jeudi 9 mai 2013

McDonald’s, FNAC, Virgin, EuroDisney, Arcade…

Une expéri­ence pari­sienne un peu par­ti­cu­lière : le col­lec­tif de soli­da­rité McDonald’s

Le 24 octo­bre 2001, au McDonald’s situé à l’angle des bou­le­vards de Strasbourg et Saint-Denis, en plein centre de Paris, le gérant du res­tau­rant annonce le licen­cie­ment de cinq sala­riés (des « mana­gers ») et, parallè­lement, porte plainte contre X pour vol : 150.000 euros auraient dis­paru de la caisse. Comme par hasard, les licen­ciés étaient en train de mettre sur pied une sec­tion syn­di­cale et avaient l’inten­tion de se prés­enter aux élections pro­fes­sion­nel­les. Le même jour, les sala­riés du res­tau­rant rép­ondent en se met­tant en grève. Le res­tau­rant cesse ainsi toute acti­vité .
En France, l’entre­prise McDonald’s est en forte crois­sance : fin 2001, elle compte plus de 900 res­tau­rants en fonc­tion­ne­ment ; en 2000, elle emploie déjà 35.000 sala­riés et accueille quo­ti­dien­ne­ment 1.400 clients, pour un chif­fre d’affai­res de 17,5 mil­lions d’euros. Le système domi­nant est celui de la fran­chise, qui permet à McDo, par le biais d’un contrat de quasi-exclu­si­vité, de contrôler la marque, les prix, les four­ni­tu­res, la qua­lité et de récupérer un pour­cen­tage des béné­fices variant de 12 à 25 %, les inves­tis­se­ments res­tant à la charge du gérant. Par ce moyen, McDo se déch­arge de tous les coûts de ges­tion et sur­tout du risque de conflit avec les sala­riés.
Le système est par ailleurs conçu de telle manière qu’il est dif­fi­cile que des conflits puis­sent s’y dével­opper. Ne sont embau­chés pra­ti­que­ment que des sala­riés jeunes, à temps par­tiel (87 heures pour 485 euros net par mois) et plus rare­ment à temps plein (790 euros), pour des res­tau­rants ouverts sept jours sur sept ; un « swing mana­ger » (un chef d’équipe, de fait) gagne entre 850 et 990 euros pour un temps plein, jusqu’à deve­nir « mana­ger » à 1200-1300 euros par mois. Pas de 13e mois, bien sûr. Le turn-over est impor­tant, les ryth­mes et la flexi­bi­lité de fait des horai­res inter­di­sant à ceux qui sui­vent des cours de mener de front tra­vail et études pen­dant plus de quel­ques mois - la majo­rité d’entre eux finis­sent par quit­ter le tra­vail pour pour­sui­vre leurs études, mais, vu le taux de chômage élevé, ceux qui font l’inverse et choi­sis­sent de grim­per dans la hiér­archie de l’entre­prise pour obte­nir un salaire qui leur per­mette de vivre se font de plus en plus nom­breux. Le recru­te­ment épouse en général les caractér­is­tiques « eth­ni­ques » du quar­tier et les équipes jouis­sent d’une grande cohésion interne : on sort ensem­ble, les rap­ports sont faits à la fois d’amitié et de pater­na­lisme, les emmer­deurs sont en général poussés vers la sortie avant même qu’ils ne créent des pro­blèmes. La cohésion est un fac­teur impor­tant de la haute pro­duc­ti­vité exigée. Bref, c’est un système où l’orga­ni­sa­tion syn­di­cale est perçue comme dér­ange­ante et où les luttes se comp­tent sur les doigts de la main .
Mais, dans notre cas, le sen­ti­ment de l’injus­tice subie vient ren­ver­ser ce qui fai­sait précisément la force du patron, en la trans­for­mant en fac­teur décl­enchant de la lutte. Les sala­riés sont des copains, ils se connais­sent bien et savent que les accu­sa­tions for­mulées sont des prét­extes. Tous ou pres­que s’enga­gent dès la pre­mière minute dans une lutte qui durera 115 jours.
On ne peut com­pren­dre com­ment la lutte a pu rompre l’iso­le­ment dont souf­frent géné­ra­lement celles de ce sec­teur peu syn­di­ca­lisé si l’on ne tient pas compte de l’exis­tence à ce moment précis de mili­tants plutôt jeunes mais déjà aguer­ris. Le col­lec­tif de soli­da­rité se cons­ti­tue quand il existe déjà un petit réseau mili­tant : le col­lec­tif CGT de la res­tau­ra­tion rapide, né dans les luttes de l’année pré­céd­ente, le réseau Stop Précarité et sur­tout un cer­tain nombre de contacts infor­mels, pas­sant plus par le canal de l’amitié et des fréqu­en­tations com­mu­nes que du mili­tan­tisme au sein d’un même groupe poli­ti­que, syn­di­cal ou asso­cia­tif.
Quand il s’agit d’enga­ger des énergies dans des sec­teurs ingrats comme celui de la res­tau­ra­tion rapide - entre­pri­ses aux mét­hodes expé­di­tives, qui dét­estent toute forme d’orga­ni­sa­tion des sala­riés, où la pré­carité, le turn-over encou­ragé et les bas salai­res sont la règle, ren­dant la pers­pec­tive d’une syn­di­ca­li­sa­tion dura­ble avec des coti­sa­tions sub­stan­tiel­les très aléat­oire - on sait que les syn­di­cats dits « représ­en­tat­ifs » n’ont guère ten­dance à se pré­ci­piter. D’ailleurs, même quand les sala­riés entrent en lutte tout seuls et vont frap­per à leur porte pour obte­nir un sou­tien et une cou­ver­ture, ils doi­vent la plu­part du temps com­po­ser avec l’atti­tude dis­tante et polie des res­pon­sa­bles qui en clair signi­fie : mais qu’irions-nous faire dans cette galère ? Attitude qui expli­que la prés­ence domi­nante dans ce sec­teur de délégués syn­di­caux à la botte du patron, élus (quand ils le sont) dans des condi­tions plus que dis­cu­ta­bles.
Au McDo de Strasbourg-St-Denis, les rela­tions de tra­vail étaient plus ou moins les mêmes que dans le reste du sec­teur : formes de surex­ploi­ta­tion (temps par­tiel payé sur la base du SMIC, horai­res flexi­bles per­met­tant une inten­sité maxi­male du tra­vail en per­ma­nence, condi­tions de tra­vail sou­vent dan­ge­reu­ses), mais avec un poten­tiel de rév­olte émoussé par l’esprit d’équipe ("si tu traînes, ce sont tes copains qui en font les frais") et des rap­ports quasi fami­liaux entre sala­riés et res­pon­sa­bles, favo­ri­sant l’arran­ge­ment indi­vi­duel et ren­dant dif­fi­cile la prise de dis­tance psy­cho­lo­gi­que néc­ess­aire au sala­rié pour déf­endre ses intérêts. Malgré cela, le mira­cle s’est pro­duit « grâce » à l’arro­gance d’un nou­veau gérant : en pre­nant prét­exte d’un trou dans la caisse pour licen­cier cinq « mana­gers » (des chefs d’équipe au fond, considérés un peu comme des grands frères) trop encom­brants, il a pro­vo­qué la rév­olte des sala­riés, décl­enchant une grève de l’ensem­ble du per­son­nel pour la réint­égration de tous sans condi­tions. Comment, en d’autres termes, le sen­ti­ment d’injus­tice peut faire échec aux stratégies patro­na­les les plus éprouvées.
Démarre alors un pro­ces­sus de syn­di­ca­li­sa­tion. Les grév­istes vont sonner à différ­entes portes pour obte­nir une cou­ver­ture et un sou­tien syn­di­cal, et finis­sent par trou­ver une oreille atten­tive à la fédé­ration du com­merce CGT . Une sec­tion syn­di­cale CGT est cons­ti­tuée et, grâce à cer­tains mili­tants CGT décidés et convain­cus de l’impor­tance sym­bo­li­que de cette grève (eux-mêmes assez peu sou­te­nus par l’appa­reil), elle trouve un relais. Trois ou quatre semai­nes après le début de la grève, un col­lec­tif de soli­da­rité prend forme. Dans son noyau dur se retrou­vent des mili­tants de ten­dan­ces diver­ses, dont une forte com­po­sante liber­taire, mais aussi des mem­bres de la CGT d’autres entre­pri­ses du com­merce engagés dans les luttes en cours.
Le débat et les ini­tia­ti­ves du col­lec­tif de soli­da­rité (la tra­di­tion­nelle longue liste d’orga­ni­sa­tions qui le com­po­sent ne doit pas induire en erreur : dans la pra­ti­que, c’est tou­jours un noyau rela­ti­ve­ment réduit de mili­tants décidés qui font les choses) contri­buent à garan­tir la conti­nuité, à élargir et popu­la­ri­ser la lutte. Parmi ces ini­tia­ti­ves, la série d’occu­pa­tions et de blo­ca­ges de différents McDo pari­siens orga­nisés de samedi en samedi revêt une impor­tance par­ti­cu­lière. Ces actions heb­do­ma­dai­res ont permis de mettre en lumière les ten­sions spé­ci­fiques à d’autres res­tau­rants de la chaîne, tout en les asso­ciant à un objec­tif commun : le retrait des licen­cie­ments à Strasbourg-Saint-Denis. Pour les sala­riés des McDo de Saint-Germain, Rivoli, Bonne-Nouvelle, Opéra, Champs-Elysées… qui se sont mis en grève à leur tour, même plus épi­so­diq­uement, elles ont été l’occa­sion de com­men­cer à se parler, à se connaître, à lutter ensem­ble. Un élarg­is­sement au-delà de l’ensei­gne McDo a même semblé pos­si­ble quand une grève d’une semaine s’est décl­enchée dans le res­tau­rant Quick du bou­le­vard Barbès, que le col­lec­tif de soli­da­rité a bien évid­emment sou­te­nue.
Mais ces occu­pa­tions ont permis aussi de faire connaître la lutte et ses rai­sons aux clients, à la popu­la­tion et aux médias, qui dans l’ensem­ble ont fait preuve de beau­coup de sym­pa­thie et de com­préh­ension. Des tracts en anglais, alle­mand, espa­gnol, por­tu­gais, ita­lien, arabe et russe ont contri­bué à expli­quer les rai­sons de la grève aux immi­grés et aux tou­ris­tes. Evidemment il n’a pas manqué de fric­tions et d’alter­ca­tions avec des clients agres­sifs, mais dans l’ensem­ble les gens avaient ten­dance à encou­ra­ger les grév­istes. L’idée qu’il fal­lait faire des choses à la hau­teur de nos forces était un des points car­di­naux des actions et plus d’une fois c’est la fan­tai­sie et le jeu qui nous ont permis de nous sortir adroi­te­ment de situa­tions qui auraient pu deve­nir pesan­tes. Les tracts en langue étrangère ont été précieux pour désam­orcer l’agres­si­vité de clients - per­cep­ti­ble sur­tout dans les lieux les plus tou­ris­ti­ques et chers - dont nous ne par­lions pas la langue : avec les Russes, qui, ne com­pre­nant pas que l’on puisse se mettre en grève, pre­naient ça qua­si­ment comme une offense per­son­nelle ; avec les Américains, qui n’accep­taient de ne pas forcer les piquets qu’après une longue expli­ca­tion ou la lec­ture du tract ; avec les jeunes Beurs, que le texte en arabe sur­pre­nait et ama­douait sin­gu­liè­rement, comme si l’on reconnais­sait par là leur exis­tence.
