LO en 1975. En dehors de la ques­tion du capi­ta­lisme d’Etat en URSS et du manque de démoc­ratie à LO, vous cri­ti­quiez la poli­ti­que de LO vis-à-vis de la gauche et sur­tout du PCF. Ce sont des cri­ti­ques que je par­ta­geais avec un petit milieu de gens, sym­pa­thi­sants de LO ou pas, dans le XVe arron­dis­se­ment.

Combien de temps es-tu resté à Combat com­mu­niste et quel­les leçons tires-tu de ton pas­sage dans ce groupe ?

J’ai été à CC de 1975 à 1980/1981. Les trois acti­vités prin­ci­pa­les étaient cons­ti­tuées par des stages de for­ma­tion, la fabri­ca­tion du jour­nal qui occu­pait beau­coup de temps pour les quel­ques cama­ra­des qui écrivaient des arti­cles (cama­ra­des dont je ne fai­sais pas partie) et les 5 ou 6 bul­le­tins d’entre­prise. Je par­ti­ci­pais au bul­le­tin d’Air France. J’étais d’accord avec CC, sauf que je trou­vais lourd le fonc­tion­ne­ment en cel­lule, et tou­jours ce besoin de se mettre d’accord systé­ma­tiq­uement sur tout. Je le sup­por­tais car j’étais à peu près d’accord avec la ligne géné­rale, au moins les pre­mières années. Aussi parce que je suis fei­gnant et que ne je recher­chais pas une autre bou­ti­que poli­ti­que avec laquelle j’aurais été plus d’accord sur le fonc­tion­ne­ment, c’est-à-dire une orga­ni­sa­tion non lénin­iste, où la place d’une recher­che poli­ti­que et socio­lo­gi­que aurait été plus impor­tante, plus ouverte. Ce que je repro­chais à CC c’est que cer­tains cama­ra­des avaient un type d’orga­ni­sa­tion et un cer­tain nombre de prés­upposés lénin­istes dans la tête et ils ne vou­laient pas les remet­tre en ques­tion. Au bout de quel­ques années, on s’est aperçu qu’il y avait des choses qu’on ne pou­vait pas, de fait, dis­cu­ter. Si on avait plus dis­cuté sur le pro­gramme on aurait peut-être pu contac­ter d’autres ten­dan­ces.

Ce qui m’a tou­jours désolé c’est l’émi­et­tement de tous les gens qui se réc­lament de la révo­lution. J’ai lu un livre de Gustave Lefrançais (Souvenirs d’un révo­luti­onn­aire, réédité en 1972 aux éditions de la Tête de feuilles) qui raconte sa vie de mili­tant au XIXe siècle. Le seul moment où toutes les ten­dan­ces de la gauche ont réussi à dis­cu­ter véri­tab­lement entre elles, cela a été à la fin du Second Empire lors­que Napoléon III a auto­risé la tenue de réunions ouvrières, en prés­ence d’ailleurs d’un poli­cier. Les orga­ni­sa­tions qui se réc­lament de la classe ouvrière se sont séparées en différents mou­ve­ments au moment de la révo­lution russe. Et ces grou­pes ont conti­nué à fonc­tion­ner alors que les bases de leur sépa­ration avaient com­plè­tement dis­paru. Dans notre société, ce qui a motivé la sépa­ration dans le mou­ve­ment ouvrier il y a deux siècles a dis­paru. Les différ­entes ten­dan­ces cor­res­pon­dent plus ou moins à une ten­dance qui s’est séparée des autres à l’occa­sion d’un mou­ve­ment social impor­tant (révo­lution russe, automne chaud ita­lien, etc.). Tous ces mou­ve­ments se sont figés et n’ont plus jamais rien remis en cause. C’est pour­quoi je crois que ces mou­ve­ments n’auront pas de rôle dans une future révo­lution.

Comment se pas­saient les stages de for­ma­tion ?

Cela se dér­oulait le week-end, durant 2 ou 3 jours, de 9 heures du matin à 23 heures. C’était long, très long. On dis­cu­tait sur des choix de textes sacrés, et les points de vue des auteurs pou­vaient être différents. Tout Combat com­mu­niste y par­ti­ci­pait, mili­tants orga­nisés dans les deux cel­lu­les, comme sym­pa­thi­sants. L’ambiance était plutôt sympa, j’ai l’impres­sion d’avoir réfléchi sur pas mal de pro­blèmes poli­ti­ques. Ces stages avaient deux fonc­tions : une fonc­tion d’appren­tis­sage pour les copains les moins formés, et c’était l’occa­sion de for­mu­ler et bét­onner des posi­tions. Certains copains étaient peut-être un peu lar­gués. C’est vrai qu’on ne s’était pas posé le pro­blème d’une péda­gogie liée aux différ­ences de moti­va­tion et de culture poli­ti­que entre les copains.

En ce qui concerne le jour­nal : qu’en pen­sais-tu, le ven­dais-tu autour de toi et quel­les étaient les réactions ?

C’était un men­suel dont la plu­part des arti­cles étaient écrits par deux per­son­nes ; les autres copains, dont moi, fai­sant un petit arti­cle de temps en temps. La par­ti­ci­pa­tion au jour­nal, pour moi, c’était sur­tout la vente publi­que ou de la main à la main, comme tous les copains. J’ai en effet emmerdé beau­coup mes rela­tions à essayer de leur placer Combat com­mu­niste. Les gens ne se bous­cu­laient pas pour l’ache­ter et sur­tout pour le lire. Mais en cela CC n’a pas pu être différent des autres publi­ca­tions d’extrême gauche. Personnellement je n’ima­gi­nais pas un type de publi­ca­tion plus attrayant, c’était plus simple d’ima­gi­ner que, dans cette pér­iode, on ne pou­vait guère mieux faire.

