jeudi 23 mai 2013

Manuel Abramowicz : La guerre des mots, le retour des nazis ?

L’arti­cle ci-des­sous a été publié dans La Revue Nouvelle (mai 2002) et se trouve éga­lement sur le site de RésistanceS (www.resis­tan­ces.be). Nous remer­cions l’auteur de nous avoir auto­risés à le repro­duire dans Ni patrie ni fron­tières.
 
La tech­ni­que de dia­bo­li­sa­tion du leader enne­mis est effi­cace et conti­nuera sans doute long­temps à être appli­quée. Il faut au lec­teur et au citoyen des « bons » et des « mau­vais », clai­re­ment iden­ti­fiés, et le plus sim­pliste actuel­le­ment est de trai­ter l’affreux de ser­vice de « nou­veau Hitler ».

« Sionisme = nazisme », « Les connexions arabo-nazies », « Gaza, c’est le ghetto de Varsovie », « Les pogroms antisé­mites sont de retour »… Pour déc­rire le conflit israélo-pales­ti­nien, un voca­bu­laire de la Deuxième guerre mon­diale semble être res­sorti des oubliet­tes de l’Histoire. Entraînant, dans la foulée, une bana­li­sa­tion des crimes hitlériens. Les mots sont aussi des armes au ser­vice de la pro­pa­gande. Attention à cette intoxi­ca­tion idéo­lo­gique : elle peut vous entraîner sur une pente savon­neuse, en direc­tion d’un cul-de-sac de l’esprit. De ter­ri­bles maux tra­ver­sent actuel­le­ment le monde. Ces maux sont inquiétants et pro­fondément ancrés dans des conflits inex­tri­ca­bles. Les guer­res du moment se font avec diver­ses armes. Classiques ou super-sophis­ti­quées. Dans l’inven­taire de l’arme­ment uti­lisé en cas de ziza­nie meur­trière, on retrouve aussi, à chaque crise, un autre type d’arme : les mots. Certes, les mots ne ser­vent pas direc­te­ment à tuer. Ils ali­men­tent seu­le­ment la pro­pa­gande de guerre des forces bel­li­queu­ses en prés­ence. Ils gal­va­ni­sent seu­le­ment les tueurs en série. Ils se gref­fent seu­le­ment, ici et là, sur les récits et les argu­ments pour déto­urner de manière par­ti­sane les débats publics au sujet de ces drames humains.

Ces expres­sions sub­ti­le­ment ou mala­droi­te­ment uti­lisées peu­vent déf­ormer la réalité. Travestir les enjeux. Biaiser les données. Inverser la dis­tri­bu­tion des rôles des « acteurs » impli­qués dans le conflit. Ces mots ne sont que rare­ment adéquats, sou­vent injus­te­ment exploités. Ces mots ser­vent à com­pa­rer et à amal­ga­mer des situa­tions tra­gi­ques entre elles, sans beau­coup de rigueur intel­lec­tuelle.

Les mots voya­gent avec les maux de la planète. Ils font partie de l’arse­nal poli­tico-mili­ta­riste. Les cas sont légion, où les rés­istants à l’oppres­sion furent qua­li­fiés de « ter­ro­ris­tes » ou de « ban­dits », où les dis­si­dents au régime furent décrétés « fous ». L’inter­mi­na­ble conflit israélo-pales­ti­nien fait éga­lement partie de ces champs de bataille où les mots inter­vien­nent dans la pro­pa­gande mili­taire, poli­ti­que ou civile pour donner leur appui à l’un ou l’autre des camps en prés­ence. Sans pren­dre posi­tion ici sur ce conflit, nous remar­quons cepen­dant l’uti­li­sa­tion ou la récu­pération abu­si­ves de qua­li­fi­ca­tifs et de noms pro­pres direc­te­ment hérités de la Deuxième guerre mon­diale.