Le sou­tien actif de cer­tai­nes struc­tu­res de la CGT, mais aussi le pro­duit des col­lec­tes - faites au cours des blo­ca­ges du samedi, sur les mar­chés, au cours des dif­fu­sions de tracts, voire sur les lieux de tra­vail et, plus tard, une fois la cam­pa­gne élec­to­rale engagée, à l’entrée de cer­tains mee­tings poli­ti­ques - ont permis de réc­olter de quoi assu­rer aux grév­istes un apport de 150 à 250 euros chacun (avec majo­ra­tion pour les chargés de famille) en déc­embre, et qua­si­ment le double à partir de jan­vier. Ce qui représ­entait une belle bou­teille d’oxygène pour des per­son­nes vivant déjà en temps normal avec des bas salai­res. L’appro­che des élections a bien sûr fourni cer­tai­nes bonnes occa­sions de popu­la­ri­ser la lutte : si les grou­pes trots­kis­tes étaient contents d’affi­cher leur sou­tien, le PCF n’a pas perdu une occa­sion de se mon­trer ; Robert Hue, José Bové, Noël Mamère, suivis chacun de son cortège de caméras, ont fait acte de prés­ence devant le res­tau­rant en grève, et plus tard aussi devant d’autres maga­sins en lutte.
Dans le col­lec­tif de soli­da­rité se sont retrouvées autour de la même table pour sou­te­nir la lutte des per­son­nes qui en général se dét­estent cor­dia­le­ment et n’ont guère l’habi­tude de faire des choses ensem­ble : la CGT en pre­mier lieu, mais aussi SUD et cer­tains mili­tants de la CNT (laquelle n’a fait son appa­ri­tion qu’au bout de quel­ques mois ), des mem­bres de grou­pes trots­kis­tes, des liber­tai­res de toute ten­dance, des mem­bres de col­lec­tifs indép­endants et des « électrons libres », jusqu’à, à un bout du spec­tre, les jeunes chevè­nem­ent­istes et, à l’autre bout, la coor­di­na­tion des sans-papiers, tous ont apporté leur sou­tien à la lutte. En pro­vince, les actions de soli­da­rité se sont mul­ti­pliées dans différ­entes villes, mais nous avons eu aussi écho d’actions menées à l’étr­anger (Allemagne, Angleterre, Grèce). Plusieurs jour­naux mili­tants de divers pays européens ont publié des infor­ma­tions et des ana­ly­ses sur la lutte, et les grands médias eux-mêmes (jusqu’à CNN, au moment où la grève s’est pro­pagée à l’avenue des Champs-Elysées, dans le plus grand McDo d’Europe) ont fait preuve de curio­sité.
La ques­tion de l’infor­ma­tion a bien sûr été cru­ciale. Information interne d’abord, per­met­tant au col­lec­tif de se struc­tu­rer et de se garan­tir une conti­nuité : assu­rer avec cons­tance la cir­cu­la­tion des comp­tes rendus de réunion, des rendez-vous et des ques­tions qui de temps à autre se posaient s’est avéré indis­pen­sa­ble. Sans cela, nous n’aurions pro­ba­ble­ment pas eu de col­lec­tif dans les termes où nous l’avons connu. Aucun secré­tariat formel n’a été ins­ti­tué, mais cette fonc­tion a été assumée essen­tiel­le­ment par un cama­rade au départ, relayé ensuite par d’autres, avant de passer d’une main à l’autre. Cette cir­cu­la­tion des comp­tes rendus - essen­tiel­le­ment par e-mail, mais aussi sous forme de pho­to­co­pies pour ceux qui n’avaient pas d’accès Internet - a permis à tous les cama­ra­des de rester en contact, de ne pas perdre le fil des dis­cus­sions et des acti­vités com­mu­nes : pas de démoc­ratie for­melle, donc, mais une atten­tion à un pro­blème réel. L’absence de polé­miques sur le contenu de l’infor­ma­tion mise en cir­cu­la­tion n’était pas arti­fi­cielle : c’était le reflet de l’acti­vité du col­lec­tif, au sein duquel les différ­ences d’opi­nion n’étaient pas exclues, mais étaient cen­trées sur la pour­suite et le dével­op­pement de la lutte, et non pas sur la vision du monde de ses mem­bres. Information de type interne-externe, ensuite : comp­tes rendus et tracts ont cir­culé, par voie d’e-mail essen­tiel­le­ment, bien au-delà du cercle des cama­ra­des qui fréqu­entaient le col­lec­tif, créant dans un vaste milieu de gens poli­tisés un climat favo­ra­ble à cer­tai­nes ini­tia­ti­ves plus larges. Ce type d’ini­tia­ti­ves expli­que en bonne partie le succès des mani­fes­ta­tions et des fêtes de sou­tien.
Information externe, enfin. C’est l’une des prin­ci­pa­les tâches aux­quel­les s’est consa­cré le col­lec­tif, à tra­vers la dis­tri­bu­tion en quan­tité indus­trielle de tracts - ceux pro­duits par les grév­istes eux-mêmes ou les sec­tions syn­di­ca­les qui les sou­te­naient d’abord ; ceux du col­lec­tif ensuite, qui, plus qu’à faire de l’agi­ta­tion, visaient sur­tout à infor­mer les gens avec qui un contact s’établ­issait, mais qui finis­saient par un appel à la soli­da­rité, un appel à la res­pon­sa­bi­li­sa­tion du lec­teur. En général, ils ont été bien accueillis et ont sou­vent eu un rés­ultat concret dans les col­lec­tes . Les affi­ches du col­lec­tif, abon­dam­ment illus­trées, déto­urnant sou­vent les publi­cités des entre­pri­ses où l’action pre­nait place ou annonçant les fêtes de sou­tien, ren­daient les occu­pa­tions visi­bles de loin.
Le rap­port avec les médias, enfin. Si cer­tains cama­ra­des plus jeunes avaient par­fois ten­dance à « vite ren­trer à la maison pour se voir à la télé », le mél­ange de jeunes et moins jeunes a pro­duit une forme d’intel­li­gence poli­ti­que col­lec­tive que, sché­ma­tiq­uement, nous pour­rions résumer ainsi : nous savons que les médias sont comme les ban­ques, elles ne prêtent qu’à ceux qui ne sont pas dans le besoin ; il faut donc nous mon­trer capa­bles d’assu­rer nous-mêmes une infor­ma­tion de base, et à cette base ajou­ter les rap­ports avec la presse et la télé­vision . Certaines actions spec­ta­cu­lai­res peu­vent être utiles dans cer­tains cas, mais en abuser nous rend dép­endants des médias. Quand ça s’est avéré pos­si­ble, nous avons « choisi » le contact avec un(e) jour­na­liste précis(e) s’étant montré(e) sen­si­ble à ce que nous fai­sions ; quand c’était le jour­nal qui l’envoyait, nous n’avons pas hésité à cri­ti­quer les posi­tions déf­endues par le jour­nal sur ce conflit, mais sans nous fermer. Bref, peu d’idéo­logie, beau­coup de prag­ma­tisme et d’atten­tion à ne pas nous faire uti­li­ser. Le rés­ultat d’ensem­ble por­te­rait à croire que cette recher­che d’équi­libre n’a pas été infruc­tueuse.
Quelle a été l’atti­tude du gérant (et de la direc­tion de McDonald’s France, qui n’était offi­ciel­le­ment qu’obser­va­trice, mais qui dans les faits dic­tait la musi­que) ? Au départ, cer­tains sala­riés ont reçu des mena­ces ; puis, parallè­lement aux négoc­iations en cours avec les représ­entants syn­di­caux, il y a eu quel­ques ten­ta­ti­ves de cor­rup­tion indi­vi­duelle. Les moda­lités des « négoc­iations » qui for­mel­le­ment se pour­sui­vaient, e où le mépris des diri­geants pour ce groupe de jeunes qui osait défier une mul­ti­na­tio­nale trans­pa­rais­sait clai­re­ment, ont mis en évid­ence l’absence d’une culture de ges­tion des conflits chez McDo. Ils ont en effet pro­posé de réemb­aucher (sans pren­dre en compte l’ancien­neté) les licen­ciés - admet­tant ainsi impli­ci­te­ment l’inconsis­tance de leurs accu­sa­tions - mais ont pen­dant long­temps opposé un refus à la reven­di­ca­tion prin­ci­pale des grév­istes : la réint­égration de tous les licen­ciés, dans le plein res­pect de leurs droits.
Entre-temps l’ins­pec­tion du tra­vail a annulé le pre­mier licen­cie­ment et, une semaine plus tard, les prud’hommes en ont fait autant pour deux sala­riés qui avaient fait recours à eux, condam­nant le patron à payer 153 euros par jour en cas de non-appli­ca­tion. L’action menée sur le plan juri­di­que a ali­menté la dis­cus­sion du col­lec­tif et des grév­istes pen­dant toute la durée du conflit et fourni des éléments pour rép­ondre coup pour coup aux ini­tia­ti­ves de l’adver­saire. Il n’a par ailleurs pas manqué d’ini­tia­ti­ves venues d’en bas, de pres­sions exercées par divers grou­pes poli­ti­ques de gauche sur le gou­ver­ne­ment, sur le ministère du Travail, sur l’ins­pec­tion du tra­vail afin qu’ils inter­vien­nent en tant que méd­iateurs. Tout cela, bien qu’étant resté sans autre effet pra­ti­que que la pour­suite for­melle des négoc­iations, a accen­tué la pres­sion sur la maison mère. Celle-ci avait en effet décidé de lais­ser pour­rir le conflit, pariant, à tort, sur la fati­gue des grév­istes et sur l’effri­te­ment du sou­tien. On peut parier qu’ils se mor­dent encore les doigts d’avoir ainsi non seu­le­ment permis à différents grou­pes de sala­riés de se former direc­te­ment dans la lutte, mais aussi d’avoir pro­vo­qué une baisse, modeste mais cons­tante, du chif­fre d’affai­res et sur­tout de s’être fait une image d’exploi­teurs de la jeu­nesse, lar­ge­ment véhiculée par les médias.
Le 15 février, après 115 jours de grève, le gérant du res­tau­rant a accepté la majeure partie des reven­di­ca­tions des grév­istes, à savoir :
  • l’annu­la­tion des licen­cie­ments et la réint­égration des cinq licen­ciés, sans perte d’ancien­neté et en main­te­nant leur qua­li­fi­ca­tion ;
  •  le paie­ment des jours de grève à 33 % plus une indem­nité de fin de grève de 380 euros, ce qui porte le paie­ment des jours de grève à envi­ron 45 % ;
  • le paie­ment intégral des salai­res pen­dant toute la durée des tra­vaux de restruc­tu­ra­tion prévus dans le res­tau­rant (tra­vaux que les grév­istes avaient réussi à blo­quer) ;
  • l’enga­ge­ment à ne pas exer­cer de représailles contre les grév­istes. Parmi les reven­di­ca­tions non satis­fai­tes, il y avait l’éloig­nement du gérant. Qui s’ins­crira dans les faits quel­ques semai­nes après la reprise du tra­vail...