Les jour­naux, les tracts, etc. aux­quels j’avais par­ti­cipé avant n’avaient jamais intéressé grand monde. Par contre, bru­ta­le­ment, en mai 1968 un jour­nal mau­vais comme Action se ven­dait à la mairie de Montreuil, à raison de 100 exem­plai­res par soir, deux ou trois soirs par semaine. Je ne sais pas si les gens le lisaient en entier. Il y avait des arti­cles com­plè­tement réf­orm­istes, de lon­gues cita­tions de Marx, mais on ven­dait ça comme des petits pains. La qua­lité d’un jour­nal d’agi­ta­tion poli­ti­que est à mon avis com­plè­tement liée à la situa­tion poli­ti­que, c’est pour­quoi je ne me suis jamais vrai­ment posé la ques­tion de faire un « bon » jour­nal. En fait, en temps normal, la vente de la main à la main est dét­erminée par la sym­pa­thie, tu vends à ceux qui te connais­sent et veu­lent être gen­tils avec toi, tu ne vends jamais sur la base d’un accord total avec tes idées dans ton milieu de tra­vail et encore moins à tes copains. Ceux des autres grou­pes, tu ne vas pas les convain­cre et ce sont les seuls qui se posent des ques­tions poli­ti­ques du même genre que toi.

D’ailleurs, à propos de Combat com­mu­niste, je vou­drais dire que nous nous sommes bien trompés sur l’impor­tance du sec­teur capi­ta­liste d’Etat dans l’éco­nomie. Il me semble que tous les copains voyaient l’évo­lution sociale vers plus d’Etat, et nous n’avons pas ima­giné que le pro­blème des capi­taux qui n’arri­vaient plus à s’inves­tir à cette époque trou­ve­rait sa solu­tion dans les ventes de sociétés natio­na­lisées, c’était simple pour­tant et per­sonne n’y a pensé ! De même pour les trots­kis­tes aucun n’avait ima­giné le pas­sage de l’URSS et de ses satel­li­tes sans une révo­lution à l’envers, ils ne pou­vaient conce­voir une simple faillite et le retour à un fonc­tion­ne­ment normal du marché.

Quand es-tu entré à Air France ?

En déc­embre 1973, pour gagner ma vie, d’autant plus qu’avec Annie, ma copine, nous venions de gagner une petite Isabelle. Je vou­lais tra­vailler dans une grande boîte pour pou­voir y mili­ter. J’étais au chômage, quand on m’a pro­posé l’examen pour être agent com­mer­cial à Air France. Je me suis présenté, j’ai été reçu et je me suis retrouvé en uni­forme à l’agence des Invalides. J’y suis resté un an puis j’ai été muté à la Réservation, ser­vice qui fonc­tion­nait de 8 h à 21 h. Des équipes d’une dou­zaine de per­son­nes rép­ondaient aux appels télép­ho­niques des clients indi­vi­duels et des agen­ces de voya­ges pour des rés­er­vations ou des ren­sei­gne­ments. Chaque groupe avait un chef (de groupe) ; au-dessus il y avait deux ou trois ins­pec­teurs et un « bocal » où un ancien mili­taire (pas pire que les autres), aidé d’un ou deux aco­ly­tes, sur­veillait le trafic global et le nombre des agents bran­chés. Le « bocal » avait aussi la pos­si­bi­lité d’écouter chaque agent (ama­bi­lité, compét­ence, rapi­dité, etc.) L’essen­tiel des acti­vités du bocal, c’était la sur­veillance des agents. Je pour­rais dire, c’est encore, car ce tra­vail conti­nue, en pire, en ce moment même. Air France est à l’avant-garde des cen­tres d’appel. La Résa était un endroit conflic­tuel, le rythme de tra­vail, l’orga­ni­sa­tion, la popu­la­tion, un mél­ange de vieux rou­tards et de nou­veaux, La popu­la­tion était majo­ri­tai­re­ment fémi­nine avec peut-être, un tiers d’hommes pour deux tiers de femmes.

Les syn­di­cats se par­ta­geaient les voix : la majo­rité des sala­riés votaient pour FO (parmi les délégués il y avait deux sym­pa­thi­sants de l’OCI qui s’appelle aujourd’hui le Parti des tra­vailleurs, PT) ; la CGT avait été majo­ri­taire mais était en perte de vitesse depuis 1968 ; il n’y avait pas de CFDT à l’époque. Avant 1968 la dis­ci­pline était très forte, un agent sans cra­vate ou une femme en pan­ta­lon était ren­voyé à la maison pour se rha­biller. En arri­vant à la CGT je n’ai pas sorti mon dra­peau (LO) et je me suis fait élire délégué du per­son­nel (j’étais adhérent à la CGT Air France dès 1973 à l’agence des Invalides).

En quoi mon acti­vité était elle différ­ente des autres syn­di­ca­lis­tes ?

En tant que délégué, je déf­endais tous les cas pos­si­bles. J’ai déc­ouvert que beau­coup de délégués ne se mouillaient pas quand ils esti­maient que tel ou tel agent n’était pas déf­en­dable. Je dif­fu­sais systé­ma­tiq­uement toutes les infor­ma­tions que ma posi­tion de délégué me per­met­tait de déc­ouvrir, pas des secrets d’Etat bien sûr mais tous les pro­jets que la direc­tion prés­entait aux syn­di­cats ainsi que des comp­tes rendus de réunions de délégués. Là encore, sou­vent les syn­di­cats et la plu­part des délégués non seu­le­ment ne fai­saient pas d’efforts d’infor­ma­tion auprès des employés mais pra­ti­quaient par­fois la rét­ention d’infor­ma­tions.

La CGT était sur­tout intéressée par le Comité d’Établi­ss­ement (qui devait nous appren­dre à gérer la boîte peut-être un jour ?), et avait tou­jours un grand projet, ou une grande cam­pa­gne : le combat contre la pri­va­ti­sa­tion d’Air France, la lutte pour conser­ver le statut et autres acquis, etc. Mais pour la CGT la lutte se réd­uisait à obte­nir des négoc­iations sur le statut, contre la pri­va­ti­sa­tion ou pour des aug­men­ta­tions de salaire. Pour les salai­res il y avait trois posi­tions :

- FO qui de toute façon allait signer l’accord avec en général une prime (non reconduc­ti­ble) ou une aug­men­ta­tion d’une prime annuelle uni­forme. Ce petit jeu a duré des années jusqu’à la crise de 1993.