De part et d’autre Lors de mani­fes­ta­tions pales­ti­nien­nes, à Gaza ou ailleurs, des pan­car­tes men­tion­nent « Sionisme = nazisme ». A Durban, en Afrique du Sud, lors de la confér­ence des Nations Unies contre le racisme, une mou­vance poli­ti­que hété­roc­lite (allant d’ultra­gau­chis­tes orphe­lins aux intégr­istes isla­mis­tes) tenta, en août der­nier, de faire passer le sio­nisme (dans sa glo­ba­lité) comme étant intrinsèq­uement raciste. Au même moment, cer­tains mem­bres de ce « lobby » anti­sio­niste pri­maire dif­fu­saient dans les cou­lis­ses de cette même confér­ence des pam­phlets antisé­mites dans la lignée des « Protocoles des Sages de Sion ». Dans une « carte blan­che » publiée il y a peu, un « nota­ble » belge ami honnête du peuple pales­ti­nien com­pa­rait Gaza au Ghetto de Varsovie. Dans un heb­do­ma­daire fla­mand, un chro­ni­queur - cou­ra­geu­se­ment ano­nyme ! - par­lait de sa haine de la « reli­gion d’Israël » et pre­nait comme métap­hore pour déc­rire l’Etat hébreu un taenia. Un procédé déjà exploité jusqu’à l’os par la pro­pa­gande antisé­mite his­to­ri­que. Dans un sermon catho­li­que dif­fusé un diman­che matin, il y a quel­ques semai­nes encore, sur les ondes de notre radio de ser­vice public, un abbé dénonçait le « géno­cide des Palestiniens ». Terme éga­lement uti­lisé par une sénat­rice belge. Dans un numéro de février 2002 d’un bul­le­tin d’une sec­tion de l’Association pour une taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières pour l’aide aux citoyens (ATTAC), une brève inter­na­tio­nale por­tait le titre : « PALESTINE : une éco­nomie de camp de concen­tra­tion ». Pourtant, à la lec­ture des vingt lignes cons­ti­tuant cette brève, pas le moin­dre élément ne jus­ti­fiait la référ­ence aux camps nazis…

Du côté israélien, les rap­pro­che­ments illo­gi­ques, insul­tants, négati­onn­istes et les amal­ga­mes sont aussi mon­naie cou­rante. Dans des mani­fes­ta­tions ultra­sio­nis­tes, des pan­car­tes représ­entaient, avant son assas­si­nat par un mili­tant d’extrême droite, Rabbin sous l’uni­forme nazi ou, au choix, coiffé du même kef­fieh que celui de Yasser Arafat. Lui-même com­paré, après les atten­tats du 11 sep­tem­bre, sur des affi­ches collées dans les rues de Tel Aviv à Oussama Ben Laden. Le 21 février der­nier, une extrém­iste israéli­enne affir­mait avec hargne sur les ondes de la RTBF que la situa­tion en Israël était la même que dans la Pologne des années trente… et que des pogroms sem­bla­bles à ceux commis jadis (elle fai­sait allu­sion aux atten­tats aveu­gles commis dans les villes israéli­ennes) avaient lieu aujourd’hui sous la res­pon­sa­bi­lité de l’Autorité pales­ti­nienne.

Dans un jour­nal de pro­pa­gande pro-israélien - « Israël maga­zine », vendu dans plu­sieurs librai­ries bruxel­loi­ses - un arti­cle était consa­cré le même mois à « La France antisé­mite ». Le maquet­tiste avait eu le « bon goût » d’uti­li­ser une police de caractère rap­pe­lant celle uti­lisée, il y a soixante ans, par le régime natio­nal-socia­liste. Dans cet arti­cle, on affir­mait aussi que « la presse (franç­aise, NDLA) (a) elle-même bas­culé dans l’antisé­mit­isme pri­maire » (citant notam­ment pour exem­ple le quo­ti­dien « Libération »). « Les connexion­sa­rabo-nazies », pour leur part, avaient déjà été mises en exer­gue quel­ques lignes plus haut…

« Effet du per­ro­quet » Ces com­pa­rai­sons pro­pa­gan­dis­tes ont par­fois armé intel­lec­tuel­le­ment de futurs tueurs. Ces mots font donc bel et bien partie des « pro­gram­mes » de lobo­to­mi­sa­tion des « sol­dats de la haine » et des spec­ta­teurs ano­ny­mes com­pli­ces de ce ter­ri­ble spec­ta­cle.