L’inte­ren­sei­gne des Champs-Elysées

Plus la lutte durait et se conso­li­dait, plus le col­lec­tif ten­dait à deve­nir un point de ren­contre entre grou­pes de grév­istes d’autres com­mer­ces cher­chant à sortir de l’iso­le­ment, un car­re­four où les sala­riés indi­vi­duels pou­vaient venir cher­cher de l’aide, faire cir­cu­ler des infor­ma­tions sur ce qui se pas­sait dans leurs entre­pri­ses, et en trou­ver sur les ini­tia­ti­ves en cours. Il est donc normal qu’avec la fin de la grève à McDo, quand les par­ti­ci­pants au col­lec­tif ont com­mencé à se deman­der si l’expéri­ence pou­vait se pro­lon­ger, la rép­onse soit venu qua­si­ment d’elle-même, portée par les ini­tia­ti­ves en cours ou en pré­pa­ration.
C’est dans cette seconde phase de la vie du col­lec­tif (de la mi-février à la mi-mai) que prend forme « l’inte­ren­sei­gne des Champs-Elysées », ébauche de coor­di­na­tion entre mili­tants des sec­tions syn­di­ca­les FNAC, Virgin, McDonald’s… Il s’agit sur­tout de jeunes mili­tants CGT, mais la lutte qui se décl­enche à la FNAC et va durer pres­que un mois béné­ficie de la par­ti­ci­pa­tion d’une majo­rité de grév­istes non syn­di­qués et du sou­tien d’autres sec­tions syn­di­ca­les de la même chaîne, SUD et CNT notam­ment.
Le 6 mars, Jospin a prévu de venir prés­enter et signer le livre qu’il vient de publier au Virgin des Champs-Elysées. L’inte­ren­sei­gne, le col­lec­tif de soli­da­rité, la CGT du com­merce, SUD, etc. pré­parent une inter­ven­tion sur­prise, mais Jospin, avisé, annule l’ini­tia­tive. Les 300 mili­tants qui se trou­vent devant la FNAC orga­ni­sent alors rapi­de­ment une mani­fes­ta­tion sur « l’avenue la plus belle du monde » et, un quart d’heure après, sont blo­qués par les CRS, la seule mani­fes­ta­tion auto­risée sur cette voie étant le défilé du 14 Juillet. Le cortège se replie sur le trot­toir et se met à faire la navette entre les différents maga­sins en lutte. La presse se fera l’écho de cette ini­tia­tive et c’est sans doute cela qui pous­sera l’inter­syn­di­cale de la FNAC - qui s’était engagée dans des négoc­iations pour l’ensem­ble du groupe - à deman­der en préa­lable à l’ouver­ture des dis­cus­sions le règ­lement du conflit à la FNAC des Champs-Elysées, qui sem­blait éch­apper au contrôle des struc­tu­res offi­ciel­les du syn­di­cat .
Le 9 mars, la grève en cours à la FNAC des Halles devient l’occa­sion d’orga­ni­ser un cortège interne au Forum, avec sur­tout visite à Go Sport, qui connaît sa pre­mière grève et où des jeunes sala­riés déc­ouvrent qu’il est pos­si­ble de lutter. Mais si d’un côté la lutte de la FNAC des Champs-Elysées se conclut par une (quasi) vic­toire, celle qui s’ouvre dans l’ensem­ble du groupe auquel appar­tient ce maga­sin est beau­coup plus tra­di­tion­nelle et bien mieux contrôlée par les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Elle n’a pas besoin du col­lec­tif de soli­da­rité et, après quel­ques visi­tes aux maga­sins en grève, celui-ci se concen­tre sur d’autres ini­tia­ti­ves où sa prés­ence est sol­li­citée.
Peu après la FNAC - le 31 mars, le 6 et 7 avril (jour où le mara­thon de Paris ter­mine sa course sur les Champs-Élysées) - c’est à Virgin de des­cen­dre dans l’arène. Là il y a une sec­tion syn­di­cale CGT consis­tante, qui choi­sit de ne pas faire grève à outrance, mais de blo­quer le maga­sin cer­tains jours de par­ti­cu­lière affluence et de récupérer une partie des pertes de salaire grâce au tra­vail du diman­che, payé plus cher - ce qui devrait per­met­tre de tenir sur le long terme. Le col­lec­tif de soli­da­rité assure une prés­ence « légère », avec un tract d’expli­ca­tion et de sou­tien, tra­duit en différ­entes lan­gues, mais la plu­part des mili­tants pré­fèrent donner un coup de main aux grév­istes de McDo qui, le même jour, ont des dif­fi­cultés à mobi­li­ser. La direc­tion de Virgin demande l’inter­ven­tion imméd­iate de la jus­tice et la levée des piquets de grève, et dans le même temps négocie avec les syn­di­cats du maga­sin, concédant une aug­men­ta­tion minime mais qui divise les grév­istes. Les jours de grève qui sui­vent par à-coups rem­por­tent un succès modeste : une part seu­le­ment des ven­deurs s’y enga­gent et le maga­sin reste ouvert. Certains clients expri­ment leur soli­da­rité, mais rien n’est bloqué. Le col­lec­tif pour­rait appor­ter une expéri­ence préci­euse, mais per­sonne n’a envie d’impo­ser sa prés­ence et sa façon d’agir à des cama­ra­des qui ont fait des choix différents.
Dans les jours qui sui­vent une inter­ven­tion sur le site d’EuroDisney à Marne-la-Vallée est mise au point. L’entre­prise pré­pare une fête pour les dix ans du parc et pro­fite de l’occa­sion pour inau­gu­rer un deuxième parc à thèmes. Par pru­dence, elle a cher­ché à divi­ser les syn­di­cats et à jouer sur le regis­tre à la fois de la cor­rup­tion prév­en­tive et de la répr­ession des dis­si­dents. Malgré cela, une mani­fes­ta­tion de sala­riés - convo­quée par la CGT - a lieu le jour de l’inau­gu­ra­tion. Quelques jours après, samedi 16 mars, le col­lec­tif inter­vient pour dis­tri­buer des tracts. De fait, c’est une seconde mani­fes­ta­tion, mais de gens extérieurs à l’entre­prise. Seuls trois délégués syn­di­caux y par­ti­ci­pe­ront avec nous, et tous les trois seront l’objet de représailles patro­na­les. Un cordon de CRS - bien plus nom­breux que nous - cein­ture les entrées du parc et fait décor à notre dis­tri­bu­tion de tracts. Les photos mon­trent bien le climat de haute sur­veillance et de para­noïa qui règne sur le site.
Dans cette phase, le col­lec­tif conti­nue à suivre les pro­blèmes ren­contrés par les mem­bres du col­lec­tif sur leurs lieux de tra­vail. Chaque fois qu’il y a un procès ou une grève, il cher­che à assu­rer une prés­ence en groupe pour mon­trer que les grév­istes ne sont pas tout seuls et rompre ainsi publi­que­ment l’iso­le­ment auquel les syn­di­cats dont sont mem­bres les divers cama­ra­des condam­nent leurs mili­tants les plus actifs et les plus dér­angeants. Disney, Maxilivres, BHV, sont les entre­pri­ses où tra­vaillent ces cama­ra­des et nous fai­sons notre pos­si­ble pour ne pas les lais­ser seuls. Quelques mem­bres d’un col­lec­tif d’emplois-jeunes com­men­cent à fréqu­enter le col­lec­tif de soli­da­rité et à pren­dre part à ses ini­tia­ti­ves ; en retour, le col­lec­tif par­ti­cipe à la mani­fes­ta­tion devant le ministère des Finances qu’ils orga­ni­sent le 12 mars.
La der­nière inter­ven­tion de cette phase de la vie du col­lec­tif se fait le 20 avril à Gonesse, en ban­lieue nord, en sou­tien aux sala­riés en grève du McDonald’s de Goussainville, venus deman­der une aide dans l’expor­ta­tion locale de leur grève. Ce sera une action sans suite visi­ble.
Le climat élec­toral a for­te­ment pesé sur l’acti­vité et le dével­op­pement du col­lec­tif de soli­da­rité. C’est vrai qu’un bon nombre de poli­ti­ciens de gauche vou­laient se faire pho­to­gra­phier avec tel ou tel grév­iste, que leurs jour­naux les inter­vie­waient, que les mem­bres de leurs partis signaient les pétitions de sou­tien aux luttes et par­fois ouvraient leur porte-mon­naie pour mani­fes­ter concrè­tement leur soli­da­rité. Mais il est vrai aussi que dans un climat de ce genre, la répr­ession gou­ver­ne­men­tale pre­nait des formes plutôt modérées : la police ne fai­sait certes rien pour nous aider, mais elle évitait d’inter­ve­nir bru­ta­le­ment contre les mani­fes­ta­tions ou les blo­ca­ges de res­tau­rants ou de maga­sins. La « bien­veillante neu­tra­lité » du gou­ver­ne­ment a donc pesé de façon non nég­lig­eable dans le dével­op­pement de nos ini­tia­ti­ves.
A l’appro­che du 21 avril - et du choc qui s’en est suivi - le climat change jusque dans le col­lec­tif. Bon nombre de cama­ra­des - outre ceux qui res­sen­tent la fati­gue ou s’apprêtent à partir en vacan­ces - com­men­cent à retour­ner à leurs acti­vités tra­di­tion­nel­les (sou­tien à la lutte des Palestiniens, à celle des sans-papiers, anti­fas­cisme, ini­tia­ti­ves de leurs grou­pes syn­di­caux ou poli­ti­ques d’appar­te­nance…). Les cama­ra­des du réseau Stop Précarité se reti­rent pro­gres­si­ve­ment du col­lec­tif, soit en raison de ten­sions avec le secrét­aire CGT du com­merce - qu’ils n’arri­vent pas à affron­ter ouver­te­ment dans le cadre du col­lec­tif - soit convain­cus que leur acti­vité de pro­pa­gande contre la pré­carité est un peu « la même chose » que celle du col­lec­tif. Il y aura donc quel­ques réunions de bilan - qui déb­ouc­heront sur la réd­action d’un tract de quatre pages dis­tri­bué le 1er mai - et qui, en l’absence de grèves en cours réc­lamant une prés­ence de notre part, se conclu­ront par une décision de « se mettre en som­meil », après recueil des coor­données des uns et des autres dans l’idée de pou­voir se recontac­ter en cas de besoin. Si les moti­va­tions sont diver­ses, per­sonne n’a envie de créer une struc­ture bureau­cra­ti­que de plus, per­sonne ne veut d’un énième groupe ou inter­groupe : le choix le plus logi­que est de s’arrêter.