- La CGT, elle, réc­lamait des aug­men­ta­tions en pour­cen­tage ; il ne fal­lait pas cho­quer les cama­ra­des cadres, et on m’a expli­qué que grâce aux aug­men­ta­tions en pour­cen­tage on arra­chait plus à la direc­tion, et que c’était donc plus radi­cal.

- Enfin la CFDT (qui avait fini par créer une sec­tion à la Réservation) reven­di­quait des aug­men­ta­tions uni­for­mes per­met­tant de rat­tra­per les injus­ti­ces trop crian­tes. Mais les trois compères se retrou­vaient en orga­ni­sant des débra­yages pour occu­per les sala­riés et réc­lamer leurs sacro-sain­tes négoc­iations.

A partir de 1975 ou 1976 nous avions avec les copains de Combat com­mu­niste un bul­le­tin ronéoté, un recto verso tous les quinze jours. Plusieurs collègues d’Air France ont par­ti­cipé à la réd­action, nous en dif­fu­sions 300 à 350 à l’extérieur et à l’intérieur. J’en lais­sais traîner dans des endroits straté­giques. Et bien sûr j’essayais d’intér­esser tel ou tel copain à lire Combat Communiste. Autant j’étais motivé à me lancer dans des actions avec les collègues (comme j’étais motivé pour me bagar­rer avec les loca­tai­res menacés d’expul­sion dans le XVe), autant faire du bouton de veste pour placer un jour­nal ou entraîner un cama­rade de tra­vail à un mee­ting me moti­vait beau­coup moins.

L’acti­vité prin­ci­pale du délégué moyen consiste à dis­tri­buer les tracts confé­déraux ou natio­naux de la CGT Air France. Il y avait beau­coup de pro­pa­gande à ce moment-là pour les journées d’action. C’est une époque où les syn­di­cats orga­ni­saient jusqu’à une dizaine de journées d’action selon les années. En plus de ces acti­vités géné­rales du syn­di­cat, le rôle du délégué était (et est tou­jours) d’être un avocat. A Air France, ce sur quoi les syn­di­cats appuyaient le plus, c’était les avan­ce­ments et les pro­mo­tions indi­vi­duel­les. Je n’ai jamais voulu par­ti­ci­per à ce type d’acti­vités.

Je ne par­ti­ci­pais pas aux com­mis­sions pari­tai­res qui pré­paraient les avan­ce­ments et les pro­mo­tions parce que je considérais que c’était une façon de divi­ser les sala­riés et de ne pas lutter pour les salai­res. Mes collègues étaient hos­ti­les à ma posi­tion, bien sûr. De sep­tem­bre à la fin de l’année, les dis­cus­sions sur les avan­ce­ments et les pro­mo­tions allaient bon train. Mes collègues n’étaient pas agres­sifs vis-à-vis de moi car de toute façon ils pou­vaient s’adres­ser à d’autres délégués que moi. Les réflexions hos­ti­les venaient plutôt des mem­bres du syn­di­cat.

Pour les avan­ce­ments, un agent « lambda » devait avoir un avan­ce­ment en prin­cipe tous les 3-4 ans et cela cor­res­pon­dait à envi­ron une aug­men­ta­tion d’envi­ron 5 % du salaire men­suel. Et c’était évid­emment l’acti­vité prin­ci­pale des syn­di­cats. Cela se fai­sait en deux fois : d’abord la direc­tion don­nait une appréc­iation sur chaque agent, devant les délégués. Donc les délégués pou­vaient inter­ve­nir pour dire qu’ils n’étaient pas d’accord sur telle ou telle appréc­iation Déjà le fait de dis­cu­ter de la qua­lité du tra­vail de chacun avec la direc­tion me sem­blait inac­cep­ta­ble.

Ensuite la direc­tion don­nait sa liste des agents (à peu près 20 à 22 % des agents de chaque ser­vice) qui avaient selon elle droit à un avan­ce­ment. Un ou deux mois plus tard, se tenait la réunion de la com­mis­sion pari­taire où l’on redis­cu­tait le cas de tous les agents et la direc­tion du ser­vice accor­dait quel­ques avan­ce­ments en plus par rap­port à la liste d’ori­gine qu’elle avait fixée elle-même. Les syn­di­cats considéraient que ces agents sup­plém­ent­aires figu­rant sur la deuxième liste (1, 2 ou 3 % de plus), ils les avaient obte­nus de haute lutte alors qu’évid­emment la direc­tion avait confec­tionné une liste à deux étages. FO, le syn­di­cat majo­ri­taire, obte­nait tou­jours deux ou trois avan­ce­ments pour des syn­di­qués FO. Ces avan­ce­ments don­naient lieu à un cer­tain nombre de magouilles.

Quant aux pro­mo­tions, il y a eu deux pér­iodes. Durant la pre­mière, cela se pas­sait par l’intermédi­aire d’exa­mens pour passer d’une caté­gorie à l’autre. Et un bon rés­ultat ne suf­fi­sait pas pour avoir auto­ma­ti­que­ment son grade puis­que l’avis de la direc­tion comp­tait autant. Pendant la deuxième pér­iode, la direc­tion a sup­primé les exa­mens, et tout se pas­sait selon le procédé dit de la « cote d’amour » - celle de la direc­tion comme celle des syn­di­cats. |Le truc le plus génial qu’ils ont inventé à ce moment-là : tu pou­vais passer du statut d’employé ou d’ouvrier de base à celui de tech­ni­cien. Mais tu pou­vais très bien avoir ton grade de tech­ni­cien sans la moin­dre aug­men­ta­tion, ou pres­que. Donc ils se sont mis à les attri­buer plus faci­le­ment (1). Quand j’ai eu ma retraite, j’ai eu droit à un splen­dide cadeau : mon grade de tech­ni­cien com­mer­cial. Quand tu deve­nais tech­ni­cien, au bout d’un moment, lors­que cela ne bou­geait pas, les syn­di­cats ont obtenu une grande vic­toire : quel­ques points qui don­naient droit à une dizaine d’euros d’aug­men­ta­tion ;