L’uti­li­sa­tion de ces mots n’est dès lors pas ano­dine, du moins pour une partie de ceux qui y recou­rent. Pour d’autres, il semble y avoir un « effet du per­ro­quet » (on les répète sans pour autant les enten­dre, donc sans néc­ess­ai­rement les com­pren­dre ou en tout cas en mesu­rer le degré de nui­sance). Leur uti­li­sa­tion est donc extrê­mement hasar­deuse, mal­honnête et injuste à plu­sieurs égards. Lorsque que l’on com­pare Arafat à Ben Laden : c’est erroné. Lorsque que les mét­hodes répr­es­sives et meur­trières de l’armée israéli­enne dans les ter­ri­toi­res occupés à l’encontre du peuple pales­ti­nien sont asso­ciées aux crimes commis par les nazis durant l’Occupation de l’Europe : c’est encore faux. Lorsque Gaza est déc­rite comme étant le Ghetto de Varsovie des temps moder­nes : c’est tou­jours faux. Parce qu’à Varsovie, les Juifs étaient pri­son­niers dans un ghetto ser­vant d’anti­cham­bres aux cham­bres à gaz. A Gaza, certes la misère existe, le dével­op­pement éco­no­mique est étouffé par l’encer­cle­ment israélien, l’humi­lia­tion est cons­tante, des enfants et des ado­les­cents sont abat­tus comme des lapins… mais aucune ligne de chemin de fer ne conduira les habi­tants vers un Auschwitz proche-orien­tal. Il y a donc dans ces com­pa­rai­sons une mani­pu­la­tion mani­feste en vue d’intoxi­quer l’opi­nion.

Lorsque le sio­nisme - peu importe notre avis sur celui-ci - est décrit comme une idéo­logie raciste (idéo­logie à la base du nazisme et de feu le régime d’apar­theid sud-afri­cain), c’est encore injuste et mal visé. Il est vrai qu’une cer­taine frac­tion de ce que fut ce mou­ve­ment de libé­ration natio­nale s’agrém­enta d’un profil raciste à l’encontre des popu­la­tions arabes qui habi­taient déjà sur cette « terre pro­mise », et il est aussi exact qu’Ariel Sharon est issu de ce cou­rant. Mais il existe aussi des sio­nis­tes, notam­ment de gauche et d’extrême gauche, qui lut­tent bec et ongles contre le racisme, pour la paix et pour la création d’un Etat pales­ti­nien à côté de l’Etat israélien légal (conformément aux réso­lutions de l’ONU). L’équation « Sionisme = racisme » ne peut dès lors que déf­orcer le camp de la coexis­tence paci­fiste qui compte encore en Israël de très nom­breux par­ti­sans. Un wes­tern de série B ? Ces assem­bla­ges abu­sifs, une fois de plus, nous impo­sent un insup­por­ta­ble et imbé­cile mani­ché­isme. Dans ce cul-de-sac de l’esprit, les « bons » et les « méchants » sont placés abu­si­ve­ment et sans aucune nuance sur l’échiquier. La nou­velle donne est pour­tant plus com­plexe. En effet, les images de guerre israélo-pales­ti­nien­nes ne sont pas celles d’un wes­tern de série B !

L’emploi scan­da­leux d’un voca­bu­laire sorti direc­te­ment des livres d’Histoire de la Guerre 39-45 peut en plus mener sur une pente extrê­mement savon­neuse, sans que sa direc­tion soit connue à l’avance. Tout sim­ple­ment, parce qu’elle pour­rait, de manière indi­recte, servir demain à mini­mi­ser et à réviser, voire à nier, les crimes de la dic­ta­ture hitléri­enne. Si Israël se conduit comme cette der­nière, confron­tons donc de manière rigou­reuse chacun de leurs crimes. Avec une grille com­pa­ra­tive et l’addi­tion des actes des uns et des autres… Bien entendu, la différ­ence sera mani­feste et le parallèle mon­trera son ina­nité.