Arcade

Le som­meil du col­lec­tif ne durera pas long­temps. Dans la pre­mière moitié du mois de mai, des contacts s’établ­issent avec les femmes de ménage d’Arcade en grève depuis le 7 mars et les mili­tants de SUD qui les sou­tien­nent depuis le départ. La lutte dure alors depuis plus de deux mois mais souf­fre d’un cer­tain iso­le­ment, malgré leur par­ti­ci­pa­tion à toutes les mani­fes­ta­tions pos­si­bles (en par­ti­cu­lier après le 21 avril). Les sur­vi­vants du col­lec­tif de soli­da­rité pen­sent alors qu’il est pos­si­ble de faire quel­que chose pour les aider et une nou­velle aven­ture com­mence. Au moment où nous écrivons, elle est tou­jours en cours. Arcade est une entre­prise pres­ta­taire de ser­vi­ces dans le sec­teur du gar­dien­nage et du net­toyage, qui compte envi­ron 3 500 sala­riés. Huit cent d’entre eux tra­vaillent dans le sec­teur de l’hôte­llerie et assu­rent notam­ment le net­toyage en sous-trai­tance de 86 hôtels du groupe ACCOR - lequel compte envi­ron 3 700 hôtels à tra­vers le monde, sous diver­ses ensei­gnes. Les femmes de ménage d’Arcade sont qua­si­ment toutes embau­chées sous contrat à temps par­tiel (5 heures par jour géné­ra­lement) et sont censées res­pec­ter la cadence arbi­trai­re­ment fixée de 3,2 à 4 cham­bres à l’heure, en fonc­tion du statut de l’hôtel : les heures payées sont comptées sur cette base, quel que soit le temps de tra­vail effec­tif, le plus sou­vent bien supérieur, étant donné la pres­sion cons­tante des petits chefs. Le « temps par­tiel » cache en réalité une flexi­bi­lité maxi­male : dans les faits les tra­vailleurs sont appelés à tra­vailler n’importe quel jour de la semaine, en fonc­tion des besoins (et si le nombre de cham­bres à net­toyer cor­res­pond à un nombre d’heures inférieur à celui prévu dans le contrat de tra­vail, cela appa­raît sous la forme « d’absen­ces »). De plus, au bout de plu­sieurs années de ce tra­vail très dur, les femmes de ménage com­men­cent géné­ra­lement à accu­mu­ler les pro­blèmes de santé : arthro­ses, lom­bal­gies, dou­leurs arti­cu­lai­res sont mon­naie cou­rante, mais ne sont pas reconnues comme mala­dies pro­fes­sion­nel­les. Dans les faits, lorsqu’elles n’en peu­vent plus, elles sont éjectées. Cette situa­tion insup­por­ta­ble, après avoir été subie en silence pen­dant des années, a fini, grâce à l’inter­ven­tion d’une syn­di­ca­liste par­lant la langue d’une partie des sala­riés puis au tra­vail de SUD, par décl­encher des réactions.
La grève a démarré avec 37 per­son­nes tra­vaillant dans des hôtels de la région pari­sienne et qui se connais­saient. La par­ti­ci­pa­tion à la grève est restée rela­ti­ve­ment sta­tion­naire au cours des trois mois qui ont suivi, puis a com­mencé à bais­ser. Neuf mois plus tard, elles sont encore 21 à se battre. Les chan­ta­ges et les pres­sions de la direc­tion d’un côté, les séri­euses dif­fi­cultés finan­cières de l’autre, expli­quent cette ten­dance à la baisse. Un noyau a cepen­dant réussi à rés­ister, per­met­tant la mise en place pro­gres­sive d’un réseau de soli­da­rité. Evidemment, le pre­mier pro­blème est celui du sou­tien finan­cier : pen­dant les pre­miers mois, grâce à la soli­da­rité interne au syn­di­cat, SUD a réussi à assu­rer une com­pen­sa­tion sala­riale au per­son­nel en grève ; mais il a fallu bientôt se conten­ter du pro­duit des col­lec­tes, orga­nisées au moment des actions dans ou devant les hôtels, à tra­vers des fêtes de sou­tien ou sur d’autres lieux de tra­vail. Leurs reven­di­ca­tions por­tent essen­tiel­le­ment sur la ques­tion des caden­ces (dont elles deman­dent la réd­uction à 2,5 cham­bres par heure pour les 3 étoiles et 3 pour les 2 étoiles), des contrats (qu’elles veu­lent à temps com­plet) et sur l’annu­la­tion des sanc­tions prises contre les grév­istes, et notam­ment des huit licen­cie­ments.
Au moment où le col­lec­tif est entré en contact avec les grév­istes, la situa­tion com­mençait à deve­nir par­ti­cu­liè­rement dif­fi­cile. La lutte avait été orga­nisée par SUD comme une lutte stric­te­ment syn­di­cale, mais, dans l’impos­si­bi­lité de l’étendre au sein de l’entre­prise, il ne res­tait qu’à élargir au maxi­mum le réseau de soli­da­rité extérieur et à tenter de modi­fier le rap­port de forces en jouant sur les points fai­bles du don­neur d’ordres : le groupe ACCOR. Il faut mal­heu­reu­se­ment cons­ta­ter la dif­fi­culté - plus « cultu­relle » encore que poli­ti­que - qu’a SUD (malgré tous ses mérites) à saisir la néc­essité de sortir d’une logi­que de paroisse. Le col­lec­tif de soli­da­rité a donc com­mencé à tra­vailler dans cette direc­tion, en élarg­issant le sou­tien au-delà des fron­tières syn­di­ca­les et poli­ti­ques. Les élections passées, les partis et grou­pes ont cessé de s’intér­esser aux luttes à des fins publi­ci­tai­res : plus de sou­tien formel comme pour la lutte de McDo. La longue liste des signa­tu­res dis­pa­raît du bas des tracts, le col­lec­tif décidant que le sou­tien des uns et des autres doit se voir concrè­tement dans les actions. Les col­lec­tes de soli­da­rité qu’il était pos­si­ble de faire dans les mee­tings élec­toraux devien­nent main­te­nant bien plus rares - aux uni­ver­sités d’été, elles s’avé­reront assez mai­gres, mais la tenue d’un stand à la fête de l’Humanité en sep­tem­bre don­nera des rés­ultats un peu plus satis­fai­sants. Avec l’arrivée de l’été se pose un pro­blème de conti­nuité des actions : la pres­sion sur le groupe ACCOR ne doit pas se relâcher. Sur la base de l’expéri­ence posi­tive des mois pré­cédents, il est décidé de main­te­nir le rythme heb­do­ma­daire des réunions - des comp­tes rendus sont systé­ma­tiq­uement envoyés sur la liste de dis­cus­sion et relayés par AC Forum, z-pajol, a-infos, etc., tenant le milieu mili­tant régul­ièrement informé - et de fixer un rendez-vous d’action régulier par semaine, per­met­tant de regrou­per les forces modes­tes dis­po­ni­bles.
Parallèlement, une inter­syn­di­cale SUD-CNT-sec­tions dis­si­den­tes CGT se crée et des mili­tants des trois orga­ni­sa­tions par­ti­ci­pent aux acti­vités du col­lec­tif. Malheureusement, cette par­ti­ci­pa­tion n’est pas à la hau­teur des atten­tes, en raison aussi bien de la modes­tie des forces dis­po­ni­bles que des choix de prio­rité qui sont faits. Rapidement, on se rend compte que l’inter­syn­di­cale est de nature pure­ment vir­tuelle.
Il faut savoir que, dans le sec­teur du net­toyage, le syn­di­cat CGT est un peu par­ti­cu­lier... Il est contrôlé par un petit chef afri­cain qui le gère comme son fief per­son­nel et entre­tient des rap­ports étroits avec les entre­pri­ses du sec­teur. De fait, il fonc­tionne comme un syn­di­cat jaune. La confé­dé­ration connaît le pro­blème, mais ne fait rien pour le rés­oudre : son embar­ras semble en effet se dis­sou­dre dans le finan­ce­ment de plu­sieurs publi­ca­tions confé­dé­rales que lui assu­rent les encarts publi­ci­tai­res des entre­pri­ses de net­toyage. Si, en temps « normal », la chose peut être considérée comme un pro­blème épiphénoménal de cor­rup­tion interne à la CGT, quand une lutte comme celle d’Arcade se décl­enche et se heurte à l’obs­truc­tion de la fédé­ration du net­toyage - concrè­tement : le reste du per­son­nel est acti­ve­ment dis­suadé de se soli­da­ri­ser avec les grév­istes, des mena­ces sont expli­ci­te­ment adressées aux syn­di­ca­lis­tes les plus engagés dans le sou­tien - cela devient une ques­tion tou­chant l’ensem­ble du mou­ve­ment.
Pour plu­sieurs rai­sons, la lutte d’Arcade devrait avoir pour beau­coup de grou­pes d’extrême gauche un caractère sym­bo­li­que : le per­son­nel de cette entre­prise est hyper­ex­ploité, com­posé sur­tout de femmes, pro­ve­nant en général du tiers monde, sou­vent sans papiers, et en situa­tion de par­ti­cu­lière vulné­ra­bilité car ne sachant sou­vent ni lire ni écrire et ayant de ce fait du mal à s’oppo­ser aux abus de pou­voir des petits chefs. C’est pour­quoi la pre­mière ten­ta­tive de sen­si­bi­li­sa­tion à la lutte s’est faite en direc­tion des grou­pes mili­tants qui s’occu­pent de ces pro­blèmes. La rép­onse s’est sou­vent fait atten­dre ou est restée de l’ordre du vir­tuel.