Je suis resté à la CGT jusqu’en 1978. En novem­bre 1977, un mou­ve­ment de grève un peu impor­tant s’est décl­enché à la Résa où je tra­vaillais depuis trois ans. On a pu, contre l’avis des syn­di­cats, créer un comité de grève et aller dans des ser­vi­ces faire de la pro­pa­gande pour nos reven­di­ca­tions, deman­der aussi aux collègues des autres ser­vi­ces de pré­parer une grève pour leurs reven­di­ca­tions, aux agen­ces Air France, aux aéroports. Des AG dyna­mi­ques et fréqu­entes don­naient la parole à la grande majo­rité des grév­istes. La grève, à la Résa, était majo­ri­taire mais pas plus, et les grév­istes après avoir envi­sagé de blo­quer les portes se sont ravisés au nom de la liberté des non-grév­istes et aussi d’une cons­cience de leur fai­blesse.

Autre fai­blesse du mou­ve­ment : la majo­rité des grév­istes deman­daient sans arrêt à aller voir les différents patrons en grim­pant dans la hiér­archie. Au bout de quel­ques jours il ne res­tait plus que le « pédégé ». Des grév­istes ont réussi à déc­rocher cette réunion, après plu­sieurs débra­yages et onze jours de grève. Je fai­sais partie de la délé­gation ; pen­dant la dis­cus­sion les grév­istes poi­reau­taient et les délégués syn­di­caux démo­ra­lisaient les trou­pes pour que la mani­fes­ta­tion, prévue à Roissy n’ait pas lieu. FO parce que c’était la Voix de son Maître, la CGT pour déf­endre l’indus­trie franç­aise et par­ti­ci­per à cette fête du « Fabriquons français ».

Nous aussi, nous avions prévu d’aller à Roissy, toutes pan­car­tes dehors, par­ti­ci­per à la fête que la direc­tion orga­ni­sait pour les médias en l’hon­neur du départ de Concorde pour New York, mais fina­le­ment nous n’y avons pas été. Après cette grève (2), mes rap­ports avec la direc­tion de la CGT se sont considé­rab­lement tendus, même si les adhérents CGT qui tra­vaillaient avec moi, étaient en général cor­rects voire « sympa ».

Aux élections sui­van­tes de délégués j’ai été écarté des listes CGT car « je n’avais pas l’esprit CGT » me dira-t-on, et comme j’avais été gra­ve­ment malade, et absent de l’entre­prise pen­dant 9 ou 10 mois, on me conseilla gen­ti­ment de me repo­ser. En guise de repos, j’ai quitté la CGT en dif­fu­sant un tract et suis allé à la CFDT, bien contente de m’accueillir, d’autant plus qu’ils n’avaient qua­si­ment per­sonne à la Résa.

Nous avons rédigé un tract-lettre ouverte CFDT où je rap­pe­lais la néc­essité de la démoc­ratie (AG, infor­ma­tion maxi­mum, comités de grève) et repre­nais les reven­di­ca­tions de nos différ­entes grèves et mou­ve­ments récents, et où la sec­tion CFDT expli­quait ma venue.

La CFDT Air France avait un vieux fonds PS très mino­ri­taire, des sym­pa­thi­sants gau­chis­tes (plus ou moins ex-maos), des jeunes révoltés parmi les ouvriers (la sec­tion CFDT de la Direction du Matériel d’Orly et Roissy était assez dyna­mi­que) et des syn­di­ca­lis­tes de « chez syn­di­ca­liste ». L’ambiance, à la fin des années 70, était bizarre à la CFDT Air France. L’espace poli­ti­que était très large, même si cela n’allait pas durer long­temps. Je n’avais plus besoin d’être dis­cret pour mes acti­vités Combat com­mu­niste vis-à-vis de la CFDT. Une fois, j’ai même pro­posé au secrét­aire général de par­ti­ci­per à notre bul­le­tin, bien sûr cela ne l’a pas intéressé.

L’année d’après, en 1979, la CFDT avait quel­ques délégués à la Résa et en agen­ces. A Air France même, la grande affaire c’était le blo­cage des salai­res et l’austérité orga­nisée par Barre et Giscard. Les syn­di­cats fai­saient un appa­rent front commun (CGT et FO d’un côté, la CFDT du sien). Bien qu’en dés­accord sur les deman­des d’aug­men­ta­tions, ils par­ti­ci­paient aux mêmes journées d’action et aux mêmes dis­cus­sions avec les patrons. Les uns vou­laient des pour­cen­ta­ges, les autres des aug­men­ta­tions uni­for­mes ; mais tout le monde appe­lait à des débra­yages pour obte­nir des négoc­iations, pour que fina­le­ment FO signe un accord sala­rial bien moin­dre que l’aug­men­ta­tion des prix évid­emment, agrémenté par une petite prime. La grande affaire poli­ti­que, c’étaient les dis­cus­sions contre la loi inter­di­sant l’avor­te­ment et la pré­pa­ration de la loi Veil qui allait l’auto­ri­ser. La CFDT par­ti­ci­pait à cette cam­pa­gne, nous appe­lions aux mani­fes­ta­tions mais ce ne furent jamais des mani­fes­ta­tions de masse.

Un autre pro­blème agi­tait le Landernau syn­di­calo-gau­chiste : la longue grève des loyers dans les foyers SONACOTRA. Avec Combat Communiste nous avons essayé de par­ti­ci­per mais les maos fai­saient bonne garde autour de leurs loca­tai­res, la CFDT a fait un peu de pro­pa­gande sur cette ques­tion. quel­ques tracts dans l’entre­prise. En tant que Combat com­mu­niste nous nous expri­mions dans les bul­le­tins, et par­ti­ci­pions aux mani­fes­ta­tions.