Seulement voilà, quand les rues de Paris fai­saient écho - en Mai 68 - aux cris de « CRS = SS » ou quand le PTB (un parti sta­li­nien belge) scan­dait lors des mani­fes­ta­tions contre la guerre du Golfe (en 1991) « Sionistes et Yankee, pires que les nazis », les négati­onn­istes des crimes du IIIe Reich, du balcon, pou­vaient applau­dir à tue-tête. Parce que les crimes des « Yankee » durant cette guerre illo­gi­que contre Saddam Hussein s’élevaient à des mil­liers, et non à des mil­lions de morts. Donc, si l’US Army avait effec­ti­ve­ment fait pire que les nazis, le der­nier chif­fre devait alors être fameu­se­ment dimi­nué. Cette nou­velle comp­ta­bi­lité faussée aurait servi les adep­tes de la négation des cham­bres à gaz et des autres lieux de crimes contre l’huma­nité. D’un autre côté, afin de se blan­chir de ses liens idéo­lo­gico-his­to­ri­ques et bles­ser l’adver­saire, l’extrême droite antisé­mite, héritière donc du nazisme, exploite abon­de­ment par effet de miroir ces mêmes termes. Le racisme, ce n’est pas elle, c’est Israël et les Juifs !

Alternative L’amal­game avec le nazisme ne peut donc être sou­tenu avec sérieux. C’est tout sim­ple­ment une arme d’endoc­tri­ne­ment qui sert à bles­ser et se met, indi­rec­te­ment, au ser­vice de la cause fau­ris­son­niènne (1). Pourtant, les crimes d’Israël pour­raient être com­parés à d’autres crimes.

A ce sujet, dans l’his­toire contem­po­raine de nos pro­pres régimes, les exem­ples sont légion. Quelques cas : les crimes du colo­nia­lisme belge (au Congo), français (notam­ment en Algérie), de l’impér­ial­isme nord-amé­ricain (au Vietnam, pour ne citer qu’un cas), de l’Armée rouge (en Afghanistan), du régime libéral russe pro-occi­den­tal (en Tchétchénie), de l’Armée anglaise (en Irlande), des amis chi­nois de nos gou­ver­ne­ments (au Tibet), etc. Ces exem­ples et bien d’autres peu­vent ali­men­ter les réq­ui­sit­oires jus­ti­fiés contre l’Etat d’Israël. D’autant plus que leur jux­ta­po­si­tion avec la situa­tion proche-orien­tale du moment pour­rait nous per­met­tre une opé­ration « d’une pierre deux coups ». En d’autres termes, nous pour­rions enfin pro­fi­ter de leur retour dans l’actua­lité pour faire aussi le procès public des crimes de l’Occident et de ses amis contre le reste du monde.

Pourtant, per­sonne ne semble le faire. Le nazisme res­te­rait-il plus por­teur ? C’est ainsi que cer­tains amis de la cause pales­ti­nienne (dont l’expres­sion démoc­ra­tique et pro­gres­siste a tant besoin d’être sou­te­nue honnê­tement contre l’occu­pa­tion et les par­ti­sans de l’obs­cu­ran­tisme et du fana­tisme kami­kaze) conti­nuent aveu­glément à se borner à com­pa­rer les « méchants israéliens » (et il y en a !) aux « méchants nazis » de jadis. D’autres « amis », d’Israël cette fois-ci, s’obs­ti­nent à voir dans le légi­time mou­ve­ment reven­di­ca­tif pales­ti­nien une rés­urg­ence pure et simple du nazisme. Attention : com­pa­rai­son n’est pas tou­jours raison et ouvre trop sou­vent la voie à la confu­sion et à la négation.

Manuel Abramowicz

L'arti­cle est paru dans La Revue Nouvelle et sur le site de RésistanceS: http://www.resis­tan­ces.be)

(1) De Faurisson, Robert. Depuis de sa « sortie du bois » dans la presse franç­aise (en 1979), ce Français est devenu l’un des meneurs des réseaux inter­na­tio­naux de pro­pa­gande antisé­mite se char­geant de nier la volonté exter­mi­na­trice de la dic­ta­ture hitléri­enne. Robert Faurisson consom­mera par ailleurs éga­lement de la « cause pales­ti­nienne » pour expli­quer sa croyance dans le négati­onn­isme.

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