La lutte a pris au départ des formes déjà "rodées", comme le blo­cage des hôtels, mais celles-ci ont dû être aban­données quand le groupe ACCOR a fait recours à la jus­tice en deman­dant la levée des blo­ca­ges et en por­tant plainte contre les sala­riés qui y par­ti­ci­paient. C’est là que la prés­ence d’un comité de sou­tien a montré son uti­lité : ses mem­bres pou­vaient encore faire ce qui était dés­ormais inter­dit aux grév­istes. Désormais, les actions contre les hôtels sont diver­ses, se décidant en fonc­tion du nombre et des condi­tions concrètes (de la simple dif­fu­sion de tracts à la dis­cus­sion avec le per­son­nel et les clients à l’heure où les res­tau­rants sont pleins, jusqu’à l’inter­pel­la­tion bruyante et au fait de rép­andre papiers et pou­bel­les quand les réactions sont agres­si­ves) et visent à faire com­pren­dre aux diri­geants du groupe ACCOR que leur ges­tion du conflit - cher­cher à lais­ser pour­rir la grève en évitant d’ouvrir des négoc­iations séri­euses - mène à une impasse et, à long terme, peut porter séri­eu­sement pré­ju­dice au groupe.
Dans cette pers­pec­tive, la soli­da­rité inter­na­tio­nale et les ini­tia­ti­ves d’infor­ma­tion et de per­tur­ba­tion prises contre le groupe pren­nent une impor­tance cen­trale : elles res­tent des piqûres d’insecte faites à un éléphant, mais si elles se mul­ti­plient et durent, elles peu­vent finir par le convain­cre de mettre fin au conflit.
Il faut enfin signa­ler un chan­ge­ment dans la com­po­si­tion du col­lec­tif : au moment des luttes de la res­tau­ra­tion et du com­merce, les dét­enteurs d’une carte syn­di­cale étaient sur­tout mem­bres de la CGT (et avaient des rap­ports avec les sec­tions syn­di­ca­les des grév­istes) et le col­lec­tif comp­tait bon de nombre de mili­tants de grou­pes poli­ti­ques et d’asso­cia­tions diver­ses (qu’ils représ­entaient) à côté d’"électrons libres" se retrou­vant dans un lieu car­re­four ; dans la pér­iode du conflit Arcade en revan­che, ce sont SUD et la CNT qui sont le mieux (bien que très fai­ble­ment) représentés, et les non-syn­di­qués vien­nent sur­tout de col­lec­tifs passés par le mou­ve­ment des chômeurs et des préc­aires de 1997-98 (et n’ayant guère de sym­pa­thies pour les syn­di­cats) ou, plus épi­so­diq­uement, de Stop Précarité. La com­po­si­tion des grév­istes elle-même a changé : les jeunes Français, en grande partie d’ori­gine maghré­bine, ayant sou­vent fait ou fai­sant encore des études, de McDo, puis les jeunes aux compét­ences de ven­deur spé­ci­fiques (spéc­ialisés en litté­ra­ture, musi­que, infor­ma­ti­que…) de Virgin et de la FNAC, ont cédé la place à des femmes immi­grées, d’ori­gine afri­caine, au pou­voir de négoc­iation très faible - caractér­is­tiques qui expli­quent en bonne partie le désintérêt des médias pour la grève d’Arcade.
Début octo­bre, la situa­tion se com­pli­que : le tri­bu­nal des prud’hommes - auprès duquel les grév­istes avaient contesté la légalité des huit licen­cie­ments dont elles étaient vic­ti­mes - déc­lare qu’il n’y a pas lieu de recou­rir au référé et les ren­voie à la procé­dure ordi­naire. L’employeur en pro­fite et les convo­que une à une et leur pro­pose un retour au tra­vail pour toutes, licen­ciées com­pri­ses, mais sans appor­ter de rép­onse à la reven­di­ca­tion prin­ci­pale, qui porte sur les caden­ces de tra­vail. "Nous avons perdu une bataille, mais nous n’avons pas perdu la guerre. Et nous n’avons pas fait sept mois de grève pour rien", ont sim­ple­ment rép­ondu les grév­istes. SUD, qui pen­dant un mois avait cher­ché à tem­po­ri­ser en matière d’actions dans les hôtels, considérant qu’il ne fal­lait pas faire obs­ta­cle aux négoc­iations en cours et bra­quer l’employeur, se voit à ce moment tra­versé de contra­dic­tions : cer­tains mili­tants conti­nuent à sou­te­nir la grève sans rés­erve, d’autres vou­draient se dés­en­gager, voire par­lent de "vic­toire annoncée" : le poids finan­cier et la durée exces­sive de la grève, l’appro­che des élections prud’hom­ma­les, la fai­blesse des forces dis­po­ni­bles et pro­ba­ble­ment un cer­tain pes­si­misme quant à la pos­si­bi­lité d’une véri­table vic­toire expli­quent sans doute ces ter­gi­ver­sa­tions. Le fait est que ce syn­di­cat, tout en met­tant à dis­po­si­tion sa struc­ture logis­ti­que, offre un sou­tien mili­tant de plus en plus modeste. Et, pour ne rien arran­ger, nous sommes amenés à cons­ta­ter qu’un tra­vail de dés­inf­or­mation s’opère concer­nant la pour­suite de la grève dans des milieux dont on était plutôt en droit d’atten­dre une forme de sou­tien. Suite aux dif­fi­cultés de début octo­bre, le col­lec­tif décide qu’il faut faire un effort pour élargir l’audience de la grève : il lance un appel à une semaine natio­nale d’action contre le groupe ACCOR. Si les actions se feront en fait essen­tiel­le­ment à Paris - tout en s’inten­si­fiant - une série de contacts sont noués sur toute la France et en Europe. La prés­ence aux ini­tia­ti­ves mili­tan­tes, cultu­rel­les ou pro­fes­sion­nel­les du sec­teur de l’hôte­llerie permet de dif­fu­ser plus lar­ge­ment l’infor­ma­tion sur la lutte, des ini­tia­ti­ves comme l’impres­sion de cartes pos­ta­les de pro­tes­ta­tion, de tracts adressés spé­ci­fiq­uement aux clients ou au per­son­nel des hôtels, etc., ren­for­cent la visi­bi­lité et l’écho de la grève. Les médias, qui avaient rayé celle-ci de leurs intérêts, sem­blent dans cer­tains cas dis­posés à en repar­ler. Les rap­ports de force avec l’employeur (et la confiance dans la vic­toire des grév­istes, comme des syn­di­cats qui les sou­tien­nent) sem­blent à ce stade pou­voir évoluer de façon plus satis­fai­sante.
Pour faire face aux défaill­ances et cafouilla­ges qui ont émaillé la ges­tion du dos­sier juri­di­que - et à leurs conséqu­ences regret­ta­bles sur le moral des grév­istes et sur la lutte elle-même - le col­lec­tif décide d’inter­ve­nir aussi sur ce ter­rain, en assu­rant une liai­son cons­tante avec les avo­cats et, à la demande expli­cite des grév­istes, en essayant pour la pre­mière fois d’établir un contact direct avec la société ACCOR. Même si les éventu­elles négoc­iations à venir res­te­ront du res­sort des grév­istes, le col­lec­tif fonc­tionne dés­ormais comme un véri­table « cabi­net conseil ».
Une der­nière remar­que s’impose concer­nant les enjeux qui se cachent der­rière cette grève et que beau­coup ont du mal à per­ce­voir :
> ce qui est mis en cause, de façon concrète et pas seu­le­ment en mots, ce sont les condi­tions de tra­vail dans les sec­teurs dominés par la sous-trai­tance, et notam­ment dans celui du net­toyage, fer de lance de la course vers le bas qui s’est ouverte en matière de rela­tions sala­ria­les. Faute de pou­voir expor­ter les hôtels, on importe les condi­tions de tra­vail du tiers monde, créant ainsi un climat favo­ra­ble à une dég­ra­dation pro­gres­sive dans les sec­teurs voi­sins. Une vic­toire des grév­istes por­te­rait un coup d’arrêt à cette ten­dance et intro­dui­rait des éléments de juris­pru­dence pou­vant servir de référ­ence à des mil­liers de sala­riés.
> Les pos­si­bi­lités de s’orga­ni­ser dans ce sec­teur - où règnent les pres­sions patro­na­les et un niveau de cor­rup­tion syn­di­cale ini­ma­gi­na­ble ailleurs - se trou­ve­raient gran­de­ment élargies par une vic­toire. La conséqu­ence imméd­iate la plus visi­ble étant pro­ba­ble­ment une redé­fi­nition du pay­sage (et des pra­ti­ques) syn­di­cal.