Via le syn­di­cat, à deux ou trois repri­ses, on a dénoncé des chefs plus auto­ri­tai­res que la moyenne. Une fois, un sous-chef à la Résa jugeant une per­sonne un peu trop absente à son goût (la mère de cet agent était entrain de mourir d’un cancer), a trouvé intel­li­gent de dire qu’ « il en avait assez des mères cancér­euses ou autres… » ; cela se pas­sait à une réunion pour des avan­ce­ments. Avant midi, on a fait le tour des grou­pes et tout le monde ou pres­que s’est débr­anché (a débrayé).

Une autre fois, un jeune sous-fifre a voulu m’obli­ger à enle­ver une affi­che (écrite à la main, j’ai oublié le sujet précis) qui dénonçait son grand chef. On s’est affrontés comme deux cabris et il n’a pu que retour­ner d’où il venait. Plusieurs fois, je me suis aperçu que certes la hiér­archie est en général maître chez elle mais, face à des indi­vi­dus ou des grou­pes décidés, elle est sou­vent inca­pa­ble de jouer effi­ca­ce­ment les auto­ri­tai­res, s’il n’y a pas d’enjeu très impor­tant, évid­emment. En 1978 et 1979, le climat social à Air France a été assez agité mais les syn­di­cats (sur­tout CGT et FO la CFDT un peu moins) ont su maît­riser les velléités des différ­entes caté­gories de per­son­nel et à coups de manifs et de journées d’action ils ont fait passer les pilu­les de l’austérité à répé­tition. Une mani­fes­ta­tion au siège, à Montparnasse, qui avait com­mencé dans le train-train syn­di­cal, a tourné à l’occu­pa­tion, mais les jeunes plus décidés se sont retrouvés seuls à l’arrivée des flics et une petite troupe a été mise en dér­oute. Les gros bataillons, contrôlés par les syn­di­cats n’ayant pas voulu de cette occu­pa­tion, ont voté avec leurs pieds. Quand nous sommes redes­cen­dus de la direc­tion, poussés par les flics, nous n’étions plus très nom­breux.

A la fin des années 70 le vernis gau­chiste de la CFDT d’Air France com­mençait à s’écailler mais plus à la base qu’au bureau cen­tral, des vieux socia­los ou des syn­di­ca­lis­tes genre « avo­cats » repre­naient du poil de la bête.

A la CFDT j’ai eu le même pro­blème qu’à la CGT en ce qui concerne la posi­tion sur les avan­ce­ments et les pro­mo­tions. La pres­sion des syn­di­qués et sym­pa­thi­sants CFDT était plus forte sur moi parce qu’il n’y avait pas beau­coup de délégués qui pou­vaient représ­enter le syn­di­cat dans les com­mis­sions. diver­ses, et j’avais pris plus d’impor­tance. Je n’ai pas réussi à faire que ma posi­tion soit vrai­ment com­prise par les syn­di­ca­lis­tes ou les sym­pa­thi­sants de la CFDT, pas plus d’ailleurs que parmi l’ensem­ble des collègues..

Quand la com­pa­gne élec­to­rale de 1981 est arrivée, mes posi­tions abs­ten­tion­nis­tes ne pas­saient pas du tout parmi les copains de boulot. Tout le monde, même sans le pro­gramme commun (en fait, à part les gau­chis­tes, la plu­part se moquaient du pro­gramme de la gauche comme de leur pre­mier tract), et malgré le passé de Mitterrand, la grande majo­rité des copains d’Air France (syn­di­qués ou pas) vou­laient la gauche au pou­voir. La pres­sion était forte, je me suis fait engueu­ler par des gens plutôt pro­ches avec qui nous avions lutté durant les grèves ou sur des ques­tions diver­ses (pro­blème des immi­grés, reven­di­ca­tions fémin­istes, intég­ration des faux inté­rim­aires, etc.).

Je n’étais pas trop gêné d’être isolé, je pen­sais que, assez vite, la gauche ferait la preuve de sa com­pli­cité avec les patrons et la bour­geoi­sie en général et que des bagar­res repar­ti­raient sur des bases plus clai­res. Je n’avais pas prévu qu’au lieu des idées révo­luti­onn­aires ce sont les idées « lepén­istes » qui allaient, quel­ques années plus tard gan­gre­ner une partie de la classe ouvrière ou des déclassés. L’arrivée de Mitterrand comme chef de l’État a eu son effet à Air France. En juillet 1981 on a senti un frém­is­sement, les ouvriers et employés se sont posés la ques­tion de leurs reven­di­ca­tions, sur­tout les salai­res et les emplois. A Air France Blanqui (où se trouve la Résa), il y a eu un débra­yage et une assem­blée géné­rale mais les syn­di­cats n’ont eu aucun mal à calmer l’A.G., au nom de leur excuse favo­rite : « Il faut bien leur lais­ser le temps pour réa­liser les pro­mes­ses. » J’avais déjà envie de quit­ter la CFDT depuis un cer­tain temps, il me sem­blait que ma posi­tion de délégué me fai­sait trop appa­raître comme un sorte d’avocat et que cela n’aidait pas les tra­vailleurs à gagner plus d’auto­no­mie vis-à-vis du système capi­ta­liste ou des syn­di­cats. Les réunions de syn­di­qués réun­issaient très peu de gens, n’étaient pas du tout vivan­tes, et les copains les plus intér­essants n’étaient pas forcément dans les syn­di­cats. J’ai donc dém­issionné du syn­di­cat et dis­tri­bué de la main à la main le texte sui­vant :

POURQUOI JE DEMISSIONNE (1981)

Après 10 ans de délé­gation, je m’aperçois, qu’à l’heure actuelle, la majo­rité des collègues n’a pas besoin de délégués pour orga­ni­ser des luttes mais sur­tout comme avocat ou assis­tante sociale, les autres pré­férant se débrouiller seuls. Personnellement, je n’ai jamais cru que les dis­cus­sions entre délégués et patrons puis­sent chan­ger notre sort. C’est pour­tant le seul mot d’ordre per­ma­nent de tous les syn­di­cats ( « Ouvrez les négoc­iations » ). En cela les syn­di­cats et la majo­rité du per­son­nel sont bien d’accord, même s’ils ne leur font pas vrai­ment confiance.

Délégués et syn­di­cats se voient comme des spéc­ial­istes et des quasi-pro­priét­aires, sinon des sala­riés, du moins de leurs intérêts. Tous les syn­di­cats, aussi mino­ri­tai­res soient-ils, esti­ment savoir mieux que leurs man­dants, et bien mieux que le per­son­nel, ce dont ils ont besoin. Il est raris­sime que les syn­di­cats deman­dent l’avis du per­son­nel sur telle ou telle ques­tion à un moment donné.

Bien sûr, ce genre de rap­ports ne peut s’ins­tau­rer sans une sorte d’accord tacite entre syn­di­cats et délégués d’une part et une majo­rité du per­son­nel d’autre part, et enfin, sans l’accord tacite de la direc­tion qui four­nit une bonne partie du nerf de la guerre (locaux, per­ma­nents, ges­tion d’une partie des œuvres socia­les) et l’orga­ni­sa­tion per­ma­nente de dis­cus­sions entre patrons et syn­di­cats. En effet, depuis long­temps, l’acti­vité des vrais syn­di­ca­lis­tes est uni­que­ment liée aux acti­vités que la direc­tion leurs pro­pose et/ou finance, et non des acti­vités de lute ou d’expli­ca­tion contre l’exploi­ta­tion.

Quand on leur repro­che de cogérer avec les patrons, les délégués et les syn­di­ca­lis­tes de tout poil com­men­cent par se récrier puis ils finis­sent en général par dire : « Sans nous, ce serait pire. » Ceci est vrai pour les CE, les com­mis­sions pari­tai­res, les comités hygiène et sécurité. En fait, syn­di­cats et délégués cher­chent une posi­tion de pou­voir dans le système et ne cher­chent abso­lu­ment pas à le chan­ger, même si cer­tains en par­lent encore les jours de fête et sur­tout leur action quo­ti­dienne ren­force le système et ses pri­vilégiés.

Dans ce cadre, les direc­tions n’ont aucun mal à impo­ser leur volonté « petit à petit dans une entre­prise comme Air France où rien n’urge ». C’est ainsi que, depuis des années, le pou­voir d’achat, l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­ti­vité, la baisse des effec­tifs ou leur sta­gna­tion sont à l’ordre du jour et se réa­lisent « en dou­ceur ». Le petit jeu, « Donne-moi la paix sociale et je te donne quel­ques avan­ta­ges » fonc­tionne sans à-coups en ce moment.

En quel­ques années, un cer­tain nombre d’acquis sociaux ont été gommés par des cadres ima­gi­na­tifs, qui, soyons-en sûrs, en ont tiré tout ce qu’il faut pour leur car­rière. Air France y a gagné en pro­duc­ti­vité et coûts sala­riaux. Ces mau­vais coups ont été dis­cutés, négociés et par­fois nous été ont présentés comme des pis-aller, voire, même comme des pro­grès.

Les syn­di­ca­lis­tes pen­sent, comme beau­coup d’agents, que leur sort indi­vi­duel, comme col­lec­tif, est lié au sort de la boîte. Ils pen­sent comme la plu­part des tra­vailleurs, que leur acti­vité de lutte doit être limitée à ce qui ne nuit pas à la bonne santé de l’entre­prise. A d’autres époques, cela s’est appelé et a été dénoncé comme la poli­ti­que du « retrous­sons nos man­ches » ou de « col­la­bo­ra­tion de classe » .

En fait, la vie des entre­pri­ses dépend de fac­teurs qui dép­assent non seu­le­ment les employés mais aussi des hiér­archies. Visiblement les entre­pri­ses ne contrôlent pas leur dével­op­pement, pas plus que les États ne contrôlent l’éco­nomie, pas plus que les éco­nom­istes et autres bour­geois ne contrôlent l’éco­nomie natio­nale. Rappelons-nous de Chirac par­lant en 1974 ou 1975 du bout du tunnel, à propos de la crise actuelle qui débutait ou de diri­geants de la gauche pro­met­tant, entre autres, de s’atta­quer au chômage.

Quand leur système est malade, tout ce que les diri­geants « éco­no­miques ou poli­ti­ques » peu­vent pro­po­ser c’est de tra­vailler plus pour des salai­res moin­dres, de façon à arra­cher des mar­chés aux concur­rents, c’est-à-dire en fait de dép­lacer le chômage chez le voisin. Combien de temps allons-nous accep­ter ce jeu ? Tous les exem­ples mon­trent que les tra­vailleurs n’ont aucun moyen effi­cace pour contrôler leur vie ou celle de leur entre­prise et n’ont aucun moyen de contrôler la poli­ti­que de ceux qui les diri­gent et que les élections diver­ses, les com­mis­sions, les négoc­iations ne font qu’enre­gis­trer la poli­ti­que de la direc­tion et des divers diri­geants.