Quelques réflexions sur le sens et l’exis­tence du col­lec­tif

La pre­mière cons­ta­ta­tion à faire porte sur les sec­teurs tou­chés par les luttes et l’acti­vité du col­lec­tif : il s’agit pres­que exclu­si­ve­ment du sec­teur privé - com­merce et res­tau­ra­tion rapide dans un pre­mier temps, net­toyage en sous-trai­tance dans une der­nière phase. Les entre­pri­ses tou­chées sont les plus gran­des et plus puis­san­tes de leur sec­teur, pres­que tou­jours des mul­ti­na­tio­na­les. Dans qua­si­ment tous les cas, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion est faible, comme d’ailleurs la conflic­tua­lité, et les rap­ports de force sont géné­ra­lement très défa­vo­rables aux sala­riés. Sans un sou­tien extérieur, les luttes n’auraient pu durer et auraient pro­ba­ble­ment été écrasées.
Par rap­port à l’expéri­ence de sou­tien mutuel que nous avions connue il y a quel­ques années, à l’époque du mou­ve­ment des chômeurs, la différ­ence saute aux yeux. A cette époque s’était formée la Coordination des tra­vailleurs préc­aires, beau­coup plus effacée sur le plan méd­ia­tique que le mou­ve­ment en ques­tion et qui regrou­pait pres­que exclu­si­ve­ment des préc­aires de la fonc­tion publi­que. Dans l’ensem­ble, elle avait obtenu des rés­ultats très modes­tes, mais elle s’était posé une série de pro­blèmes que le col­lec­tif de soli­da­rité a dû affron­ter à son tour, avec des rés­ultats sans doute plus pro­bants.
En termes d’image publi­que - une image cultivée aussi par nombre de mili­tants du col­lec­tif - il s’est agi de luttes de "préc­aires" ; mais il faut reconnaître que la pré­ca­ri­sation du rap­port de tra­vail représ­ente sur­tout la toile de fond sur laquelle ces luttes ont pris nais­sance. Dans celles-ci se trou­vent en effet engagés des sala­riés le plus sou­vent sous contrat à durée indét­erminée, où la pré­carité est plus le pro­duit d’un turn-over élevé - lui-même s’expli­quant par les très mau­vai­ses condi­tions de tra­vail - qu’une donnée ins­crite dans le statut juri­di­que. Dans les luttes que nous avons été amenés à sou­te­nir, on trou­vait impli­qués autant de sala­riés à la situa­tion rela­ti­ve­ment sûre que de préc­aires. Dans cer­tains cas, c’étaient les "sta­bles" qui conseillaient aux préc­aires de se tenir à dis­tance, pour éviter de courir trop de ris­ques face au patron.
Les luttes por­taient sur des ques­tions de licen­cie­ments, de salai­res, de condi­tions et de ryth­mes de tra­vail, et seu­le­ment mar­gi­na­le­ment de contrats préc­aires. La soli­da­rité entre cama­ra­des de tra­vail y jouait un grand rôle. L’action directe est une cons­tante des luttes que le col­lec­tif a sou­te­nues, comme de sa propre pra­ti­que. Un fonc­tion­ne­ment assem­blé­aire a garanti la soli­dité de toutes les décisions impor­tan­tes, sans pour autant empêcher cer­tains grou­pes ou indi­vi­dus de pren­dre des ini­tia­ti­ves auto­no­mes accom­pa­gnant celles du col­lec­tif. Un équi­libre a été trouvé, par­fois fra­gile, entre l’ini­tia­tive per­son­nelle, la dis­cus­sion et l’intel­li­gence col­lec­tive, la recher­che de la légi­timité dans l’action, la volonté d’éviter de se faire cri­mi­na­li­ser, la cons­cience de déf­endre une cause juste. Nous avons tou­jours compté sur nos pro­pres forces, ne nous enga­geant que dans des ini­tia­ti­ves à la hau­teur de nos moyens. Ce qu’on pou­vait obser­ver dans l’action, c’était une arti­cu­la­tion étonn­ante entre fai­blesse des moyens et force des convic­tions, l’ima­gi­na­tion ser­vant de levier pour modi­fier les rap­ports de force avec les adver­sai­res. Le type de rela­tions établi avec les médias allait lui aussi dans ce sens : sans jamais ima­gi­ner fonder sur eux notre action, nous n’avons pas hésité à les uti­li­ser à cer­tains moments des luttes, sachant qu’ils pou­vaient cons­ti­tuer une force d’appoint pour dép­asser une fai­blesse tem­po­raire ou servir d’ampli­fi­ca­teur à notre tra­vail d’infor­ma­tion.
Dans l’ensem­ble - qu’elles aient été ou non à l’ini­tia­tive plus ou moins exclu­sive d’une sec­tion syn­di­cale - les luttes sont restées sous le contrôle de l’ensem­ble des grév­istes. Les mili­tants syn­di­caux avaient par­fois plus de poids, plus d’expéri­ence, jouaient un rôle de conseillers ou de grands frères, mais nulle part il n’y avait de confiance aveu­gle ou de forme de subor­di­na­tion.
Dans cer­tains cas, le rap­port qu’entre­te­naient les sala­riés avec le syn­di­cat (et aussi, pour­quoi ne pas le reconnaître ?, avec le col­lec­tif de soli­da­rité) peut être qua­li­fié de rap­port de consom­ma­teur. Comment expli­quer autre­ment, par exem­ple, le silence des grév­istes du McDo de Strasbourg-Saint-Denis après le retour au tra­vail, y com­pris quand, trois mois plus tard, les pre­mières représailles ont com­mencé à arri­ver (les sala­riés se sont alors tournés exclu­si­ve­ment vers la CGT, qui leur four­nis­sait l’assis­tance juri­di­que, sans dai­gner infor­mer qui­conque au sein du col­lec­tif) ?
Malheureusement, la soli­da­rité semble avoir été vécue par les sala­riés en grève comme à sens unique. Une fois la grève finie à Strasbourg-Saint-Denis, il a rare­ment été pos­si­ble, par exem­ple, d’enga­ger les McDo dans un sou­tien à d’autres grèves en cours. La récip­rocité dans le sou­tien est une exi­gence que le col­lec­tif a réussi à expri­mer, beau­coup moins à mettre en œuvre : si l’on exclut la brève pér­iode de l’inte­ren­sei­gne des Champs-Elysées, où l’entraide était fondée sur le fait que les mili­tants des entre­pri­ses concernées se connais­saient per­son­nel­le­ment, les autres ten­ta­ti­ves sont restées limitées et sans avenir. La grève d’Arcade en a apporté une autre illus­tra­tion : bien que les grév­istes et le col­lec­tif aient essayé d’exploi­ter toutes les occa­sions qui se prés­entaient pour sou­li­gner la néc­essité de l’entraide, les rés­ultats en la matière sont restés très modes­tes.
Les grèves que nous avons tenté de sou­te­nir prés­entaient cer­tai­nes caractér­is­tiques com­mu­nes, sur les­quel­les il vaut la peine de réfléchir. La durée de ces grèves dép­asse celle de la plu­part des luttes de ces der­nières années : plus de trois mois à McDo Strasbourg-Saint-Denis, pres­que un mois à la FNAC, plus de deux semai­nes au McDo Saint-Germain, neuf mois à Arcade (lutte encore en cours). C’est la durée qui a permis à la soli­da­rité de se struc­tu­rer et a favo­risé le regrou­pe­ment d’autres luttes plus brèves autour d’un pôle prin­ci­pal. Les énergies mili­tan­tes réunies par ce biais se sont ensuite redis­tri­buées sur des luttes qui sans cela seraient restées invi­si­bles ou isolées. Les grèves ont représenté un fil conduc­teur fort autour duquel d’autres ini­tia­ti­ves de soli­da­rité se sont struc­turées, plus modes­tes, indi­vi­duel­les, mais pas pour autant moins utiles sur le plan de la conflic­tua­lité d’ensem­ble. Evidemment, un milieu mili­tant res­treint ne peut offrir un sou­tien effi­cace à toutes les luttes qui en auraient besoin : c’est donc la durée - cou­plée au hasard des ren­contres, des affi­nités, des ami­tiés, du bouche-à-oreille - qui a permis ces jonc­tions et la foca­li­sa­tion du sou­tien sur un point précis de la lutte de classe. Dans les faits, le col­lec­tif de soli­da­rité représ­ente une sorte de prime à la com­ba­ti­vité et à l’opiniâtreté pour celles et ceux qui choi­sis­sent de se battre avec dét­er­mi­nation et rés­istent assez long­temps pour per­met­tre à la soli­da­rité de se mettre en place et de s’étendre.
La petite taille des grèves en cours est un autre élément qui a permis à un réseau rela­ti­ve­ment modeste de jouer un rôle utile dans la pra­ti­que. Le nombre rela­ti­ve­ment réduit des grév­istes (30 à 40) a permis de leur assu­rer un sou­tien finan­cier qui aurait été inen­vi­sa­gea­ble s’ils avaient été des mil­liers, les sommes dis­po­ni­bles pour des formes de soli­da­rité ne pou­vant suf­fire dans l’état actuel des rap­ports de force. C’est là un pro­blème spé­ci­fique au mou­ve­ment ouvrier français, qui n’a pas de tra­di­tion de cais­ses de grève struc­turées et sta­bles. Positive ou néga­tive, c’est une réalité dont il faut tenir compte.
La petite dimen­sion des grèves et l’exis­tence d’un point d’appli­ca­tion précis et limité ont permis de sortir de la logi­que de la pro­pa­gande (contre la pré­carité, par exem­ple), des dis­cours creux et des débats idéo­lo­giques (pour ou contre le syn­di­ca­lisme, la CGT, le syn­di­ca­lisme alter­na­tif, l’unité, la radi­ca­lité, etc.) pour poser les pro­blèmes de façon concrète ; de sortir de l’idéo­logie (anti­mon­dia­liste, citoyenne ou anti­ca­pi­ta­liste) pour se placer sur le ter­rain pra­ti­que de la lutte de classe. Sur ce ter­rain, chacun a pu appli­quer ses pro­pres clés d’ana­lyse à l’action col­lec­tive et appor­ter sa propre contri­bu­tion, qui n’a pas été jugée à l’aune de sa radi­ca­lité abs­traite ou de sa beauté théo­rique, mais de sa per­ti­nence pra­ti­que pour le succès de la lutte - ce qui laisse peu de place à la déma­gogie et aux magouilles. Certes, la façon de lutter deve­nait un objet de débat, mais un élément res­tait stable, indis­pen­sa­ble à la pour­suite de la lutte : le fait que les décisions concer­nant leurs grèves res­tent sous le contrôle des grév­istes eux-mêmes. Dans un contexte où les "mou­ve­ments hors sol" - comme les a avec bon­heur qua­li­fiés René Riesel - ten­dent à pola­ri­ser l’atten­tion des forces poli­ti­ques et socia­les qui tra­vaillent à un chan­ge­ment social (radi­cal ?), l’expéri­ence du col­lec­tif de soli­da­rité donne au contraire corps à l’idée qu’il est néc­ess­aire et concrè­tement pos­si­ble de reve­nir sur le ter­rain de la lutte entre les clas­ses en redon­nant aux mou­ve­ments des raci­nes socia­les. Racines qui plon­gent dans le rap­port sala­rial, au cœur, donc, des rela­tions qui struc­tu­rent notre société. Au sein du col­lec­tif s’opère une inver­sion de logi­que : on ne cher­che pas à drai­ner des mili­tants engagés dans des luttes concrètes vers des acti­vités de pro­pa­gande géné­rale (contre le fas­cisme, la répr­ession, etc.), ni à occu­per le ter­rain en fai­sant de la pro­pa­gande sans point d’appli­ca­tion précis (contre le manque de loge­ments, la pré­carité, etc.), ni à nous spéc­ia­liser dans une acti­vité de sou­tien indi­vi­duel (aux sans-papiers, aux vic­ti­mes de la répr­ession, aux deman­deurs de loge­ment) - acti­vité qui a son uti­lité mais est sou­vent bureau­cra­ti­que - ni à gros­sir le flux des per­son­nes qui se ren­dent à Seattle, Göteborg, Prague ou Gênes pour se retrou­ver fina­le­ment isolées et ato­misées dans leur vie de tous les jours, et avec de beau­coup de mal à entrer en lutte. Sans renon­cer aux grou­pes dont ils font partie, les mili­tants du col­lec­tif se trou­vent impli­qués dans une lutte concrète ayant un point d’appli­ca­tion précis sur le ter­rain social et enra­cinée dans le rap­port sala­rial, même si les choix des grév­istes, qui gar­dent en main le gou­ver­nail de la lutte, sont tou­jours res­pectés. L’ancien posi­tion­ne­ment des "avant-gardes" se trouve ainsi sim­ple­ment ren­versé : ce que les mili­tants ont à donner, ce ne sont pas des leçons, mais une expéri­ence qui leur permet de se rendre utiles et, par­fois, des réflexions à éch­anger. Ce qui ne veut pas dire que les rap­ports avec les grév­istes (différents selon le sec­teur et l’entre­prise) sont tou­jours sim­ples : trou­ver une langue com­mune s’avère par­fois pro­blé­ma­tique, les différ­ences d’expéri­ence et de for­ma­tion peu­vent être des bar­rières dif­fi­ci­les à fran­chir.
Mais il faut aussi reconnaître que l’action du col­lec­tif de soli­da­rité a souf­fert des limi­tes et contra­dic­tions inhér­entes aux milieux mili­tants pro­ches ou présents en son sein. J’en relève quel­ques-unes à titre d’exem­ple.
> Le poids des jalou­sies et sus­pi­cions entre syn­di­cats, et plus géné­ra­lement des logi­ques de bou­ti­que. Logiques qui ont amené cer­tains à per­ce­voir l’acti­vité du col­lec­tif comme celle d’un dan­ge­reux concur­rent et par­fois à cher­cher, plus ou moins dis­crè­tement, à le dis­cré­diter.
> La dif­fi­culté de cer­tains syn­di­ca­lis­tes ayant cultivé des habi­tu­des syn­di­ca­les dans des sec­teurs où règne une cer­taine culture de la concer­ta­tion (le sec­teur public, notam­ment) à com­pren­dre les exi­gen­ces de luttes nées dans des sec­teurs beau­coup plus durs, où les grév­istes doi­vent lutter contre l’iso­le­ment et l’intran­si­geance patro­nale en s’orga­ni­sant pour tenir dans la durée. Le fait que les grév­istes d’Arcade aient eu recours (quand elles l’ont pu) à des petits bou­lots de rem­pla­ce­ment tem­po­rai­res pour rés­ister dans un contexte où le sou­tien finan­cier n’était plus à la hau­teur des besoins les plus élém­ent­aires a par exem­ple donné lieu, au sein de SUD-Rail, à des inter­pré­tations qui n’ont guère aidé à main­te­nir la mobi­li­sa­tion sur le long terme…
> Dans un autre regis­tre : la géné­rosité de milieux mili­tants se vivant comme l’incar­na­tion de la radi­ca­lité s’accom­pa­gne par­fois d’un étonnant manque d’intel­li­gence des situa­tions concrètes et d’ima­gi­na­tion dans l’affron­te­ment. Je pense en par­ti­cu­lier à l’inter­ven­tion tentée par le col­lec­tif dans une ren­contre publi­que entre le direc­teur finan­cier du groupe ACCOR et ses action­nai­res : la pos­si­bi­lité d’affron­ter publi­que­ment nos adver­sai­res par la dis­cus­sion, en dém­ontant leurs argu­ments, s’est de fait effon­drée au profit d’une inter­ven­tion confuse et bruyante du genre de celles que l’on a connues dans les diver­ses occu­pa­tions d’ANPE, Assedic ou CAF de ces der­nières années. L’idée que l’on peut gagner en « met­tant la pres­sion », indép­end­amment de la réalité des rap­ports de forces, amène ainsi par­fois à renon­cer à la seule arme dont on dis­pose face à un adver­saire démesurément puis­sant : mettre à mal sa façade de res­pec­ta­bi­lité, en mon­trant au plus grand nombre la réalité des rap­ports de tra­vail soi­gneu­se­ment dis­si­mulée der­rière les sou­ri­res, les pro­to­co­les et les char­tes en tout genre. Un cer­tain radi­ca­lisme de prin­cipe peut donc, dans des rap­ports de force dif­fi­ci­les, s’avérer plus dan­ge­reux que béné­fique, sur­tout lorsqu’il va jusqu’à mettre en jeu l’unité des grév­istes, que l’on devrait au contraire protéger comme la pru­nelle de nos yeux.
Plus géné­ra­lement, il est permis de penser que le milieu mili­tant extra­syn­di­cal aujourd’hui dis­posé à mettre son énergie et sa rév­olte au ser­vice des luttes des sala­riés les plus exploités souf­fre de caren­ces qui ren­voient à la domi­na­tion, pen­dant cette der­nière déc­ennie, d’une culture mili­tante forgée dans des grou­pes comme le DAL, Droits devant ou AC ! Une culture qui, loin de pro­duire capa­cité cri­ti­que, intel­li­gence col­lec­tive, capa­cité à réfléchir ensem­ble sur et dans l’action, n’a fait que rép­andre un mode d’action stan­dar­disé et essen­tiel­le­ment bruyant, où des res­pon­sa­bles auto­pro­clamés esti­mant n’avoir de comp­tes à rendre à per­sonne éla­borent en comité res­treint les stratégies poli­ti­ques dont relèvent ces actions. Certes, ces pra­ti­ques n’ont pas manqué de sou­le­ver cri­ti­ques et oppo­si­tions, mais elles n’ont trouvé en face d’elle le plus sou­vent qu’un vague radi­ca­lisme de prin­cipe, s’expri­mant dans une culture du "refus de la reven­di­ca­tion" qui, de toute évid­ence, n’a aucune per­ti­nence dès lors que l’on entre dans le domaine des conflits du tra­vail.
Le col­lec­tif de soli­da­rité est né pour per­met­tre à des luttes d’entre­prise de sortir de leur iso­le­ment. Sa création s’expli­que par les insuf­fi­san­ces et les contra­dic­tions de l’action syn­di­cale : un vide deman­dait à être rempli, des exi­gen­ces cher­chaient une rép­onse, que les syn­di­cats seuls étaient inca­pa­bles de four­nir. L’exis­tence même d’une struc­ture de ce type met en évid­ence les fai­bles­ses et les caren­ces des syn­di­cats, qu’ils soient tra­di­tion­nels ou radi­caux.
Avons-nous tra­vaillé pour les syn­di­cats ? Une chose est sûre : nous n’avons pas trouvé de solu­tion per­met­tant à ceux qui veu­lent lutter de s’en passer. Nos rap­ports avec eux sont ambi­gus car, dans l’état actuel des choses, les syn­di­cats sont les seuls, dans les entre­pri­ses tou­chées par les luttes, à être en posi­tion de récupérer le tra­vail fait et de faire de nou­veaux adhérents ou mili­tants dans des sec­teurs tra­di­tion­nel­le­ment dif­fi­ci­les pour eux. Mais y réus­siront-ils ?
A l’ori­gine de ces luttes il y a sou­vent de jeunes mili­tants en conflit avec leurs fédé­rations (et qui sou­vent n’ont pas les idées clai­res). L’expéri­ence que nous avons faite ensem­ble peut leur four­nir matière à réflexion. Il en res­tera sans doute un bagage d’expéri­ences, sus­cep­ti­ble de struc­tu­rer une nou­velle géné­ration de mili­tants de situa­tion. Une fois qu’on a déc­ouvert qu’on peut se passer de tuteur pour penser et agir, bien des choses devien­nent pos­si­bles. C’est là pro­ba­ble­ment la part la plus féc­onde de l’action entre­prise par le col­lec­tif.
Avec la fin de "l’empire du mal" à laquelle nous avons assisté cette der­nière déc­ennie, pas mal de théories de l’action et de la lutte de classe sont mortes. En fonder de nou­vel­les ou retrou­ver les raci­nes d’expéri­ences plus ancien­nes, et plus pro­pres, du mou­ve­ment ouvrier est sans doute une néc­essité, mais une chose reste indis­pen­sa­ble : tenter dans la pra­ti­que d’ouvrir des voies nou­vel­les, voir sur le ter­rain ce qu’il est pos­si­ble de faire à un moment donné des rap­ports de force entre les clas­ses et de l’état des luttes. C’est pro­ba­ble­ment dans cette pers­pec­tive qu’il faut lire l’expéri­ence que nous avons faite.