Il est mal­heu­reu­se­ment vrai que la grande majo­rité des tra­vailleurs ne deman­dent que de bonnes élections, de bons députés ou de bons délégués, car elle ne croit pas en sa propre pos­si­bi­lité d’action ou elle n’en n’a pas envie. Cela est pro­ba­ble­ment dû au fait que qua­si­ment per­sonne ne croit à une pos­si­bi­lité de vivre mieux et sur­tout différ­emment, grâce à une orga­ni­sa­tion sociale déb­arrassée de la hiér­archie et de l’exploi­ta­tion, ce qui serait la seule ouver­ture pos­si­ble. Depuis quel­ques années, nous vivons dans une pér­iode qui res­sem­ble à l’envers des espoirs que tant de gens ont eu en mai 68 : ceux qui ont vécu mai 68 et les années sui­van­tes ont cru qu’il était pos­si­ble de bou­le­ver­ser la société pour plus de soli­da­rité, moins d’exploi­ta­tion ; ils ont cru qu’il était pos­si­ble qu’appa­rais­sent des zones de liberté (liberté des femmes, liberté des enfants, liberté des homo­sexuels, droit à l’auto­no­mie rég­io­nale, lutte anti-nuclé­aire, etc.). En fait, chacun espérait se débrouiller dans son coin et s’est retrouvé dans son ghetto. Chacun, sur le ter­rain par­ti­cu­lier qu’il avait choisi, a été battu. Après les rêves de l’après mai 68 nous voilà dans un autre rêve qui va, sans doute, se ter­mi­ner en cau­che­mar. Nous voilà dans la pér­iode de l’indi­vi­dua­lisme for­cené dont le plus représ­en­tatif s’appelle Reagan. L’indi­vi­dua­lisme qui donne carte blan­che aux appren­tis sor­ciers, à ceux de tous bords qui prét­endent avoir au chaud des solu­tions anti-crises, anti-guer­res, que ce soient de doux rêveurs, des « Fabriquons français » ou d’autres.

Toutes les solu­tions, nous les voyons à l’œuvre dans le système et elles font plus peur qu’autre chose. C’est sûr, la solu­tion ne peut être que dans une société plus humaine où dis­pa­raîtraient les « sépa­rations » de toutes sortes. Il n’y aurait plus de consom­ma­teurs de biens et de rela­tions, plus de pro­duc­teurs de mar­chan­di­ses, mais des vies humai­nes.

Après l’abo­li­tion du sala­riat et de l’argent, l’homme pour­rait deve­nir réel­lement actif, agis­sant sur l’exis­tence et non plus mani­pulé par une société qui lui éch­appe. Une telle société reste à inven­ter et ce ne sont pas des délégués, des députés, des représ­entants qui le feront à notre place. Le fait même de se faire représ­enter systé­ma­tiq­uement est contra­dic­toire avec la société que je pense néc­ess­aire et pos­si­ble et mon acti­vité de délégué ne fait rien pro­gres­ser ni dans les gran­des, ni dans les peti­tes choses. Seul l’acti­vité cons­ciente de tous contre cette société et pour un autre avenir peut nous faire pro­gres­ser.

Michel TARDIEU
ex-délégué du per­son­nel présenté par la C.F.D.T.


De 1981 à 1996, date de ta retraite, quel­les acti­vités as-tu eues sur l’entre­prise ?

Pendant toutes ces années mon acti­vité mili­tante a tou­jours été liée aux luttes à Air France, mais j’ai essayé aussi de ne pas me noyer dans une acti­vité syn­di­cale, qui n’était pas ma tasse de thé. C’est pour­quoi j’ai essayé de main­te­nir une acti­vité poli­ti­que. Nous avons confec­tionné des bul­le­tins d’entre­prise (de 1975 à 1983) avec les cama­ra­des de Combat Communiste, j’ai essayé d’amener des copains de boulot à par­ti­ci­per à la réd­action du bul­le­tin, à des mani­fes­ta­tions, ceci avec des succès limités.

Après mon départ de la CFDT puis de Combat com­mu­niste, deux ans plus tard, j’ai par­ti­cipé aux quel­ques peti­tes luttes, (par exem­ple contre un licen­cie­ment, des débra­yages contre l’ins­tal­la­tion de « bad­geu­ses », etc.) des grév­ettes, journées d’action, etc., mais l’ambiance de la pér­iode n’était pas à la lutte.

Entre 1990 et 1992 j’ai dis­cuté et donné des coups de main à des mili­tants qui confec­tion­naient une revue men­suelle : Mordicus. J’étais un peu gêné par le côté appel à la vio­lence : d’abord parce que je ne crois pas à la vio­lence indi­vi­duelle, je n’aime pas l’atti­tude pousse-au-crime, et ensuite parce que la seule vio­lence accep­ta­ble est celle du prolé­tariat cons­cient. Mordicus évid­emment ne représ­entait pas une frac­tion du prolé­tariat, mais par ailleurs les autres posi­tions me pares­saient utiles pour secouer le coco­tier. La forme aussi des arti­cles me plai­sait par leur clarté ; le style direct me sem­blait utile pour s’adres­ser à de nom­breux prolét­aires en colère en dehors des cha­pel­les. Avec eux j’ai fait des col­la­ges d’affi­che dans le métro pour déto­urner les pubs.

J’ai par­ti­cipé à des mani­fes­ta­tions, entre autres des mani­fes­ta­tions contre la guerre du Golfe, la pre­mière, ou la mani­fes­ta­tion de pro­tes­ta­tion contre le mas­sa­cre élec­toral de (Nouméa) où nous avions défilé avec une ban­de­role « A BAS LA FRANCE ».

J’étais bien content de ce slogan.

Dans le début des années 90 Air France a com­mencé à aller mal sur le plan éco­no­mique et les gens étaient inquiets. Cela ne les ren­dait pas très com­ba­tifs, jusqu’à l’explo­sion de 1993. Les employés de l’immeu­ble Blanqui fai­saient confiance à leurs délégués. Le per­son­nel ne bou­geait pas beau­coup, le pas­sage dans les ser­vi­ces ne déc­rochait pas une majo­rité de grév­istes, la Résa était atone. Donc seules quel­ques per­son­nes décidées sont allées par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions à Orly et au blo­cage de l’auto­route, ce qui nous a permis de déb­usquer quel­ques députés voire des minis­tres en route pour leur fief élec­toral - de jolies ren­contres.

Pendant et après les grèves de 1993 durant quel­ques mois, un copain de LO, un copain extérieur à l’entre­prise et moi avons fait une série de tracts sur les pro­blèmes concer­nant l’entre­prise et des pro­blèmes généraux. On s’éclatait, nous n’avions aucun souci tac­ti­que, et on expri­mait ce que l’on avait envie de dire à nos collègues et copains, nous signions « Les révoltés du Bounty » (cf. docu­ments ci-après).