G. Soriano


(Ecrit en juillet 2002, ce texte a été publié dans Collegamenti-Wobbly, n°2, juillet-déc­embre 2002, puis révisé et com­plété en déc­embre 2002. Traduit de l’ita­lien par Nicole Thé)

1. La pre­mière partie de cet arti­cle reprend un texte publié par Le Monde liber­taire n° 1267 du 7 février 2002. N’ayant pas eu le temps et la pos­si­bi­lité de dis­cu­ter cet arti­cle avec les copains du col­lec­tif, je donne là ma lec­ture per­son­nelle de notre expéri­ence. Le choix d’ana­ly­ser l’aven­ture du col­lec­tif, d’octo­bre der­nier à aujourd’hui, comme une expéri­ence mar­quée par la conti­nuité se prête évid­emment à dis­cus­sion. J’ai sans doute laissé de côté des choses que d’autres ont vécues comme impor­tan­tes ou trop insisté sur cer­tains détails. J’espère tou­te­fois avoir res­pecté glo­ba­le­ment le sens de ce qui s’est fait. Plusieurs arti­cles ont été publiés sur la grève. Parmi les plus intér­essants, citons : Jeff, "Résistance à la mac’doli­sa­tion", Courant Alternatif, jan­vier 2002, p. 5-8 ; Antoine, "Grèves à répé­tition dans le royaume de la pré­carité", Courant Alternatif, avril 2002, p. 11-12 ; Jànos Borovi, "La grève des McDo, lutte et espoir…", suivi d’une série de notes de Jeff, "Un bilan pro­vi­soire des McDo", Carré Rouge, n° 21, mars-avril 2002, p. 7-10 ; H.S., "Mac Do and Co", Echanges, n° 100, prin­temps 2002, p. 9-12. Ce der­nier, très idéo­lo­gique (contrai­re­ment aux trois pre­miers, très infor­ma­tifs), a sus­cité une rép­onse de Nicole Thé : "McDo en lutte : éléments pour un bilan", Echanges, n°102, p. 40-46 (et Courant Alternatif n° 123, nov. 2002, p. 11-14). Citons aussi le docu­men­taire réalisé par Alima Arouali et Anne Galland, "On n’est pas des steaks hachés" (2002 - 54 min), très intér­essant pour com­pren­dre le climat de la lutte.

2. Damien Cartron, qui a suivi de près l’expéri­ence du comité de soli­da­rité, a publié une série de tra­vaux très intér­essants sur l’orga­ni­sa­tion du tra­vail dans cette chaîne de maga­sins. Pour les besoins de son enquête socio­lo­gi­que, il a tra­vaillé chez McDonald’s et fait direc­te­ment l’expéri­ence des mécan­ismes qu’il ana­lyse. Son tra­vail s’ache­vait sur une conclu­sion plutôt pes­si­miste, l’évent­ualité d’une lutte col­lec­tive étant considérée comme très impro­ba­ble. Ce que la grève est venue dém­entir, en le sur­pre­nant agré­ab­lement. On peut trou­ver ses textes sur son site : http://dcar­tron.free.fr/ Il ne faut pas sous-esti­mer le rôle de sou­tien joué par cer­tai­nes unions loca­les CGT : celles du Ier-IIe, du VIIIe et du Xe arron­dis­se­ments dans la grève de McDonald’s, celle du XIVe dans la grève d’Arcade.

3. Cf. Le Combat syn­di­ca­liste n° 230, 24 jan­vier 2002, p. 8.

4. Plus faible dans la pre­mière phase de vie du col­lec­tif, la dif­fu­sion de tracts est deve­nue impor­tante ensuite, sur les Champs-Elysées puis avec le conflit Arcade. Si une grande partie des tracts ont été imprimés dans les struc­tu­res de la CGT ou de SUD qui sou­te­naient la lutte, c’est sur ce ter­rain que le col­lec­tif a apporté la preuve concrète de son auto­no­mie par rap­port au grand frère syn­di­cal : quand la grève s’achève à Strasbourg-Saint-Denis, une "équi­voque" pro­vo­que le retrait de la salle de la Bourse du tra­vail où nous nous réun­issions. La réunion sui­vante se fait alors dans un local asso­cia­tif (CICP) et le col­lec­tif tire ses tracts par ses pro­pres moyens, sans faire appel au syn­di­cat, avant que le secrét­aire de la fédé­ration CGT du com­merce ne prés­ente for­mel­le­ment ses excu­ses et se dise dis­po­ni­ble à conti­nuer à four­nir la salle de réunion. A vrai dire, seuls quel­ques indi­vi­dus ont été vrai­ment luci­des sur cette ques­tion, alors que la majo­rité avait ten­dance à se com­por­ter de façon plus "spor­tive". Mon impres­sion est que l’influence de leur point de vue a marqué la pra­ti­que col­lec­tive, mais je sais que je risque en disant cela de lire les choses comme il me plai­rait qu’elles soient. La ques­tion n’a en tout cas pas jamais l’objet d’une dis­cus­sion séri­euse.

5. Parmi les stu­pi­dités qui ont été écrites sur les acti­vités et le débat du col­lec­tif, on peut en rele­ver une par­ti­cu­liè­rement mal­veillante, conte­nue dans l’arti­cle non signé "Débat straté­gique : un pre­mier bilan de la lutte des préc­aires" (in Syndicaliste ! n° 17, juillet 2002, p. 10), où la dis­po­ni­bi­lité du col­lec­tif à donner un coup de main aux grév­istes de la FNAC deve­nait : "Certains mem­bres avaient pro­posé le comité clefs en main aux sala­riés de la FNAC qui pre­naient le relais de leurs cama­ra­des de McDo." Inutile de dire que ce type de réflexion vient de gens hos­ti­les à tout ce qui peut faire de l’ombre à leur syn­di­ca­lisme.

6. Sur le dér­ou­lement de cette grève on peut lire l’arti­cle de Gaëlle Créac’h, "La lutte des sala­rié(e)s de la FNAC", Carré Rouge, n°23, octo­bre 2002, p. 77-80.

7. Les Echos du 8 avril 2002 fai­saient part de la pré­oc­cu­pation des milieux patro­naux face à des "mou­ve­ments très visi­bles", comme à Monoprix, FNAC, Virgin et McDonald’s, se don­nant des formes de "coor­di­na­tion géog­rap­hique ou sec­to­rielle", et sur­tout pré­cisaient que la FNAC avait "dû accor­der des aug­men­ta­tions col­lec­ti­ves (et plus seu­le­ment indi­vi­duel­les), et les étendre à plu­sieurs de ses autres filia­les". L’Humanité du 15 mai citait de son côté un res­pon­sa­ble patro­nal qui s’était exprimé dans Gestion sociale du 26 avril : "Cette radi­ca­lité nous inquiète tout à fait. Avec le syn­di­ca­lisme clas­si­que, on sait faire. Mais pas avec ces opé­rations mino­ri­tai­res, aux reven­di­ca­tions fluc­tuan­tes et com­pli­quées." Exégèse de Catherine Lafon dans L’Humanité : "fluc­tuan­tes" signi­fie refus de la flexi­bi­lité, "com­pli­quées", aug­men­ta­tions de salai­res - guère "mino­ri­tai­res", à l’évid­ence. La grève des McDo - et celles qui l’ont suivie - est aussi visi­ble­ment ce qui a ins­piré à Jacques Trenteseaux son arti­cle "La montée des extrém­istes" (paru dans Enjeux, sup­plément de novem­bre 2002 des Echos, p. 72-78), où, s’inter­ro­geant sur les conflits en ques­tion, il tente de rép­ondre aux pré­oc­cu­pations patro­na­les, sans tou­te­fois se mon­trer capa­ble d’aller au-delà de la déc­ouv­erte du rôle des ter­ri­bles extrém­istes de SUD, ce qui l’amène à conseiller aux entre­pri­ses de valo­ri­ser le dia­lo­gue social avec des syn­di­cats res­pon­sa­bles pour éviter le dével­op­pement du « radi­ca­lisme ».

8. Son titre, "Lutter contre le fas­cisme, c’est d’abord lutter contre son propre patron" est expli­cite : l’idée déf­endue est que la crois­sance du FN est un pro­blème à affron­ter sur le ter­rain des luttes socia­les plus que sur le ter­rain élec­toral. A partir de quoi, nous y prés­entons ce qui a été notre contri­bu­tion, en insis­tant sur le fait qu’il s’agit d’ini­tia­ti­ves à la portée de tous. Ce tract est sans doute l’un des rares qui n’aient pas fait à cette occa­sion de l’élec­to­ral­isme ou de l’anti-élec­to­ral­isme mais aient cher­ché à mettre en lumière une voie pos­si­ble, concrète, sans donner de leçons au bon peuple tra­vailleur. Il s’achève sur un sou­rire opti­miste : "Que cent, mille col­lec­tifs de soli­da­rité fleu­ris­sent à tra­vers le monde." Un second tirage en sera dis­tri­bué le 19 mai à l’occa­sion de la fête de Lutte ouvrière.

9. Une partie du cha­pi­tre qui suit a été envoyée à la presse mili­tante pour satis­faire aux besoins d’infor­ma­tion de la grève. On peut ainsi la trou­ver dans le numéro de déc­embre 2002 de Courant alter­na­tif et de plu­sieurs autres jour­naux liber­tai­res.

10. Voir à ce sujet " Grève Arcade : chro­ni­que d’une vic­toire annoncée ! ", in Sud Rail, octo­bre 2002, p. 12 (sans doute écrit au mois de juillet) et " Arcade, vic­toire ! " publié dans Rouge n° 1985 du 26.9.02.

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