J’ai dis­tri­bué en 1995 quel­ques tracts de Mouvement com­mu­niste en par­ti­cu­lier à Orly Nord (entre­tien et répa­ration des avions). J’étais d’accord avec le contenu mais je trou­vais le voca­bu­laire employé peu adapté à la pér­iode actuelle, trop marqué par quel­que chose qui ne cor­res­pond pas à ce que l’on veut dire. Pour les gens le com­mu­nisme c’est le PC ou l’URSS, et ils ne savent pas que le com­mu­nisme c’est autre chose. De même qu’on est passé du socia­lisme au com­mu­nisme, car l’image qui cor­res­pon­dait au socia­lisme ne cadrait pas avec ce qu’étaient les idées révo­luti­onn­aires après la guerre de 14-18, de même je crois qu’il faudra trou­ver d’autres mots, d’autres images pour conti­nuer le combat révo­luti­onn­aire. Je suis tou­jours com­mu­niste, mais si je dis ça à n’importe qui pour expri­mer ce que je suis, cela demande toute une expli­ca­tion his­to­ri­que, et même avec une expli­ca­tion je ne suis pas sûr que mes inter­lo­cu­teurs éventuels com­pren­nent leconcept de com­mu­niste comme moi je le sens. C’est pour­quoi j’avais bien aimé le ton des tracts des Révoltés du Bounty, parce que l’on avait essayé de mettre les gens à côté de ce qu’ils ont l’habi­tude de lire. J’espérais que cela pour­rait faire réfléchir, mais cela n’a pas été effi­cace, nous avons très peu dis­cuté avec les gens, très aima­bles par ailleurs. Il faut dire que après l’explo­sion de 1993 la direc­tion d’Air France a su bien manœuvrer, entre mani­pu­la­tion de la peur du chômage et mises à la retraite anti­cipée, réor­ga­ni­sation, dével­op­pement de l’emploi préc­aire et fli­cage moderne. Pour l’ins­tant à Air France comme ailleurs les prolét­aires font le gros dos.

Quel bilan tires-tu de ton expéri­ence dans les syn­di­cats et de ton tra­vail mili­tant en général ?

Si les mili­tants révo­luti­onn­aires, dans les entre­pri­ses, ont une uti­lité, c’est d’aider les tra­vailleurs à s’orga­ni­ser d’une façon auto­nome vis-à-vis des hiér­archies et des idéo­logies patro­na­les ou syn­di­ca­les. Les deux prin­ci­paux pro­blèmes pour lutter dans les boites du point de vue des tra­vailleurs sont :

- Trop de tra­vailleurs (euses) pen­sent qu’il n’y a pas dans « la boîte » de contra­dic­tion radi­cale entre les intérêts des patrons et ceux des tra­vailleurs. Par exem­ple, lors des conflits les sala­riés cou­rent après les rendez-vous en allant du bas au haut de la hiér­archie.

- Les tra­vailleurs ne font pas vrai­ment confiance aux syn­di­cats mais ils hésitent à se lancer dans des luttes ou aller voir les patrons sans l’appui des­dits syn­di­cats. Ils aime­raient que les syn­di­cats les sou­tien­nent mais les lais­sent libres de s’orga­ni­ser

Les rôles que se don­nent les syn­di­cats sur le plan natio­nal ou au niveau de l’entre­prise sont les mêmes. Être indis­pen­sa­ble aux rap­ports entre les sala­riés et les patrons. Les patrons, bien sûr sou­vent jouent ce jeu : ils pro­po­sent tout un tas d’occa­sions de réunions, de dis­cus­sions, de négoc­iations qui ryth­ment la vie des sala­riés et des syn­di­cats. En dehors des pér­iodes de conflits (grands ou petits) les patrons ont tou­jours l’ini­tia­tive bien sûr. L’action des syn­di­cats est tou­jours du type « Retenez-moi sinon je fais un mal­heur », le mal­heur étant la grève.

Les réf­orm­istes de tout poil (syn­di­ca­lis­tes ou poli­ti­ques) n’envi­sa­gent la grève que comme moyen de pres­sion pour reve­nir à la table de négoc­iations. Pour les négoc­iateurs pro­fes­sion­nels l’essen­tiel est de trou­ver un point d’accord entre les intérêts (bien com­pris) des capi­ta­lis­tes et ceux (mal com­pris) des tra­vailleurs. Pour les « pros » de la négoc­iation un point d’accord doit exis­ter de toute façon, donc pas besoin de cher­cher une autre société, la démoc­ratie est le système par­fait où tous les pro­blèmes doi­vent et peu­vent se rés­oudre.

En règle géné­rale, les mili­tants révo­luti­onn­aires ne peu­vent être ni com­pris ni enten­dus, sauf dans des pér­iodes par­ti­cu­lières (grève dans l’entre­prise, mou­ve­ment social plus ou moins généraux), où là les choses chan­gent. Le reste du temps, ils ne peu­vent qu’être des syn­di­ca­lis­tes radi­caux, honnêtes, et pla­quer un dis­cours qui se veut révo­luti­onn­aire sur des évè­nements qui ne le sont pas, et donc sans contact avec la vie ordi­naire des autres tra­vailleurs.

(1) A l’aéroport, la situa­tion était assez cocasse. Les baga­gis­tes et les ouvriers non qua­li­fiés étaient caté­gorie I. Les employés com­mençaient en caté­gorie II et ceux qui avaient les dents lon­gues ou tout sim­ple­ment besoin de fric étudiaient comme des mala­des des manuels de rég­lem­en­tation, de billet­te­rie, etc., pour deve­nir caté­gorie III. Ceux qui pas­saient l’examen et le réuss­issaient se trou­vaient gros gens comme devant car il y avait plus de titu­lai­res du titre de caté­gorie III que de postes à pour­voir. De plus, des cadres plus jeunes et plus diplômés entraient direc­te­ment en caté­gorie III, limi­tant ainsi encore davan­tage la pro­mo­tion interne.

(2) Le récit détaillé de ce conflit, écrit par une ving­taine de grév­istes, se trouve repro­duit à la suite de cette inter­view.

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